LES CIRCONSTANCES
Le 25 juillet, le secrétaire d'Elat répète que « le souverain pontife, par deux lettres signées de lui-même, avait fait connaître au roi son jugement... en affirmant manifestement son plein accord avec Vépiscopat, non moins en ce qui concerne la doctrine qu'en ce qui concerne ks moyens pratiques adoptés par Vépiscopat pour écarter les conséquences désastreuses de la nouvelle loi ».
Enfin, le saint-père le proclama lui-même solennellement, en présence des cardinaux de la sainte Eglise romaine, dans son allocution du 20 août 1880 : « Il est patent que le renvoi du nonce n'a eu lieu que sur notre refus de trahir notre devoir, et de nous séparer en aucune façon de nos vénérables frères les évêques
de Belgique, avec lesquels nous sommes pleinement (Taccord, comme déjà nous Tavons attesté. »
Le souverain pontife et nos évéques sont donc pleinement d*accord, et nous tous catholiques fidèles nous sommes d accord avec eux.
C'est là notre force, c'est dans l'union que réside la force du peuple chrétien. On a voulu aliéner les cœurs à Tépiscopat d abord; à l'épiscopat et au saint-siége ensuite. On a voulu diviser pour régner. Rien n'a été épargtié, tout a été mis en œuvre pour rendre TEglise odieuse et suspecte au peuple, pour exciter la haine contre l'autorité légitime de nos évéques et de notre souverain pontife.
Cela ne suffit pas au parti libéral ; depuis son retour au pouvoir, nous le voyons traiter toutes nos institutions catholiques et nous-mêmes en ennemis.
Toute la puissance et tout l'arbitraire de l'administration, toutes les ressources du trésor sont aux mains de nos adversaires. Ils en usent et en abusent chaque jour davantage; mais, chaque jour aussi, nous en avons la certitude, ils s'usent et ils s'abusent sur ce qu'ils peuvent et surtout sur ce qu'ils pourront.
Vous vous usez. Messieurs, à tous vos excès d'arbitraire. Vos annulations sans nombre des actes réguliers des administrations publiques, vos innombrables <*,ommissaires spéciaux, tyrans au petit pied, vos confiscations odieuses s'étendant chaque jour, votre multiplication absurde d'écoles et d'instituteurs officiels, là où l'on n'en a que faire si ce n'est à les payer, votre oppression par la fiaira de la conscience du pauvre et de l'ouvrier, de l'employé et du petit fonctionnaire, vos enquêtes d'une inconstitutionnalité et d'une partialité révoltantes, tout cela et le reste vous use.
Vous vous abusez étrangement sur la trempe et sur les dispositions du caractère national, si vous croyez qu'en agissant arbitrairement, despotiquemement, comme Joseph II l'Autrichien,
comme la République française, comme Tempire français, comme Guillaume de Hollande, vous saurez faire durer une politique que tous nos despotes ont vue périr.
Parce que votre politique n'est pas belge, c'est-à-dire, ni justement modérée, ni équitablement impartiale, ni loyalement conservatrice des convenances et des intérêts traditionnels du peuple, ni respectueuse de ses droits et de ses devoirs, — votre politique périra et vous n*aurez pas longue vie au pouvoir.
Entre-temps, hélas! vous avez divisé, sans raison et à mort, les habitants de toutes nos communes, beaucoup de familles même, et cela précisément en cette glorieuse année du cinquantenaire national, qui devait ouvrir, par le sentiment plus vif de la fraternité nationale, une ère nouvelle d*union, de liberté et de paix. Vous déchirez la patrie, et vous jetez ses enfants dans deux camps ennemis.
Voilà votre œuvre.
Vous irez jusqu'au bout, dites-vous. Allez! Mais nous, nous nous souvenons, Messieurs, que Dieu est avec le peuple chrétien, quand il sait faire son devoir. Pour le salut du pays, nous l'emporterons sur vous, et bientôt vous disparaîtrez du pouvoir aux applaudissements de la nation! (Très bien! très bien! à droite)
M. Gornesse. — Devant traiter un sujet qui a déjà fait Tobjet de deux discours prononcés hier et aujourd'hui, je suis tout disposé à céder mon tour de parole à l'un des membres de la majorité? Je suppose que la gauche ne va pas laisser l'opposition parler dans le vide et que sur les bancs de la majorité il se trouvera bien quelqu'un pour défendre les actes du gouvernement. C'est toujours ainsi que les choses se pratiquent et nous ne pouvons pas, me semble-t-il, nous livrer à une espèce de monologue qui, en se prolongeant sans réplique, ne peut qu'allonger la discussion. Je désire donc qu'un membre de la gauche prenne la parole pour pouvoir lui répondre, le cas échéant.
M. le président. — Quelqu'un demande-t-il la parole à gauche? Personne ne demandant la parole, je la donne à M. Cornesse.
M. Cornesse. — Je constate le silence de la majoriié et la suppression au moins partielle d*un régime parlementaire sainement entendu. {Approbation à droite; rires à gauche.)
J*entre donc, Messieurs, à mon tour dans la discussion de la question de la rupture de nos relations avec le Vatican, et je dois dire que j*aborde ce sujet sous Tempire de sentiments pénibles. Comme Belge, je regrette le rôle joué par notre diplomatie, dans cette circonstance, devant l'Europe; je regrette que, brisant avec nos traditions de nation catholique, le gouvernement ait isolé la Belgique de ce grand centre moral, le centre de la catholicité, 0(1 se débattent et se débattront longtenips encore les plus graves questions de Tordre religieux, moral et politique.
Comme catholique, je ressens vivement, ainsi que tous mes coreligionnaires, l'outrage inouï fait au saint-siége, sous un prétexte aussi odieux que gratuit, au moment où son intervention venait de rendre au pays les plus signalés services. Cette injure est d'autant plus grave qu'elle s'adresse à un souverain pontife qui n'a cessé de témoigner à la Belgique une affection spéciale et qui était honoré de l'estime et des sympathies du glorieux fondateur de notre dynastie.
Messieurs, l'année dernière, lors de la discussion du budget des affaires étrangères, j'adressais à Thonorable chef de ce département de loyales et sincères félicitations sur ce que, se plaçant au-dessus des considérations de parti, de ses antécédents d'opposition et de la pression exercée sur lui par ses amis de la gauche radicale et antireligieuse, il avait su sauvegarder un grand intérêt national.
Ces sages dispositions de l'honorable Ministre des Affaires étrangères n'ont pas duré longtemps; ce n'a été qu'une lueur éphémère; le naturel n'a pas tardé à revenir au galop {rires à
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gauche)', el j'ai le regret de constater avec douleur aujourd'hui qu'il a sacrifié cet intérêt de premier ordre aux plus mauvaises passions de son parti {protestatiofis à gauche),^u risque de froisser les consciences catholiques et de rendre nos luttes plus âpres, nos divisions plus irrémédiables. (Très bien! à droite.)
Messieurs, la Belgique, petite nationalité, ne peut vivre que par le droit, par la force morale et le respect de ses principes traditionnels...
M. Willeguet. - Et constitutiounels.
M. Gomesse. — ...parmi lesquels figurent évidemment les principes constitutionnels.
La Belgique ne pouvait, selon moi, commettre de plus grave faute que celle de briser ses relations diplomatiques avec la plus grande puissance morale du monde, à l'heure précisément où de grandes nations schismatiques sont à la veille de les renouer.
Cette faute est plus grave à mon sens que celle qui fiit commise en 186] par la précipitation exagérée apportée à la reconnaissance des annexions consommées à cette époque par la force au détriment du droit faible et désarmé. Mais il n'est pas étonnant que ceux qiii s'étaient montrés si empressés à reconnaître la spoliation des Etats du saintsiége aient été les premiei*s parmi les peuples catholiques à supprimer notre légation auprès du chef de l'Eglise. {Marques d'approbation à droite.)
Ce qui aggrave la faute. Messieurs, c'est d'abord le moment choisi pour la consommer, c*est ensuite la forme violente, brutale, outrageante de la rupture.
Le retrait de la légation a éclaté comme un coup de foudre au lendemain des élections, en pleines fêtes nationales, au lendemain du jour oii le grave et sérieux Moniteur venait de faire ce salut mémorable, désormais historique : Salut, glorieux 1830 ; SALUT, BRILLANT 1880! {Très bien! à droite, interruption à gauche.)
Le renvoi du nonce, dans ces circonstances, était, il £aut le
recoiinaUre, une provocation et un défi! C'était un souiQet à tous les catholiques! {Oh! oh! à gauche.) Gomment! vous veniez d'obtenir du saint-père son intervention pour engager les catholiques à prendre part aux fêtes jubilaires, et au moment où ces fêtes se célèbrent, vous congédiez brutalement le nonce apostolique eu lui envoyant ses passeports!
En vérité, ne serait-on pas tenté de croire que, par cette manœuvre aussi intempestive que violente, vous vouliez forcer les catholiques à ne pas s'associer aux fêtes du cinquantenaire et transformer ces fêtes, ordonnées et organisées par un ministère catholique, en une manifestation exclusivement libérale?
