‹ La Belgique et le VaticanChapitre 22 sur 60 · L. Cardinal Nina · texte numérisé non relu

L. Cardinal Nina

Rome, le 3 mai 1880.

Le Ministre dr Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 15 mai 1880.)

(EXTRAIT

Rome, le 11 mai 1880.

Monsieur le Ministre,

J'ai déjà eu Thonneur de vous faire connaître l'hostilité qui s'est produite dans le Sacré-Collége contre le Cardinal Nina à l'occasion de son attitude dans la question belge. Son Eminence a été très émue des reproches dont Elle a été l'objet et est devenue d'une extrême réserve pour tout ce qui regarde notre pays. On m'assure que le Secrétaire d'Etat n'a fait que signer la malencontreuse note du 3 mai. La minute de ce document, à la rédaction duquel le Cardinal Nina est demeuré tout à fait étranger, a été l'objet d'un remaniement complet au sein de la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires. C'est, m*assure-t-on, le Cardinal Bilio qui a fait retrancher plusieurs passages dont l'Episcopat belge eût pu n'être pas satisfait; de nombreuses additions ont été introduites dans ce projet de note sur la proposition de Son Eminence.

Veuillez agréer, etc.

B"" d'Anethan.

Le Ministre des affaires étrangères, au Ministre de Belgique près le Saini-Siége.

Bruxelles, le 18 mai i880.

Monsieur le Baron,

J*attendais avec impatience la lettre du Cardinal Nina, dont vous m'avez itérativement annoncé l'envoi et que le Nonce, retenu quelque temps encore à Rome, vous a prié de me transmettre directement. Cette lettre, datée du 3 mai, répond à ma dépêche du 7 avril dernier, dans laquelle je vous signalais la contradiction persistante entre le langage officiel du Vatican et la conduite des Ëvéques belges et insistais sur la nécessité d y mettre un terme. Ma dépêche était à peine dans vos mains que, le 10 avril, la situation prenait un caractère encore plus marqué par la publication d'une lettre du Pape au Cardinal Dechamps. Toutefois, ce document nouveau n'étant qu'un élément propre à corroborer, non à modifier les conclusions de ma dépêche du 7 avril, j'ai pu me borner h vous le transmettre pour servir dans vos entretiens avec le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, sans en faire l'objet d'un incident séparé, et vous avez eu soin, à plusieurs reprises, d'appeler sur cette lettre l'attention du Cardinal Nina. Dans ce document, daté du 2 avril, Léon XIII félicitait l'Episcopat de l'intelligence et du zèle qu'il avait mis à empêcher ou, du moins, h atténuer c( les conséquences désastreuses de la nouvelle loi scolaire, qui est complètement opposée, disait-il, aux principes et aux prescriptions de l'Eglise catholique ». Le Saint-Siège, en tenant ce langage, se départait, pour la première fois, de la réserve qu'il s'était imposée en cette matière ; il couvrait ostensiblement de son patronage des actes dont il avait pris le plus grand soin, jusque-là, de décliner la responsabilité personnelle;

mais s'il se Tapprochait des prélats belges, en revanche, il semblait se mettre désormais en contradiction avec lui-même.

Cette conséquence résultait directement de l'interprétation donnée à ses paroles par la presse catholique. Rappelant la déclaration émanée, le l*'' décembre 1879, du Cardinal Dechamps, le journal qui a eu la primeur de la publication de la lettre pontificale ajoutait en guise de commentaire : « Le Pape a parlé et c*est pour approuver pleinement la conduite de notre éminent primat et de ses vénérés suffragants. » Un autre organe de l'Episcopat, précisant mieux encore sa pensée, écrivait ceci : « Nous disons, non pas qu'il n'y a pas, ni qu'il n'y a plus de désaccord entre le Saint-Siège et l'Episcopat belge; nous disons quil ny en a jamais eu. » Ce thème était évidemment un mot d'ordre venu de plus haut. Le clergé tout entier s'en fit l'écho. Les prêtres lurent dans les églises la lettre du Pape et la commentèrent dans le sens le plus offensant pour le Gouvernement du Roi. Les conclusions que j'avais déduites des communications officielles qui vous ont été faites, des termes clairs et précis des dépêches dont Son Eminence le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté a reconnu vis-à-vis de vous la parfaite authenticité, furent traitées de fables, d'inventions dépourvues de tout fondement sur la foi d'un document signé de Léon. XIII. L'opposition violente organisée par le clergé contre le nouveau régime scolaire se poursuivit désormais, non plus seulement au nom des Evêques, mais en vertu de l'autorité et avec l'approbation apparente du Saint- Siège. L'usage fait ainsi de la lettre pontificale était représenté, dans les polémiques, comme équivalant à taxer le Vatican de duplicité. En vain, pour essayer d'arrêter ce débordement, un journal catholique, organe de la droite parlementaire, écrivit-il que, à ses yeux, <c la lettre en question était rigoureusement conforme aux déclarations de la correspondance diplomatique et à celle que M. le Ministre des Affaires étrangères avait faites lui-

même au Parlement ». Ce sentiment fut ënergiquement contredit par toute la presse épiscopale, soutenant, d*accord avec les adversaires de toutes relations entre le Gouvernement du Roi et le Saint-Siège, que la lettre du Pape emportait une approbation sans réserve des actes des Evêques et le désaveu des conclusions tirées de l'échange de vues.

