L. Cardinal Nina
Le Ministre des affaires étrangères.
au Ministre de Belgique près le Saint-Siège.
Bruxelles, le 10 juillet 1879.
Monsieur le Baron,
Le Nonce Apostolique est venu me donner lecture et m*a laissé copie d'une dépêche de Son Éminence le Cardinal Nina, datée du 1"^ juillet, qui répond à la communication que vous avez été chargé de faire par ma lettre du 21 juin dernier.
Son Éminence croit devoir s'abstenir d'exprimer aucun jugement sur les £aits qui y sont relatés, et quant aux déductions qui en ont été tirées, le Secrétaire d*État se réfère à des explications précédentes et insiste, pour atténuer la valeur de ces déductions, sur ce que j'ai dû apprécier les motifs qui n'ont pas permis au Saint-Siège de prévenir la publication de la dernière lettre pastorale des Évéques. Si Son Éminence peut admettre que le langage des Évéques est un peu violent, elle estime qu'il faut tenir compte du sentiment religieux qui anime les chefs du clergé et qui a été blessé par la nouvelle loi sur l'enseignement; mais elle déclare que, au point de vue dogmatique, les mandements épiscopaux sont irréprochables.
J'ai répondu d'avance à ces appréciations par ma dépêche du 1^ juillet. Je ne puis que persévérer dans les considérations que j'ai fait valoir à ce sujet.
Son Éminence vous a fait remarquer, Monsieur le Baron, que bien des difficultés auraient pu être évitées, si l'on avait suivi les indications de la dépêche circulaire du 15 août 1878, qui convie à recourir au Saint*Siége avant que le conflit ait reçu aucune publicité, lorsque des divergences de vues viennent à se mani-
fester entre le pouvoir civil et le clergé. Je n*avais pas oublié ridée mise en avant par ce document d*un caractère général. A supposer qu'elle pût être accytée en principe, son côté pratique ne semblait pas démontré. M^ doutes se sont fortifiés en voyant ce qui se passait ici immédiatement après que le Vatican avait publié son opinion. Les Évéques auraient dû être les premiers à déférer aux vœux qui étaient exprimés et à donner Texemple. Or, sur la seule annonce des intentions du Gouvernement quant à renseignement primaire, ils ont fulminé un mandement collectif d*une extrême véhémence, pour condamner un projet qu'ils ne connaissaient point, en supposant qu'il contiendrait Texclusion absolue de renseignement religieux dans l'école, supposition toute gratuite qui a été démentie par le projet de loi déposé.
La lutte a été ainsi ouverte ; des intérêts bien plus politiques que religieux lui ont donné un caractère particulier et on a été fatalement entraîné à y persévérer.
Le Secrétaire d'État, qui laisse dans l'oo^bre cette initiative étrange de l'épiscopat, vous a indiqué un moyen qui, selon Son Éminence, aurait pu prévenir tout conflit. C'est que, ayant le dessein de déposer un projet de loi sur renseignement, le Gouvernement du Roi aurait pu le communiquer au Saint-Siège, en secret, en confidence, et celui-ci aurait indiqué les modifications à l'aide desquelles on aurait évité les protestations de Tautorité ecclésiastique.
Ce procédé paraît peu en harmonie avec les principes de la Souveraineté, et, à moins de reconnaître un état de subordination, il devrait être suivi par le clergé comme par le pouvoir civil. Les bulles du Souverain Pontife, en tant qu'elles pourraient afi'ecter la politique intérieure de l'État, les mandements des Évéques, devraient aussi être préalablement communiqués au pouvoir civil. Je ne pense pas que ce système serait accepté par le clergé et, toute autre considération à pan, cela seul le ferait
repousser par Fautre partie. Ce serait le rétablissement volontaire du régime ancien et, au demeurant, il pourrait bien n*aboutir qu'à rendre d une solution plus difficile les conflits qui pourraient nattre.
Vous voudrez bien, Monsieur le Baron, vous pénétrer de ces observations dans vos conversations avec Son Éminence le Secré* taire d*Etat.
Agréez, etc.
Frére-Orban.
Li MiNiSTRB DE Belgique près le Saint-Siège,
(Reçue le 12 Juillet 1879.)
Rome, le 8 juillet 1879.