Le patriotisme des catholiques a déjoué ce calcul; ils ont imposé silence à leur légitime ressentiment et, distinguant entre un ministère qui passe et les bienfaits permanents de notre régime politique, ils ont fêté, malgré vous, l'indépendance, la dynastie et les institutions nationales. {Très bien! à droite.) {Hilarité à gauche.)
M. Ooblet d'Alviella. — Ah! bah!
M. Gomess^. — Vous avez réussi à éloigner les évêques. Le ministère est seul responsable de cette lacune dans nos fêtes qui, quelque brillantes qu'elles aient été, ont manqué cependant de ce cachet de grandeur et d'élévation, de ce Sursum corda que donnent aux fêtes populaires les cérémonies incomparables de la religion catholique. {Très bien! à droite.)
M. Bonvier. — On ne s'en est pas aperçu !
M. Gomesse. — L'épiscopat tout entier a donc été, à regret, condamné à l'abstention; il a expliqué son absence dans des lettres pastorales empreintes du plus pur patriotisme : il n'a pu s'associer aux manifestations nationales qu'en célébrant dans les cathédrales des Te Deum d'actions de grâce pour remercier la Providence des bienfaits du passé et pour la prier de continuer à accorder sa protection à la Belgique.
La présence des évéques à la fête politique était impossible à côlé d*un ministère qui les insultait et les outrageait de la façon la plus grave et qui motivait sa rupture avec Rome sur ce que le saint-père n*avait pas voulu les blâmer et les désavouer. S*ils étaient venus, vous n*auriez pas eu assez de sarcasmes pour les accuser de manquer de dignité et de fermeté. Et hier vous faisiez de leur absence un prétexte à de mesquines et malhabiles représailles en refusant d'associer les pouvoirs publics aux prières adressées au Ciel pour la dynastie et pour le Roi. {Très bien! à droite.)
Mais si les évéques ont été placés dans Timpossibilité de s'associer aux fêtes patriotiques comme ils l'avaient fait en 1856, il y a eu, à cette absence, une compensation. La religion nouvelle, la religion dont plusieurs. pontifes et prélats siègent au banc ministériel a réuni ses fidèles et célébré ses pompes dans la capitale.
Après avoir tenu leurs conciliabules mystérieux, enveloppés d ombre et de secret, dans leur temple hermétiquement fermé aux regards profanes, les dignitaires et les simples fidèles de la religion d'Hiram, du culte de la vraie lumière, sont allés officier, revêtus de leurs insignes, au théâtre de la Monnaie, et ont remercié Dieu à leur manière, aux accents de la Flûte enchantée, des bienfaits qu'il avait répandus sur la Belgique. (Longue hilarité.)
J'ai dit que ce qui aggrave la foute du gouvernement, c'est la forme de la rupture qui a été violente et brutale.
Les journaux les moins suspects à nos adversaires, les journaux étrangers ont avoué que les formes diplomatiques avaient laissé beaucoup à désirer.
L'honorable. Ministre des Affaires étrangères a traité le pape, son secrétaire d'Etat et le nonce apostolique comme un bourgmestre libéral de village n'aurait pas traité son curé... avant l'enquête scolaire.
La diplomatie, qui est l'école de la politesse, des demi- mots est du savoir-vivre, n'est pas habituée à ces formes abruptes, insultantes qui pourraient avoir pour les peuples des conséquences désastreuses.
Ob! si le pape avait eu derrière lui une armée de 500,000 bommes, notre pays eût pu payer cber les intempérances de plume de Tbonorable Ministre des ÂfTaires étrangères et de sa presse.
11 est probable, d'ailleurs, que, dans ce cas, on se serait mieux observé ; la fière devise de l'ancienne Rome : parcere subjectis et debeUare mperbos nest pas précisément celle du ministère; on l'a bien vu lors de l'expulsion du vicaire d'Arquenne, du capucin de Castiau et des petits-frères de Verviers.
La violence vis-à-vis du saint siège a vraiment dépassé toutes les bornes.
Laissez-moi vous en fournir la preuve par quelques extraits que j'emprunte h un seul numéro du journal officieux :
« Le saint -siège ment officiellemefity effrontément, impudemment,.. n donne audacieusement au monde le spectacle de la perversion morale. »
Parlant de la circulaire ministérielle en réponse au mémorandum du saint-père, circulaire dont il vante la franchise et la loyauté, le journal officieux dit :
« Ce document contraste avec les tortueuses explications de la curie romaine... Il contient la réfutation complète des audacieux mensonges et des scandaleuses défaites du saint-siége. »
11 accuse le saint-siége d' « arguties, de roueries, de procédés écœurants, de tartuferie, de misérables impostures, dHmpudence, d'infamie, de mensonge, de duplicité. Le sviini-siége a perdu le sens moral... Il affiche son igrwminie avec un cynisme révoltant. La diplomatie du Vatican est la diplomatie de la perfidie, du mensonge et de la fourberie ! ! »
Tel est, Messieurs, le diapason de la presse ofBcieuse el modérée, de la presse gouvernementale.
Peut-être puise-telle son excuse dans les écarts diplomatiques auxquels s*est livré Thonorable Ministre des ÂfTaireâ étrangères lui-même!
Qu*il me soit permis, Messieurs, de citer à la Chambre quelques extraits d*une seule de ses dépêches, celle du 8 août 1880 :
« On se rend enfin compte au Vatican du discrédit qu'a jeté sur Tautorité morale du saint-siége une politique qui manqua dès le début de franchise et de droiture. »
Ainsi parlait M. Frère le 8 août 1880, oubliant que, le 18 mai précédent, il écrivait :
ce Les négociations nous montrent, du commencement à la fin, la papauté suivant la même ligne de conduite, représentant en £ace des évéques belges le bon sens politique et la modération chrétienne. »
c( Le cardinal Nina, continue M. Frère dans sa dépêche du
8 août, TRAVESTISSANT LES FAITS LES MIEUX ÉTABLIS, paSSant à CÔté
des arguments les plus péremptoires, revêt d*uné forme officielle des INVENTIONS dix fois réfutées et qui ne résistent pas h Texamen le plus superficiel des actes de la négociation.
« La dépêche du 5 octobre 1879 prouvait l'existence d'un dissentiment entre les évêques et le saint-siége; elle impliquait un blâme à l'adresse des premiers. Voilà le fait que le cardinal Nina voudrait eSaoer à tout prix ; pour y parvenir, il torture le sens, il
DÉNATURE l'oRIGINE DE LA DÉPÊCHE ET NE RECULE PAS DEVANT DES ASSER- TIONS QUI LUI ONT ATTIRÉ DÉJÀ DE CRUELS MÉCOMPTES...
« 11 a beau protester aujourd'hui... Il a beau ajouter que s'il l'a laissé publier, c'est qu'il ne prévoyait pas que j'en ferais « un « abus tellement énorme, jusqu'à en tirer les conclusions que « tous connaissent. » Cette assertion encore est contraire a la vérité! d
« Cest après de tels faits que le cardinal ose dire qu*il ne connaissait pas ma pensée, qu'il ose écrire que « c'était le devoir de a M. Frère-Orban de sortir de l'incertitude et de supprimer tout a doute! » Cest après avoir été mis en demeure de s'expliquer et avoir répondu comme je viens de le rapporter (dépêche du 24 novembre 1879), que le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté n'ÉPRouvs AUCUN SCRUPULE à publier que le saint-siége était toujours prêt à répéter les déclarations du 11 novembre et que s'il ne Ta pas Élit, c'est que, dès ce jour, je m'étais renfermé dans un rigoureux silence, sans jamais plus provoquer aucun échange d'idées. »
c< ...Pour pouvoir la faire revivre (la dépêche du 11 novembre) sans encourir le reproche de contradiction, il a fallu inventer une DISTINCTION SOPHISTIQUE, totalement inouïe jusqu'à ce jour dans les annales de la diplomatie. Le retrait officiel (M. le ministre devrait dire provisoire) d'une dépêche déclarée non avenue par le représentant du gouvernement dont elle émane, nous apprend le cardinal Nina, n'est qu'une formalité diplomatique ne pouvant avoir la puissance d'ALTÉRER la substance des choses. Le retrait protrisoire d'un document simplement explicatif, retrait qui n'avait (fautre but que ^empêcher la menace d'une rupture de se réaliser, n'a pas pu faire que M. Frère-Orban perdît la notion exacte de la pensée du saiut-siége sur la conduite de l'épiscopat dans la question scolaire. »
<x L'aveu est ingénu et les gouvernements qui auront encore à traiter avec le Vatican prendront acte sans doute de la délicatesse
DE sens MORAL QU'iL RÉVÊLE. »
a Je ne m'arrêterai pas à relever la moralité d'une pareille restriction mentale... Cette explication est démentie d'avance par un fait matériel. C'est par une échappatoire de même nature et de même valeur que le secrétaire d'Etat du saint-siége me renvoie aux lettres adressées au roi par le pape le 31 août
et le 4 novembre, « lettres que M. Frère-Orban ne pouvait ignorer » et qui approuvaient explicitement la conduite des évêques. »
Messieurs, en voilà assez pour faire apprécier la forme attique de rhonorable Ministre des Affaires étrangères dans ses documents diplomatiques vis-à-vis du saint-siége, de cette puissance faible et désarmée que Ton peut impunément outrager, comme on peut impunément offenser un prêtre ou une femme.