L'équivoque que je signalais dans ma dépêche du 7 avril n'avait donc fait que s'aggraver; plus que jamais, une explication catégorique était nécessaire. Cette explication, je la cherche vainement dans la dépêche adressée, le 3 mai, au Nonce par le Cardinal Nina. Il n'y est pas fait mention de la lettre du Souverain Pontife au Cardinal Dechamps ; Son Eminence n'essaye pas même d'en concilier les appréciations et les termes avec les déclarations réitérées qui vous ont été faites au cours de la négociation de l'an dernier. Cette dépêche n'explique rien; mais elle caractérise une évolution très prononcée dans l'attitude que le Saint-Siège avait gardée jusqu'ici à l'égard du Gouvernement belge. Le Pape cède manifestement devant la volonté des Evêques; il n'en approuve pas seulement les principes, il accepte les conséquences pratiques qui en ont été déduites, et c'est évidemment pour couvrir ce changement de front que Son Eminence le Secrétaire d'Etat déclare, six mois après le dépôt de la correspondance diplomor tique, que les actes en ont été mal compris, que le Saint-Siège ne saurait accepter les conclusions qu'on a voulu tirer de l'échange de vues.

Je ne puis, en aucune manière, souscrire à une telle appréciation. Aujourd'hui, comme au moment où la correspondance a été close après la dépêche du 5 octobre, je soutiens que les termes en étaient clairs et formels et ne comportaient aucune équivoque. Pour le démontrer, il suffira de rappeler sommairement les diverses phases de la négociation.

C'est le 15 janvier 1879, à la suite de la protestation collective

formulée le 7 décembre précédent par TEpiscopat contre un projet de loi dont il ne connaissait pas même le texte à cette époque, que la question de l'enseignement primaire est entrée dans notre correspondance avec le Vatican. Le Pape, alors, n'avait pas élevé la voix; il ne le fit pas davantage quand, après le dépôt du projet de loi, les Evoques réitérèrent leurs anathèmes. Cette attitude de réserve fut si marquée, que le Cardinal Nina donnait à M. Reusens l'assurance que le Saint-Siège, même en présence du texte de la loi, persistait dans sa résolution d'empêcher, autant qu'il était en son pouvoir, tout excès dans les luttes auxquelles les catholiques belges se trouvaient mêlés. « Aucun acte public, disait-il, na été posé, » (Dép. du 8 février 1879.)

Les Evêques, à ce moment, accentuaient de plus en plus leur opposition radicale à la réforme scolaire; ils organisaient la résistance, ils excitaient d'avance les esprits à la révolte; ils faisaient retentir les églises de cette invocation séditieuse : a Des écoles sans Dieu et des maîtres sans foi délivrez-nous, Seigneur! »

L'abstention du Saint-Siège, dans ces conditions, avait certes une valeur que le Gouvernement du Roi se faisait un devoir de reconnaître; mais elle ne pouvait suffire aux exigences de la situation. J en avertissais, le 26 février 1879, le Vatican, en lui faisant observer que « si cette situation ne se modifiait pas, il en résulterait des difficultés insurmontables pour nos relations avec le Saint-Siège ».

A cette ouverture, le Cardinal Nina se récria contre la pensée d'une intervention directe. C'était beaucoup déjà, suivant lui, de ne pas venir en aide aux Evêques ; « mais, poursuivait-il, paraître désapprouver, même indirectement et quant h la forme, quelque regrettable que puisse être cette forme, la ligne de conduite des prélats belges, nous ne le pouvons pas. » (Dép. du 17 mars.)

Ce sentiment ne persista pas et, quelques jours après, le

Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté reconnaissait « la nécessité d*une action du Saint-Siège ayant pour but de calmer les esprits et d*inspirer des sentiments de modération. » (Dép. du 17 mars.) Il déclarait à notre Chargé d'affaires — feit bien significatif — que c'était sur les conseils et par l'initiative du Saint-Père que son impression première s'était ainsi modifiée. (Même dép.) Le Nonce reçut, en effet, des instructions en ce sens. (Dép. du 6 avril.)

La discussion allait s'ouvrir à la Chambre sur le projet de loi relatif à l'enseignement primaire; les débats promettaient d'être longs et passionnés. Dans cette situation, le Gouvernement de Sa Sainteté ne crut pas devoir aller, pour le moment, au delà de ces conseils; il parut craindre que, dans ces circonstances, une intervention plus prononcée ne fût considérée par les catholiques comme une atteinte à leurs droits légaux. « Ce qui a été fait immédiatement au sujet de la question constitutionnelle, disait le Cardinal Nina, ne pourrait pas se faire actuellement au sujet d'une question qui se trouve encore soumise aux discussions du Parlement ». Mais, continuait-il, ce le Saint-Siège avait prouvé ses bonnes dispositions non seulement en s' abstenant de s associer aux manifestations du clergé, mais aussi en donnant des conseils de calme et de modération ». a Je compte, disait textuellement Son Eminence, sur la haute raison de M. le Ministre des Affaires étrangères pour être persuadé qu'il reconnaîtra combien tatiitude du Saint-Siège dans les questions précédentes permet au Gouvernement royal de se reposer avec confiance sur la prudence et le tact politique de Sa Sainteté pour les questions à venir. » (Dépêche du 20 avril.)

