‹ La Belgique et le VaticanChapitre 10 sur 60 · NM · texte numérisé non relu

NM

Le Ministre des Affaires étrangères,

au Chargé d'affaires de Belgique, à Rome.

BruxeUes, le i5 janvier 4879.

Monsieur le Chargé d affaires,

La dépêche que je vous ai adressée le 29 décembre dernier n*a pas donné lieu de votre part à de nouvelles communications ; votre lettre du 9 de ce mois me fait seulement pressentir que vous aurez peut-être à m*en adresser incessamment. Je ne sais si elles seront de nature à modifier la situation telle que je la constatais alors; mais depuis, il s*est produit ici un incident dont je ne saurais négliger de vous signaler Timportance, parce qu'il se rattache étroitement à l'objet de notre échange de vues avec le Saint-Siège.

Au lendemain même du jour où je vous écrivais ma dernière dépêche, les Évoques belges publiaient un manifeste qui, par les idées qu'il exprime, le langage dont il les revêt, les circonstances

oii il voit le jour, prenait, à Tégard du Gouvernement belge, les allures d'une provocation directe et ne faisait qu*accentuer davantage la dissonance que je vous faisais remarquer dès lors entre les sentiments attribués au Saint-Père et les faits que nous devons en considérer comme Texpression réelle (1).

J'ai eu l'occasion d'appeler sur ce point Tattention du Nonce apostolique, dans un entretien que j'ai eu avec lui le 31 décembre, lorsqu'il vint me remettre une copie de la circulaire du Cardinal Nina, du 10 décembre dernier; j'ai montré que l'acte collectif des Évéques belges avait, aux yeux du public, un caractère très grave. Des journaux publiaient bientôt après des dépêches télégraphiques datées de Rome et qui n'ont pas été contestées, annonçant que c< la lettre pastorale des Evéques avait été très favorablement accueillie par le Vatican )>.

Je n'ai pas dissimulé les difficultés que de tels actes devaient faire naître pour nos relations avec le Saint-Siège. Le Nonce m'a paru le comprendre. Mais je n'ai reçu aucune explication depuis cet entretien sur les faAis dont je viens de parler.

Il est indispensable, dans ces conditions, de rappeler les précédents et de bien définir les positions respectives.

Lorsque, il y a sept mois, le Gouvernement actuel arriva au pouvoir, ce changement eut tout d'abord, aux yeux du pays, une signification claire et précise. 11 s'agissait d'opposer une résistance énergique à une agitation politique dont le danger pour les institutions nationales ainsi que pour la paix publique n'échappait plus à personne.

Comme le clergé catholique était l'âme de cette agitation et prétendait la conduire au nom des enseignements et en vertu des directions de la Papauté, il était impossible que l'attention ne se portât pas sur la nature des rapports officiels établis entre la

(1) Mandeineiit collectif do 7 décembre 4878. Voy. le texte aux annexes.

Belgique et le Saint-Siège. A trois reprises, l'opposition parlementaire s'était vue dans le cas de soulever cette question, et dès 1872 elle s'était prononcée presque unanimement pour la suppression de ces rapports. Des considérations internationales aussi bien que des scrupules constitutionnels lui avaient dicté cette déci*sion. Dans les pays où le droit public consacre des concordats avec le Saint-Siège, des Légations auprès du Souverain Pontife se justifient par un intérêt politique évident. Mais la Belgique, n'ayant pas de concordat et ne pouvant en avoir d'après les principes de sa Constitution, n'avait aucun motif légitime pour entretenir un agent diplomatique auprès d'un pouvoir dont les attributions sont devenues purement spirituelles, et, d'autre part, l'attitude de la papauté et du clergé belge tout entier dirigeant les attaques les plus violentes et les plus dangereuses contre les droits et les libertés garantis par nos institutions avaient créé une situation qui semblait rendre impossible même le maintien d*uD6 mission de courtoisie.

Le rappel de la Légation de Sa Majesté près le Saint^Père paraissait donc devoir être l'une des conséquences prévues et prochaines des élections du 11 juin dernier. On n'en jugea pas autrement à Rome, et ce fut évidemment cette appréciation qui détermina les Ministres de Sa Sainteté à prendre l'initiative des divers entretiens dont vous avez eu à me rendre compte.

Au mois de juillet, le Cardinal Franchi et, peu de temps après, son successeur le Cardinal Nina, vous déclarèrent itérativement, en s*y disant autorisés par le Pape lui-même, qu'ils déploraient et désapprouvaient les attaques dirigées contre nos institutions par certains écrivains catholiques ; que ces attaques ne recevraient jamais de leur part ni appui ni encouragement, qu'elles faisaient du tort à la Belgique, comme à l'Eglise, et étaient d'autant moins justifiables que le régime politique de notre pays était des plus favorables au développement des intérêts de la religion.

Dans une audience qu il vous accorda le 13 septembre, le Pape confirma en personne ce langage. Parlant avec vous de la Constitution, il dit : c< G*est un pacte ; il faut qu'il soit loyalement « observé, et puisqu'il a donné aux Belges un demi-siècle de (c paix, je ne vois pas les raisons pour y apporter des change- « ments ou môme pour les désirer. »

Le Gouvernement belge, vous le savez. Monsieur le Chargé d'affaires, n'avait rien fait pour provoquer ces déclarations ; mais il devait en tenir compte, et il n'apporta aucun changement dans les relations établies avec le Vatican. C'est alors que je vous fis connaître l'état réel des choses en Belgique, et sans vouloir donner un avis ou un conseil au Saint-Père, ni m'ingérer aucunement dans l'usage qu'il serait à même de faire de ses pouvoirs, j'ajoutai néanmoins que des actes seuls pouvaient modifier cet état et en prévenir les conséquences : a C'est ailleurs et autrement », vous disais^je le 22 septembre, « qu'il convient de parler. Alors il y « aurait une situation réellement nouvelle ; le clergé cesserait de « répudier et de flétrir les institutions libres et on pourrait « espérer bientôt la pacification des esprits. »

Un mois se passa sans que les déclarations dont vous aviez été l'interprète reçussent du Saint-Siège aucune sanction apprécia*ble. Quand enfin il intervint un acte, ce fut plutôt pour les démentir. Dans le courant du mois d'octobre, le Cardinal Secrétaire d'Etat adressa à la commission organisatrice du jubilé du Bien public un télégramme où il disait, entre autres, que « le « Saint-Père comptait sur la complète union de la vaillante feuille €c avec la presse catholique belge pour la défense des vrais prina cipes religieux et sociaux ».

Un tel langage, pour qui connaît le caractère des polémiques du journal dont il s'agit, ne comportait pas la moindre équivoque; c'était prendre foit et cause pour les adversaires les plus résolus de nos institutions nationales. Quel sens fallait- il attacher dès

lors aux déclarations qui nous étaient parvenues par votre intermédiaire?

Son Enainence le Secrétaire d*Etat s'en expliqua dans un document que vint me communiquer, le 14 novembre dernier, le Nonce apostolique à Bruxelles.

Le Saint- Père, y disait le Cardinal Nina, réprouve en général toute violence dans les idées ou dans le langage ; mais II ne saurait admettre qu'il existe en Belgique une rébellion contre l'Etat, ni que renseignement de l*Eglise puisse être considéré comme constituant en lui-même un fait de cette nature. Aux yeux du Cardinal, les polémiques de la presse ultramontaine n'excèdent pas les droits de la libre discussion, tels qu'ils sont garantis par la Constitution belge, et au surplus le Siège apostolique n'entend point exercer de l'influence sur les journaux qui les défendent.

Ces explications n'atténuaient pas à coup sûr la portée du télégramme adressé au Bien public; elles sont même difficilement conciliables avec les déclarations que je viens de rappeler, et que vous pensiez avoir textuellement recueillies. Si les organes du Saint-Siège déploraient naguère devant vous les attaques dirigées contre nos institutions nationales, ils reconnaissaient donc chez nous l'existence d'un parti dont les vues et les tendances n'allaient à rien moins qu'à détruire, après les avoir ébranlées et flétries, les libertés inscrites dans notre pacte fondamental. Je vous ai fourni, du reste, dans ma dépêche du i2 novembre, des preuves multipliées de ce fait, preuves qui n'ont point été réfutées. Mais il y a plus. Ce n'est pas nous seulement qui avons qualifié de révolutionnaires les prétentions et les menées du parti ultramontain. Elles ont été aussi dénoncées par l'organe, dans la presse, de la droite parlementaire. Les hommes politiques les plus considérables parmi les catholiques belges ont cru devoir publiquement se séparer du parti ultramontain et décliner de la sorte la solidarité de l^s attaques constantes, systématiques, contre nos

libertés oi nos institutions fondamentales ; le journal qui les représente n*a point pris part à la fête jubilaire du Bien public. En revanche, l*Épiscopat belge s*y est unanimement associé, et le Saint-Père, en cette circonstance comme en bien d'autres, n*a pas épargné aux défenseurs des doctrines ultramontaines les témoignages de sa sympathie.

Ce n'est pas un épisode isolé que je vous signale ici ; c'est toute notre histoire intérieure pendant ces huit dernières années. La scission que nous constatons sur le terrain du respect dû à nos lois fondamentales entre les deux fractions du parti catholique est le résultat dune expérience qui commence en i870. Jusqu'à cette date, le parti catholique offre chez nous Tapparence d'un corps compact, homogène, fortement discipliné; il marche au combat sous la direction des Évéques belges, avec la coopération franche et publique de tout le clergé catholique; il se donne la mission de défendre les droits et les intérêts de TEglise et de faire pénétrer dans notre législation a les vrais principes de la société chrétienne ». La victoire couronna ce long et persévérant effort. Favorisé par les circonstances extérieures, le parti catholique se vit, en 1870, le maître des destinées du pays, et, pendant huit ans, il le gouverna par l'intermédiaire d'une administration formée sous son influence et soutenue par ses votes. Or, c'est de ce jour même que la scission éclate; mis en demeure d'appliquer le programme politique des Évêques, le ministère catholique s'y refusa. Toutes les concessions qu'il put faire dans l'ordre administratif, quelques compromettantes qu'elles fussent pour l'avenir de nos institutions, ne suffirent pas à calmer les impatiences et les ardeurs inquiétantes des chefs du clergé. L'ultramoutanisme, avec le clergé qui le dirige et la presse qui lui sert d'organe, par une contradiction étrange mais qui dénonce son vrai caractère, resta, au pouvoir, un parti d'opposition, tolérant, en attendant mieux, un ministère qui, quoique catholique,

ne pouvait lui accorder, dans l'ordre législatif, les satisfactions qu'il réclame. Est-il une preuve plus évidente qu'il poursuit moins des améliorations ou des réformes compatibles avec nos institutions et nos mœurs, que le bouleversement complet de nos prin*cipes constitutionnels et leur remplacement par un système politi* que dont il prétend que le Vatican lui-même a formulé le symbole?