Je doute, après ce bouquet que je viens de former de fleurs cueillies dans une seule dépêche, que Ton puisse y appliquer ce que M. le chargé d'affaires de Belgique à Rome rapportait dans sa dépêche du 17 mars 1879, quand il disait :
(( Les polémiques quotidiennes de la presse, m*a dit le secrétaire d*Etat de Sa Sainteté, ont banni Télégance dans le langage, la courtoisie dans la discussion : heureusement Tune et Tautre se conservent dans la diplomatie et se retrouvent sous la plume des hommes d*Etat. »
« Le cardinal, — ajoutait finement M. Reusens, — n'a pas dissimulé qu'il faisait allusion à vos dépêches. »
Une excuse reste à Thonorable chef du cabinet: c'est que, dans ta pensée, ces violences de langage et ces gros mots n'auraient eu d'autre but que de se faire pardonner par la gauche radicale d'avoir, pendant deux ans, au mépris de ses antécédents et du fameux principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, négocié, échangé des vues avec Rome et conservé la légation auprès du saint-siége.
Le brusque et inexplicable dénouement de l'échange de vues prouve que cette correspondance n'a été, de la part de l'honorable M. Frère, qu'une continuelle comédie.
Dans l'opposition, en effet, pour rallier toutes les nuances du parti libéral et notamment la fraction irréligieuse et radicale de son parti, l'honorable M. Frère avait, à trois reprises, au
sein de la chambre, en 1872, en 1873 et en 1875, réclamé la suppression de notre mission à Rome; c'est lui. Messieurs, chacun s'en souvient, qui avait prononcé les fameux mots : <K Danger sous un ministère catholique, dérision sous un ministère libéral. »
L'honorable Ministre des Affaires étrangères s'était trouvé en désaccord sur ce point, dans l'opposition même, avec les hommes les plus modérés de la gauche, et notamment avec l'honorable M. Rogier, le vétéran de 1830, qui, dans un langage sage, élevé, patriotique, démontrait si bien la gravité de la faute que ses amis engageaient le gouvernement belge à commettre.
On sait bien qu'aujourd'hui les hommes modérés n'ont plus voix au chapitre à gauche, et que même pour accomplir un acte de courtoisie en assistant à un Te Deum, les avis de l'honorable M. Rogier ne sont plus écoutés.
Etant donné le caractère de l'honorable M. Frère-Orban, il n'y avait pas à en douter : l'un des premiers actes de son avènement, dès son rétour au pouvoir, dû à l'appui du radicalisme sectaire et antireligieux {rires à gauche), devait être la suppression de notre légation au Vatican.
G est ce qui eut lieu, en effet.
Le 21 juin 1878, Thonorable M. Frère-Orban écrivait à M. fi?^'^ baron d'Anethan :
« Le parti que le vœu du pays vient de porter au pouvoir a eu plusieurs fois l'occasion d'exposer, au sein de la législature, ses vues sur le changement que les événements politiques de la Péninsule devaient entraîner dans la représentation diplomatique de la Belgique en Italie; à trois reprises, en 1872,1873 et 1875, vous ne l'ignorez point, Monsieur le baron, il a voté pour la suppression de notre légation auprès du saint-siége.
« Le Ministère, à peine formé, n'a pas encore délibéré sur l'époque à laquelle cette mesure pourra se réaliser.
« Je me réserve donc de vous adresser en temps opportun une communication à ce sujet.
« En attendant, Monsieur le baron, rien ne s*oppose à ce que vous preniez le congé demandé... »
Le 18 novembre 1879, Thonorable Ministre disait dans cette enceinte :
(c II n*était douteux pour personne que le cabinet réaliserait le programme qu*il avait annoncé dans l'opposition; et il continuera à prouver qu*il est bien résolu de Taccomplir jusqu'au bout...
(c En prenant possession du pouvoir, les ministres avaient UNANIMEMENT rccounu qu*il y avait lieu de rappeler notre légation auprès du Vatican. Il était évident que ce rappel devait avoir lieu d'une manière convenable et non d'une fiaçon brutale, et nous fîmes pressentir nos intentions le 21 juin 1878. »
La légation était donc supprimée en principe en vertu d'une délibération unanime du conseil des Ministres. Elle a cependant été maintenue. On a laissé espérer au saint-père que le provisoire deviendrait définitif, et le 3 mars 1880, l'honorable M. Frère- Orban disait dans cette Chambre :
<c Je reconnais que nous avons eu une opinion très nett^ent formulée contre le maintien de l'envoyé belge près du Vatican.
(c Cette opinion, nous l'avons maintenue, lorsque le Roi nous a fait l'honneur de nous appeler pour nous confier la mission de former un cabinet; le retrait de la légation belge près du Vatican était une des conditions de tacceptation de cette mission.
ce Lorsque j'ai conféré avec les nouveaux collègues à qui j'offrais de s'associer à moi Jous nous avons été unanimes pour reconnaître que, dans les conditions où nous étions placée, il n'y avait pas lieu de maintenir un envoyé près du saint-siége. Notre opinion s'est MODIFIÉE, CELA EST INCONTESTABLE. Est-cc repréheiisiblc? Y a-t-il une critique fondée qui puisse nous être adressée de ce chef?
c< Un changement d'opinion désintéressé est un hommage
rendu à la raison... Un changement d*opinion déterminé exclusivement par des raisons d*intérét public (et Ton ne saurait en signaler aucune autre dans la situation où nous nous trouvons), un pareil changement peut et doit être approuvé.
« Je dirai plus : ce changement d'opinion n'a pas été volontaire; il a été en quelque sorte obligé. On nous a fait des déclarations spontanées qui étaient de telle nature qu'aucun homme raisonnable chargé de la responsabilité des affaires du pays n'aurait voulu les écarter sans les écouter. »
Celte palinodie était lourde; elle devait peser à Thonorable chef du cabinet et à ses collègues; ce ne sont pas quelques paroles prononcées par le pape à noire Ministre à Rome qui ont pu ramener.
A quelle cause était-elle donc due? Sous quelle influence s'était-elle opérée? C'est un mystère qui n'est pas encore éclairci. Assolutamente segreto. {Rires à gauche.) Nous vivons cependant sous un régime de publicité absolue et de libre discussion.
Peut-être l'honorable M. Frère-Orban jugera-t-il convenable de feire pour la représentation nationale un peu plus de lumière sur les motifs qui l'ont engagé à maintenir une situation ({ui était un danger, une dérision, une violation des principes constitutionnels.
Si l'honorable M. Frère a dû se faire violence pour maintenir, ne fût-ce que provisoirement, notre légation au Vatican, je dois reconnaître qu'il a fait de grands efforts et qu'il a déployé une rare habileté pour faire tourner cette situation forcée au profit de son parti, pour regagner d'un côté, en jetant la division dans nos rangs, ce qu'il perdait de l'autre en mécontentant la fraction intransigeante et sectaire du parti libéral.
L'honorable Ministre a cru, d'abord, trouver le moyen de mettre au grand jour, comme il Ta dit quelque part, les profondes divisions du parti catholique à propos de la question constitutionnelle.
Après les déclarations spontanées du saint-père lui-même, du cardinal Franchi et du cardinal Nina, sur les devoirs des catholiques envers la Constitution, Thonorable Ministre se fit à Rome le dénonciateur, Taccusateur public de la presse catholique belge. Cest son cauchemar, la presse catholique belge , en toute occasion, il la dénigre, il lui fait son procès; il la représente donc à Rome comme ourdissant, au nom du Syllabus et des encycliques, une conspiration contre le maintien de nos institutions. Il accusait les évéques et le clergé d*être les inspirateurs de cette croisade contre la Constitution. Et, tout en se défendant de vouloir intervenir en pareille matière, il insinuait ou conseillait à Rome de parler « ailleurs et autrement » qu'à notre envoyé diplomatique.
' Peut-être, Messieurs, par cet acte d'accusation, aussi injuste que passionné, l'honorable Ministre des Affaires étrangères ne cherchait-il qu'à jeter la division au sein du parti catholique; peut-être espérait-il ainsi amener un déchirement dans nos rangs; peut-être espérait-il aussi que le saint-père ne ferait pas entendre le langage si net et si catégorique qu'il a tenu.Mais,sur ce point, les calculs de l'honorable Ministre des Affaires étrangères ont été déjoués, ses prévisions déçues.