Ce n'était, dès lors, qu'un ajournement que le Vatican adoptait, et je le constate dans ma dépêche du 30 avril. « Il ne me reste donc, vous disais-je, qu'à attendre les actes ultérieurs, et il est bien évident que les mesures qui seront prises par le clergé.

hnqu'U y aura lieu é^exécuter la Un, exerceront la plua grisyàda influence sur nos relations avec le Saint-Siège. » Un seul point était et devait rester acquis : c'était, à déÊiut d'une intervention modératrice, en ce moment, l'abstention personnelle du Saint- Père. Toute satisfaction me fut donnée à cet égard. Dans l'audience qu'il vous accorda le 37 avril, le Pape évita de se prononcer sur la loi scolaire. (Dép. du 38 avril.) Deux jours après, la Secrétaire d'Etat accentua ce silence. « Le Saint-Siège, vous dit-il, s'est abstenu soigneusement de se prononcer sur le projet de loi dont les Chambres sont saisies ; il est juste de reconnaître qu'il n*a apporté aucun combustible pour alimenter le feu. » Il ajoute, il est vrai, que le Pape ne peut imposer silence aux catholiques ni leur interdire de faire usage de leur droit ; mais, sur votre observation que le Gouvernement du Roi ne demande rien de tel, que la seule chose qu'il ne saurait admettre, c'est que le clergé se servit de l'autorité du Pape pour combattre ses propositions, Son Eminence répliqua : « C'est ce que nous n'avons permis à personne de faire; je puis vous taffirmer. » (Dép. du 30 avril.)

La situation ^tait ainsi dairçment établie.

La discussion parlementaire serait absolument libre; le Saint- Siège ne ferait rieo, tant qu'elle se prolongerait, pour entraver l'opposition du clergé, mais il s'abstiendrait rigoureusement aussi de l'encourager. Le moment de l'exécution venu, il serait donné suite aux instructions annoncées dès le 17 mars et confirmées par la dépêche du 20 avril.

Le vote de la loi eut lieu le 6 juin à la Chambre, le 18 juin au Sénat. Au cours de la discussion, l'esprit et le but de la pouvelle législation scolaire avaient donné lieu aux déclarations les plus explicites, les plus rassurantes au point de vue religieux. L'enseignement du catéchisme n'était pas exclu de l'école ; à défaut du prêtre, l'instituteur continuerait d'y pourvoir. Le consentement des parents serait légalement présumé. Les prières, les emblèmes

reUgieux seraient maintenus; un amendement introduit pendant les débats, sur la proposition du Gouvernement, interdisait sévèrement aux instituteurs tout acte, toute parole capable de blesser les convictions religieuses des élèves. Aucun doute, aucune suspicion ne pouvait subsister à cet égard.

L'Episcopat ne tint aucun compte de ces dispositions. Le jour même où le Sénat votait la loi, parut un nouveau mandement collectif, daté du 12 juin, qui maintenait et aggravait toutes les violences des lettres pastorales antérieures. Les écoles publiques restaient pour les Evéques des écoles sans Dieu ; leur neutralité en matière dogmatique serait, disait-on, menteuse ou impossible. Le nouveau régime scolaire était réprouvé et condamné comme un attentat à la foi, à la piété, aux droits religieux du peuple belge. Les fidèles étaient avertis qu*ils ne pouvaient en conscience confier leurs enfents aux écoles officielles ni s'associer à l'exécution de la loi* C'était la mise en interdit préventive, par voie de mesure générale et sans acception des cas, de tout l'enseignement primaire de l'Etat. Cette croisade d'un nouveau genre devait s'organiser dans tout le pays au cri de guerre : Dieu le veut!

Averti de cet incident grave, le Cardinal Nina vous déclara que le Saint-Siège avait été devancé par l'Ëpiscopat, que ses instruotiens au Nonce étaient arrivées trop tard. (Télég. du 20 juin.) « Ces instructions — vous dit-il le lendemain — étaient empreintes de cet esprit de modération et de sagesse dont ni le Saint- Père ni lui ne se départiront jamais. » Il vous promit, en même temps, que le Saint-Siège ferait tous ses efforts pour que les relations entre l'Etat et TEglise ne fussent pas troublées davantage. (Dép. du 21 juin.) Après avoir pris connaissance du mandement épiscopal, il ne renonça pas à l'espoir de faire prévaloir des résolutions sages et modérées. Ce document, suivant lui, ne jetait pas l'interdit sur les écoles officielles : « ce qui permet

d'espérer, disait Son Eminence, que TEpiscopat usera de tempi'rament (souligné dans le texte) dans les mesures d'application, et il le pourra faire &cilement par les instructions qu'il donnera aux curés. » (Dép. du 24 juin.) Le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté ne considérait donc pas l'interdit comme justifié dans le cas présent; il ne pensait pas que la nouvelle législation scolaire fût de telle nature qu elle dût entraîner l'excommunication ipso facto de tous ceux qui participaient à son exécution, et il confirmait son appréciation en émettant le vœu que le clergé reçût des Evéques des instructions conciliantes.

