‹ La Belgique et le VaticanChapitre 21 sur 60 · L. Gard. Nina · texte numérisé non relu

L. Gard. Nina

(TRADUCTION

Monseigneur,

M. le Baron d'Ânethan m'a donné lecture et m'a laissé copie d'une dépêche de Son Excellence M. le Ministre des Affaires étrangères, en date du 7 avril.

Il serait inutile que je rendisse compte à Votre Seigneurie de tous les détails où entre M. le Ministre. Il part de l'hypothèse de

l'existence d'un désaccord véritable et sérieux entre le Saint-Siège et l*Episcopat belge dans la question scolaire; il ajoute qu'un tel désaccord n'est admis, ni par les Evéques,ni par les catholiques; il en conclut à l'existence d'une équivoque intolérable, et il demande que cette équivoque soit dissipée au moyen d'une déclaration franche de notre part.

Je ne puis m'empécher de reconnaître, avec M. le Ministre, qu'il existe un malentendu croissant dans la grave et délicate question dont il s'agit. Je m'en étais aperçu moi-même, spécialement à l'occasion des dernières discussions parlementaires. J'aurais désiré le dissiper promptement par des déclarations explicites, mais, jusqu'à ce jour, je m'en étais abstenu, principalement par égard pour le Gouvernement royal. Aujourd'hui que M. le Ministre le réclame, je n'hésite pas plus longtemps à sortir de la réserve qui m'était imposée et à fournir à ce sujet des explications devenues désormais nécessaires.

Quoiqu'il ne semble pas même possible de concevoir le moindre doute au sujet du jugement uniforme que portent le Saint- Siège et l*Ëpiscopat belge sur la nouvelle loi scolaire, je crois néanmoins devoir relever distinctement les éléments principaux de ce jugement et en montrer l'étroite concordance. Avant tout, il ne peut être aucunement mis en doute que, d'après la doctrine catholique, la nouvelle loi ne soit absolument condamnable, comme exposant, par elle-même, la jeunesse au péril de perdre la foi et les mœurs et portant une grave atteinte non seulement aux prérogatives de l'Eglise, mais encore aux droits sacrés des pères de famille. Il est superflu de faire la preuve de ces assertions, attendu que M. le Ministre lui-même a plusieurs fois reconnu que, sur ce point, l'accord le plus complet existe entre les Evêques et le Saint-Siège.

La loi dont il s'agit étant ainsi absolument contraire aux priu: cipes et aux prescriptions de l'Eglise, il s'ensuit, comme consé-

quence nécessaire, qu*il ne peut ni ne pourra jamais être permis à aucun catholique de coopérer formellement à Fexécution de cette loi. Donc, tous ceux qui persistent à le faire se rendent, par là même, incapables de participer aux bénéfices de la vie catholique, spécialement en ce qui concerne le sacrement de la pénitence.

Toutefois, dans des cas particuliers, il peut se présenter des motifs graves à raison desquels un catholique, sans coopérer formellement à Tesprit de la loi et en observant les conditions nécessaires, pourrait, la conscience sauve, prêter un concours de fait aux écoles publiques, soit comme instituteur, soit comme élève, ou de toute autre manière.

Ces points entendus, il ne faut pas^s*étonner que le Saint-Siège ait vu avec satisfaction les pasteurs des âmes remplir le devoir qui leur incombe, soit en dénouant franchement les périls inhérents au nouveau régime d'enseignement, soit en proclamant l'obligation générale de s'abstenir de fréquenter et de soutenir des écoles organisées sous ce régime, soit en excitant les fidèles à faire un plus ample usage de la liberté que leur garantit la loi fondamentale du royaume en ouvrant partout des écoles sincèrement catholiques, dans lesquelles les familles chrétiennes, justement soucieuses de la foi de leurs propres enfants, puissent trouver une instruction et une éducation conformes à leur sainte religion. En agissant ainsi, ces pasteurs ne faisaient que suivre l'exemple donné, en pareilles circonstances, par les Evéques d'autres pays, lesquels avaient toujours maintenu de la même manière les maximes rappelées ci-dessus concernant les écoles ou mixtes, ou neutres, ou sécularisées. Si l'on examine, en effet, les résolutions prises ailleurs à ce sujet par lesEvêques,il devient manifeste qu'ils ont condamné, dans les termes les plus sévères, lesdites écoles, les considérant comme dangereuses pour la foi et les mœurs. Ils ont déclaré que les catholiques ne pouvaient les fréquenter; conformément à ces principes, ils ont réglé dans