L'auguste et vénéré pontife qui gouverne l'Eglise n'avait pas attendu l'avènement au pouvoir du ministère actuel pour donner aux catholiques belges de sages conseils sur leur devoir de rester fidèles à leurs institutions nationales et de réduire ainsi à néant les calomnies dont ils ne cessaient d'être l'objet.
Il s'était exprimé dans ce sens au cardinal Dechamps et à plusieurs Belges qui s'étaient rendus à Rome après son avènement. Il renouvela spontanément à diiïérentes reprises ces déclarations à notre ministre à Rome dans les termes tellement formels et catégoriques que nulle place n'est plus laissée au doute, à l'équivoque, au malentendu.
Je ne veux pas répéter toutes les déclarations solennelles qui abondent dans l'échange de vues.
Je n'en retiens que deux :
« Les œuvres des hommes ne sont pas parfaites : le mal se trouve à côté du bien, l'erreur à côté de la vérité. 11 en est ainsi de la Constitution belge; elle consacre quelques principes que je ne saurais approuver comme pape, mais la situation du catholicisme en Belgique, après une expérience d'un demi-siècle, démontre que, dans l'état actuel de la société moderne, le système de liberté établi dans ce pays est le plus favorable à TEglise. Les catholiques belges doivent donc non seulement s'abstenir dattaquer cette Constitution, mais ils doivent la défendre. » (Dépêche du 3 mars 1879.)
« Je constate avec satisfaction, disait le pape le 28 avril 1879, que la bonne entente entre votre gouvernement et le saint-siége est rétablie. On s'était figuré à tort que le chef de l'Eglise était hostile à la Constitution belge. Je n'ai cessé de répéter que vos institutions sont appropriées au caractère de la nation. J'ai été à même d'étudfer la mise à exécution de votre Constitution, et j'ai i*econnu qu'elle sauvegarde les droits des catholiques. Ce serait aller à rencontre des vues du saint-siége que d'attaquer ou de blâmer votre pacte fondamental. Les catholiques doivent y être soumis sans arrière-pensée. J'espère que cette question est définitivement résolue et que plus un catholique ne la soulèvera. Je ne puis que confirmer les déclarations faites à ce sujet par mon secrétaire d'Etat. »
Les enseignements du saint-siége traçant aux catholiques leurs devoirs avec tant de netteté ont été accueillis avec soumission et respect par tous les catholiques belges. Toute équivoque a désormais disparu; la loyauté de notre dévouement à nos institutions ne peut plus être mise en doute, et s'il arrivait qu'une voix isolée s'élevât pour continuer une controverse qui n'aurait d'autre résul-
tat que de soulever contre nous les inf)placables ennemis du calholîcisme et pour alimenter les préjugés, les calomnies qui ont fait la force et le succès du parti libéral, celte voix serait la vox damans in deserto, elle n*aurait aucun écho dans le pays. {A cboite : Très bien !)
Sur ce point, l'échange de vues a donc dû satisfaire complètement le gouvernement. La présence, Tintervention de notre ministre à Rome a été couronnée d*un plein succès. Et ce résultat ne justitiait-il pas à lui seul le maintien définitif de notre légation?
La question constitutionnelle est la question fondamentale, essentielle, elle touche aux bases mêmes de notre régime politique. Eh bien, si vous ne poursuiviez à Rome qu'un but patriotique, qu'un intérêt national, vous deviez y maintenir le statu guo. Au lieu des injures et des outrages dont on se montre si prodigue envers le saint-siége, vous lui deviez de la reconnaissance et des remerciements pour avoir ainsi scellé de nouveau, au nom de tous les catholiques, le grand pacte de 1830.
C'est avec raison que le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté disait dans une de ses dépêches :
ce Je ne puis m'empécher de me réjouir de l'échange d'idées qui a eu lieu dans les derniers mois entre le cabinet de Bruxelles et le Vatican : de graves équivoques ont disparu, des malentendus périlleux se sont évanouis; ce qui prouve que le moyen le plus sûr d'obtenir une véritable harmonie entre les deux pouvoirs est d'entretenir des relations fréquentes et loyales. »
Et c'est ainsi d'ailleurs que Thonorable Ministre des AfTaires étrangères lui-même appréciait, le 18 novembre 1879 et le 3 mars 1880, les résultats obtenus qui étaient» à ses yeux, « un événement européen et qui avaient pour la Belgique une immense importance. »
11 disait, après avoir constaté la politique conciliante et pacifique du saint-siége :
« Lies déclarations du pape sont formelles, expresses, indéniables. Elles oui ramené sur le terrain constitutionnel un grand nombre de catholiques qu*on en avait écartés. Faut-il dédaigner ce résultat?
« Beaucoup ont pensé que, du moment où le gouvernement prenait la résolution de maintenir une légation belge auprès du Vatican, du moment où il pouvait constater ainsi lopinion exprimée par le pape, du moment où il en obtenait les déclarations qui ont été faites, la soumission du clergé devait être sur Theure complète, absolue.
« Si d'autres ont eu cette illusion, pour notre part, nous ne 1 avons pas partagée, car une telle illusion prouve que Ion comprenait fort mal la situation. C'était ne tenir aucun compte, ni du passé, ni des luttes antérieures, ni des engagements pris, ni des amours-propres froissés; c'était enfin ne tenir aucun compte des faiblesses humaines. »
Répondant ensuite à l'honorable M. Janson qui était son adversaire alors et qui est devenu son soutien et son allié aujourd'hui, M. Frère-Orban disait :
« Il serait évidemment fort inutile d'espérer que le pape désavouât une doctrine établie par un autre pape. U est inutile d'espérer que, quant aux doctrines, Léon XIII soit d'un autre avis que Grégoire XVI ou que Pie IX. On demanderait à Léon Xlll de désavouer les doctrines de Grégoire VII, d'Innocent III, de Boniftce VIII, de ces grands papes du moyen âge, qu'il s'y refuserait assurément.
« Mais s'il interdit d'agiter ces doctrines, de les livrer aux ambitions et aux passions du jour pour troubler les nations, estil nécessaire de demander davantage au point de vue politique?
« Quel est le but de la papauté en prenant cette attitude, en indiquant la politique nouvelle qu'elle veut pratiquer aujourd'hui? Je l'ignore. Je ne cherche pas à pénétrer ses desseins.
« Est-ce une trêve? Est-ce une paix définitive? L*avenir nous le dira. Faut-il y voir Tindice que dans les régions élevées où Ton aspire à la direction morale de la société, on fait maintenant une appréciation plus saine des nécessités contemporaines? 11 serait fort Xéméraire d*émettre une opinion sur un tel sujet. »
Réfutant ensuite M. Janson qui n*apercevait partout, comme le fait aujourd'hui Thonorable Ministre des Affaires étrangères, que ruse, artifices, dissimulation, duplicité, fourberie, l'honorable M. Frère ajoutait :
ce Léon XIII, spontanément, nous déclare que les attaques contre la Constitution ne recevront plus au Vatican, ni appui, ni encouragement. Nous ne voulons pas être porteur de ce message qu*on pourrait aisément faire considérer comme étant un simple acte de courtoisie; nous disons que si Ton veut réellement essayer de pacifier les esprits, c'est ailleurs et autrement qu'il convient de parler, que c'est par la voie hiérarchique, non par la voie diplomatique, que les intentions du pape doivent être communiquées au clergé.
c( Est-ce qu'on refuse de faire cette communication? On nous annonce, au contraire, officiellement, cela est constaté par la correspondance, qu'à une date déterminée des instructions ont été envoyées aux évéques pour leur notifier quelles étaient, sous ce rapport, les intentions du saint-père.
ce Oîi est la ruse? Où est la dissimulation? Où est la duplicité? Les journalistes déjà quelque peu avertis, je présume, se rendent à Rome. Ils espéraient peut-être de voir renouveler, sous Léon XIII, ce qui se passait sous Pie IX, d'obtenir tout au moins quelques-unes de ces paroles vagues et générales dont ils pourraient se prévaloir pour continuer la propagande qu'ils avaient reçu mission d'entreprendre. Le saint-père leur tient au contraire le langage le plus ferme et le plus net; et non seulement il tient ce langage, mais il nous le fait communiquer officiellement; il
— loi) —
est coDdigné dans la correspondance diplomatique, alors que ces journalistes avaient eu bien soin de cacher, de celer le discours qu'ils avaient entendu. Encore une fois, où est la dissimulation, oii est la duplicité? »
Vous l'entendez donc. Messieurs, sur la question constitutionnelle» la principale qui faisait Tobjet de la négociation à Rome, — car la question scolaire n*est qu'une question accidentelle et de parti, — Thonorable Ministre se déclarait complètement satisfait et il devait Tétre.
Or, Messieurs, du 3 mars au 5 juin, date de la rupture des négociations, aucun fait, aucun incident nouveau nes*est produit, aucune parole n*a été prononcée par le saint-siége sur ce point.
Cela suffisait évidemment pour Thomme d*Etat plaçant Tintérét national au-dessus des intérêts de parti.