C*est à ce même point de vue, du moins sous le rapport des mesures d'exécution, que je me plaçai dans mes entretiens avec le Nonce. J'ai déterminé la nature et la portée de ces entretiens dans mon discours du 18 novembre 1879. « Je fis remarquer — ai-je dit à la Chambre— que le changement de législation n'avait pas radicalement modifié les écoles; que ces écoles restaient, sous plusieurs rapports, ce qu'elles étaient auparavant ; qu'elles avaient les mêmes maîtres, sortis presque tous, ou en grande partie, des écoles épiscopales; que ce qui était bon la veille dans de pareilles conditions ne pouvait devenir détestable le lendemain; qu'il y avait à distinguer entre écoles et écoles, et, dans une entrevue avec le Nonce, je fis remarquer combien U était déraisonnable de proscrire toutes les écoles en masse, au lieu de résetifer les rigueurs pour celles dans lesquelles on viendrait à constater des actes contraires aux principes religieux^ si on refusait ou si on ne parvenait pas à les faire cesser. »

Le Nonce rapporta ces paroles au Vatican, et elles se retrouvent implicitement dans la dépêche que je vous écrivais le 1^ juillet. Que fit le Saint-Siège en présence de cette ouverture? « Immédiatement après avoir reçu cette communication — m'écrivez-vous le 8 juillet — Son Eminence m'a annoncé que le moyen suggéré par vous, dans le but de diminuer l'intensité de

l'dpbbsition (rue rieiicôtiitt« la loi stùr ritaËftfuctîOT) priitaaine, rnait

Menu Vapprobatian du Pape. Avec rautorisafion du Saint- Si^e, dès instructions très sages ont été transmises «n Belgique afin de tetopéreï* dans T^xécution la rigueur des dispositions du dernier mandement. Son Eminence a de sétieuses raisons de croire que cet appel à l'esprit de modération des évéques n*aura pas été £ait en vain. G*est par des instructions de TEpiscopat au clergé que les intentions du Souverain Pontife pourront être réalisées. )>

Deux jours auparavant, le Nonce m'avait remis la lettre officielle du Cardinal Nina du 1^' juillet, qui confirme pleinement ces intentions de la Papauté. Commentant et atténuant le mandement épiscopal du 42 juin, lo Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté affirmait que ce document ne contenait pas, pour la fréquentation des écoles officielles, de défense absolue, « qu'il laissait ouverture à des accommodements pratiques chaque fois que féducation morale et religieuse des enfants ne se trouve pas mise en péril ». Il ne considérait donc pas cette éducation comme forcément menacée par lë principe même de la loi, et il concluait en ces termes : <c II 8*ensuit qu'à mes yeux les conséquences graves auxquelles £ait allusion M. le Ministre ne paraissent pas pouvoir se réaliser; que, même si le Gouvernement, conformément aux engagements contractés, a soin d'éloigner des écoles tout ce qui pourrait blesser ce sentiment religieux des catholiques, je ne doute point que lei^ douloureuses appréhensions du clergé et de l'Episcopat ne tardent à disparaître.

Le sens de ces diverses communications est clair et concordant. Léon XIII n'approuvait pas la proscription en masse des écoles établies sous le régime de la loi du 1"^' juillet; il n'interprétait pas de cette manière le mandement collectif du 12 juin; il recommandait, en tout cas, de ne pas l'exécuter dans cet esprit. Quelle que fût mon opinion personnelle sur la signification réelle du document épiscopal, il y avait ici, au point de vue des

mesures d'exécution, un accord évident entre le Saint-Siège et le Gouvernement. G*est ce que constate ma dépêche du 15 juillet. « J'espère, y est-il dit, que ces instructions (transmises par le Pape en Belgique) répondront complètement à nos vues commtmes et qu'elles seront adoptées sans restriction par les Evéques. d Telle est bien l'intention du Cardinal Nina : « Veuillez assurer Son Excellence M. le Ministre des Affaires étrangères, vous répète-t-il, que ri^n, mais rien absolument n'est négligé parle Saint- Siège pour correspondre aux besoins de la situation. » (Dép. du 27 juillet.)

Si le Vatican est, à ce moment, d'accord avec le Gouverner ment, l'est-il au même degré avec les Evéques? Ceux-ci accepr tent-ils son interprétation de leur mandement, se conforment-ily à ses désirs dans les mesures d'application? Les actes ont répondu à cette question. Le 1"^' septembre les Evéques réunis à Malines arrêtent des résolutions communes, aux termes desquelles sont exclus des sacrements de l'Eglise les parents qui» sans autorisation, envoient leurs enfants aux écoles publiques, les instituteurs qui y enseignent notamment le catéchisme, les professeurs et les élèves des écoles normales, les inspecteurs, les membres des comités scolaires, bref toutes les personnes qui participent directement à l'exécution de la loi.

Ces instructions, adressées aux curés, et qu*on avait voulu tenir secrètes, furent divulguées, le 17 septembre, par la Germania. Répondaient-elles aux intentions du Saint-Siège? Non, car elles proscrivaient les écoles en masse, sans tenir compte de leur caractère particulier ni des circonstances locales; elles renforçaient les peines comminées antérieurement, au lieu de les atténuer. C'est bien ainsi qu'on les jugea à Rome. Le premier mouvement de Léon XIII fut de douter de l'authenticité de ces résolutions; quand l'existence n'en fut plus contestable, il en déclina, ainsi que son Secrétaire d'Etat, la responsabilité devant

VOUS, pour la laisser tout entière aux Evéques. (Dép. du 23 septembre.) Ce désaveu clair et formel reçut une expression officielle et plus catégorique encore par votre dépêche du 5 octobre, (c Sous le rapport de la doctrine, disait Son Eminence, la lettre des Prélats belges est parfaitement correcte ; mais les conclusions tirées de principes justes peuvent être conduites d'une manière inopportune et parfois aussi poussées trop loin ; U me parait que c'est le cas ici... Le Saint-Siège a fait tout ce qui dépendait de lui, en recomtnandant à plusieurs reprises le calme, la prudence et la modération. Le Cardinal eût désiré une autre solution, qui se serait produite, j'en ai la conviction, nia dit Son Eminence, si les conseils du Pape avaient été suivis. Du reste, a ajouté le Cardinal Nina, les Evéques ont agi dans la limite de leur droit strict et sous leur propre responsabilité. »