Monsieur le Ministre,
fai donné connaissance au Cardinal Nina du contenu de la dépêche que vous avez bien voulu m'adresser sous la date du 1®^ de ce mois. Conformément ii votre désir et h vos instructions, je lui ai laissé copie de ce document. Immédiatement après avoir reçu cette communication. Son Éminence m'a annoncé que le moyen suggéré par vous dans le but de diminuer Tentensité de Topposition que rencontre la loi sur l'instruction primaire avait obtenu l'approbation du Pape. Avec Tautorisation de Sa Sainteté, des instructions très sages ont été transmises en Belgique afin de tempérer dans l'exécution la rigueur des dispositions du dernier mandement. Son Eminence a de sérieuses raisons de croire que cet appel à l'esprit de modération des Evéques n'aura pas été fait en vain. Cest par des instructions de l'Épiscopat au clergé
que les intentions du Souverain Pontife pourront être réalisées. Toutefois, dans le but d*assurer un heureux résultat à cette démarche, il est désirable qu'un secret absolu soit gardé. Le Cardinal Nina espère que vous voudrez bien, pour le moment du moins, considérer cette communication comme tout à foit confidentielle. Son Eminence m*a dit qu'Elle était heureuse de satisfaire encore au désir du Gouvernement et de contribuer à l'apaisement des esprits en Belgique : « Je compte pour m'aider, m'a dit le Cardinal, sur la coopération de Son Excellence M. le Ministre des Affaires étrangères de Belgique qui comprend, je n'en doute pas, le danger des luttes sur le terrain religieux ; il dépend de lui de les éviter à l'avenir. J'espère que, s'il survenait une question pouvant donner lieu à de nouveaux différends entre le pouvoir civil et le clergé. Son Excellence s'adresserait avec confiance au Saint-Siège afin d'en prévenir les résultats fâcheux. Je ne doute pas que, si cette précaution avait été prise pour la loi d'enseignement, le Gouvernement du Roi, de concert avec le Saint-Siège, eût pu, avec quelques modifications préalables, éviter l'agitation et le trouble des esprits.
Quant aux différents points de la dépêche précitée, ils seront examinés attentivement par Son Eminence, notamment en ce qui concerne le système scolaire des Pays-Bas et de l'Irlande; le Cardinal Nina a demandé à ce sujet un rapport à la Propagande. Cet examen, du reste, perdra de son importance pratique si, comme tout le fait prévoir, la démarche faite auprès de l'Épiscopat est couronnée de succès. L'observation que j'ai faite au sujet du jubilé cinquantenaire de notre indépendance (mon rapport du 5 de ce mois en fait mention) n'a pas été inutile. Son Eminence m'a d'Elle-même posé des questions à ce sujet : « Est-il vrai, m'a dit le Secrétaire d'Etat, que les Evêques aient refusé de
s'associer à ces fêtes nationales ? » J'ai répondu que jusqu'ici je ne connaissais que le fait d'un seul Evéque.
ce Tant mieux, a répondu Son Eminence, il sera temps d*agir et de prévenir une résolution extrême. Je vous promets que le Pape engagera TEpiscopat h ne pas se tenir h Técart comme on lui en prête Tintention. Je souhaite que, pour ce moment, les esprits soient calmés en Belgique. Le Saint-Siège fera ce qu'il pourra à ^et effet, et j*espëre que, de son côté, le Gouvernement du Roi Faidera à atteindre ce but, qui me paraît si important pour votre pays et qui tient au cœur du Saint-Père, dont vous n'ignorez pas Taffection pour la Famille Royale et pour le peuble belge. »
Agréez, etc.
B*** d*Anethan.
Le Ministre des Affaires étrangères,
au Ministre de Belgique près le Saint-Siège.
Bruxelles, le 15 juillet, 1879.
Monsieur le Baron,
Je ne doute pas des bonnes dispositions du Saint-Siège ; je rends hommage aux intentions qui sont manifestées, soit quant à la participation du clergé au fêtes de 1880, soit quant aux mesures à prendre au sujet des écoles.
Sa Sainteté engagera les Evéques à ne pas se tenir à Fécart des manifestations nationales qui se préparent. Aucun conseil ne saurait être plus utile au clergé. S*il sabstenait de s'associer aux fêtes qui auront lieu Tan prochaiu, en Thonneur de Tindépendance nationale et de nos institutions, il serait isolé au sein de la nation.
La résolution qui sera prise à [cet égard se lie, d'ailleurs, à celle qui sera appliquée aux écoles. Une hostilité ouvertOi dirigée
contre toutes les écoles, établirait un tel antagonisme entre le pouvoir civil et le clergé, que la participation de ce dernier aux fêtes serait pour ainsi dire impossible.
Il y a donc lieu d'insister d'autant plus pour que les instruc-r tiens que Sa Sainteté a donné Tordre d'envoyer aux Evéqae9 relativement aux écoles soient de nature à produire de9 résuUotê efficaces.
