L. Cardinal Nina
(TRADUCTION
Rome, le l** Juillet 1879.
Monseigneur,
M. le Baron d*Anethan m*a laissé copie d'une communication qu'il vient de recevoir de Son Excellence M. le Ministre des Affaires étrangères, et que je juge opportun de porter à la connaissance de Votre Seigneurie, afin que, en me référant à ma dépêche du 22 juin dernier, et à ce que je vais Lui dire sur ce sujet, Ellef soit à même d*empêcher que certaines appréhensions peu fondées puissent trouver accès dans l'esprit de M. Frère- Orban.
Le raisonnement de M. le Ministre peut se réduire à trois points principaux. Il résume d'abord tout ce qui a rapport à l'attitude prise par l'Episcopat belge depuis l'origine du projet de loi sur renseignement primaire, et pour en démontrer l'hostilité et la violence, il la compare à la ligne de conduite, d'après lui, modérée et conciliante, suivie par le Gouvernement dans tout le cours de cette affaire. Il s'attache en second lieu à démontrer que les Evêques, dans leur nouvelle lettre pastorale, ont faussement interprété certaines expressions de son discours du 15 mai 1878, ainsi que d'autres prononcées par son collègue M, le Ministre de l'Instruction publique. Enfin et finalement, il trouve fort difficile de concilier lattitude actuelle de l'Episcopat avec les déclarations qu'il a fréquemment reçues de la part du Saint-Siège, et d'après lesquelles on recommanderait, dans cette circonstance, le calme et la modération, et il prévoit que l'état de choses que l'Episcopat cherche à perpétuer pourra produire des conséquences sérieuses tant pour le clergé lui-même qu au point de vue des relations avec le Saint-Siège.
Tel est en substance le sens de la communication de M. Frère- Orban.
Quant à la première et à la seconde partie de cette communication, je crois pouvoir me dispenser de porter aucun jugement, vu qu'elles traitent en général de faits positifs qui, outre qu ils ne touchent pas à la question principale à laquelle le Saint-Siège peut exclusivement s'intéresser, réclameraient d'exactes et précises informations pour pouvoir les apprécier avec la rigouFCuse justice qui conviendrait dans cette circonstance. Quant aux déductions qu'en tire M. FrèreOrban, et qui constituent la partie substantielle de sa communication, je crois devoir me référer aux explications fournies à Votre Seigneurie dans ma dépêche précitée du 22 juin dernier, d'autant plus que M. le Ministre se montre pleinement informé des justes motifs pour lesquels le Saint-Siège n'a pu prévenir la publication du nouvel acte de l'Episcopat belge. Je me bornerai seulement à dire que, après avoir pris connaissance de la lettre pastorale des Evoques, je pense ne pouvoir m'écarter de l'ordre d'idées que j'ai indiqué déjà dans ma susdite dépêche, et que, par conséquent, je suis forcé de constater que M. Frère-Orban, sous le coup peut-être de l'impression du moment, a porté sur cet acte un jugement trop sévère. En efTet, la partie doctrinale de cette lettre pastorale ne pourrait donner lieu à aucune censure, attendu qu elle se conforme aux principes et aux maximes de l'Eglise catholique, appliqués jusque dans ces derniers temps par le Saint-Siège également à d'autres pays. Quant à la partie dispositive, comme elle ne contient pas, pour la fréquentation des écoles officielles, une défense absolue, mais limitée par de sages et prudentes réserves, on peut la considérer comme assez modérée, laissant ouverture à des accommodements pratiques, chaque fois que l'éducation morale et religieuse des enfants ne se trouve pas mise en péril. Au surplus, si le langage de la lettre pastorale parait en quelque point un peu violent, il faut le pardonner au sentiment religieux des Evêques que la nouvelle loi a profondé-
ment blessé, ainsi qu'à leur zèle pour maintenir Tintégrité de la foi, selon Tiroprescriptible devoir qu'ils en ont et qui tourne finalement à l'avantage de la société civile elle-même.
Il s'ensuit qu'à mes yeux les conséquences graves auxquelles fait allusion M. le Ministre ne paraissent pas pouvoir se réaliser; que même si le Gouvernement, conformément aux engagements contractés, a soin d'éloigner des écoles tout ce qui pourrait blesser le sentiment religieux des catholiques, je ne doute point que les douloureuses appréhensions du clergé ^t de l'Épiscopat ne tardent à disparaître. Et à ce propos. Votre Seigneurie pourra donner à M. Frëre-Orban l'assurance que le Saint-Siège, qui jusqu'ici n'a pas cessé d'exercer son influence pour circonscrire la lutte dans les limites de la modération, en mettant même un terme à certaines controverses d'une plus grande importance, comme celles qui se rapportent à la Constitution du Royaume, n'a pas manqué de même et ne manquera pas encore en cette circonstance de faire les démarches opportunes, afin de prévenir, sur le terrain pratique, toute mesure extrême, pour autant que le lui permettront les procédés de l'autorité civile. Votre Seigneurie fera ensuite observer à son interlocuteur que cette intervention du Saint-Siège se serait montrée sans doute plus efficace et fructueuse et aurait épargné au Gouvernement du Roi tout ie conflit dont il s'agit, si elle avait pu s'exercer librement avant que ce Gouvernement eût pris l'engagement de faire admettre le projet de loi sur l'enseignement et avant que les esprits se fussent échauffés dans l'excitation d'une polémique.
Persuadé que l'illustre homme d*État saura justement apprécier ces courtes considérations, j'autorise Votre Seigneurie à lui remettre, s'il le désire, copie de la présente dépêche, et je saisis cette nouvelle occasion pour me dire avec, etc.