Aucune finesse de langage, aucune distinction subtile ne détournera ces paroles de leur vraie signification. Elles portaient sur une situation générale eti)ien définie; c'était, au surplus, la conclusion logique, claire, indéniable de toutes les communications échangées à ce sujet depuis le mois de janvier. La négociation nous montre, du commencement à la fin, la papauté suivant une même ligne de conduite, représentant en face des Evéques belges le bon sens politique et la modération chrétienne. Léon XIII déclard itérativement qu'il s'abstient dans le conflit ; il ne permet à personne d'y mêler son nom, d'y compromettre son autorité. Avant la discussion de la loi scolaire, il reconnaît la nécessité d'une intervention pacificatrice ; s'il l'ajourne quelque temps, c'est pour la reprendre bientôt dans le même esprit après le vote de la loi. Devancé de vitesse par les Evéques, il ne renonce pas à leur tracer , d'accord avec le Gouvernement du Roi, la voie de la sagesse et de l'équité, et quand sa mission d'apaisement échoue devant l'obstination de TEpiscopat, il dégage solennellement sa responsabilité ; il vous fait déclarer que ses

conseils n*0Dt pas été entendus, que sa volonté n*a pas été respectée.

Ces faits subsistent, ces déclarations sont acquises et ne se laissent pas reprendre. Tant s*en fiaut que le Gouvernement ou l'opinion publique en Belgique en ait surfait la portée ou dénaturé le caractère que la presse catholique du monde entier ne les apprécia pas autrement. Forcés de couvrir l'Ëpiscopat, les journaux qu*il inspire n'eurent d'autre ressource que de supposer l'existence d'une contre-lettre, d'en annoncer même la publication.

Tous les organes épiscopaux furent unanimes à cet égard.

Le Bien public écrivait qu'à côté de la correspondance diplomatique « il y avait une correspondance ecclésiastique attestant la parfaite entente du Saint-Siège et des Evéques, et que, le cas échéant, les fidèles en auraient sous les yeux la preuve autlientique et irrécusable ».

Le Courrier de Bruxelles disait que ce n'est pas dans la correspondance diplomatique que les catholiques devaient chercher à s'éclairer ; « qu'il leur suffisait de lire entre les lignes en tenant compte des difficultés contre lesquelles l'éminent Ministre du Saint-Siège avait à lutter et de savoir que Léon XIII a témoigné directement aux Evéques sa reconnaissance de leur zèle pour la défense de V Eglise et sa confiance dans leur sagesse éprouvée ».

VAmi de ïOrdre affirmait que le Ministre des Affaires étrangères n'avait pas a toutes les dépêches de Rome; qu'il en existe ailleurs, et que ceUes-ci, si on trouve bon de les publier, compléteront peut-être les autres ».

La Gazette de Liège annonça, de source certaine, la prochaine publication d'un document qui, contrairement aux allégations du Ministre des Affaires étrangères, « démontrerait avec netteté la parfaite union qui existe, sur la question scolaire, entre le Saint- Siège et l'Episcopat belge ».

VUnivers écrivit que ce document « était sous presse ».

De telles assertions donnaient lieu aux polémiques les plus fâcheuses, et les choses arrivèrent à ce point qu'une feuille catholique, le Journal de Bruxelles, publia ce qui suit : ce Nous ne pouvons pas laisser ainsi accuser le Souverain Pontife de duplicité, et le devoir des publicistes catholiques est de faire la lumière sur cet incident, non pas pour venir en aide au Ministère, mais pour défendre la Papauté contre l'injure nouvelle qu'on lui adresse ».

Certes, c'était le moment de dissiper les équivoques si l'on pensait qu'il en existait; c'était le moment de déclarer que l'on ne pouvait accepter les conclusions tirées de « réchange de vues » si l'on entendait, en effet, les répudier. En se plaçant au point de vue du Vatican, il importait d'autant plus de le feire que ces conclusions soulevaient les plus amères protestations de l'Episcopat.

Je vous chargeai. Monsieur le Baron, de signaler au Vatican Ces feits et cette situation dont le Nonce apostolique se montrait d'ailleurs vivement préoccupé, et je vous invitai à réclamer des explications.

Loin d'infirmer les déductions tirées de la correspondance diplomatique ou d'exprimer quelque réserve que ce soit au sujet de l'exposé que j'avais soumis aux Chambres, Son Eminence le Cardinal Nina vous répondit que le langage du Saint-Siège, dans ses actes, avait toujours été le même.