Son Eminence le Cardinal Nina ne s'explique pas d'une manière précise sur le caractère de ces instructions. Elle dit bien que les moyens que j'ai suggérés dans le but de diminuer l'intensité de l'opposition que rencontre la loi sur l'instruction primaire ont été approuvés par le Pape, et que des instructions sages ont été transmises en Belgique, afin de tempérer dans l'exécution la rigueur des dispositions du dernier mandement.
J'espère que ces instructions répondront complètement à nos vues communes et qu'elles seront adoptées sans restriction par les Evoques.
Dans le but d'assurer un résultat heureux à la démarche décidée par Sa Sainteté, le Cardinal Secrétaire d'Etat demande un secret absolu sur cette intervention et désire, ce pour le moment du mains, que la communication qui lui est faite à cet égard soit considérée comme tout à fait confidentielle ».
Inutile de dire que je m'incline devant cette recommandation. Mais Son Eminence est trop pénétrée des nécessités de la poli» tique dans les Etats modernes et du régime de publicité sous lequel nous vivons, pour ne pas reconnaître toutes les difficultéa, les doutes et les défiances qui naissent du silence que je auia tenu de garder.
Aucun changement ne se révèle aux yeux de ceux qui attendent les effets que l'on a fait espérer de la conservation d'une LégaUoQ bQlge auprès du Vatican. A juger par les actes les plus apparents, il semble, au contraire, que le mal auquel on pensait
porter remède se soit ag^avé. Les Evoques ont été plus violents que jamais» et la presse catholique, qui s*inspire des mandements et les commente, est arrivée au paroxisme de Tin jure et de Foutrage contre le Gouvernement.
Bravant toutes les convenances, et pour mieux montrer, sans doute, son mépris pour la Constitution, qui consacre le principe de l'irresponsabilité royale, cette presse sans firein et sans pudeur met le Roi personnellement en cause et Le désigne à la haine et au mépris des catholiques, pour avoir sanctionné la loi sur renseignement primaire. Les journaux catholiques sont unanimes dans ce sentiment; il n*y a entre eux que des degrés dans l'expression, je veux dire dans l'ignominie. Je vous envoie une série d'articles qui vous permettront, Monsieur le Baron, de faire apprécier à quels excès honteux peut descendre une presse qui se dit instituée pour défendre la religion, la morale et les principes conservateurs.
Or, cette presse déclare, en toutes circonstances, qu'elle est absolument soumise aux Evéques, prête à se taire ou à parler selon qu'ils l'ordonneront.
La croyance générale est que ces déclarations sont conformes à la vérité. Je n'ai pas à rechercher jusqu'à quel point elles sont exactes ; mais, non démenties, corroborées, au contraire, par la constante harmonie entre les vues et l'attitude de cette presse et celles du clergé, le public doit admettre leur exactitude. Je constate, quant à moi, les faits tels qu'ils apparaissent aux yeux de tous et je signale le danger de Timpression désastreuse qu'ils produisent dans le pays.
Si des actes non équivoques ne viennent pas éclairer les populations sur les intentions réelles du clergé quant aux écoles et &ire tomber, par cela même, toutes les suppositions qui se déduisent naturellement du genre d'opposition de la presse catholique; si le secret recommandé n*a d'autre résultat que de
paraître cacher des déceptions, on peut redouter une réaction
fatale à nos relations avec le Saint-Siège et Tavortement de tout
espoir de pacifier les esprits.
Veuillez, Monsieur le Baron, lire cette dépêche à Son Emi-
nence le Cardinal Nina et lui en laisser copie, s*il en exprime le
désir.
Agréez, etc.
Frèrb-Orban.
Le Ministre de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.
(Reçue le 21 juillet 4879.)
(EXTRAIT
Romeje 16 juillet 1879.
Monsieur le Ministre,
rai rhonneur d*accuser la réception de la dépêche que vous avez bien voulu m*adresser sous la date du 10 de ce mois.
Je ne manquerai pas de me conformer aux instructions qu*elle me prescrit et je mexpiiquerai dans ce sens avec le Cardinal Nina. La réception de Son Eminence ayant été contremandée hier, je n*ai pu lui faire part de vos communications.
Agréez, etc.
B®' d'Anethan.
Lb Ministre des Affaires étrangères,
au Ministre de Belgique près le Saint-Siège.
Bruxelles, le 24 Juillet 4879.