Mais il y a deux hommes chez Thonorablc Ministre des AU'aires étrangères : fhomme d*Etat qui, à ses heures, a le sentiment vrai d'une situation, la vue nette des choses; qui, par exemple, gémit en secret et confidentiellement des exagérations et des extravagances de la fi*action radicale du libéralisme. {Interruption à gauche.)
M. Bouvier. — Qu'en savez-vous, si c'est en secret?
M. Gomesse. — il agirait mieux sans doute en le faisant en
public.
Mais, à côté de Thomme d^Etat, il y a le chef de parti obligé, pour rester au pouvoir, de sacrifier une partie de ses idées, de compter avec cette fraction, d'en subir les injonctions et les menaces. {Très bien! à droite. — Rires à gauche,)
L'homme d*Etat, au début de réchange de vues, négociait à
Rome et y obtenait des résultats précieux au point de vue belge,
pour l'avenir de nos institutions. Mais le chef de parti est, en
Belgique, dans les circonstances présentes, malgré lui, je le veux
bfen, Tesclave, le prisonnier des radicaux. {Interruptions à gauche.) m. 8
M. Bouvier. — Gomme le pape.
M. Gomesse. — Il doit exécuter le programme qui lui a été imposé, ftous peine de perdre le pouvoir.
Eh bien, à ce point de vue, les résultats obtenus gênaient beaucoup Tbonorable Ministre des Maires étrangères. Comment, en effet, est-il possible d'accuser encore les catholiques belges de n'être pas d'excellents patriotes, sincèrement et loyalement constitutionnels, quand le pape lui-même, dans les termes les plus explicites et les plus solennels, leur prescrivait le respect, rattachement et Tobéissance à la Constitution? Jamais Rome n'avait parlé depuis 1830 aussi nettement du devoir des catholiques belges. Que devenait le spectre du SyUabus et des Encycliques? Que devenait la politique de défense nationale contre les menées de Tultramontanisme!
L'arme que le libéralisme maniait si habilement contre nous avait été brisée par les propres mains de l'honorable Ministre des Affaires étrangères.
La conséquence du résultat obtenu, vous en convietidrez, c'était au moins la trêve, c'était l'abandon, au moins momentané, de la campagne entreprise contre le clérical pour la défense de la Constitution.
Les déclarations obtenues à Rome, si votre désir de pacification était sincère, vous imposaient en retour un devoir de loyauté : celui de calmer, d'apaiser les mauvaises passions que vous aviez soulevées, celui de ramener vos propres amis à une appréciation plus juste et plus saine d'une situation nouvelle à certains égards, celui d'éviter de froisser, d'alarmer les consciences catholiques par des mesures touchant aux intérêts religieux.
Vous ne deviez pas, dans ce moment, si vous aviez un but patriotique et national, pendant que vous pacifiiez Rome, — vous ne deviez pas présenter en Belgique votre projet de révision de la loi de 1842.
M. TVUlequet. — Ah ! ah ! voilà rarement ! (Interruption à gauche.)
M. le président. — Pas d'interruption, messieurs.
M. Cornesse — Celle revision, vous l'aviez toujours retardée. Vos amis les plus sages, les plus clairvoyants, les plus ex|)érimentes, les Devaux, les Orts, les Dolez, les Vandonpeereboom, les de Ligne, les Pirmez, les Rogier et tant d'autres... . M. Bouvier. — Ont voté la revision! {Interruption,)
M. Cornesse. — Je ne m'arrête pas à relever ces interruptions (Non! non! à gauche.) C'est jeter des scories au milieu d'un grand débat! (Rires à gauche.) Nous ne sommes pas au cirque, nous sommes au sein de la représentation nationale ! {Bruit. — Très bien ! à droite.)
Je disais donc que tous les hommes modérés de votre parti avaient prévu les conséquences désastreuses qui devaient résulter, à tous les points de vue, de la réforme projetée.
A la suite des assurances obtenues à Rome, si l'on voulait obtenir la paix et rallier le clergé, il ne fallait pas l'alarmer de nouveau; il ne fallait pas le jeter hors des écoles, sous prétexte de défense nationale; il ne fallait pas jeter dans le pays cet odieux brandon de discorde; il ne fallait pas faire cette révolution, selon le mot de M. Pirmez; mais la fraction radicale et sectaire était là; elle veillait et criait au ministre : « En avant! en avant! pas de trêve; pas de merci, sinon plus de mnjorité, plus de portefeuille! » Et de là vint qu'au moment oh l'on obtenait à Rome des déclarations inespérées, on opérait à Bruxelles le dépôt du néfaste projet sur Tinstruelion primaire. C'était la condition d une promesse faite en retour de l'appui des radicaux et des loges maçonniques pour les élections de 1878; c'était la condition ^e leur appui au ministère issu de ces élections.
Convenez-en, Messieurs, la présentation de ce projet de loi, après les résultats obtenus, cette présentation était vis-à-vis du
pape un acle peu gracieux; c était mal reconnaiti^e le service que le saiat-père« à votre demande, venait de rendre au pays. C'était un étrange moyen de pacifier et de ramener le calme dans les esprits Gest pourquoi je puis conclure en toute vérité que cette présentation est la meilleure preuve que Ton n*était pas sincère dans la mission de pacification et d*apaisement qu'on voulait paraître remplir à Rome, et ce point est d'une importance capitale pour définir la situation et fixer les responsabilités.
Il n'y avait, en efl'et, aucune illusion à se faire. Le projet de revision devait soulever une violente opposition. L'origine de la loi, son but, ses dispositions, ses motifs devaient alarmer profondément les consciences catholiques.
L'annonce seule par la presse du dépôt de ce projet souleva la plus vive, la plus profonde émotion. Gest alors, Messieurs, que surgit dans l'esprit de l'honorable M. Frëre-Orban la pensée de faire servir le maintien de notre ministre à Rome à ses desseins de parti, la pensée de faire du pape, en Belgique, l'instrument du paili libéral contre le parti catholique.
Oui, Messieurs, tel est le plan de campagne suivi à Rome par rhonorable M. Frère dans la question scolaire! L'honorable Ministre des Affaires étrangères s'est dit : « En 1850, le saint-père est intervenu par une allocution en consistoire, à propos de la loi sur l'enseignement moyen (et, pour le dire en passant, on n'a pas songé alors à rappeler pour cela notre ministre à Rome), il me faut lempécher d'intervenir en 1879 contre la loi d'enseignement primaire.
« Le saint-père tient énormément, surtout dans les circonstances actuelles, au maintien de la légation belge ; il l'a dit et répété à maintes reprises. Eh bien, profitons de ces dispositions du saint-père non seulement pour l'empêcher d'interx^enir contre nous, mais encore pour paralyser l'opposition des laïques, du
clergé, des évêques, non seulement pour les paralyser, mais pour les faire désavouer et blâmer.
« G^est surtout au moment de la mise à exécution de la loi que le pape doit être mis en réquisition pour assurer le succès de la loi scolaire et faire aboutir toute cette campagne cléricale, si bruyamment conduite à un pitoyable avortement ! »
Tel fut, Messieurs, le dessein poursuivi par Thonorable Ministre des Affaires étrangères.
On a parlé souvent d*arrogance sacerdotale; eh bien, je vous le demande, connaissez-vous une prétention pareille à celle de rhonorable M. Frère, se flattant d*amener le pape à lui servir d*instrument contre les catholiques belges, caressant Tespoir qu*il parviendrait à avoir le pape pour allié dans la guerre de défense nationale organisée et conduite sous Tinfluence du radicalisme maçonnique contre Tépiscopat, contre le clergé tout entier, contre les droites parlementaires de la Chambre et du Sénat, contre tous les catholiques belges, en un mot? Quel rêve insensé! Quelle folle illusion! Et ce rêve, M. Frère s*en est bercé pendant dix-huit mois, sans s'apercevoir, semble-t-il, qu'il poursuivait une chimère, une monstruosité dont Thistoire n'offre pas d exemple ! {Très bien! adroite.)
Tout ce que l'honorable M. frère a écrit ou fait dire à Rome à propos de la question scolaire (on peut le dire en présence du dénoûment) n'a été qu'une pure tactique de parti.
Dans tout le cours des négociations le saint-père n'a pas cessé de déclarer : que la loi était mauvaise en principe, qu'elle exposait à de graves périls la foi des jeunes générations, le salut des âmes; que les évêques et les catholiques avaient raison de la combattre par tous les moyens que la Constitution et les lois mettent à leur disposition. Il a refusé de faire entendre le moindre mot de blâme ou de critique à l'endroit de l'opposition faite au projet de loi. Au contraire, il a trouvé cette opposition juste, légale,
constitutionnelle; il Ta hautement approuvée, dans tous ses rapports avec Inonorable Ministre des Affaires étrangères. Il s'est seulement abstenu d*intervenir directement, personnellement dans dans le conflit; il n*a pas apporté de combustible pour alimenter le feu. Il a donné une grande preuve de son désir de ne pas aggraver le conflit en ne venant pas en aide aux évéques.