Aujourd'hui ce langage n'est plus le même. Le Cardinal Nina, dans sa dépêche du 3 mai, n'entreprend pas assurément de nier les faits évidents tirés de la correspondance et que je viens de rappeler. Il convient qu'un dissentiment a existé entre le Pape et les Evêques ; il avoue que le premier n'a pas admis d'abord la condamnation indistinctement de toutes les écoles et que c'est l'opposition des seconds qui a empêché cette solution de prévaloir. Cest

là précisément ce que le gouvernement belge a affirmé à la tribune; c*est là la conclusion essentielle qu*il a déduite de l'échange de vues. Peu importe, après cela, qu'on entoure aujourd'hui ces concessions de réticences, de restrictions toutes nouvelles; que les conseils du Pape, ces conseils qui n'ont pas été entendus, deviennent une simple insinuation ; que la législation scolaire du 1^ juillet soit déclarée désormais mauvaise par eUe-méme, contrairement au langage que vous tenait le cardinal Nina, au mois de juin dernier (dép. du 24 de ce mois), à celui dont il se servait lui-même dans sa dépêche du l""^ juillet au Nonce. Peu importe encore qu'on invoque, pour justifier cette divergence entre le Pape et les Evêques, les assurances réitérées données par (Envoyé belge^ assurances dont il n'existerait pas de trace si l'on voulait faire entendre qu'elles sont autres que les garanties inscrites et maintenues dans la loi (art. 4 et 7). Je n'ai pas à rechercher le motif de ces défaites ; il me suffit de constater l'aveu, qu'elles ne sauraient détruire, d'une dissidence incontestable avec l'Episcopat au moment de la mise en vigueur de la loi.

Cette dissidence, le Saint-Siège semble la regretter maintenant qu'il s'agit de passer du principe à l'application ; il s'efforce autant que possible de l'atténuer, il affirme itérativement l'entente doctrinale qui existe entre les Evêques et lui. « S'il a pu y avoir pendant un certain temps — écrit le cardinal Nina — une divergence d'opinion au sujet de lapplication plus ou moins rigoureuse et de l'opportunité des prescriptions relatives à la nouvelle loi sur renseignement, il n'y a jamais eu en substance un vrai désaccord entre le chef de l'Eglise et les pasteurs de cette partie du troupeau chrétien .» Au point de vue de la doctrine catholique, dit-il encore ailleurs, « la nouvelle loi est absolument condamnable, comme exposant, par elle-même, la jeunesse au péril de perdre la foi et les mœurs. » Cette déclaration sur Tuniformité des principes théologiques qui guident en cette matière

le Pape et les Evéques n*a rien d*imprévu ; elle se retrouve, quoique en d'autres termes, dans maintes communications antérieures du Saint-Siège ; le gouvernement belge ne Ta jamais contestée ; au contraire, il Ta publiquement reconnue au Parlement comme dans sa correspondance.

Ce qui est nouveau, non certes chez les Evéques, mais chez le Chef de FEglise, c'est la conséquence déduite de ces principes et formulée en ces termes, dans la dépêche du 3 mai : « qu'il ne peut ni ne pourra jamais être permis à aucun catholique de coopérer formellement à Texécution de cette loi et que par suite tous ceux qui persistent à le faire se rendent par là même incapables de participer aux bénéfices de la vie catholique, spécialement en ce qui concerne le sacrement de la pénitence ». Si le Saint-Père avait professé dès le début cette opinion, en quoi donc eût pu consister son dissentiment avec TEpiscopat? Mais un tel langage ne nous a jamais été tenu ; il n'a pu l'être, parce qu'il aurait rendu immédiatement toute correspondance inutile. Il ne s'agit plus ici en effet de principes, mais de l'application. On passe sur le terrain des faits, et c'est en vain qu'on voudrait nous y opposer des règles invariablement suivies, uniformément appliquées.

Le Vatican n'a jamais pu se méprendre sur le but poursuivi par le Gouvernement belge au cours de notre échange de vues avec lui. Ce but, je l'ai nombre de fois clairement indiqué ici comme ailleurs. Je n'ai pu songer un seul instant à demander une approbation doctrinale de la nouvelle loi scolaire, ni un ordre enjoignant au clergé de prêter son concours à l'exécution de cette loi. Mais ce que je n'ai jamais pu ni ne puis encore admettre, c'est que des écoles où la religion catholique peut être enseignée par le clergé, ou, à son dé&ut, les instituteurs l'enseignent d'après les manuels approuvés par TEglise, où la moindre démonstration hostile aux convictions religieuses est sévèrement interdite, que de telles écoles soient qualifiées d'impies et d'immorales, que

toas ceux qui les firëquentent ou les soutiennent soient frappés de censures ecclésiastiques. C'est là une injustice, une violence morale, un acte public d'hostilité contre la nation et le gouvernement qui en représente la volonté.

Naguère le Souverain Pontife n'approuvait pas ces mesures ; mais il alléguait son impuissance à les faire rapporter ; il ne pouvait contraindre, disait-il, l'Episcopat d*en agir autrement. Je n*ai pu admettre cette impuissance, et j*ai dit, dans ma dépêche du 7 avril, pourquoi je ne l'admettais pas. Le Saint-Siège aujourd'hui abandonne cet argument, et renonçant h se maintenir sur le terrain qu'il avait d'abord choisi, il a adopté simplement les vues et les sentiments des Evêques. Obéit-il, en s'imposant ce revirement, à un devoir de son ministère? S'incline-t-il devant un dogme catholique?