Le Cardinal Nina ne conteste pas, à la vérité, ce dernier &it, puisqu'il identifie la propagande ultramontaine avec l'enseigne* ment même de l'Eglise et refuse, à ce titre, de la considérer comme incompatible avec nos institutions. Mais en même temps qu'il s'exprime de la sorte, il donne raison aux catholiques libé* raux lorsqu'il affirme le caractère purement politique de cette propagande et décline, pour ce motif, toute intervention directe du Saint-Siège. Je n'ai pas à chercher comment peuvent se concilier ces diverses appréciations ; mais, s'il est Vrai — comme doit le prouver à nos yeux l'abstention du Saint-Père — qu'il n'y a dans le conflit qui agite et divise si profondément le pays que des desseins politiques, des intérêts temporels en jeu, est-il admissible que l'on se couvre du prétexte spécieux de la religion en créant ainsi une confusion qui trouble les consciences, irrite les passions et n'est guère moins funeste à TÉglise qu'à l'État? C'est ce que je vous disais déjà dans ma dépêche du 29 décembre; je constate avec regret que le Saint-Siège n'a pas cru devoir y répondre et qu'il n'a rien fait pour dissiper une équivoque dont les conséquences vont sans cesse en s'aggravant.

Il venait cependant de se produire un incident nouveau qui eût pu fournir au Souverain Pontife une occasion toute naturelle de se prononcer. Le 30 décembre dernier, parut la lettre pastorale des Évêques belges. Le Nonce apostolique accrédité auprès de nous l'a assurément connue avant sa publication (1). Ce document

(i) Voy . , aux annexes, sa lettre da 4 9 décembre à M. Dumont, Evêque de Tournai.

avait une couleur religieuse bien prononcée ; il retentit aujourd'hui dans toutes les églises catholiques du royaume ; il arrive à la connaissance des fidèles par Tentremise de leurs pasteurs, qui s'efforcent de l'imposer à leur conscience au nom de la foi. Quel rapport pourtant ce manifeste politique — car ce n^est pas autre chose — a-t-il avec les doctrines religieuses ? II se compose de deux parties tout à fait distinctes : la première est une protestation contre une série de mesures du domaine exclusif de l'autorité politique du pays, les unes déjà anciennes, reposant sur des principes consacrés par une législation antérieure parfois à la fondation même de l'État belge et contre lesquels on avait déjà fait des tentatives malheureuses de réaction ; les autres relativement récentes, émanées même parfois du ministère catholique ou prises avec le concours de la droite parlementaire, mais ayant précédé, en tous cas, l'avènement au pouvoir du gouvernement actuel. Malgré l'insistance de TÉpiscopat, malgré les sommations quotidiennes de la presse ultramontaine, un ministère catholique, entièrement dévoué aux intérêts du catholicisme et auquel le temps n'a certes pas fait défaut, n'a point consenti à abroger ces mesures ; il ne l'a point fait parce que les griefs dont on se plaignait et qu'on reproduit solennellement aujourd'hui ne touchent aucunement aux droits de l'Église, mais seulement à des privilèges abusifs proscrits et réprimés partout aujourd'hui et que l'on ne pourrait essayer d'imposer au pays sans courir le risque d'agitations et de troubles dont les conséquences sont à redouter. Faire droit aux réclamations dont il s'agit n'eût été rien moins, en effet, qu'abdiquer les prérogatives essentielles de l'État et les subordonner aux convenances du clergé catholique. La seconde, et de beaucoup .la plus importante, moitié de la lettre pastorale a trait à la réforme des lois relatives à l'enseignement primaire. Le plan général, ni les détails de celte réforme ne sont connus à cette heure ; quels qu'ils doivent être, il

n'est personne qui doute que la liberté la plus complète de renseignement religieux restera intacte. Les Évéques n'avaient donc pas même une proposition de loi à apprécier; cela ne les a pas retenus de se livrer de parti pris aux plus véhémentes attaques dans le but de soulever l'esprit des populations contre le Gouvernement établi, et d'exciter contre lui leurs sentiments religieux. En condamnant d'avance des projets qu'ils n'avaient pu apprécier, qu'ils déclaraient « pervers, impies, contraires aux lois divines », ils entendaient contester en quelque sorte à la puissance publique le droit de réformer une loi qu'elle a faite. Quelle est la nation du monde où une pareille attitude prise, à l'égard des institutions nationales ou des lois, par les chefs de l'Église la plus influente dans l'État, serait jugée inoffensive et légitime? Sans doute les Evéques se défendent d'avoir des projets attentatoires à la Constitution ; il recommandent, disent-ils, la soumission aux lois, ils prétendent respecter les attributions de l'autorité civile. Mais ces protestations générales ne s'appliquent point à ce qu'ils considèrent comme étant en opposition avec c< les lois de Dieu c( et de l'Église », si bien que leurs exemples paraissent souvent en contradiction avec leurs enseignements. Et de fait, dans les circonstances présentes, les principes qu'ils cherchent à inculquer, la propagande qu'ils organisent pour les répandre sont la négation même du système sur lequel repose toute l'organisation de l'État en Belgique. Si l'on n'attaque pas encore nos institutions de front, on les mine sourdement par ce que l'on est convenu d'appeler l'oeuvre de l'apostolat. Quand la croisade organisée en vue de la destruction des bases de Tordre politique actuel aura fait assez de prosélytes, il ne sera plus besoin, en effet, d'une révolution pour les renverser ; mais l'œuvre en est-elle moins dangereuse et moins pernicieuse pour cela, et le Gouvernement, en la combattant avec une suprême énergie, accomplit-il moins un devoir de patriotisme ?

Je ne m'étendrai pas davantage sur ces considérations; mon but est de grouper les faits, de caractériser la situation qu'ils nous font vis-à-vis du Saint-Siège. Après la publication de la lettre pastorale des Évéques, le Saint-Père n*a pas plus élevé la voix qu'au sujet des attaques dirigées contre nos institutions ; son silence ne peut s'expliquer que de deux manières : ou bien ces attaques et ce document sont à ses yeux des manifestations religieuses, et, dans ce cas, le silence équivaut, de sa part, à une approbation explicite; ou bien il les tient pour des actes politiques, et alors ce même silence n'est que l'indice de l'abstention que le Pape, d'après la déclaration du Cardinal Nina, s'impose en pareille matière.

Le Gouvernement belge n'a aucun moyen de dissiper cette nouvelle équivoque; mais il doit vous signaler la condition insoutenable qu'elle lui crée dans ses rapports avec le Saint-Siège.

Comment justifier le maintien d'une Légation auprès du Vatican, si, d'une part, nous ne pouvons traiter officiellement avec le chef de l'Église catholique, puisque la Constitution belge s'oppose absolument à ce que nous intervenions dans les affaires religieuses^ et si, d'autre part, les entretiens officieux et les rapports de courtoisie, loin d'avoir un efTet utile et pratique, n'ont d'autre résultat que de nous permettre de constater la résolution du SaintrSiége de laisser le champ libre à l'opposition violente du clergé, qu'elle apparaisse sous couleur religieuse ou politique, de favoriser même une propagande active et incessante du clergé destinée à ébranler et ayant pour but de renverser les libertés qui sont l'âme et la vie des institutions constitutionnelles qui nous régissent.

Si les lois de l'Église et les devoirs de son chef suprême lui défendent d'intervenir pour arrêter de pareilles entreprises, si les sentiments personnels de Sa Sainteté, tels qu Elle vous les a fait connaître, et que je me garde bien de révoquer en doute, ne

peuvent recevoir aucune consécration efficace, il ne resterait au Gouvernement du Roi qu'à exposer ] oyalement Fétat réel des choses, afin que le pays sache qu'il ne doit négliger aucun moyen de conservation et de défense des institutions qu'il s'est données.

Je vous invite, Monsieur le Chargé d'affaires, à attirer sur cette situation la sérieuse attention de Son Eminence le Secrétaire d'État, et je vous autorise, dans ce but, à lui donner lecture de la présente dépêche et à lui en laisser copie s'il le désire.

Agréez, etc.

Frère- Orban.

Le Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège» au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 18 janvier 1879.)

Rome, le 45 janvier 1679.

Monsieur le Ministre,

J'ai Thonneur de vous informer du résultat de ma dernière conversation avec le Secrétaire d^État de Sa Sainteté.

La communication que je croyais pouvoir adresser au Couver* nement du Roi lui sera faite directement et prochainement par le Nonce, soit d'une manière verbale, soit au moyen de la lecture d'une pièce.

Le Saint-Siège en a décidé ainsi à la suite d'un rapport de Monseigneur Vannutelli, dans lequel ce prélat rend compte d'un récent entretien avec vous.

M. le Cardinal Nina m'a dit qu'un des principaux points de ses instructions au Nonce sera de porter à votre connaissance « qu'effectivement à la date du 1*' octobre, et k la suite de met

« obseryations (déterminées par la dépêche du 22 septembre ce dernier), le représentant du Saint-Siège à Bruxelles avait reçu a Tordre de faire savoir aux Évéques et à tous les catholiques « belges qui l'entretiendraient sur ce sujet que le Saint-Père ne (c peut en aucune manière approuver que l'on attaque la Consticc tution belge, ni même que, dans les circonstances actuelles, a on en demande une modification de quelque nature qu'elle ce soit, et cela par la raison que la Constitution, si elle contient « des articles non conformes à la doctrine de l'Église, n'en ren« a ferme pas moins des avantages auxquels le Saint-Siège attache « un très grand prix ».

Le Cardinal se propose, tout en rappelant au Nonce qu'il l'a déjà loué d'avoir exécuté avec le plus grand empressement les ordres donnés antérieurement, de lui réitérer ces mêmes ordres, et de les confirmer, s'il est possible, d'une manière plus catégorique encore, afin de faire partager par le clergé et les fidèles belges l'ordre d*idées que Sa Sainteté désire voir accepter.

Je pense aussi ne pas me tromper en déduisant des paroles du Cardinal Nina son intention de vous faire remarquer que la déclaration récente de l'Épiscopat belge au sujet de la Constitution, a été un premier résultat des conseils du Saint-Père. D autre part. Son Eminence croit que, sans son intervention officieuse, le conflit sur cette question aurait pris, dans ces derniers temps, des proportions bien plus considérables.

Monseigneur Vannutelli sera chargé également, je le présume, de faire observer que les déclarations et les actes du Saint-Siège témoignent de son vif désir de rester en bonnes relations avec le Gouvernement du Roi, et d'être constamment informé de ses vœux afin de pouvoir y satisfaire dans la mesure du possible.

Sur ce dernier point. Monsieur le Ministre, le Secrétaire d'État de Sa Sainteté s'est moins étendu vis-b-vis de moi que ne le fera peut-être le Nonce auprès de vous.

Au surplus, j*ai l'honneur de vous donner simplement un aperçu très sommaire, et par conséquent incomplet, des instructions que recevra le Nonce, instructions qui seront, je crois* très détaillées.

