‹ La Belgique et le VaticanChapitre 9 sur 60 · NM · texte numérisé non relu

NM

Lb Ministre des Affaires étrangères,

au Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège.

Bruxelles, 30 novembre i878.

Monsieur le Chargé d'affaires.

Le 14 novembre, le Nonce est venu me donner lecture de la dépêche du Cardinal Nina qui avait motivé l'entretien que j'avais eu avec Son Eminence quelques jours auparavant.

Monseigneur Vannutelli m'en a laissé copie, conformément

ses instructions, et j'ai l'honneur de vous en transmettre sous oe pli une traduction littérale.

L'analyse que vous avez faite de ce document est exacte dans ses traits principaux ; je dois cependant relever une déclaration qu'il renferme et qui est beaucoup plus catégorique que vous ne l'avez représentée. Vous vous étiez borné à dire que le Saint- Siège n'exerce aucune action sur la presse catholique; le texte porte : « La quale (rapostolica sede) non intende esercitare... »

Ce n*est donc pas la simple constatation d'un fait, c'est l'afBr* mation de la volonté de ne point exercer d'action sur la presse qui défend les intérêts de l'Eglise. Cette presse, j'en ai cité de nombreux exemples, attaque violemment nos institutions, et le Saint-Siège non seulement n'intervient pas, mais il entend ne pas intervenir.

JTai profité de l'occasion que m'offrait la nouvelle visite du Nonce pour insister avec plus de force encore sur les considérations que vous a rapportées ma dépêche du 12 novembre.

Agréez, etc.

Frère-Orban

Le Chargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 2 décembre i878.)

(EXTRAIT

Rome, le 27 novembre 1878.

Monsieur le Ministre,

J ai eu l'honneur de recevoir votre dépèche du 12 de ce mois, qui n'est arrivée à Rome que le 17, par suite de l'interruption des voies ferrées dans la haute Italie.

Saurai le plus grand soin de conformer mon langage, dans mes entretiens avec le Secrétaire d*Etat, aux instructions que j*ai reçues.

Déjà, à deux reprises, j*ai eu Toccasion de développer auprès du Cardinal la pensée du Gouvernement du Roi.

En réponse aux représentations que je lui ai feites, dans ces circonstances. Son Eminence s'est exprimée de la manière suivante (je me suis efforcé de résumer très exactement ses paroles) :

v Tout ce que nous pouvons faire, c'est de recommander la sagesse, la prudence, la modération. Nous n*y avons pas man- ((ué, nous n'y manquerons pas, et nous espérons que nos conseils seront écoutés.

(c Nous pouvons encore désapprouver, d'une manière formelle, les attaques contre les institutions, déclarer que nous ne les encourageons en aucune façon, que nous les blâmons absolument.

(€ Mais il nous est impossible d'engager les catholiques à s'abstenir de discuter les lois de leur pays. Ce serait, de notre part, une immixtion dans les affaires intérieures d'un Etat, que l'on serait fondé à nous reprocher.

(i Je puis personnellement être d'avis, en ce qui concerne la Constitution belge, que toute discussion à ce sujet est aujourd'hui inopportune ; ce que j'ai dit et écrit, en diverses rencontres, est loin de ne pas le confirmer, mais je ne puis chercher à imposer cette opinion aux fidèles belges, ni leur donner à cet égard un conseil.

c( Je condamne et je réprouve tout excès non seulement dans le langage, mais même dans les idées. Quant à l'utilité et à la convenance d'une semblable discussion, comme aussi aux dangers qu'elle peut offrir pour leur patrie, c'est aux Belges qu'il appartient d'en juger. Agir différemment serait une ingérence dans la politique intérieure d'une nation. Le Saint-Siège n'en a pas le droit. 11 est en dehors et au-dessus des partis. »

catholique dans le but hautement avoué de préparer le peuple à la réforme de la Constitution, ce qui est Tobjet du conflit qui divise les esprits en Belgique.

Cette approbation est d'autant mieux caractérisée que, tout en déclinant, avec raison, la moindre solidarité dans les écarts de la presse, dont on ne pourrait assurément sans injustice £sdre remonter la responsabilité au Saint-Siège, M. le cardinal Secrétaire d*Etat déclare que « le Saint-Siège n'entend exercer aucune influence sur la presse catholique ».

Ou ne peut donc attendre, de ce côté non plus, aucune modi* flcation à un état de choses que, d'après les conversations que vous m'avez rapportées et sur le sens desquelles vous vous êtes assurément mépris, on semblait déplorer et condamner.