Je ne saurais hésiter un instant à trancher négativement cette question. Le Gouvernement du Roi n'a pas qualité pour faire de la controverse théologique; mais il est parfaitement compétent pour apprécier les faits qui se passent sous ses yeux, dans les principaux pays de l'Europe comme en Belgique même. Si l'école laïque — et l'école belge réserve un local aux ministres des cultes pour l'enseignement religieux — si l'école laïque, dis-je, est en vertu d*un dogme absolument condamnable par elle-même, comment la Congrégation de la Propagande a-t-elle pu l'autoriser pour les populations exclusivement catholiques de Hrlande par sa lettre du 46 janvier 1841, adressée aux archevêques de ce pays, lettre portant expressément que la Congrégation s'est prononcée à la suite d'un examen long et approfondi et avec l'approbation du Pape Grégoire XVI? Pourquoi les écoles hollandaises, autrichiennes, italiennes, établies sous une législation analogue à la nôtre, échappent-elles aux censures, à la proscriptiop en masse? Pourquoi chez nous-mêmes, les universités organisées depuis 1835 sous le régime de la séparation absolue de l'Etat de l'Eglise, pourquoi les

établissements dlnstruction secondaire qui sont régis, quant à renseignement religieux, en vertu de la loi de 1850, par un principe identique à celui que consacre la loi de 1879 relative aux écoles primaires; pourquoi certains établissements libres dont les Evéques ont nombre de fois dénoncé renseignement comme essentiellement contraire à la doctrine catholique; pourquoi toutes ces institutions ont-eiies été soustraites jusqu à ce jour à ces mesures d*interdit inventées spécialement, exclusivement pour les écoles primaires belges? Qu'est-ce donc qu*un dogme dont l'application comporterait de telles contradictions? Tai déjà soumis, le 1"^ juillet dernier, cette objection au Saint-Siège; il vous avait promis de provoquer sur cette matière un rapport de la Propagande. (Dép. du 8 juillet 1879.) Xignore encore à cette heure les résultats de son examen.

Le Cardinal Nina rencontre indirectement, il est vrai, dans sa dépêche du 5 mai, cet ordre de considérations. Après avoir affirmé que les Evéques belges n'avaient fiait que se conformer à une règle universellement observée, il ajoute ces paroles : « Que si, en Belgique, il s'en est suivi des conséquences plus graves que dans les autres pays, la raison en est dans la condition différente où se trouvaient ces pays. Là, ou bien les écoles étaient en très grande majorité aux mains de maîtres non catholiques, ou les fidèles y étaient moins nombreux, ou le cas de tolérance, prémentionné, à raison du défaut d'écoles catholiques et de l'impossibilité d'en créer, était plus fréquent. Il s'ensuit que la conduite des Evéques n'y pouvait faire autant de bruit qu'il s'en est £ait en Belgique. Placés dans un pays éminemment catholique, les fidèles y vivaient sous l'égide d'une loi d'enseignement qui, si elle n'était pas parfaite sous tous les rapports, loyalement exécutée cependant, laissait à l'Eglise une influence suffisante sur Tinstruction. » Ces lignes contiennent l'aveu de la distinction que je signalais tout à l'heure et d'où je concluais à la non-existence d'un dogme en cette

matière ; jostifient-elles toutefois la situation exceptionnelle, on en convient, faite à la Belgique? Y avait-il beaucoup de protestants en Irlande en 184i, et les maîtres y étaient-ils en majeure partie des non-catholiques? En Hollande, les populations catholiques ne vivent-elles pas en groupes compactes dans les provinces méridionales du royaume et y manquent-elles de liberté ou de ressources? En Autriche, les Evoques ont-ils un troupeau si restreint? La richesse ou la liberté leur fait-elle défaut, ou jouissaient-ils, en vertu du concordat de i855, de moindres prérogatives que n'en assurait au clergé belge la loi de 1842? Serait-ce peut-être en Italie, où, hier encore, le catholicisme était la religion d*Etat, que se rencontraient ces conditions de tolérance invoquées par le Cardinal Nina pour les autres pays, mais dont la Belgique seule ne saurait réclamer le bénéfice!

De telles explications, loin de justifier les faits qui se passent chez nous, ne font que leur prêter un caractère plus grave, plus hostile. Moins que jamais le gouvernement du Roi saurait considérer les mesures adoptées en Belgique par les Evêques comme l'application d'une règle de foi ; plus que jamais, il doit les dénoncer comme injustes, oppressives et couvrant bien plus des intérêts politiques que des intérêts religieux.

Le Saint-Père, dit le Cardinal Nina, tout en tolérant de tels actes, n'abdique pas cependant ses sentiments pacifiques. « Dans les limites que lui impose son ministère apostolique — ces phrases sont soulignées — il ne refusera, pas plus dans l'avenir qu'il ne l'a fait jusqu'ici, de contribuer à éteindre cet incendié ! » J'apprécie volontiers ces dispositions bienveillantes, mais je n'en saurais attendre de sérieux effets lorsqu'on subordonne ces derniers à une modification de la loi « assurant, suivant les termes de Son Eminence, le droit inaliénable que TEglise tient de son divin Fondateur à l'instruction religieuse et à l'éducation de ses en&nts dans les écoles ». Cette prétention implique un principe

nécessairement applicable à tous les degrés de renseignement, depuis récole primaire jusqu'à l'université, et ouvre un vaste champ de revendications, mais aussi de luttes périlleuses, au parti catholique; elle est en contradiction avec toutes les données qui ont servi de point de départ à la correspondance sur la question scolaire; elle suppose dans TEtat Texistence d'un pouvoir que la Constitution n'admet pas. La Constitution ne reconnaît pas « le droit inaliénable » que TEglise invoque. Elle proclame la liberté des cultes, comme la liberté des opinions; elle proclame que tous les Belges sont égaux devant la loi et exige, par cela même, que Técole publique soit accessible à tous, sans distinction de confessions religieuses. Elle garantit la liberté à ceux qui veulent fonder des écoles privées sur le principe « du droit inaliénable », que toutes les Eglises revendiquent d'ailleurs et qui sert de base aux écoles confessionnelles. Notre loi relative aux écoles primaires, en harmonie parfaite avec la Constitution, fait aux exigences, aux convenances religieuses les concessions nécessaires; elle Tentoure des plus complètes garanties. Le gouvernement fera respecter avec une stricte loyauté et dans toute leur étendue ces dispositions légales ; mais il n'a ni le pouvoir ni l'intention de rien accorder au delà.