Le chef du cabinet n*a pas hésité, d'ailleurs, à reconnaître que, sous le rapport des principes, le pape et les évéques n'ont jamais cessé d*étre d'accord, que cet accord ne pouvait pas ne pas exister.
Après s'être convaincu que le pape ne faisait rien et ne ferait rien pour enrayer la campagne entreprise contre le projet de loi, l'honorable Ministre des Ail'aires étrangères n'a pas trop insisté.
Ce qui le préoccupait, ce n'étaient pas les principes, ce n'étaient pas les théories, les mandements des évéques, les discours prononcés dans le parlement, non. Il passait facilement là-dessus. Ce qu'il redoutait, c'était l'exécution de la loi, c'étaient les mesures qui suivraient le vote de la loi. Lh était pour lui le quart d'heure de Rabelais.
L'honorable Ministre l'a déclaré lui-même, le 30 avril 1879, de la façon la plus formelle, la plus catégorique dans un passage que je tiens à la main :
« Plus préoccupé, disait-il, de l'avenir que du présent, je me demandais, dans ma dépêche du 6 avril, si l'on empêcherait que l'opposition excessive dirigée contre le projet de loi sur l'enseignement ne dégénérât en une entrave à l'exécution de la loi.
« Son Eminence le cardinal Nina paraît répondre à ma pensée en faisant remarquer que ce qui a été fait immédiatement au sujet de la question constitutionnelle ne pouvait se faire actuellement au sujet d'une question qui se trouve encore soumise aux discussions du parlement.
« Je suis tout disposé à admettre cette observation. Il ne reste
donc qu'à attendre les actes ultérieurs, et il est bien évident que les mesures qui seront prises par le clergé lorsqu'il y aura lieu d'exécuter la loi exerceront la plus grande influence sur nos relations avec le saint-siége. »
Eh bien. Messieurs, sur ce point encore, Sa Sainteté n'a cessé de dire et de répéter à notre ministre à Rome que les mesures k prendre dans l'exécution de la loi étaient l'affaire des évéques; qu'eux seuls avaient pouvoir et compétence à cette fin; qu*après avoir reçu leur mission du pape pour régir leur dioi^èse, ils agissent sous leur responsabilité, qu'ils sont indépendants; que ce ne sont pas de simples fonctionnaires; que ce n'est que dans des cas exceptionnels et dans les circonstances les plus graves que le pape leur adresse des observations; qu'il n'y a pas lieu d'intervenir lorsqu'il s*agit d'actes collectifs de l'épiscopat et que ces actes ont pour but de s'opposer à une loi projetée dont les conséquences seraient fâcheuses pour l'influence de l'Eglise.
Cependant, l'honorable Ministre des Affaires étrangères ne cessait d'insister pour une intervention directe et eflicace du saintsiége. Celui-ci consentit à lui donner une nouvelle preuve de condescendance dans le but de calmer les esprits et d'inspirer des sentiments de modération. 11 promit d'agir dans un esprit de conciliation, pour conseiller à l'épiscopat d'user de tempérament dans les mesures d'application, « ce qu'il pourra faire facilement par les instructions quil donnera aux curés », disait le cardinal.
« Quel que fût le déplaisir que la nouvelle législation causât à Sa Sainteté, quoique le saint-siége eût espéré jusqu'au dernier moment l'adoption d'amendements qui eussent rendu le système scolaire moins antipathique aux catholiques », il n'a pas hésité cependant à offrir ses bons ofiices pour travailler à l'apaisement des esprits.
Les promesses du saint-siége ont été tenues.
«jusqu'où est allée cette intervention, cette action qui n'a ja^
mais dépassé et qui ne pouvait dépassa la limite du conseil et de la persuasion?
La correspondance diplomatique ne fournit pas d*éléments pour nous édifier h cet égard.
Cependant, d après M. le Ministre des Affaires étrangères, le saint-siège serait allé, h on moment donné, jusqu'à émettre Tavis, conformément aux rues du gouvernement belge, que les écoles du nouveau régime pourraient n'être pas condamnées en masse, mais que la condamnation pourrait n'atteindre que celles de ces écoles qui seraient reconnues mauvaises et dangereuses pour la foi et les mœurs.
La preuve de cette affirmation ne résulte nullement, je le rérète, de la correspondance diplomatique ; mais l'honorable M. Frère-Orban prétend la tirer de pièces puisées dans le fameux dossier de Villers Perwin et notamment d'une lettre du nonce apostolique au cardinal Decbamps du 7 juillet 1879 et des réponses qui y sont faites.
L*honorable M. Struye a parraitement expliqué quelle pouvait être la valeur et la portée de cette dépêche du 7 juillet 1879.
En supposant ces lettres authentiques, il en résulterait qu* « à certain moment il serait venu de Rome, à l'adresse des évêques, le conseil d*admettre ce principe : que seulement les écoles où existe un danger vrai et réel pour la foi et les mœurs des enfants sont dignes d*êlre condamnées, de sorte que, si, malgré la nouvelle loi, Tune ou Taulre école, placée dans n*importe quelles circonstances, ne présente réellement aucun danger ni pour la foi, ni pour les mœurs des enfants, cette école-là doit échapper à la condamnation générale, et la fréquentation d'une pareille école ne peut être interdite aux parents sous péché mortel. »
Et la dépêche du 7 juillet dit expressément qu'en vertu de la loi nouvelle, les écoles doivent « être présumées irréligieuses » jusqu'à preuve contraire.
Donc, la pensée que Thonorable M. Frère prête à Rome n*a ÎTimais existé. Dans le système de l'honorable M. Frère, la présomption favorable était la règle et la condamnation l'exception. Hais dans la pensée de Rome, au contraire, la condamnation était la règle et la dispense l'exception.
Voilà comment l'honorable M. Frère, sous l'influence d'une idée fausse et d'une interprétation inexacte des documents, est allé jusqu'à déduire des pièces diplomatiques des conséquences outrées et excessives.
Quoi qu'il en soit, les évéques, à l'unanimité, avaient fait observer à Rome qu'ils avaient justement condamné le système scolaire de la nouvelle loi, le système de la neutralité et de l'indifférentisme, qui présente, à leurs yeux, un danger réel et imminent pour la foi et les mœurs.
« Les écoles de ce système, disait le cardinal Dechamps dans une lettre à Tévéque de Liège, ont été généralement condamnées par le saint-siége et par nous. Nous pouvons tolérer que des catholiques fréquentent exceptionnellement ces écoles : l^dans certaines circonstances, et i"" à certaines conditions qui font disparaître rindifférentisme. »
Nous manquons d'éléments pour apprécier l'échange de vues qui a eu lieu entre Rome et l'épiscopat belge sur cette question exclusivement religieuse et rentrant dans la compétence exclusive de l'autorité religieuse. Mais il est certain que Rome s'est ralliée au sentiment unanime des évéques belges, leur recommandant 'd'apporter, dans l'application des condamnations, beaucoup de prudence, de charité, de sagesse et de tempérament.
C'est ce qui résulte à l'évidence de la lettre adressée par le cardinal Nina au cardinal Dechamps, le 3 octobre 1879, deux jours avant la fameuse dépêche du 5 octobre dont l'honorable M. Frère avait fait un si étrange abus. Cette dépêche, exhumée aussi du dossier Dumont, détermine exactement le rôle de Rome :
« Le saint-père a cru devoir remettre à la prudence du cardinal et de ses suffragants le soin d'arrêter définitivement les résolu^^ tions à prendre au sujet des instructions à donner aux curés dans les divers diocèses.
(c II sest confié pleinement à la science et au zèle des prélats pour la défense de la religion et le salut éternel du troupeau confié h leurs soins, en rappelant à tous combien le saint-siége tient à cœur que les aS'aires de TEglise soient traitées par les pas^ teurs avec cette charité et celte modération qui empêchent les ennemis du catholicisme de trouver dans la conduite des prélats une occasion quelconque de la combattre avec plus de force. »
Le cardinal Nina fait plus. 11 transmet aux évéques les obser* vations qui avaient été adressées au saint-siége « de divers c6tés et par des personnes de différentes classes, relativement aux in«structions données aux curés ». Le cardinal Nina prie le cardinal Dechamps de vouloir bien les coiisidérer dans sa sagesse.
« Elles pourront, ajoutait-il, lui être utiles ainsi quù ses collègues pour la prudente application des instructions communiquées aux curés.
« Sans amoindrir les maux graves qui menacent les écoles publiques, les évêques verront ainsi comment ils pourront tenir compte de ces conseils de douceur qui tranquillisent jusqu*à un certain point les esprits agités, en maintenant parmi tous les fils de TEglise cette unité de pensée et d'action qui est nécessaire les jours de lutte et qui pourra peut-être procurer le moyen de forcer le gouvernement lui-même à modifier la loi sur l'instruction de manière qu'il soit donné satisfaction aux justes exigences des catholiques, comme le faisait au moins eu grande partie la loi de 1842 sur l'instruction primaire. »
Tel était le langage du saint siège, tel était sou rôle vis-à-vis des évêques le 3 octobre.