Je m'efforcerai plus tard d'obtenir confidentiellement quelques extraits de ces instructions, mais cela ne sera possible qu*après qu'elles auront été exécutées. Cette communication (si je puis être à même de la faire) n'aui^it plus d'autre objet d'ailleurs que de préciser les points principaux d'une conversation ou d'une pièce déjà lue.

Je vous prie. Monsieur le Ministre, d'agréer, etc.

George Reusens.

Le Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des affaires étrangères.

(Reçue le 20 janvier 1879.)

Rome, le 45 janvier 1879.

Monsieur le Ministre,

Xai eu fhonneur d'appeler l'attention du Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté sur une nouvelle publiée par les journaux belges, annonçant que le Saint-Père avait fait approuver, par dépèche télégraphique, la récente lettre pastorale des Évéques de notre pays.

J'ai demandé à M. le Cardinal Nina, à titre de renseignement personnel, si cette nouvelle était exacte. Il m'a répondu qu'elle ne l'était pas : que ni le Saint-Père, ni lui-même n'avaient chargé personne d'envoyer un télégramme à ce sujet. Il a ajouté que jusqu'à présent, il n'avait exprimé son sentiment que sur un seul passage de ce document : celui relatif h la Constitution, et cela

par la voie et dans les circonstances indiquées dans ma dépêche du 13 de ce mois (1).

Le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté a saisi cette occasion pour me dire qu'il était souvent fâcheusement impressionné par les informations erronées de la presse, surtout en ce qui concerne le Saint-Siège.

a Aucune feuille périodique, m'a dit Son Eminence, quelles a que soient les attaches qu'on lui préte^ aucun écrivain, quels a que soient le mérite et la notoriété dont il jouit, ne saurait c( être considéré comme un organe reconnu ou un interprèle a autorisé du Vatican. Le Saint-Siège, lorsqu'il veut s'adresser « aux fidèles belges, le fait directement par l'intermédiaire des <c Évêques ; il a recours à la Nonciature ou à la Légation, lorsqu'il « croit devoir faire des communications au Gouvernement de ff Sa Majesté. »

(i) Le Cardinal Nina avait eu pleine et entière connaissance de la lettre pastorale. En effet, l'Evêque de Liège demanda, par l'intermédiaire du Nonce apostolique, Tinter^ention du Pape pour amener FEvôque de Tournai à y apposer sa signature. Après avoir pris Favis du Saint-Père, le Nonce écrivit k M. Dumont qu'il était certain d'être le fidèle interprète des vrais désirs de Sa Sainteté en l'engageant à adhérer. L'Evèque répondit qu'un désir ne suffisait pas, qu'il lui fallait un ordre. C'est alors que les collègues de M. Dumont, voulant consulter le Pape avant de publier le mandement sans la signature de ce prélat, envoyèrent le projet à Rome, en notifiant au Souverain Pontife la résolution de TEvèque de Tournai. Eu réponse à cette communication, le Nonce reçut le télégramme suivant : « Ricevati suoi rapporti n' 416 e 417, 0 e pastorale. S. S. non reputa espediente fara con un ordine pressione sul « Vescovo di Tournai. Resta perciô o che la pastorale sia pubblicata senza « la firma del Vescovo di Tournai, avvero, se Vostra Signoria Ulustrissima il ed i Yescovi la credano plu opportuno, la pubblichi il Cardinale Arcivesu covo a SQO nome, e gli altri vi aderiscano con Lettere separate ai loro lideli, a lasciando al Vescovo di Tournai di prendere il partito che creda migliore. » L. Cardukal Nina. (V. Annexes : Lettre de l'Évêque de Liège à l'Évoque de Tournai — 26 décembre 1878.)

Traduction du télégramme. Reçu les rapports ii6 et ii7, et la pastorale. Sa Sainteté ne croit pas utile d'exercer, au moyen d'un ordre, une pression sur rÉvêque de Tournai. 11 faudra donc ou que la pastorale soit publiée sans la signature de l'Évéque de Tournai, ou bien, si Votre Seigneurie et les Évêques le croient plus opportun, que le Cardinal Archevêque la publie en son nom et que les autres y adhèrent au moyen de lettres spéciales adressées à leurs fidèles, laissant l'Évéque de Tournai prendre tel parti qu'il croit le meilleur.

Enfin, Monsieur le Ministre, il ressort du langage de M. le Cardinal Nina, et il m*a expressément prié de vous le rapporter, qu'il estime qu'il serait de Fintérôt du Gouvernement du Roi et du Saint-Siège, de chercher à faire comprendre à la presse de tous les partis qu'elle nuit à la cause qu'elle entend défendre en avançant des faits inexacts, en en dénaturant d*autres, ou bien encore en se livrant à une polémique passionnée et violente. Le Saint-Siège, m'a dit Son Eminence, s'efforce d'en persuader ses amis, mais il espère que le Gouvernement du Roi, de son côté, agira de même à l'égard des journaux sur lesquels il exerce quelque action.

Le Nonce est chargé de confirmer et de développer cette opinion.

Je vous prie. Monsieur le Ministre, d'agréer, etc.

Georgb Reusbms.

Le Ministre des Affaires étrangères,

au Chargé d'afiaires de Belgique près le Saint*Siége.

Bruxelles, le 25 Janvier 1879.

Monsieur le Chargé d'affaires.

Ma dépêche du 4 5 de ce mois s'est croisée avec la vôtre du 13.

Le Nonce apostolique est venu le 20 pour me faire.la commu* nication que vous m'annonciez.

Avant de la recevoir, il m*a paru convenable d'avertir l'envoyé de Sa Sainteté qu'aucune suite n'ayant été donnée aux observations précédemment échangées, j'avais résumé la situation dans une lettre que je vous avais adressée avec Tordre de la lire et au besoin d'en laisser copie à Son Eminence le Cardinal Nina.

J'ai mis cette pièce sous les yeux du Nonce, afin qu'il pût

décider si elle ne lui paraissait pas un obstacle à ce qu'il me fit part, sans en référer, de la note du Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté.

Le Nonce, en reconnaissant que la dépêche du 15 reproduisait correctement, à mon point de vue, Tétat réel des choses, me dit qu'elle ne faisait naître de sa part aucun motif de retarder la communication qu'il était chargé de me faire.

La note du Cardinal, qui m*a été lue, renferme les considérations et les déclarations dont la substance se retrouve dans votre lettre du 13. Le passage que vous avez mis entre guillemets est textuellement dans cette note.

Les déclarations qui nous sont faites ne sont assurément pas sans valeur; elles sont sorties du domaine des simples conversations avec vous ; c'est ailleurs et autrement que le Saint-Père a jugé nécessaire de parler. 11 a fait connaître aux Évoques belges ses intentions et ses appréciations au sujet de notre Constitution. Je n'ai pu néanmoins m'empécher de faire remarquer à Mgr Vanflutelli que l'expression de ces sentiments est affaiblie par certaine restriction qui s'y rencontre et laisse subsister une équivoque qu'il importerait de dissiper.

Le Saint-Père c< ne peut en aucune manière approuver que l'on attaque la Constitution belge » ; les Evéques se défendent, dans leur dernière lettre pastorale, « de vouloir et de prêcher le renversement de la Constitution » ; cette accusation dirigée contre eux est, suivant leur langage, « tout à la fois mensongère et inepte » ; Son Eminence le Cardinal Nina invoque ces protestations « comme un premier résultat des conseils du Saint- Père ».

Mais la volonté, expresse du Saint-Père « de n'approuver en aucune manière que l'on attaque la Constitution belge » serait inefficace, comme ces protestations seraient vaines, si « l'apostolat », au lieu de poursuivre l'unité religieuse par la conversion

à la foi catholique, œuvre purement religieuse, que nul ne songe à proscrire ou à condamner, continuait à se livrer à la propagande la plus active et la plus ardente contre les libertés que la Constitution consacre et garantit, entreprise politique cette fois qui ne pourrait se concilier avec la défense d'attaquer la Constitution belge.

Au surplus, je n*ai pas à insister maintenant sur ces considérations. Elles ont été complètement exposées dans ma dépèche du 15 et j'attendrai les observations que ne manquera pas de faire, sans doute, le Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté, sur le document que vous avez été chargé de lui communiquer.

Agréez, etc.

Frère-Orban.

Le Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 29 janvier 4879.)

Rome, le 25 Janvier 4879.

Monsieur le Ministre,

rai donné lecture au Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté de la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sous la date du 15 de ce mois, et, conformément au désir manifesté par Son Eminence, je Lui en ai laissé copie.

Le Cardinal Nina a remarqué que la dépêche ministérielle et celle dont le Nonce apostolique a été chargé de vous donner lecture s'étaient croisées.

D'après son sentiment, la plus grande partie de vos observations aurait été évitée, si vous aviez eu préalablement connais-

sance de la dépêche envoyée à Bruxelles, dans laquelle « les explications les plus amples et les plus amicales » se trouvaient présentées.

Son Eminence a ajouté qu'Elle placerait sous les yeux du Saint- Père la note que je venais de lui communiquer.

A peine le Nonce aura-t-il écrit, j*espëre obtenir (on me Ta du moins fait entrevoir) les passages les plus importants du document dont le représentant du Saint-Siège a donné lecture.

Je vous prie d*agréer, etc.

George Reusens.

Le Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le A février 1879.)

Rome, le 51 janvier 4879.

Monsieur le Ministre,

Le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté a développé, à différentes reprises devant moi, les considérations exposées dans sa dépêche récente au Nonce apostolique.

Cette circonstance me permet de reproduire le sens entier, sinon la lettre de ce document, et j'ai llionneur de vous le communiquer à titre confidentiel.

Le Cardinal fait remarquer tout d'abord que les ouvertures laites au Nonce apostolique au sujet du maintien éventuel de la Légation royale, ont nécessairement produit une agréable impression ; car il en résulte que M. le Ministre des Affaires étrangères a compris la grande importance de celte question, en

présence du dissentiment déplorable qui, pair sa nature à la ibis politique et religieuse, sépare et irrite Tesprit des populations du royaume.

La suppression de la mission confirmerait Tappréciation des adversaires du Gouvernement royal qui lui attribuent un caractère d'hostilité à la religion catholique et au Siège apostolique, lequel, si cette éventualité avait dû se réaliser, se serait trouvé privé, en toute circonstance, de pouvoir connaître les désirs da Gouvernement royal et s'entendre en même temps plus 6cilement avec lui, afin de lui donner, le cas échéant, les satisfoctions compatibles avec ses principes traditionnels et son enseignement divin.

Le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté estime qu'il sera facile à la haute pénétration de Tinterlocuteur du Nonce apostolique d'admettre que si, à peine arrivé au pouvoir, il s'est trouvé en présence de défiances de la part des catholiques, on doit Tattribuer à la supposition générale qu*il ne tarderait pas à réaliser une idée manifestée dans des temps et des circonstances bien différents.