la pratique le mode de la direction des consciences et de l'admission aux sacrements à l'égard de ceux qui prêteraient leur concours à ces écoles ou les favoriseraient, et ils ont fait, en même temps, tous leurs efforts pour procurer à la jeunesse,[dans d'autres écoles, rinstruction et l'éducation chrétiennes.

Que si, en Belgique» cette attitude a produit des conséquences plus graves que dans les autres pays, la raison en est dans la condition différente où se trouvaient ces pays. Là, ou bien les écoles étaient en très grande majorité entre les mains de maîtres non catholiques, ou bien les fidèles y étaient moins nombreux, ou le cas de tolérance prémentionné à raison du défaut d'écoles catholiques et de l'impossibilité d'en créer était plus fréquent. Il s'ensuit que la conduite des Evéques n'y pouvait faire autant de bruit qu'il s'en est fait en Belgique. Placés dans un pays éminemment catholique, les fidèles y vivaient sous l'égide d'une loi d'enseignement qui, si elle n'était pas parfaite sous tous les rapports, loyalement exécutée cependant, laissait à l'Eglise une influence suffisante sur l'instruction. Sous le nouveau régime scolaire, au contraire, des milliers de catholiques seraient astreints à coopérer aux vues d'un parti qui, il est triste de le dire, n'a pas caché ses desseins manifestement hostiles à l'Eglise et l'a dépouillée, par la nouvelle loi, de l'usage d'un droit dont elle jouissait paisiblement depuis tant d'années.

Cependant le Saint- Père, qui n'avait rien tant à cœur que de pacifier les esprits, appréciant les assurances réitérées de l'Envoyé belge et nourrissant l'espoir^que le Gouvernement trouverait le moyen d'écarter entièrement des écoles publiques tout ce qui pouvait, à juste titre, blesser la conscience des catholiques, entreprit de modérer, autant que possible, l'âpreté de la lutte. C'est pourquoi il fit entendre. à l'Episcopat que, encore que la nouvelle organisation scolaire fût par elle-même condamnable, il pouvait arriver toutefois, en présence des assurances données»

que Tune ou Tautre école restât exempte des périls qu'on redoutait. Dans ce cas, il devenait possible en fait àe faire quelque distinction entre écoles et écoles, et tout en maintenant fermement la défense générale de les fréquenter et de les soutenir, on aurait pu user d'une certaine indulgence, dans la pratique, en faveur de ces seules écoles dont il n'y avait rien à craindre au point de vue catholique.

L'illustre Episcopat belge reconnut en principe la sagesse de ces insinuations. Mais, tout bien considéré, il lui parut qu'une telle distinction, admissible en théorie, ne pouvait se réaliser sur le terrain pratique. En effet, en supposant que Tune ou l'autre école échappât temporairement aux périls du nouveau système, ce fait exceptionnel et contingent serait, suivant lui, provisoire et précaire, vu la nature même des dispositions de la loi, ainsi que l'ardeur et la violence des partis hostiles à l'Eglise. En jetant l'alarme parmi les fidèles, les agressions violentes du libéralisme ne pouvaient manquer d'allumer le zèle des pasteurs et de les porter à accourir avec une suprême énergie à la défense de la pureté de la foi, si sérieusement menacée. Et lors même que, dans l'ardeur de la mêlée, ils auraient, en certains cas particuliers, dépassé les strictes limites de la modération, ils ne mériteraient pas, pour cela, un blâme formel, surtout si l'on considère la gravité du péril et si l'on compare leur attitude avec celle de leurs adversaires.