Cette dépêche du 3 octobre prouve combien la conduite du
pape vis-à-vis des évoques était conforme à ce qu'il disait au gouvernement du roi.
Elle prouve que le secrétaire d'Etat avait raison de dire : Le langage du pape a été toujours et partout le même. Elle fait éclatante justice des reproches de duplicité et de fourberie. Elle prouve aussi que Thonorable M. Frère-Orban a tiré des consé* quences outrées, excessives et maladroites quand il a prétendu que la dépêche du 5 octobre lui aurait été écrite par Rome pour désavouer et blâmer publiquement les évéques.
Aussi, est-ce avec raison que le cardinal Nina, résumant, dans sa dépêche du 3 mai 1880, les négociations entre Rome et les évéques, a pu tenir ce langage très significatif et très vrai qui résume exactement et fidèlement l'attitude que Rome n'a cessé d'avoir dans la question scolaire :
« Cependant le saint-père, qui n'avait rien de plus à cœur que de pacifier les esprits, appréciant les assurances réitérées de l'envoyé du roi et espérant que le gouvernement trouverait le moyen d'éloigner complètement des écoles publiques tout ce qui pouvait justement offenser la conscience des catholiques, tourna sa pensée vers les moyens de modérer, autant que possible, l'âpreié de la lutte. C'est pourquoi on fit comprendre à l'épiscopai que, tout en admettant que le nouveau système scolaire dût êire c(»ndamné en lui-même, il pouvait néanmoins arriver, grâce aux assurances qu'on avait reçues, que telle ou telle école fût soustraite aux dangers qu'on redoutait, et, dans ce cas, il devenait possible d'admettre en fait une certaine distinction entre écoles et écoles, de sorte que, tout en maintenant la défense générale de les fréquenter et de les soutenir, on pouvait, dans In pratique, user de quelque indulgence en faveur uniquement des écoles qui, au point de vue catholique, n'auraient inspiré aucune inquiétude.
« L'illustre épiscopat belge reconnut en principe la sagesse de ces conseils. Mais, tout bien considéré, il estima que cette dis-
tinction, qui pouvait être admise en théorie, ne pouvait pas se réaliser dans la pratique; car, bien qu*il pût arriver qu'une école restât exempte pendant quelque temps des dangers du nouveau système, ce fait exceptionnel et contingent ne pouvait être, à son avis, que transitoire et incertain, en raison des prescriptions de la loi, et en tenant compte de Taudace et de la violence des partis hostiles à l*Église. Ces violentes agressions du libéralisme, en jetant lalarme au milieu des fidèles, ne pouvaient point ne pas allumer le zèle des pasteurs, en les animant à défendre avec toute rénergie possible la pureté de la foi si sérieusement menacée. C*est pourquoi, lors même que dans Tardeur de la mêlée ils ne seraient pas restés, en certains cas particuliers, dans les strictes limites de la modération, ils ne mériteraient point pour cela un blâme formel, surtout si Ton réfléchit à la gravité du danger, et si Ton compare leur attitude avec celle du parti opposé.
« Mais si le saint- siège n*a pas cru, en ce qui concerne la situation pratique des nouvelles écoles en général, devoir contredire le jugement des évéques, qui, étant sur les lieux, se trouvent en mesure d'apprécier toutes les circonstances ainsi que les conditions des fidèles confiés à leurs soins, il n'a pas négligé cependant de leur conseiller à plusieurs reprises la prudence, le calme et la modération dans l'application des mesures décrétées aux cas particuliers. En effet, plusieurs dispenses furent accordées par les évéques : et en vertu de ces dispenses, beaucoup d'individus occupent encore leurs fonctions; tous les enfants indistinctement ont été admis à la première communion, bien qu*un grand nombre d'entre eux fréquentassent ces écoles, et on a accordé la bénédiction de l'Eglise aux mariages des instituteurs et des institutrices...
« Cependant le saint-père, de même qu'il ne s'y est pas refusé jusqu'à ce jour, ne refusera pas à l'avenir de contribuer à éteindre
cet incendie, dans les limiies qui lui sont imposées par son ministère apostolique. . .
« Je me flatte que H. Frëre-Orban sera complètement éclairé sur les tentatives pacifiques et conciliantes faites par le saint-siége dans les limites que lui tracent ces devoirs, et qu*il pourra facilement se convaincre que, si une divergence d*opinion a pu exister pendant quelque temps entre le saint-siége et les évoques sur l'application plus ou moins rigoureuse et sur l'opportunité des prescriptions relatives à la nouvelle loi sur l'enseignement, il n'y eut jamais un désaccord véritable et substantiel entre le chef de l'Eglise et les pasteurs de cette partie du peuple chrétien. »
Messieurs, rien n'était plus fait pour irriter, aigrir et empêcher la pacification, que l'attitude que nous verrons l'honorable M. Frère-Orban prendre, le 18 novembre, dans cette Chambre vis-à-vis des évoques et du clergé belge.
Par cette attitude réellement inouïe, l'honorable ministre montrait clairement qu'il n'a cherché dans toute cette affaire que ce qu'il a cru être l'intérêt de son parti, sans se préoccuper surtout du besoin de pacifier, dont il dit cependant avoir été exclusivement animé.
En possession de la dépêche du 5 octobre, M. Frère crut pouvoir en tirer les conséquences qui lui convenaient. De trois mots de cette dépêche il crut pouvoir conclure qu'il était parvenu à mettre le pape de son côté coutre tout le clergé, contre l'épiscopat. 11 voyait là un grand résultat pour le succès de la loi scolaire et pour l'avenir du parti libéral.
Aussi s'empressa-t-il de déclarer l'échange de vues terminé. C'est une affaire terminée; le sujet est épuisé, disait il dans sa dépêche du 17 octobre, et à partir de cette date il n'y a plus de pourparlers, plus de vues échangées. Seulement dans sa dépêche du 17 octobre, l'honorable M. Frère constate lui-même que l'es-
pérance de voir les démarches du Vatican auprès de Tépiscopal couronnées de succès a été trompée, et Tinsuccès de ces démarches ne semble pas à M. Frère-Orban être un motif de rupture.
Et en eOet, le maintien rl*une légation diplomatique ue peut pas dépendre du succès ou de Tinsuccès d*une négociation déterminée, et surtout qu*ici il n*y avait pas même de négociations proprement dites. Il s*agissait simplement d*un échange de vues.
L'honorable M. Frère a répété la même chose le 18 novembre dans cette Chambre. « Connaissant Tesprit qui anime notre épiscopat, disait-il, nous n avions pas une confiance extrême dans les espérances du secrétaire d*Etat, et nous exprimions ce sentiment dans une dépêche du 24 juillet 1879 — la date est bonne à noter — pour montrer que nous n*avons pas eu de déception. »
Aucune dépêche, — notez bien ceci, — n'est plus échangée entre le Vatican et le gouvernement du Roi jusqu'au moment que M. le Ministre des Affaires étrangères choisit, cest-à-dire jusqu'au 18 novembre, pour communiquer à la Chambre les résultats de réchange de vues qui justifiaient le maintien de la légation.
Quand je dis qu'aucune dépêche ne fut plus échangée entre Rome et Bruxelles, je me trompe. C'est antérieurement au 18 no* vembre 1879 que se place l'incident capital de cette négociation, l'incident de la fameuse dépêche retirée. Elle porte la date du H novembre 1879. Ce qui la provoquée, c'est le bruit parvenu jusqu'à Rome, bruit d*ailleurs parfaitement justifié |)ar l'événement, que l'honorable M. Frère prétendait tirer des documents diplomatiques et surtout de la dépêche du 5 octobre, l'aveu que le pape était en désaccord complet avec les évéques, que le pape blâmait et désavouait Tépiscopat.
M. Frôre-Orban, Ministre des Affaires étrangères. — Ce n'est point là le motif qui a été donné par la dépêche. Lisez-la, vous verrez qu'elle dit autre chose. Elle donne pour prétexte que pré-
teDduemeot je devais faire usage des lettres particulières du baron d'Anethao.
M. Comesse. — Ce sont là des détails secondaires.
M. Frire-Orban, Ministre des Affaires étrangères. — Ah! ce ne sont là que des détails?
M Gomesse. — La presse libérale ne se faisait pas faute de i-épandre ce bruit. Le Vatican, — qui n*avait jamais voulu ni désavouer, ni blâmer Tépiscopat, qui avait en réalité fait plus auprès des évéques qu'il ne l'avait dit au gouvernement belge, qui avait exécuté ses promesses vis-à-vis de ce dernier, tenu la conduite la plus loyale» interposé ses bons offices pour calmer, modérer, pacifier, — le Vatican ne voulait, à aucun prix, qu'on induisît de son langage un blâme, un désaveu qu'il n'avait jamais éié dans $00 intention de manifester, et qu'il n'avait pas manifesté en réalité dans les conversations dont un résumé fort suceinct, éoourtë et nécessairement incomplet, avait été transmis par rbooorable baron d'Aneiban.