Veuillez remarquer que je ne mets pas en doute, Monsieur le Chargé d'affaires, l'exactitude de vos communications; mais les déclarations qui vous ont été faites n'avaient pas le caractère que vous leur attribuiez. Dans les hautes sphères où vous les nm recueillies, le langage que vous avez entendu était incontestable» ment de la plus parfaite sincérité. Toutefois il n'en peut découlttr aucun résultat pratique. Qu'importe que le Saint-Siège déplore les actes des fldèles et du clergé, si ceux-ci, loin de modifier leur conduite, l'accentuent encore dans le sens le plus hostile à nos institutions? Des regrets aussi manifestement impuissants» loin de calmer, ne feraient qu'accroître les appréhensions des défenseurs des libertés publiques et ne pourraient que les engager à agir plus énergiquement pour les protéger.

Vous voudrez bien. Monsieur le Chargé d'affaires, vous pénétrer des considérations que je viens d*exposer pour y conformer votre langage dans les entretiens auxquels vous pourriez avoir l'occasion de vous livrer avec le cardinal Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté.

Agréez, etc. Frère-Orban.

tique intérieure des Etats n*avait jamais varié, ce Non seulement, a-t-il dit, nous n'avons jamais exprimé notre sentiment personnel sur la conduite que les catholiques devaient observer en ces matières, comme je Tai fait récemment et à plusieurs reprises pour la Belgique, mais, dans d'autres circonstances, nous avons déclaré que nous nous abstenions absolument de faire connaître officiellement notre opinion. C'est ainsi que le Cardinal Antonelli répondit, entre autres, à lord Palmerston et au Prince Gortchakoff, lorsque l'un et l'autre réclamèrent l'intervention du Saint-Siège à l'époque de l'agitation des fénians et de l'insurrection polonaise.

« Cela n'a pas empêché, a ajouté le Cardinal, qu'il a été tenu compte des observations de ces hommes d*Etat, et que, par des voies indirectes, mon prédécesseur a agi dans le sens indiqué.

ce Hais il est à remarquer que notre action dans cette sphère d'ordre politique est d'une nature différente 9e celle que nous exerçons dans le domaine religieux : ici, nous commandons et nous savons nous feire obéir; là, nous n'agissons que par voie de conseil, de persuasion. Nous disons au clergé et aux fidèles notre sentiment, leur laissant, à eux qui se trouvent sur les lieux, et par conséquent mieux à même de juger, le soin de décider de la ligne de conduite à suivre, i»

Son Eminence ne m'a pas dit quelle eût exercé, ou qu'elle comptât exercer cette action officieuse en Belgique ; mais on pourrait, semble-t-il, le déduire de ses paroles, et espérer que le concours « indirect » que le cardinal Antonelli n'a pas cru devoir refuser à l'Angleterre et à la Russie, dans les circonstances rappelées plus haut, serait accordé spontanément à la Belgique par le Secrétaire d'Etat actuel, en raison d'une situation dont vous avez dénoncé les périls au Vatican et à la tribune nationale.

Toutefois, Monsieur le Ministre, je n'exprime cette opinion qu'avec la plus grande réserve, bien qu'elle semble corroborée par un fait récent.

J*ai reçu, en effet, il y a deux jours, la visite d'un dignitaire ecclésiastique belge, de passage à Rome, lequel avait été admis la veille en audience particulière par le Saint-Père.

Ce prélat m*a assuré que le Pape s'était montré très affligé de la situation de la Belgique, et très désireux, pour autant que cela lui fût possible, de mettre un terme à cet état de choses. Sa Sainteté avait ajouté qu'Elle avait fait écrire dans ce sens aux Évéques belges.

Gomme j'ai eu l'honneur de le dire, ce ne sont là. Monsieur le Ministre, que de simples indices ; cependant, j'ai cru devoir les signaler à votre attention, comme je ne manquerai pas de le faire ultérieurement s'il s*en présentait d'autres.

Je vous prie, Monsieur le Ministre, d'agréer, etc.

George Reusbns.

Le Ministre des Affaires étrangères,

au Ghargé d'affaires de Belgique près le Saint-Siège.

Bruxelles, le 29 décembre 1878.

Monsieur le Giiargé d'affaires,

J'ai reçu vos dépêches du 27 novembre et du 8 de ce mois.

La première me rend compte d'entretiens que vous avez eus avec le Gardinal Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, et dans lesquels vous avez exprimé les sentiments du Gouvernement du Roi, conformément aux instructions qui vous ont été adressées.

Dans la situation dont vous avez fait connaître le caractère grave pour le pays, M. le Gardinal Nina estime que le Saint-Père ne peut rien de plus que de recommander la sag^se, la prudence, la modération aux Ëvéques, au clergé et à ceux des catho* liques qui font les plus grands efforts pour convertir nos popula-'

tiens i la croyance que les libertés consacrées par nos institutions sont contraires « aux lois de Dieu et de TËglise ».