Monsieur le Baron,
Par sa dépêche confidentielle du 18 avril 1878, mon honorable prédécesseur signalait à la Légation du Boi un incident qui venait de se produire h Tournai. Il s*agissait de la défense intimée aux curés de cette ville par TEvéque du diocèse d'admettre à la première communion les jeunes filles fréquentant Técole communale dirigée par M"^ Gilmet.
M. Beusens, alors Chargé d'affaires, répondit aussitôt à M. le Comte d*Âspremont-Lynden que le Vatican avait déjh connaissance du fait, que Son Eminence le Cardinal Franchi avait prié le Nonce apostolique à Bruxelles de procéder h une enquête et Tavait invité à « faire entendre à Monseigneur Dumont des conte seils de prudence et de modération, afin de mettre fin au plus a tôt à une situation qui n*avait déjà que trop troublé le repos « des familles dans le diocèse. »
M. Beusens ajoutait : « Dans Tincident spécial de Técole de ce Tournai, il fallait agir immédiatement et efficacement, et c*est ce ce que Sa Sainteté a fait de la manière que je viens d*indi- « quer. »
Quelque temps après. Monsieur le Baron, vous informiez vousmême le Ministre des Affaires étrangères que M. TEvéque de Tournai avait écrit au Pape pour se défendre d*avoir outrepassé son droit, et que, malgré cette lettre. Sa Sainteté Léon XIII maintenait sa première appréciation des. actes de ce prélat, lequel, dans lopinion de Son Eminence le Cardinal Franchi, devait finir par céder aux observations du Saint-Père.
Je me vois obligé de revenir aujourd'hui sur cet incident. Vous remarquerez, en eflfet, combien les déclarations que fai rappelées se rapprochent, par la forme, de celles que le Cardinal Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté vous a faites au sujet du dernier mandement collectif des Evéques sur la loi relative à renseignement primaire.
Dans chacun des deux cas, le Vatican proteste de sa ferme intention de « faire entendre aux Evéques des conseils de prudence et de modération ». Il donne des instructions formelles au Nonce apostolique, qui n*a pu manquer de faire connaître aux Evéques la ligne de conduite que le Pape désirait leur voir tenir.
Il est vrai que, dans chacun des deux cas aussi, le Vatican déclare qu en pareille circonstance il agit ordinairement avec beaucoup de ménagements, et qu*il laisse deviner sa pensée aux Evéques plutôt que de leur imposer sa volonté; mais le fiait des instructions données n*en existe pas moins, et Ton ne comprendrait point comment TEpiscopat pourrait se permettre de n*y attacher aucune importance.
J*ai cependant appris, à mon grand étonnement, que Monsieur TEvéque de Tournai u*a pas cru devoir tenir compte des bienveillantes dispositions du Vatican dans raffaire que je viens de rappeler. Cette année-ci encore, les jeunes filles fréquentant Técole de M"* Gilmet n'ont pas été admises à la première communion dans les paroisses de la ville.
L'Evéque a même été plus loin : les élèves de cette institution se sont vu refuser l'absolution parce qu'elles continuaient à y faire leurs études. Le même refus a été opposé aux mères de famille qui persistaient à placer leur confiance dans rétablissement institué sous les auspices de l'Administration communale.
Vous trouverez sous ce pli, Monsieur le Baron, la copie d'une lettre de M. le Bourgmestre de Tournai, qui vous fournira à cet égard des indications précises et catégoriques.
Ni les exhortations répétées, ni les sages conseils de Sa Sainteté n'ont donc été écoutés par i*Evêque. Faut-il en conclure que la Papauté n*a pas sur TEpiscopat une action assez puissante pour lui imposer Tunité de vue qui semble cependant Télément essentiel de toute doctrine religieuse?
On pourrait se demander, dans ce cas, quelles seront Tefflcacité et la portée pratique des instructions modératrices que les Evoques ont dû recevoir de Sa Sainteté par Tintermédiaire de Son Eminence le Nonce apostolique. Leur réserveront-ils un accueil identique à celui que Monsieur Dumont a cru devoir faire aux observations qui lui ont été adressées lors de Tincident de Tournai?
JTose encore espérer que les Evêques respecteront davantage aujourd'hui la voix du Chef suprême de l'Eglise ; mais s'il en était autrement, vous comprendrez aisément. Monsieur le Baron, le déplorable effet que produirait sur l'opinion publique la révélation d'un tel état de choses.
Vous voudrez bien. Monsieur le Baron, vous pénétrer de ces idées dans vos entretiens avec le Cardinal Nina.
Veuillez agréer, etc.
Frère-Obban.