Mais si le Saint-Siège n'a pas cru devoir contredire en général, au sujet de la condition réelle des nouvelles écoles, le jugement des Evêques, attendu que, placés sur les lieux, ils sont à même d'apprécier toutes les circonstances et les besoins des fidèles confiés à leurs soins, il n a pas, d'autre part, négligé en plusieurs rencontres de leur conseiller la prudence, le calme et la modération dans l'application, aux cas individuels, des mesures décrétées. Diverses dispenses ont été accordées de fait par les Evêques;

ils ne sont pas rares ceux qui, en vertu de ces dispenses, sont, en effet, restés à leur poste ; tous les enfants ont été admis indistinctement à la première communion, bien qu*un grand nombre en fréquentassent les écoles publiques, et la bénédiction de l'Eglise a été accordée au mariage des instituteurs et des institutrices.

Mais il n'échappera certes pas à la haute intelligence de M. le Ministre que le Saint-Siège, encore qu'il désire que, dans la pratique, il soit possible d'user, sur une plus large échelle, d'une plus grande indulgence, ne saurait jamais laisser espérer que son concours pût aller jusqu'au point de faire croire licite la coopération formelle à des établissements scolaires que, pour des motifs si graves, son propre devoir lui a fait si souvent trouver dignes de condamnation. Cependant, te Sam^Père; dans les limites que lui impose son ministère apostolique, ne refusera pas plus dans t avenir qu'il ne ïa fait jusqu'ici de contribuer à éteindre cet incendie. Mais M. Frère- Orban devra comprendre, de son côté, combien il serait nécessaire, à cette fin, de rassurer plus sérieusement, et en proportion de l'intérêt vital de la foi, mise en si grand péril, la conscience des Evéques et du peuple belge. Or, on ne voit pas comment de telles garanties pourraient être données d'une manière efficace si ce n'est par la voie législative, en éloignant tout danger de perversion et en assurant le droit inaliénable que l'Eglise tient de son divin Fondateur à l'instruction religieuse et à l'éducation de ses enfants dans les écoles.

Je me plais à espérer que ces considérations, présentées dans le but d'éclaircir entièrement l'action et les desseins du Saint- Siège, seront appréciées à leur juste valeur par l'esprit sage et éclairé de M. le Ministre des Affaires étrangères. Et je me flatte que le même M. Frère-Orban y trouvera la preuve complète des tentatives d'apaisement et de conciliation faites par ce Saint-Siège dans les limites que lui tracent ses propres devoirs, — et qu'il

n*aura pas de peine à se convaincre que s'il a pu y avoir pendant un certain temps une divergence d'opinion au sujet de l'application plus ou moins rigoureuse et de l'opportunité des prescriptions relatives à la nouvelle loi sur l'enseignement, il n'y a jamais eu» en substance, un vrai désaccord entre le Chef de l'Eglise et les pasteurs de cette partie du troupeau chrétien.

M. le Ministre ne pourra non plus manquer de discerner les vrais motifs de la résistance opposée par le clergé au nouveau régime des écoles, résistance que je vois avec douleur qualifier d'insurrection. Car, après les explications où je suis entré, il ne fallait certes pas s'attendre à ce que les Prélats belges, se bornant à déclarer la nouvelle loi totalement contraire aux intérêts de la religion, cessassent de s'opposer au système qu'elle introduit; il n'était pas à prévoir que, lorsqu'ils persistaient dans cette conviction, ils ne fissent, dans les limites de la légalité, tous les efforts possibles pour empêcher que les écoles publiques ne fussent fréquentées.

Enfin, il verra avec évidence que le Saint-Siège ne pourrait accepter les conclusions que l'on voudrait déduire de Yéchange de vues qui a eu lieu sur la matière, et qu'il aurait, en revanche, raison de se plaindre du langage injurieux et peu respectueux employé, jusque dans ces derniers temps, envers la sacrée personne du Pontife par certain organe accrédité de la presse, dans le but d'imposer à l'opinion publique une appréciation bien diverse de celle que devait suggérer la conduite prudente et réservée tenue par le Saint-Siège dans cette douloureuse circonstance.

Votre Seigneurie aura soin de porter ces explications à la connaissance de Son Excellence M. Frère-Orban, en lui donnant lecture de la présente dépêche^ dont elle pourra, s'il le désire, lui laisser copie.

Veuillez me croire, etc.

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