Rome apprenant que l'honorable ministre voulait tirer de pardlles consëquences de la dépêche du 5 octobre, Rome, par la plume même de son secrétaire d'Etat, le cardinal Nina, fil connaître à l'honorable M. Frère sa véritable pensée, la portée de la dépêche du 5 octobre et l'avertit anticipativement, qu'il ne pouvait en tirer les inductions qui circulaient alors dans le public.
I^ dépêche du 5 octobre, dans la pensée de Rome, n'avait daulre but que de porter très succinctement à la connaissance du gouvernement ce qu'avait fait le saint-père, ce qu'avait fait le secrétaire d'Etat pour apaiser le conflit. Mais cette dépêche n'était certainement pas in{>pirée par une pensée de blâme contre les évéques et moins encore par Tintention d'autoriser l'honorable M. Frère à la commenter dans ce sens à la tribune nationale.
Cette dépêche du 11 novembre doit être lue tout entière. Elle a'a pas, je crois, figuré au Moniteur belge, qui n'a publié que le
mémorandum, en petit texte, sans le faire suiwe de cette annexe capitale. C est hier seulement que nous Tavons trouvée dans le volume que Thonorable ministre nous a fait distribuer. Elle c( mettait en lumière les véritables idées qu*on avait eu Tintention de faire ressortir soit dans les conversations, soit dans les documents écrits, au sujet de la question de renseignement. »
La Chambre me permettra de l'insérer textuellement aux Annal€s parlementaires (1).
(i) Dépêche de Céminentissime cardinal secrétaire d'Etat à Monseigneur VamUeUi,
nonce apostolique à Bruxelles. (Retirée,)
11 novembre 1879.
Illustrissime et révéreudissime seigneur.
Dans une conversation que j'ai eue Fautre jour avec M. le baron d'Anethan, j'ai pu me convaincre que, dans la prochaine présentation à la Chambre des documents relatifs à la question de renseignement, M. Frère-Orban a Fintention de faire usage même de la correspondance particulière échangée entre lui et le baron d'Anethan. Pour empêcher que des équivoques ou des malentendus puissent surgir à la suite de la lecture publique de documents qui ne sont certainement pas à la portée de tous les esprits, et qui n*étaient point destinés à la publicité, il importe extrêmement de bien mettre en lumière les véritables idées qu'on a eu Tintention de faire ressortir, soit dans les conversations, soit dans les documents écrits, au sujet de la question de renseignement. «
U faut rappeler avant tout que le saint-siége a toujours déploré la proposition encore plus l'approbation de la nouvelle loi sur renseignement, comme mauvaise en elle-même et de nature à troubler les consciences des catholiques et surtout des évèques, auxquels incombe le devoir de veiller à Tintégrité de la foi et de la saine morale des fidèles confiés à leurs soins.
On a toiyours reconnu que, par la publication de leur pastorale et de leurs instructions, les évêques ont accompli un devoir rigoureux de leur charge, exk mettant en garde les fidèles et en préservant surtout la jeunesse des funestes conséquences qui dérivent nécessairement de Texécution de cette loi. En effet, par leurs actes, ils n*ont pas proclamé de nouvelles théories ou une nouvelle morale ; ils n'ont fait au contraire que s*en tenir aux maximes établies par le saint siège pour des cas semblables, et ces maximes ont leur base dans la morale chrétienne qui est en vigueur depuis l'existence de TEglise de Jésus- Christ. 11 est donc absurde de penser que l'intervention du saint-père dans cette question dût avoir pour but d'interdire aux évêques de parler, ou de les faire parler autrement que leur indiquait leur devoir.
Le saint-père sait trop bien que les évêques, lorsqu'ils ont reçu de lui leur mission légitime, sont libres dans leur action et dans le gouvernement du peuple qui leur est confié, conformément aux sacrés canons, et leurs actes ne pourraient être l'objet de réprimandes que dans le cas où ils s^éloigneraienl de
L*hoDorable Ministre des Affaires étrangères avait reçu copie de cette pièce. II en éprouva une impression déplorable, funestûrima.
II y avait, disait-il au nonce, une contradiction avec les précédentes déclarations officielles. Si la dépêche n'est pas retirée, au moins provisoirement^ il est résolu à proposer au parlement, mardi prochain (on était vendredi), la rupture complète des rapports diplomatiques.
leurs devoirs et, au lieu de diriger et de paître leurs ouailles, seraient la cause de leur dispersion en les livrant à la merci de leurs pires ennemies.
Sur ce point, il est évident quMl n*a jamais existé et qull ne pourra jamais exister dans l'avenir aucune divergence de vues ni aucun désaccord entre les évèques et le souverain pontife ; mais il existe, au contraire, une parfaite uniformité de vues, car, ainsi qu'il a été dit, les théories promulguées par les évêques sont les théories établies par le saint-siége. En effet, le saint-père, loin de faire à ce sujet des observations, a au contraire approuvé dans plusieurs circonstances les vues de Tépiscopat belge, comme répondant aux exigences de la situation dans laquelle se trouvaient les catholiques par rapport à la nouvelle loi.
L'ingérence du saint-siége, dans le cas dont il s'agit, pouvait tout au plus se borner à des suggestions, et à des conseils de prudence et de modération dans rapplication pratique des instructions. Et, en effet, ces conseils ont été écoutés par les évêques, qui se sont appliqués résolument à les suivre, conformément aux intentions du saint-siége et suivant ce qui leur était dicté par leur conscience. La circulaire devait, en conséquence, rester secrète ; mais, par une indiscrétion des adversaires, elle fut ensuite publiée. Une autre conséquence de cette attitude du saint-siége fut la rigoureuse prescription au clergé de ne point parler, ni en public, ni ailleurs, contre la loi, ni contre les législateurs; et on pourvoit en outre aux cas particuliers dans lesquels il est permis de tolérer que les instituteurs, les pères de famille et leurs enfants fréquentent les écoles gouvernementales ; et dans les cas douteux on donne des régies prudentes à suivre.
D'ailleurs, quelles que soient les appréciations particulières qu'on puisse faire au sujet des dispositions contenues dans la circulaire, il est certain que personne n'a jamais songé à rien imposer aux évêques. L'expression d'une manière de voir n'est point un ordre ni une désapprobation du jugement porté par d'autres, surtout dans le cas présent, où il était impossible de ne pas reconnaître que les évèques sont plus en mesure de savoir ce qui est opportun, grâce à la pleine connaissance qu'ils ont des circonstances, des lieux et des personnes.
De ces considérations il résulte :
I* Que c'est sans aucun fondement et même par une insinuation malveillante qu'on a voulu accréditer au moyen de journaux le bruit d'un désac^^ord sur celte question entre l'épiscopat belge et le saint-siège;
2« Que les évêques ne sont point la cause de la présente lutte, mais qu'au
ni. 0
Cétait le grand moyen, la menace perpétuelle suspendue sur la tête du saint-siége. Il en est vingt fois question dans toutes les dépêches du gouvernement belge et cest Tun des plus tristes côtés de cette affaire.
Chaque fois que Thonorable Ministre des Aff!siires étrangères rencontrait la plus petite opposition,' c'était niettre le couteau sur la gorge à Rome, il disait pour la vaincre : Cédez, sinon je retire mon ministre!
Le nonce télégraphia à Rome :
« Je prie, en conséquence. Votre Excellence révérendissime, disait le nonce au cardinal, dans le télégramme du 14 novembre 4879, de me télégraphier si je dois retirer momentanément la dépêche. »
La réponse fut affirmative sur ce retrait provisoire et momentané, car le 15 novembre le nonce apostolique écrit à M. le Ministre des Affaires étrangères :
a Je prie Votre Excellence de considérer comme non avenue ma communication d*hier, et, par conséquent, de vouloir bien me renvoyer la copie de la dépêche du cardinal secrétaire d*Etat,
contraire ils doivent la subir et la défendre. L*opposiiion aux lois civiles est juste ou blâmable, suivant que les lois sont justes ou mauvaises, et, dernier cas, rindividu trouve dans sa conscience, soumise aux principes du droit divin Pi ecclésiastique, une répugnance à se conformer à ces lois. Cest là quMI faut reconnaître la cause qui a prodnit le conflit. Il ne serait donc ni prudent ni politique de prétendre que, dans ce cas, on dût blâmer la conduite que les (^vêques ont cru devoir tenir par devoir de conscience ;
5° Qu'on ne pourrait profiter de quelque fait particulier qui peut dépendre de Tappréciation plus ou moins exacte d'un individu, pour c nsnrer Tépiscopat et le clergé tout entier; surtout dans le cas où il s'agirait de raits dénaturés, ainsi qu'il est arrivé au sujet du recours présenté par une institutrice de Liège.
Votre Seigneurie appellera donc l'attention sérieuse de M. le ministre sur les considérations qui viennent d'être exprimées, et vous ferez en sorte qu'il puisse dans la perspicacité de son intelligence, les apprécier à leur juste valeur, en lui laissant à cet effet copie de la présente dépèche.
Agréez, etc.