Le Cardinal rappelle ici les liens spéciaux qui unissent le peuple belge au Pontife régnant et Tafiection particulière que Sa Sainteté porte à notre pays.

Il continue en disant que le Gouvernement royal, en correspondant aux désirs des catholiques de sa nation, pourra calmer plus facilement les irritations et que, de son côté, le Saint-Siège rassuré, au moins sur ce point, pourra plus facilement aussi conseiller aux fidèles de ne pas créer d'embarras à un gouvernement, dont un tel acte prouverait l'intention de ne pas se poser en adversaire déclaré de leur religion, tandis que eux devraient avoir pour le Ministère actuel la même considération que pour les précédents.

Ceux-là mêmes, parmi ces derniers, qui, avec moins d'opportu-

oité, désirent rendre par&ite la situation de l*Église, y trouveraient un frein infiniment plus puissant que ne pourraient Tétre les conseils qui leur seraient donnés, et le Saint-Siège, par la suppression de la mission royale, se verrait privé d un moyen pour unir et combiner ses efforts avec ceux du Gouvernement royal, afin d'obtenir le but dont il vient d*étre question.

Son Ëminence veut bien ensuite attribuer au maintien de la Légation et aux ordres qu'elle a reçus de vous, les déclarations et même les actes obtenus, déclarations et actes qui n'ayant pas été publiés, et n'ayant par conséquent blessé aucune susceptibilité, ont pu être d'autant plus sérieux et efficaces.

Après avoir rappelé les ordres donnés au Nonce apostolique le l*' octobre dernier, et rapportés dans ma dépêche du 13 de ce mois, le Cardinal ajoute que la question est d'une nature double : politique et religieuse, mais il ne croit pas prudent et utile de suivre ceux qui lui donnent une trop grande importance religieuse ; il devrait, dans ce cas, affirmer certains principes non reconnus par la Constitution belge, ce qui évidemment ne permettrait pas d'atteindre le but voulu de calmer les catholiques, et irriterait assurément leurs adversaires.

L'avis du Secrétaire d'État de Sa Sainteté est donc qu'il suffit pour le moment d'informer les catholiques belges qu'ils ne doivent proposer, dans les circonstances actuelles, aucune modification à la Constitution de leur pays, laquelle, bien que n'étant pas sous certains rapports conforme à la doctrine de l'Église, concède pourtant à celle-ci des avantages auxquels le Saint-Siège attache un grand prix.

Le Cardinal, sans entrer dans une appréciation détaillée de la lettre pastorale de l'Épiscopat belge, constate que la question constitutionnelle y a été traitée de la façon la plus sage et la plus explicite.

Il exprime l'espoir que l'attitude du Saint-Siège amènera une

pacification, mais il serait très désirable, selon lui, que le Gouvernement royal fit connaître, de son côté, dans les limites du possible, qu'il n'approuve pas les attaques que des journaux hostiles à TÉglise dirigent non seulement contre le clergé, mais contre les plus respectables croyances de la grande majorité de la nation belge.

Autrement il serait téméraire d*espérer que le conflit actuel, si long et si passionné, pût disparaître immédiatement et surtout ne pas se renouveler dans le cas où quelque acte de Tautorité ecclésiastique ou du pouvoir civil viendrait à blesser les sentiments ou les intérêts de Tun ou de Tautre parti, et cela surtout en un pays où il existe une pleine et entière liberté de la presse, que Ton ne peut supprimer pour les uns, quand on Taccorde aux autres.

Les rapports diplomatiques, dit en terminant Son Éminence, sont précisément faits pour empêcher le renouvellement de ces conflits. En outre, la maxime de la séparation de TEglise et de rÉtat, établie par la Constitution belge, ne semble pas un obstacle à l'existence de ces rapports, puisqu'ils ont été entretenus par le glorieux Fondateur de la Dynastie et son auguste Successeur, et que ni l'un ni l'autre ne les ont cru incompatibles avec leurs devoirs de Souverains constitutionnels.

Le Cardinal recommande enfin au Nonce apostolique de recueillir, avec la plus grande diligence, l'expression des désirs et des vœux que le Gouvernement royal pourrait manifester dans cet ordre d'idées.

Telle est. Monsieur le Ministre, l'analyse très détaillée et même, dans plusieurs passages importants, la traduction presque littérale de la dépêche dont le Nonce apostolique vous a donné lecture. Je pense que cette communication ne sera pas sans intérêt pour le Gouvernement du Roi.

La lenteur de la curie romaine est traditionnelle; je ne puis donc

donner jusqu'à présent que des indications assez vagues sur les résolutions prises par Sa Sainteté à la suite de la dernière dépêche dont j'ai donné lecture et copie, conformément aux ordres reçus.

Cependant, il paraît décidé en principe que des instructions ultérieures seront adressées à Monseigneur Vannutelli. Je n'ai pas encore de renseignements précis sur la teneur de ces instructions, ni sur l'époque à laquelle elles seront envoyées ; mais j'espère en être informé assez prochainement.

Toutefois, dès aujourd'hui. Monsieur le Ministre, je suis chargé par le Secrétaire d'État de Sa Sainteté de dissiper l'équivoque que semble avoir fait nattre la restriction apportée dans une des déclarations de Son Ëminence.

L'explication que j'ai à donner est simple, et ne laissera subsister aucun doute sur le sens des mots auxquels il a été fait allusion.

La phrase incidente « dans les circonstances actuelles » correspond au passage suivant de votre dépêche du 12 novembre :

a II s'agit de savoir s'il est sage, s*il est prudent, s'il est utile à la religion d'engager aujourd'hui le clergé tout entier dans une guerre contre les libertés publiques, d'attiser par là las discordes civiles, de susciter des divisions profondes dans la société et jusqu'au sein des familles, en exposant le pays à des troubles et à des calamités dont les conséquences sont à redouter. »

C'est à ce passage. Monsieur le Ministre, que lé Cardinal a voulu répondre, sans y apporter aucune autre arrière-pensée, et je suis autorisé à déclarer que la phrase en question ne saurait, selon Son Éminei)ce, recevoir une interprétation différente.

Je vous prie d*agréer, etc.

George Reusens.

Le Ministre des Affaires étrangères, au Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège.

Bruxelles, le 10 féTrier 1879.

Monsieur le Chargé d'affaires»

Votre dépêche du 31 janvier reproduisant le sens entier, sinon la lettre du document émané du Cardinal Nina, dont le Nonce apostolique a été chargé de me donner lecture, m'oblige à indiquer sommairement quelques-unes des observations que j'ai faites en réponse à la communication qui m*était adressée.

J'ai fait remarquer que l'expression avait mal rendu là pensée lorsque Ton a parlé c< d'ouvertures qui auraient été faites au Nonce au sujet du maintien éventuel d'une Légation auprès du Vatican ». Toute ma correspondance atteste que je n*ai pris aucune initiative à cet égard. Après avoir constaté à diverses reprises l'attitude violente du clergé catholique et ses attaques incessantes contre nos institutions nationales, j'ai dit, ainsi que l'exprime encore ma dépêche du 15 janvier : « Comment justifier le maintien d'une Légation auprès du Vatican, si, d'une part, nous ne pouvons traiter officiellement avec le chef de l'Église, et si, d'autre part, des entretiens officieux et des rapports de courtoisie n'ont aucun effet utile et pratique pour arrêter des entreprises destinées à ébranler et ayant pour but de renverser les libertés consacrées par nos institutions constitutionnelles. » C'est le même langage que je n'ai pas cessé de tenir au Nonce apostolique.

Nos adversaires peuvent attribuer au Gouvernement un caractère d'hostilité à la religion catholique et au Siège apostolique, et chercher ainsi à égarer les esprits en s'efforçant de transfor-

mer des questions politiques en questions religieuses ; mais nous n*avons pas cessé de protester contre de telles accusations et nous avons eu occasion de montrer dans des discussions parlementaires, avant notre avènement au pouvoir, que le libéralisme ne poursuit et ne saurait, sans manquer à sa mission, poursuivre aucun but religieux. Fidèle à la Constitution, il assure à toutes les religions une égale et complète liberté, et ce n'est pas la religion de rimmense majorité de la nation qui pourrait se croire menacée par les pouvoirs publics. La suppression d'une Légation auprès du Vatican, s'il était définitivement constaté qu'une mission de ce gence n'exerce aucune influence utile au pays, ne serait pas plus un acte hostile à la religion, que nos principes constitutionnels qui séparent l'État des Églises n'ont été envisagés comme une déclaration de guerre h la religion.

Il est à peine besoin que j*ajoute, après ce que j'ai consigné dans les diverses lettres qui vous ont été adressées, que je ne saurais admettre que « les déclarations et les actes obtenus » aient eu un effet appréciable et moins encore « que la question constitutionnelle ait été traitée de la façon la plus sage et la plus explicite » dans la dernière lettre pastorale de l'Épiscopat belge. Je me réfère, sur ce point, à ma dépêche du 25 janvier dernier.

Son Ëminence le Cardinal Nina vous a autorisé à me donner Tassurance que la déclaration au sujet de nos institutions ne contient aucune restriction et que cette phrase incidente « dans les eirconstantes actuelles y> relative à des modifications éventuelles à provoquer à la Constitution, correspond seulement à un passage de ma dépêche du 12 novembre dernier. Bien que je ne comprenne ni la relation que l'on établit entre les deux termes, ni l'allusion à une dépêche antérieure de plusieurs mois et qui n'a pas été communiquée, j'accepte volontiers l'explication qui fait disparaître toute réserve.

Agréez, etc. Frère-Orban.

Le Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 12 février 1879.)

Rome, le 8 février 1879

Monsieur le Ministre,

Ayant eu hier un long entretien avec le Secrétaire d*État de Sa Sainteté dans lequel Son Éminence m*a £ait connattre, d'une manière succincte, les idées développées dans une nouvelle dépêche adressée au Nonce apostolique et dont celui-ci a ordre de donner lecture, j'ai l'honneur de vous rendre compte de cet entretien.

Le Cardinal m'a dit en parlant de sa note :

a J'ai exprimé au Nonce ma satisfaction de la bonne impression que ma dernière lettre avait produite sur l'esprit de Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, et j'ai approuvé Monseigneur Vannutelli d'avoir donné lecture de cette pièce, malgré la communication que M. Frère-Orban avait cru devoir lui faire préalablement.

« En effet, la dépêche de Son Excellence contenait des arguments et exprimait des désirs, et il est précisément arrivé que le Saint-Siège avait deviné à l'avance les uns et les autres, en répondant aux premiers, et en satisfaisant aux seconds pour autant qu'il le pouvait.