Hais, en les supposant écoutées, ce sont là des recommandations vagues et générales, de pure forme, laissant subsister les causes des conflits, et, dès lors, sans utilité réelle et sans effet pratique.

Personnellement, Son Eminence le Cardinal peut être d*avis, il vous l'a dit, que toute discussion en ce qui concerne la Constitution belge est inopportune ; il a pu le dire et récrire en diverses rencontres ; il ne peut toutefois « chercher à imposer son opinion aux fidèles belges, ni même leur donner un conseil à cet égard ».

C*est aux Belges, selon Son Eminence, à décider de la conve-» nance, de l'utilité d'une semblable discussion, comme aussi des dangers qu'elle peut offrir pour leur patrie. « Agir autrement, d'après ce que vous rapportez, serait une ingérence dans la politique intérieure d'une nation. Le Saint-Père n'en a pas le droit : il est en dehors et au-dessus des partis. »

L'abstention absolue, au milieu de conflits suscités par le clergé et qui peuvent troubler les Etats, est donc, suivant ces déclarations, la règle de conduite invariable du Vatican.

Votre dépêche du 8 de ce mois confirme cette appréciation. Elle cite, comme exemple, les réponses qui furent faites à lord Palmerston et au Prince Gortchakofl; lorsque l'un et l'autre réclamèi^ent l'intervention du Saint-Siège, à l'époque de l'agitation des iënians et de Tinsurrection polonaise.

Je n'entends discuter en ce moment ni cette doctrine ni les faits à l'occasion desquels elle aurait été appliquée ; je veux surtout montrer le caractère particulier de notre situation.

Parmi les personnes qui font profession chez nous d'un dévouement sans bornes aux enseignements de l'Eglise catholique, il existe une division qui a pris, dans ces derniers temps, des pro-

portions fort remarquées. L'une des fractions se livre aux attaques les plus violentes contre nos institutions et prépare les esprits à y substituer ce qu'elle nomme « les véritables lois de la société chrétienne »; l'autre fraction considère ces projets comme révolutionnaires et refuse de s'y associer. La première compte à sa tète tous les Évéques, tout le clergé, et est soutenue par la multitude des journaux catholiques; l'autre est dirigée par les hommes politiques, par la droite parlementaire, et n'a guère qu'un seul organe important dans la presse.

Le Vatican n'est donc pas en présence d'un parti catholique unique, que l'on pourrait considérer comme le juge compétent de ce qui convient aux intérêts religieux dans un milieu donné; il n'a pas à se prononcer entre les défenseurs des droits ou des prétentions de l'Eglise et ceux qui les contestent, ce qui pourrait faire hésiter et commanderait, peut-être, quelque circonspection; il n'a pas à intervenir entre un pouvoir contesté par les catholiques et ces catholiques contre lesquels on ferait appel au Souverain Pontife ; il est en face de catholiques divisés, invoquant également l'autorité pontificale, les uns voulant défendre nos libres institutions, les autres préludant par la prédication, la presse, l'enseignement, à l'œuvre qui doit aboutir à les renverser.

De quel côté se range le Saint-Siège?

L'opinion publique, on ne peut le nier, est convaincue que l'approbation du Vatican est acquise aux Évêques, à la presse qu'ils fondent, qu'ils encouragent et qu'ils favorisent. Ceux-là, en effet, invoquent les déclarations de principe de l'Eglise et en poursuivent l'application dans « la vie publique comme dans la vie privée ». Les autres, sans récuser « la thèse », s'attachent surtout à « l'hypothèse » et semblent écarter toute idée d'abandonner les libertés modernes pour y substituer ce qu'on décore du nom de « véritables lois de la société chrétienne », pour ne

point dire la suppression des libertés publiques. Aussi tous les actes apparents du Saint-Siège sont-ils en faveur des premiers ; les seconds demeurent sous le coup des condamnations prononcées contre les catholiques libéraux.

De là une situation pleine de périls que nous signalons ; un état de trouble et d'agitation ; des inquiétudes semées dans le pays, des germes de discorde qui préparent les guerres civiles, si les efforts des bons citoyens ne parviennent point à les étouffer, et Ton est obligé de constater, bien à regret, que le Cardinal Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté décline toute action de la part du Saint-Père pour mettre un terme à un état de choses aussi affligeant.