« En exprimant, comme je viens de le dire, ma satisfaction au Nonce, j ai constaté les heureuses dispositions de Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, car elles sont un nouveau gage de bonne entente entre le Saint-Siège et la Belgique, et font espérer un retour à la pacification des esprits aussi nécessaire à l'État qu'à l'Église. »

(c J*ai recommandé ensuite au Nonce d'employer tous ses efforts à démontrer à Monsieur le Ministre des Affaires étrangères l'impossibilité de calmer Fexcessive irritation des esprits immédiatement et d'une façon complète. Son Excellence, ai-je fait observer à Monseigneur Vannutelli, vous a dit elle-même que cette irritation durait depuis plusieurs années. Appréciation très juste, non seulement pour la Belgique, mais encore pour plusieurs autres pays.

<c Malheureusement, la guerre faite au Saint-Siège, en Italie d'abord, et bientôt en d'autres Etats, a été accompagnée de persécutions contre l'Eglise. Or, on comprend que les blessures qu'en recevaient les catholiques les aient rendus fréquemment moins patients, dans la lutte qu'ils devaient soutenir pour la liberté et les droits de leur religion.

« D'autre part, comme les mesures proposées contre leur foi Tétaient toujours au nom des principes modernes et par un parti hostile à l'Eglise, il est naturel qu'ils se soient toujours plus éloignés des idées de leurs adversaires.

ce De plus cet état de choses a forcément éloigné l'Eglise des gouvernements, et Ta privée de leur offrir le concours de l'influence qu'elle a le droit et le devoir d'exercer sur les nations.

« Toutefois, le Saint-Siège, loin de se laisser décourager par cette situation, offre aux pouvoirs constitués l'entière force de son influence. Léon XIII, depuis le commencement de son règne, consacre tous ses efforts dans ce but : et certes le Gouvernement royal ne refuse pas de le reconnaître.

a Maintenant cette influence ne peut être eflicace si l'Eglise se voit privée des moyens pratiques de l'exercer, et le cas pourrait se présenter en Belgique, dans l'hypothèse où le projet de loi sur l'enseignement public récemment présenté aux Chambres serait, tel qu'il se trouve, approuvé et sanctionné.

« Malgré cette circonstance, a continué le Cardinal, je n'ai

pourtant pas hésité à déclarer de nouveau que le Saint-Siège persévérait dans sa résolution d*empécher, autant qu'il est en son pouvoir, tout excès dans les luttes auxquelles les catholiques belges se trouvent mêlés, vu la nature des institutions de leur pays. Mais nous ne pourrions cependant pas nous opposer à ce que les catholiques prissent fait et cause contre les lois qui menaceraient leurs croyances.

c( J*ai spécialement chargé le Nonce de représenter à Monsieur le Ministre des Affaires étrangères que le Saint-Siège n'entend nullement par là autoriser des projets de renverser le Gouvernement actuel. Nous voulons rester fidèle à notre principe, qui nous impose le devoir d'appuyer les pouvoirs établis, toutes les fois qu'ils ne paralysent pas la liberté et les droits imprescriptibles de l'Eglise.

<c II en résulte enfin que le Saint-Siège pourra prêter au Gouvernement royal le concours de son autorité morale, pleinement et sans restrictions, pourvu que celui-ci corresponde à une telle action en exigeant de tous le respect dû à la religion de l'immense majorité des Belges, et à laquelle malheureusement les adversaires des catholiques n'épargnent ni excès de langage, ni violence de procédésce En terminant ma note, m'a dit Son Eminence, je n'ai pu m'empêcher de me réjouir de l'échange d'idées qui a eu lieu, dans ces derniers mois« entre le Vatican et le Cabinet de Bruxelles : de graves équivoques ont disparu, des malentendus périlleux se sont évanouis ; ce qui prouve que le moyen le plus sûr d'obtenir une véritable harmonie entre les deux pouvoirs est d'entretenir des relations fréquentes et loyales. »

Je ne dois pas manquer maintenant, Monsieur le Ministre, de mentionner deux autres points qui me paraissent importants, bien que le Cardinal ne les ait touchés qu'en manière de parenthèse dans le courant de lentretien.

Le premier a eu trait à « la convenance de ne point ébruiter Faction exercée en ce moment sur les catholiques, et ce afin de ne pas la paralyser, et de ménager les susceptibilités personnelles ».

Le second concerne « la réserve que, dans Tintérét de la pacification des esprits, s*est imposé le Saint-Siège vis-à-vis du Gouvernement du Roi, puisque, en présence du conflit au sujet de renseignement, aucun acte public n'a été posé. »

Je vous prie d'agréer. Monsieur le Ministre, etc.

Gborgb Reusens.

Le Ministre des Affaires étrangères,

au Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège.

Bruxelles, le 26 février iS79.

Monsieur le Chargé d'affaires.

Le Nonce est venu me faire la communication annoncée par votre dépêche du 8 février.

Elle ne répond pas d'une manière explicite à la lettre dont vous avez laissé copie au Cardinal Nina ; elle se réfère à une note précédente que l'on considère comme ayant rencontré suffisamment mes objections et prévenu mes désirs. Je ne puis admettre que les équivoques que j'ai signalées aient été dissipées, et il faudrait tout au moins que des faits positifs démontrassent un changement dans la situation du clergé à l'égard des pouvoirs publics, pour reconnaître que les actes se trouvent en harmonie avec les déclarations qui nous ont été faites.

A la vérité. Son Eminence le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté Eût remarquer « l'impossibilité de calmer l'excessive irritation

— sodés esprits immédiatement et d*une façon complète ». Je suis disposé à raccorder ; mais ici la fureur dans la violence n*a fait

que redoubler, et Ton n'aperçoit nulle part les signes que les con- «

seils du Souverain Pontife commencent à être écoutés.

Il y a là pour le maintien d'une Légation belge auprès du Vatican un péril qui ne peut échapper à la perspicacité du Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté.

On cherche en vain à expliquer « l'excessive irritation des esprits » en Belgique par des actes accomplis en Italie ou ailleurs. En quoi ces actes, que je n'entends d'ailleurs ni examiner, ni discuter, ni critiquer, ont-ils pu influer sur la situation du clergé et des catholiques en Belgique? On aurait donné, dit-on, en Italie, aux principes modernes, une extension que nul gouvernement ne saurait adopter sans mettre en péril sa tranquillilé et même sa propre existence ! Or, les principes modernes ont reçu chez nous et surtout depuis un demi- siècle, avec le concours du clergé et des catholiques qui ont fait en commun, avec les libéraux, la Constitution de 1831, une extension plus grande, plus complète, plus absolue que celle qui est aujourd'hui consacrée en Italie. Mais, en fût-il autrement, comment des actes qui nous sont étrangers justiOeraient-ils ou atténueraient-ils les entreprises du clergé contre les institutions et les lois du pays?

Le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté parle de guerre faite au Saint-Siège, en Italie d'abord et bientôt dans d'autres Etats et qui aurait été accompagnée « de persécutions contre l'Eglise ». Je ne veux pas rechercher et apprécier ce qui se fait ailleurs : je demande où sont les persécutions en Belgique?

La vérité est que dans aucun pays du monde, à aucune époque de l'histoire, l'Eglise catholique n'a eu une position et n'a joui de libertés semblables à celles qui lui sont garanties par notre pacte fondamental.

Le Souverain Pontife ne le méconnaît point; ses déclarations

nttestent qu'il attache le plus grand prix aux avantages que la Constitution assure à l'Eglise. Il est disposé à user de son influence pour mettre un terme h la situation que nous avons fait connaître.

Mais le Cardinal Secrétaire d'Elat de Sa Sainteté fait observer que « cette influence ne peut être efficace si TEglise se voit privée des moyens pratiques de Texercer, et le cas pourrait se présenter en Belgique, dans Thypothèse oii le projet de loi sur renseignement public, récemment présenté aux Chambres, serait, tel qu'il se trouve, approuvé et sanctionné ».

H. le Cardinal vous a fait remarquer h ce sujet, « la réserve que, dans l'intérêt de la pacification des esprits, s'est imposée le Saint-Siège vis-à-vis du Gouvernement du Roi, puisque en pré* sence du conflit relatif à l'enseignement, aucun acte public n'a été posé ».

II y a dans cette réserve, que j'apprécie, une double mesure de prudence. Il n'est pas douteux, d'une part, qu'une intervention conforme aux vues du clergé aurait pour effet, dans les circonstances actuelles, de surexciter les esprits à ce point, que le maintien de la Légation auprès du Vatican serait immédiatement rendu impossible; et, d'autre part, l'approbation donnée à une opposition absolument injustifiable dans le caractère qu'elle revêt et la forme irritante et passionnée sous laquelle elle se produit dans les mandements épiscopaux, ne reposerait que sur une appréciation fausse du projet du Gouvernement du Roi.

Je ne veux pas négliger l'occasion qui m'est offerte de justifier cette assertion.

On ne peut se placer au point de vue de l'idéal de l'Eglise en cette matière pour juger sainement le projet de réforme de notre loi sur l'enseignement primaire.

Cet idéal n'est d'ailleurs réalisé nulle part aujourd'hui, même dans les pays les plus catholiques.

Nos principes constitutionnels peuvent seuls servir de base ^ nos lois.

De même que dans tous les pays où règne la liberté des cuIt^St l'école publique en Belgique doit être accessible aux élèves dçs diverses communions religieuses.

Il ne peut donc exister dans Técole aucun enseignement dogmatique spécial.

Deux systèmes se trouvent alors en présence : Tun exclut tout enseignement religieux d'un culte particulier dans l'école ; l'autre met le local de l'école à la disposition des pères de famille et d^ ministres des cultes pour que les enfants y reçoivent, à des heures déterminées, l'enseignement religieux de la confession à laquelle ils appartiennent.

Le premier système est pratiqué et fermement maintenu aux Etats-Unis et en Irlande, malgré les attaques dont il y a été l'objet; le second est en vigueur en Hollande depuis bientôt trois quarts de siècle et, après des épreuves et des discussions solennelles dans les Chambres en 1857 et en 1878, il a résisté à toutes les attaques dirigées contre lui par les partisans des écoles confessionnelles.

Lorsque le premier système fut introduit en Irlande, les chefs du culte catholique dans ce pays se divisèrent : les uns l'approuvaient; les autres le condamnaient. Grégoire XVI se prononça en Êiveur de ceux qui prêtaient leur concours à l'école mixte en déclarant qu'il était préférable qu'aucun enseignement religieux ne fût mêlé à l'enseignement séculier.

Je n'ignore pas que, plus tard, le Pape Pie IX a exprimé un sentiment différent sur ces écoles ainsi que sur celles des Etats- Unis. Toujours est-il que, même dans ces conditions, aucun prinr cipe essentiel ne semblait atteint, puisque le chef de l'Eglise a pu varier dans l'appréciation du système des écoles mixtes.

Le régime pratiqué en Hollande avec le concours et l'approba-

tioa des oatholiques p'a pas, à ma connaissance, été condamné par le Vatican.

Si l'oa examina attentivement le principe fondamental de la loi de i842, on est obligé de reconnaître qu*il est également celpi de réeole milite,

La loi exige que Técole soit accessible aux enfants des divers cultes. SUe prescrit par cela même que renseignement séculier ne sera ni catholique, ni protestant, ni juif; mais elle décide que le seul enseignement religieux donné dans l'école sera celui €< du culte profité par la majorité des élèves ».

m Las enfanta qui n'appartiennent pas à la communion religieuse en majorité dans l'école sont dispensés d'assister à cet enaeignement. » (Art. 6 de la loi du 23 septembre 1842.)

Ainsi, la loi est formelle : lorsque la majorité des élèves appartient à la religion catholique, la religion catholique est seule enseignée dans l'école; lorsque la majorité appartient à la religion protestante, la religion protestante seule est enseignée.

Cet enseignement se donne séparément, la minorité est dispensée d'y assister, et, dès lors, renseignement séculier, qui est commun à tous, ne peut plus avoir un caractère dogmatique particulier.

L'école devient^elle par cela impie et perverse ! L'atmosphère de l'école cesse-t-elle d'être morale et religieuse? L'instruction ^(«elle par là séparée de l'éducation? La foi des enfants est-elle mise en péril dès que la leçon de religion n'est pas donnée pendant la classe et comme matière de classe?

S'il en était ainsi, on aurait prononcé la condamnation du principe fondamental de la loi de 1842.

Que fait, à ce point de vue, le projet de révision de la loi de 1842 ?

Il maiptient le système de l'école mixte, de l'école neutre, de l'école séoularisée, et il applique, quant à l'enseignement reli-^ gif ux> le ayatème qui est en vigueur et en honneur en Hollande.

Il ne veut plus» ce qui n*est pas en harmonie avec nos institutions constitutionnelles, que la religion de la majorité soit seule enseignée dans Técole; il veut pour la minorité, qu*elle soit catholique, juive ou protestante, selon les cas qui peuvent se présenter, les mêmes droits que ceux que Ton attribue à la majorité.

En conséquence, ce projet dispose comme suit quant à renseignement religieux : « Art. 4. L'enseignement religieux est laissé au soin des familles et des ministres des différents cultes.

<c Un local dans Técole est mis à la disposition des ministres des cultes pour y donner, soit avant, soit après Theure des classes, renseignement religieux aux enfants de leur communion fréquentant Técole. »

Cette disposition était à peine publiée qu'on lisait dans les journaux catholiques ce qui suit :

ce Une protestation épiscopale.

c( La protestation suivante contre le projet de loi, gtii chasse de l'école le prêtre^ la religion et Dieu, a été lue dimanche du haut de la chaire dans toutes les Eglises de Namur. »

{Gazette de Liège, du jeudi 30 janvier 1879.)

Ainsi, déclarer que renseignement religieux est laissé aux soins des familles et des ministres des divers cultes; mettre un local dans Técole à la disposition des ministres des cultes pour donner cet enseignement religieux, c*est chasser de Técole le prêtre, la religion et Dieu !

Et maintenant, voici Tacte épiscopal :

« Le projet de loi dont la lettre de Nos Seigneurs les Évéques vous a entretenus, depuis quinze jours, a été déposé et publié dans nos Chambres législatives. Il dépasse toutes nos craintes. Malheureusement il n*est que trop vrai que renseignement de la religion y est efiiaicé du programme du gouvernement, que les

— SBinstituteurs et les institutrices ne devront plus enseigner le catéchisme à vos enfants.

« Par une concession dérisoire, on pourra prêter le local de récole au prêtre, à une heure impossible, tout au matin, ou après que les enfants auront été fatigués par de longues heures de classe. Gela suffira pour leur faire prendre en dégoût la leçon de catéchisme, et labstention de tout enseignement religieux par l'instituteur achèvera d'inspirer aux écoliers rindifTérence, puis le mépris pour l'étude de la religion. »

Ce document affirme que les instituteurs et les institutrices n'enseigneront plus le catéchisme aux enfants, tandis que l'exposé des motifs de la loi qui explique et commente l'article 4 du projet de loi, s'exprime ainsi :

« La loi garantit aux prêtres de toutes les Églises qu'ils seront admis dans l'école pour y donner l'enseignement aux enfants de leurs communions respectives.

a Si cependant aucun membre du clergé ne vient donner l'enseignement à l'école, des répétitions pourront être nécessaires pour graver dans la mémoire des enfants l'enseignement religieux prescrit par le culte auquel ils appartiennent.

Cl L'instituteur pourra s'acquitter de ce soin. Mais il ne peut y être contraint ; il faut son assentiment volontaire ; s'il refuse son aide, une personne apte sera chargée de faire réciter les leçons aux enfants conformément au vœu des pères de famille. »

Une lettre pastorale et mandement de carême collectif des Évêques belges, qui vient d'être publiée, dénonce, dans des termes non moins violents, le projet du gouvernement à l'animadversion des populations (1).

On y lit : « Le Gouvernement cherche encore à dissimuler ses desseins en prenant l'engagement de mettre à la disposition du

(I) Yoy. le texte de ce mandement aux annexes.

clergé YuM dés salles de Fécole communale, pour j donner, soit avant, soit après Theure des classes, renseignement religieux aux enfants catholiques fréquentant FéCOle. Le Gouvernement n*a pu s*âbuser au point de croire que vos Évoques se prêteraient à faire réussir cette supercherie; mais il espère par cette ofire, toute dérisoire qu'elle est, vous donner le change sur la malignité de son entreprise, et vous persuader qu il n'exclut pas d'une mAnière absolue l'enseignement religieux de l'école primaire communale. Mais vous n'êtes pas assez simples pour vous laisser ainsi tromper. »

Or, un seul fait suffira pour faire juger la convenance tt la loyauté de la protestatioaépiscopale et du mandement desÉvèqiies.

Au mois d'août 1846, les Évêques belges ont indiqué le tnod* de l'enseignement religieux dans les écoles soumises au régime de la loi de 1842 (circulaire adressée aux curés, le 15 août 1846, avec le règlement). Le règlement qu'ils ont fait à ce sujet dispose^ en son article 7 : « Des deux demi-heureê consacrées tous les jours à l'enseignement de la religion et de la morale, l'une peut être employée à réciter la leçon de la semaine, l'autre, à répéter les leçons déjà apprises.

c( Chaque jour les enfants apprennent par cœur quelques demandes et réponses du catéchisme. »

Le Ministre de l'Intérieur de l'époque, M. de Theux, catholique fervent et le chef incontesté du parti catholique, adressa de son côté, sous la même date du 15 août 1846^ une circulaire aux inspecteurs provinciaux de l'enseignement primaire, concernant l'exécution du règlement général des écoles. Les mesures avaient été évidemment concertées entre le Gouvernement et les Évêques.

Cette circulaire porte textuellement :

« En donnant la leçon de religion au commencement de la classe le matin et à la fin de la classe de l'après-midi, l'on rend plus facile la prescription légale qui veut que les enfants qui n'appartiennent pas à la communion de la majorité soient dispensés d'assister

aux iiéMtei religieux : leâ élèves de cette catégorie pourront ïfentret ëû classe, le matin, qu*après la première demi-heure, et Vaftèê'inidi, ils pourront quitter Vieole une demi-heure avant leurs eoniiieipleê. n

Et c'est en présence de ces dispositions qu'un prêtre, un Évoque, ne craint pas de filire proclamer du haut de la chaire de vérité que le projet de loi, que Ton attaque avec une passion que l'on peut justement dire aveugle, offre « une concession bÊnisoiRE en mettant le local de Técole à la disposition du prêtre à une heure impoêsibU, tout au matin ou après que les enfants auront été ftitigués par les longues heures de classe et que cela suiflra pour leur faire prendre eti dégoût la leçon de catéchisme ! »

Et le projet de loi ne fait que reproduire, sous 66 rapport, le^ mesures concertées avec les Evéques dès 1846!

Et tous les Evoques ensemble annoncent aulc fidèles que a mettre à la disposition du clergé Tune des salles de l'école communale, pour y donner, soit avant, soit après theure dé classes, l'enseignement religieux aux enfants, » n'est qu'une manoeuvre pratiquée par le Gouvernement, pour dissimuler ses desseins, <t mais que ce Gouvernement n'a pu s'abuser à ce point de croire que les Ëvêques se prêteraient à faire réussir ceriK

StIPBaCHERtB ! n

C'est pourtant à l'aide de pareils moyens qu'on cherche à égarer les populations en affirmant que l'on chasse la religion de l'école et qu'on établit, « des écoles sans Dieu ».

Si, en laissant donner la leçon de religion au commencement de la classé du matin et à la fin de la classe de Taprës-midi, atin de rendre plus facile la prescription légale qui veut que les enfeints qui n'appartiennent pas à la communion de la majorité soient dispensés d'assister aux exercices religieux, on fonde « des écoles sans Dieu », c est, en vérité, à la loi de 1842 qu'il faudrait faire remonter cette imputation.

— SS- II est trop évident qu'elle ne s'applique pas mieux au projet de loi qu'à la loi même qu'il s'agit de réformer, et si je pouvais consentir à employer le langage des mandements épiscopaux, je dirais que cette accusation ce inepte et mensongère » ne sert qu% cacher <c une supercherie » destinée à abuser de la crédulité des fidèles. Mais le Gouvernement ne veut pas avoir recours, même en état de légitime défense, à de tels procédés de discussion.

Certes, il est permis de préférer la loi de 1842 à celle qui est en projet; il est légitime de la défendre avec vigueur; on comprendrait certaine exagération dans les attaques contre les innovations proposées; mais l'attitude violente des Evoques et du clergé, excitant les populations à une sorte de révolte par les moyens que je viens de faire connaître, contre le projet d'introduire dans notre législation un principe qui est en pleine vigueur depuis très longtemps dans un pays voisin sans avoir suscité la désapprobation du chef de la catholicité, une telle attitude crée une situation sur la gravité de laquelle on chercherait vainement à fermer les yeux.

J*y ai appelé la sérieuse attention du Nonce apostolique à qui j'ai signalé les £iits que je viens d'énoncer, et comme il importe que cette situation soit exactement connue au Vatican, puisque, si elle ne se modifiait pas, il en résulterait des difficultés insurmontables pour nos relations avec le Saint-Siége« je vous invite. Monsieur le Chargé d'affaires, à lire cette dépêche au Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté et à lui en laisser copie s'il le désire.

Agréez, etc.

Frbrb-Orbam.

N^'se.

Lb Chargé d*appairbs de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçae le 7 mars 1879.)

(EXTRAIT

Rome, le 5 mars 1879.

Monsieur le Ministre,

J'ai eu l'honneur d'ôtre admis samedi dernier en audience chez le Saint-Père, et de Lui présenter les félicitations d'usage à l'occasion du premier anniversaire de son élection et de son couronnement.