I^ raison quil donne de cette attitude est celle-ci : « Notre action dans cette sphère d'ordre politique est d'une nature différente de celle que nous exerçons dans le domaine religieux : ici nous commandons, et nous savons nous faire obéir; là nous n'agissons que par voie de conseil et de persuasion. »

a Nous disons au clergé et aux fidèles notre sentiment, leur laissant, à eux qui sont sur les lieux et, par conséquent, mieux à même de juger, le soin de décider de la ligne de conduite à suivre. »

Le clergé justifie son intervention passionnée dans la lutte en invoquant la religion ; il poursuit l'application de principes qu'il proclame religieux; il cherche, à ce titre, à les imposer aux fidèles en les menaçant, en les frappant de peines spirituelles.

Si les questions qui se débattent sont d'ordre politique, ce qui ne permet pas au Saint-Siège de commander et ne l'autorise qu'à donner des conseils, il y a abus de les transformer en questions religieuses et de faire servir les choses saintes à assurer le succès d'intérêts politiques. En le déclarant, le Saint-Siège dissiperait une équivoque et rendrait à un grand nombre de fidèles une liberté d'appréciation qu'on s'efforce de leur ravir.

Si les questions sont religieuses, au contraire» ce n^est plus par voie de persuasion et de conseil qu'il faudrait agir.

Mais, considérant l'affaire comme politique, on vous a fait entendre, Monsieur le Chargé d'affaires, que si, dans des ciroon* stances qui n'ont d'ailleurs aucune analogie avec celles où nous sommes, le Saint-Siège a refusé de faire connaître officiellement son opinion, il a néanmoins agi ce par des voies indirectes d dans le sens où les gouvernements désiraient l'engager.

Son Eminence ne vous a pas dit qu'elle eût exercé ou qu'elle compt&t exercer cette action officieuse en Belgique ; vous inclines personnellement à croire que tel pourrait être son dessein ; mais vous n'exprimez cette opinion qu'avec la plus grande réserve. Je ne puis que vous louer de cette prudence, après le contraste que vous avez dû reconnaître entre les déclarations primitives que vous avez recueillies et celles qui en ont déterminé plus tard la véritable signification.

Toutefois, un prélat vous a assuré que le Pape s'était montré fort affligé de la situation de la Belgique et très désireux d'y mettre un terme, a Sa Sainteté aurait ajouté qu Elle avait fait écrire dans ce sens aux Évéques belges. »

J'avais à peine reçu cette information que les journaux catholiques les plus autorisés attribuaient au Saint-Père des sentiments tout opposés :

La Gazette de Liège ^ dont les relations avec l'Épiscopat ne sont pas contestées, publiait il y a quelques jours, le 22 décembre, les lignes suivantes :

« Ce que nous savons, de source assez bonne, c'est que le conseil suprême, parole d'approbation complète, donnée par Léon XllI à l'énergique et courageux Évêque de Namur, quand celui-ci a pris récemment congé de Sa Sainteté, était ce mot : Continuez dêtre ferme !

c< C'est que le Pape a fait tout particulièrement exprimer à

M. Périn, réminent auteur des Lm de la todéti chrétienne, ses sentiments d'estime et d'affection; c'est aussi qu'il approuve la ligne de conduite générale suivie par la majorité de la presse catholique belge*

c< C'est enfin que le Saint-Père a tenu à prendre connaissance de la relation complète de la fête offerte au Bien publie^ et qu'il a hautement loué le toast porté au vaillant journal par notre colla* borateur, M. Léon Ck)IIinet. »

Le Prélat dont vous avex reçu les confidences était sans doute mal informé.

Dans vos entretiens avec Son Eminence le Cardinal Nina, vous voudrez bien. Monsieur le Chargé d'affaires, vous inspirer de la communication que je vous adresse et présenter les observations qu'elle doit vous suggérer.

Agréez, etc.

Frère* Orsàn.

Le Chargé d'affaires de Bbuuque, près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 15 janyier 1879.)

(EXTRAIT

Rome, le'9 janvier 1879.

Monsieur le Ministre,

J'ai eu l'honneur de recevoir votre dépêche du 29 décembre et d'exposer au Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté les considérations qui 8*y trouvent développées.

De son côté. Son Eminence les a fait connaître au Saint-Père.

Le Pape, qui est un esprit très réfléchi, a voulu étudier la question. Cependant, j*ai lieu de croire que, dans quelques jours, je serai chargé de vous adresser une communication au sujet des résolutions prises par Sa Sainteté.

Cette communication, je Tespëre, sans me prononcer à cet égard dune manière formelle, sera de nature à être favorablement accueillie par le Gouvernement du Roi.

Je vous prie. Monsieur le Ministre, d*agréer, etc.

George Reosbns.

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