Léon XIII m'a accueilli avec sa bonté habituelle, et m'a exprimé de nouveau le vif plaisir qu'il avait à recevoir les témoignages de dévouement de la Belgique, « de ce pays, a ajouté Sa Sainteté, que j'affectionne entre tous et auquel me rattachent des souvenirs déjà lointains, mais toujours vivants ».

Le Pape m'a parlé ensuite de votre récente proposition à la Chambre des représentants, au sujet du maintien provisoire de la Légation du Roi. « J'espère, m'a dit le Saint-Père, que le provisoire deviendra définitif. Au reste, après avoir lu les dépêches dont il a été donné copie, je me suis parfaitement rendu compte des difficultés de la situation dans laquelle se trouve Monsieur le Président du Conseil. Aussi, à plusieurs reprises, me suis-je concerté avec mon Secrétaire d'Etat pour trouver les moyens d'aplanir ces difficultés. J'ai moi-même parfois ajouté quelques phrases aux notes envoyées à Bruxelles, afin de correspondre plus efficacement aux désirs de Monsieur le Ministre des Affaires étrangères.

ce Je désire rapaisement en Belgique, et, récemment encore, j*ai eu Toccasion de m'exprimer dans ce sens auprès des délégués d'un groupe de la presse catholique belge^

(( Ces messieurs, à peine arrivés à Rome, ont instamment sollicité d*étre reçus par moi : ils désiraient un conseil du Pape au sujet des discussions que soulèvent certains articles de la Constitution.

(c J*ai accédé à leur demande, et voici ce que je leur ai dit, après avoir ftiit ressortir les avantages qu assure au Saint-Siège l'œuvre du Congrès belge de 1830 :

ce Les œuvres des hommes ne sont pas parfaites : le mal se trouve à côté du bien, Terreur à côté de la vérité* Il en est ainsi de la Constitution belge : elle consacre quelques pridcipes que je ne saurais approuver comme Pape, mais la situation du catbo^ licisme en Belgique, après une expérience dun demi-siècloi démontre que, dans l'état actuel de la société moderne, le système de liberté établi dans ce pays est le plus favorable k l'Eglise. Les catholiques belges doivent donc non seulement s'abstenir d'attaquer cette Constitution^ mais ils doivent la défendre. »

« J'ai profité de la circonstance, a ajouté Léon XllI^ pour renouveler à ces messieurs les conseils que j'avais donnés^ dang mon discours, à la presse en général; ne sortez pas de la voie constitutionnelle et ne vous écartez pas des limites de la mode** ration, leur ai-je dit; les causes justes et vraies ne gagnent rien à être défendues par la violence ou les excès de langage, d

Ces mots, Monsieur le Ministre, ont mis fin à l'audience* Cependant en me congédiant, et au moiïient où je m'inclinais devant lui, le Pape m'a encore dit : « J'aime la Belgique et je Ift bénis; je bénis particulièrement la Famille royale; je bénis votfe Souverain, sur lequel je reporte toute la haute estime que j'avais pour le Roi son illustre père. » i

Après Tâudience pontificale, j'ai ëtëi selon Tusage, présenter mes hommages au Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, et comme je lui rapportais ma conversation avec le Saint-Père, Son Eminence a bien voulu me dire que j*avais exactement retenu les paroles du Pape et que c'était dans les mêmes termes que Sa Sainteté lui avait parlé de son entrevue avec les délégués de la presse belge. De mon côté, a dit le Cardinal, j'ai tenu k ces messieùi's un langage identique. Nous espérons maintenant que Ton suivra des eonseils si sages et donnés de si haut.

Je vous prie d'agréer, etc.

Georgr Rbuskns.

Le GfiAaQÊ D*AFPAlRfcs DB BELGIQUE près Ic Ssint-Siége, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 21 mars 1S79.)

(EXTRAIT

Rome, le i7roar8iS79.

Monsieur le Ministre,

J'ai eu l'honneur, conformément à vos ordres, de donner lecture au Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté de la dépêche du 26 février et de lui en laisser copie.

La lecture de cette pièce a paru causer une très vive impres* sion au Cardinal Nina, qui s'est récrié îi l'idée de devoir interve*» nir auprès de l'Épiscopat.

u Les Ëvéques, a4^ii dit, sont indépendants ; ce n'est que dans

des cas exceptionnels, et dans les circonstances les plus graves, que le Pape leur adresse des observations. Il n*y a donc pas lieu d'intervenir lorsqu'il s'agit d'actes collectifs de l'Épiscopat et que ces actes ont pour but de s'opposer à une loi projetée, dont les conséquences seraient fâcheuses pour l'influence de l'Eglise.

c( Nous avons déjà donné au Gouvernement royal une grande preuve de notre désir de ne pas aggraver le conflit, en ne venant pas en aide aux Évéques; mais paraître désapprouver même indirectement et quant à la forme, quelque regrettable que puisse être cette forme, la ligne de conduite des prélats belges, nous ne le pouvons pas.

« Gela est impossible, exprimez-vous ainsi auprès de M. le Ministre des Affaires étrangères. »

Fallait-il, Monsieur le Ministre, se décourager en entendant ce langage? N'était-il pas plutôt indiqué, après avoir présenté au Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté des observations calmes, de le prier de réfléchir, surtout de relire, d'étudier même attentivement votre dépêche et de formuler enfin une réponse plus favorable, plus en harmonie avec l'intérêt de la Belgique et avec l'intérêt du Saint-Siège?

Vous ne désapprouverez pas, je l'espère, une conduite qui s'est inspirée, dans cette circonstance, de votre propre modération.

En effet, dans une nouvelle entrevue, grâce peut-être un peu à ces réflexions, mais grâce surtout aux conseils du Saint-Père, sous les yeux duquel la dépêche a été placée, le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté est revenu de sa première impression, et a reconnu la nécessité d'une action du Saint-Siège ayant pour but de calmer les esprits et d'inspirer des sentiments de modération .

Le Cardinal Nina n'a pas caché que cette détermination, due à

la sagesse de Léon XIII, venait non seulement des arguments que TOUS avez fait valoir, mais encore de la forme sous laquelle ces arguments ont été présentés, une forme qui a mis singulièrement en relief l'objet principal de la dépêche.

« Les polémiques quotidiennes de la presse, m*a dit encore le Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté, ont banni l'élégance dans le langage, la courtoisie dans la discussion : heureusement Tune et l'autre se conservent dans la diplomatie et se retrouvent sous la plume des hommes d'Etat. »

Le Cardinal n*a pas dissimulé qu'il faisait allusion à vos dépêches.

Le Cardinal n'a pas encore décidé du mode qu'il compte employer pour agir sur l'Episcopat, mais je présume qu'il aura recours au Nonce apostolique, et j'ai même lieu de croire que Monseigneur Vannutelli sera chargé de vous informer de sa démarche auprès des Prélats.

Enfin, le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté désire le secret absolu sur l'action du Saint-Siège auprès des Evéques, et, en m'exprimant ce désir, Son Eminence a dit : <c Je crois cette recommandation aujourd'hui inutile, car j'ai été très satisfait de la manière dont les pièces ont été communiquées par Monsieur le Ministre des Affaires étrangères et des termes de la réponse de Son Excellence à une récente interpellation. »

Je vous prie d'agréer, etc.

George Reusens.

Le MiKiSTBP 0E8 APFAIBBS ÉTIUMQftRES,

au Chargé d'affaires da Belgique près le Saint-Siège.

Bryxelles, le 6 avril 1979.

Monsieur le Chargé d'affaires.

J'ai appris avec satisfaction, par votre dépêche du 17 murs, que le Souverain Pontife, édifié sur le caractère et la forme des attaques dirigées par les Evéques contre le projet de loi relatif k renseignement primaire, « avait reconnu la nécessité d'une action « du Saint-Siège ayant pour but de calmer les esprits et d^nspi- « rer des sentiments de modération ».

Dans une visite qu'il m'a faite il y a quelques jours, le Nooee apostolique, à qui j'ai lu votre lettre, m'a dit qu'il avait reçu, en effet, la mission dont vous me parliez.

Je comprends le désir exprimé que l'on garde « le secret le plus « absolu sur l'action du Saint-Siège auprès des Evéques p. Je sais que ce secret est momentané et qu'il sera levé le jour où» ayant à faire part aux Chambres d'une résolution définitive du Gouvernement du Roi, les correspondances échangées devront, conformément aux traditions parlementaires, être communiquées aux représentants de la nation. Jusque-là toute publicité intempestive serait nuisible au lieu d'être utile, et c'est pourquoi je me suis attaché à l'éviter. Mais, en l'absence de tout acte public attestant les intentions du Pape, et aussi longtemps que des modifications appréciables dans l'attitude du clergé ne seront point constatées, la situation du Gouvernement dans ses rapports avec le Vatican restera difficile et délicate.

Si, comme il est permis de le croire, on ne laisse subsister aucun doute sur la portée des déclarations qui nous ont été faites

au sujet 46 la Ck)QStUu(ioQ ; si les véritables iateations du Gouveraement du Roi étant connues et appréciées, Faction du Souverain Ponti&« ayant pour but de calmer les esprits et d'inspirer des sentiments de modération, empêche que Topposition violente du clergé au projet de loi sur l'enseignement primaire ne dégénère en une entrave k l'exécution de la loi, sauf h en poursuivre la réforme par les moyens légaux dans le cas où on le jugerait utile à l'intérêt du pays; si, en un mot, le clergé quitte le terrain révolutionnaire pour se placer sur le terrain constitutionnel et se maintenir dans les voies du droit et de la justice, on aura préparé une ère nouvelle aussi fovorable à l'Ëglise qu'à l'Etat. La signification des actes ayant ce caractère serait d'autant plus haute et plus éclatante pour le monde catholique, que les symptômes de cette ère nouvelle se seraient manifestés en Belgique.

Il est, en e&t, digne de remarque que ce pays est en même temp9 celui où l'Ëglise catholique jouit de la plus grande, de la plus absolue liberté et celui qui se trouve le plus agité, le plus profondément troublé par les prétentions du clergé. En Belgique, l'Etat ne peut intervenir ni dans la nomination ni dans l'installa* tion des ministres des cultes, pas plus que dans leurs rapports avec leurs supérieurs ecclésiastiques; rien n'arrête la publication des bulles papales ; le clergé peut librement prêcher, enseigner, ouvrir des temples comme des écoles ; les religieux de tous ordres peuvent se réuqir et vivre en communauté; l'Eglise, en un mot, est aussi libre chez nous qu'elle l'est aui;: Etats-Unis, et ses ministr^s jouissent de plus ici de traitements et de pensions à charge 4q Trésor public.

Le clergé catholique n'a pas été satisfait de cette situation qu'il lie possède, pourtant à un égal degré, sur aucun point du globe. }1 l'avait à peine obtenue que les Evéques adoptèrent comme règ]§ de conduite invariable de ne consentir à donner leuseiguement relî^eux dfiQ3 aucune école publique, si ce n'e^t k la cpn-

dition « davoir une part dans la nomination des professeurs et maîtres des écoles et des collèges ».

Il ne lui suffisait pas d*être libre : il voulait être associé à la puissance souveraine. Ni la commune, ni la province» ni i*Etat ne pouvait choisir, sans lagrément du clergé, les professeurs des écoles que ces autorités fondaient, si l'on demandait renseignement religieux pour les enfants.

On avait vainement essayé d'obtenir du Congrès national la personnification civile des associations religieuses. Des tentatives furent bientôt faites, sous des formes diverses, pour soustraire ces associations au droit commun, et, ayant été infructueuses, on provoqua, pour satisfaire aux exigences du clergé, des mesures législatives qu'il fallut abandonner après qu'elles avaient mis en péril la tranquillité publique.

Les principaux objets de l'administration qui pouvaient intéresser le clergé, tels que les fondations charitables ou d'enseignement, les bourses d'études, le temporel des cultes, donnèrent lieu à des revendications du même genre, de tous points en désaccord avec les conséquences légitimes de nos principes constitutionnels, et lorsque enfin les résistances de l'opinion publique eurent réussi, après de longs efforts et de grandes luttes, à faire écarter des prétentions incompatibles avec les règles fondamentales des États modernes, le clergé s'attaqua directement à la Constitution elle-même, considérée comme l'obstacle réel à la réalisation de ses desseins.

Un tel spectacle a inspiré partout de vives défiances à l'égard du clergé catholique. Aussi dans presque tous les pays, on ne consent pas à relâcher les liens qui entravent l'Église et qui ont été rompus chez nous. La plupart des États envisagent comme un danger de lui laisser une liberté complète, et l'on répond à toutes les plaintes en invoquant notre histoire pendant le demisiècle qui vient de s'écouler. La liberté comme en Belgique,

dit-oD, n*a laissé ni paix ni trêve à la nation incessamment occupée à résister aux empiétements et aux prétentions du clergé ; elle n'a servi qu*à mettre en lumière Tincompatibilité qui existe entre les doctrines politiques de TÉglise et l'indépendance du pouvoir civil.

L'Église doit-elle encore contribuer aujourdliui par ses actes à accréditer cette opinion en Europe et ne lui importe-t-il pas, au contraire, de chercher sans retard à la dissiper? Les faits semblent parler trop haut pour qu'il soit nécessaire d'insister.

II conviendra, Monsieur le Chargé d'afiàires, que, dans vos conversations avec Son Eminence le Secrétaire d'État de Sa Sainteté, vous fassiez valoir les considérations qui précèdent. Elles ne peuvent être dédaignées par un esprit aussi élevé et aussi éclairé que celui de Monsieur le Cardinal Nina, et je désire que vous me rendiez compte du résultat de vos entretiens à ce sujet.

Agréez, etc.

Frêre-Orban.

Le Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 26 avril 1879.)

Rome, le 20 avril 1879.

Monsieur le Ministre,

Ayant eu, à la suite de la dépêche du 6 avril, un long entretien avec le Secrétaire d'État de Sa Sainteté, fai l'honneur de vous communiquer les idées exprimées dans cet entretien.

Le Cardinal a rappelé d*abord, « les drconstanoea dans lea- « quelles le Saint-Siège s'est efforcé de condescendre ao désir (c du Gouvernement du Roi afin de calmer Fagitation des esprits.

« Il s*est montré satisfait de vos appréciations sur rimportance <( de cette action, à laquelle la modération relative de la lutte tf doit être, selon lui, attribuée d.

Cependant le Cardinal Nina « a regretté d'apprendre que vcos « ne croyez pas devoir recouvrir d'un complet silence Vinterven- « tion du Saint-Si^ auprès des catholiques. »

Le Secrétaire d*État de Sa Sainteté s'est ensuite exprimé de la manière suivante, au sujet du projet de loi sur renseignement primaire : « Je suis très f&ché de ne pouvoir parta$:er ropinion de a Monsieur le Ministre des Affaires étrangères en ce qui oon- «c cerne Tattitude du clergé dans la question de l'enseignement; « je ne saurais la trouver ni illégale ni subversive, et cela, par (c la raison que cette attitude, à ma connaissance, s'est renfermée (c dans la limite des libertés constitutionnelles, dont le parti opc< posé fait au moins un aussi ample usage. »

Après avoir manifesié cette opinion, le cardinal m'a prié de vous faire observer « qu'il l'exprimait dans le sens le plus amical « et le plus pacifique, croyant avoir donné assez de preuves de (( son désir de voir la tranquillité se rétablir en Belgique ».

Et à ce propos, il a fait ressortir la promptitude avec laquelle il avait transmis des instructions au Nonee apostolique pour empêcher les attaques contre la Constitution, dès que je lui eus £ait, conformément à vos ordres, des représentations à ce sujet.

Mais il a exprimé l'espoir « que vous reconnaîtrez que ce qui a été fait immédiatement au sujet de la question constitutionnelle ne pourrait pas se faire, actuellement, au sujet d'une question qui se trouve encore soumise aux discussions du parlement, et dans laquelle les catholiques ont le droit et le devoir de faire connattre et de défendre leurs convictions morales et religieuses ».

Son EmioeDce a exprimé cet espoir avec d'autant moins d*hésitation, « que le Saint-Siège avait prouvé ses bonnes dispositions a non seulement en s*abstenant de s'associer aux manifestations «( du clergé belge, mais aussi en donnant des conseils de calme a et de modération ».

Tel est. Monsieur le Ministre, le résumé de la conversation du Secrétaire d'État de Sa Sainteté; mais je tiens à citer textuellement encore les dernières paroles du Cardinal.

<c Je compte », a-t-il dit, « sur la haute raison de Monsieur le <c Ministre des Affaires étrangères, pour être persuadé qu'il re- « connaîtra combien l'attitude du Saint-Siège dans les questions ce précédentes, permet au gouvernement royal de se reposer avec ce confiance sur la prudence et le tact politique de Sa Sainteté «c pour les questions k venir. »

Je sais enfin, Monsieur le Ministre, que le Nonce Apostolique recevra des instructions qui le chargeront de développer les mômes pensées dans ses conversations avec vous.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, etc.

George Reusbns.

M. le Baron d'Anethan, Ministre de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 26 avril 1879.)

Rome, le 3S avril 1879

Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur de vous informer que je suis arrivé hier à Rome. J'ai vu aujourd'hui le Secrétaire d'État de Sa Sainteté. Cette première visite a été toute de courtoisie.

Je me propose d*avoir, dans le courant de la semaine, une nouvelle et plus longue entrevue avec Son Eminence. Cette entrevue aura un caractère politique et j'aurai soin de vous en rendre compte.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, etc.

B*" d'Anethan.

Le Ministre des Affaires étrangères,

au Ministre de Belgique près le Saint-Siège.

Bmxelies, le 50 avril 1879.

Monsieur le Baron,

II me suffira de vous signaler, sans y insister autrement. Terreur de Son Eminence le Cardinal Nina qui a paru supposer, dans Tentretien dont me rend compte la dépêche du 20 avril, qu*il serait en mon pouvoir de laisser toujours ignorer aux Chambres les actes constatant réchange de vues qui se poursuit entre le Vatican et le Gouvernement du Roi. Vous connaissez trop bien les exigences de nos institutions parlementaires pour que j'aie besoin de vous indiquer les considérations que vous aurez à invoquer afin de dissiper cette erreur. Les discussions relatives à la Légation belge auprès du Vatican, les explications qui ont été données à la section centrale chargée de Texamen du budget des Affaires étrangères, celles qui ont précédé le vote de ce budget, les réserves qui ont été faites à cette occasion, impliquent la nécessité de communications ultérieures à faire aux Chambres.

D'ailleurs, je ne comprends pas comment il serait possible de justifier les résolutions du Cabinet « en recouvrant d'un complet

silence rintervention du Saint-Siège auprès des catholiques » ? Je ne comprends pas davantage Futilité du secret indéfini que l'on semble désirer. S*il 8*agit de l'attitude du clergé et d'une partie des catholiques à l'égard de la Constitution, quelle raison y aurait-il de laisser ignorer, dans un moment propice, les intentions de Sa Sainteté? S'il s'agit de l'opposition suscitée par le projet de loi sur l'enseignement primaire, le fait que le Saint- Père ne s'est pas associé aux manifestations du clergé belge est notoire, et nul ne saurait être blessé d'apprendre que le Souverain-Pontife a donné des conseils de calme et de modération. Peut-être s'étonnerait-on seulement que les actes aient continué d'être peu en harmonie avec d'aussi sages avis.

Je n'ai trouvé ni illégale ni subversive « l'opposition faite par le clergé au projet de loi sur l'enseignement primaire ». Je l'ai signalée comme étant injuste et violente. À la différence des attaques dirigées contre la Constitution et qui avaient, de l'aveu de l'organe des catholiques parlementaires, un caractère révolutionnaire, l'opposition à la réforme de la loi de 1842 n'a en soi rien d'illégitime, et je n'ai pas hésité à reconnaître que c'était le droit des catholiques d'employer tous les moyens loyaux et honnêtes pour essayer de faire prévaloir leur opinion.

Mais le clergé se maintient-il dans des bornes sensées et convenables en accusant le Gouvernement du Roi de vouloir établir des écoles athées, <c des écoles sans Dieu avec des instituteurs sans foi » ? Comment ne pas déplorer de semblables diffamations transfDrmées en prières qui tombent du haut de la chaire de vérité et que l'on continue, malgré d'augustes conseils de calme et de modération, à faire répéter chaque jour dans toutes les églises du Royaume?

Toutefois, espérant encore que les emportements et les exagérations, qui naissent des luttes des partis ne survivront pas au jugement prononcé par les Chambres et sanctionné par le Roi ;

— lot —

plus préoccupé, par ce motif, de l'avenir que du présent, je me demandais, dans ma dépêche du 6 avril, si Ton empêcherait que l'opposition excessive dirigée contre le projet de loi sur l'enseignement ne dégénérât en une entrave à l'exécution de la loi.

Son Emineuce le Cardinal Nina paraît répondre k ma pensée en faisant remarquer « que ce qui a été £aiit immédiatement au sujet de la question constitutionnelle ne pouvait pas se fidre oetuellement au sujet d'une question qui se trouve encore soumise aux discussions du Parlement ».

Je suis tout disposé à admettre cette observation. Il ne reste donc qu'à attendre les actes ultérieurs, et il est bien évident que les mesures qui seront prises par le clergé, lorsqu'il y aura lieu d'exécuter la loi, exerceront la plus grande influence sur nos relations avec le Saint-Siège.

Telles sont, Monsieur le Baron, les réflexions que j'ai communiquées avant hier à Monseigneur Vannutelli lorsqu'il est venu me faire les communications annoncées de la part de Son Eminence le Cardinal Nina. Vous voudrez bien les confirmer dans vos entretiens avec le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté.

Agréez, etc.

Frèrb-Orban.

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