C'est au Saint-Père qu'il appartient d'aviser. Si, comme le déclare le Cardinal Nina, de quelque indulgence que le Saint-Siège désire que le clergé fasse preuve, « son concours ne pourrait jamais aller jusqu'au point de faire croire licite la coopération formelle à des établissements scolaires que, pour des motifs si graves, son propre devoir lui a fait si souvent trouver dignes de condamnation », si ces paroles signifient l'approbation et le maintien des mesures de proscription édictées par les Evéques belges contre les écoles publiques, ce serait se bercer d'une chimère que d'espérer aboutir, dans de semblables conditions, à une solution acceptable. On finira par reconnaître, mais peut-être

trop tard, que ces mesures de proscriptions violentes, exceptionnelles, créées pour la Belgique seule et sans exemple dans aucun autre pays, ne sauraient être maintenues sans révolter de plus en plus le sens moral des populations.

En vain le Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté essaye-t-il d*excuser la rigueur des instructions épiscopales en énumérant certaines dispenses qui auraient été accordées. « Les enfants fréquentant les écoles officielles ont été indistinctement admis, dit-ii, à la première communion! » Qui aurait jamais supposé que les enfants pouvaient être repoussés de TEglise pour un acte inconscient de leur part, pour avoir obéi à leurs parents? Quelle morale autorise une telle punition? Et pourtant, nonobstant « la dispense » étrange qui est destinée sans doute à prouver surtout que la proscription a été prononcée, il est de fait que, dans maintes localités, les enfants qui vont aux écoles de TEtat ont été écartés de l'Eglise; que, dans beaucoup d'autres, ils ont été soumis à toutes sortes de vexations et d'humiliations pour pouvoir être admis à la première communion. C'est ce qu'on nomme maintenant ici la charité chriétienne !

« On a accordé la bénédiction de l'Eglise, écrit Son Eminence, au mariage des instituteurs et des institutrices. » Je ne sais si, au point de vue canonique, le prêtre aurait quelque droit de refuser de constater un mariage ; je ne veux pas m'aventurer sur le terrain théologique; mais ce qui nous revient, ce qui paraît bien exact, quoique peu croyable, c'est que, pour obtenir « la dispense », faveur insigne, il faut s'engager à ne plus faire réciter le catéchisme aux petits enfants, crime nouveau, inventé pour la Belgique, et qui vaut à Rome des indulgences à ceux qui s'en rendent coupables ; il faut, en outre, subir l'humiliation d'être mariés, non à l'autel dans l'église, mais à la sacristie ou au presbytère, car on a l'espoir de désigner ainsi l'instituteur ou l'institutiûce à l'animadversion des populations.

De telles attéouations ne sont guère propres à justifier les instructions ëpiscopales ; elles n*en révèlent que le caractère peu sensé. Mais que dire, en vérité, pour défendre des instructions qui ordonnent de frapper d'excommunication ou de refus de sacrements tous ceux qui coopèrent d*une façon quelconque à la loi scolaire et font mettre au ban de TEglise des mères de famille qui se cotisent pour acheter des vêtements aux enfants pauvres qui fréquentent les écoles officielles !

Je ne déguiserai pas, en terminant, l'étonnement pénible que j*ai éprouvé à la lecture de la lettre du cardinal Nina. Un autre esprit avait présidé jusqu'ici à nos rapports avec le Vatican et les justifiait. Lorsque le gouvernement se prêta à cet échange de vues dont il n'a pas pris l'initiative, c*est qu'il avait cru discerner chez le Saint-Père des aspirations d'un ordre élevé, un vif besoin de paix et de concorde. Désireux, de son côté, de contribuer 2i apaiser les luttes, à pacifier les esprits, il répondit aux ouvertures qui lui étaient feites, aux espérances qu'elles laissaient concevoir.

Que reste-t-il de ces dispositions?

L'accord sur les principes en matière scolaire a paru d*abord laisser place à des mesures conciliantes sur le terrain des faits. Le refus de suivre à cet égard les conseils du Souverain Pontife n'engagait, suivant les déclarations contenues dans la lettre du 5 octobre, que la responsabilité des évêques ; cette responsabilité est aujourd'hui couverte par une approbation du Pape.

Les déclarations relatives à la Constitution auront-elles plus de valeur? A ce sujet aussi, l'accord sur les principes n'est pas contesté ; mais, en dépit des intentions manifestées par le Souverain Pontife, les mêmes attaques contre nos principes constitutionnels continuent à servir de base à l'enseignement du droit public de l'université de Louvain, placée sous la direction des Evêques. Le désir exprimé par le Pape ne doit-il pas avoir d'autre effet que

d*arréter poar le moment certaines manifestations bruyantes et compromettantes de la presse épiscopale en laissant subsister remploi des moyens les plus propres à ruiner nos institutions dans l'esprit des jeunes générations ?

Toujours est-il que le Saint-Siège, dont un mot eût pu ramener le clergé à une appréciation plus juste de ses devoirs au milieu du conflit scolaire, renonce à ce r61e ; il se jette lui-même dans la mêlée et allègue, pour masquer ce changement d'attitude, les agressions violentes du libéralisme, c'est-à-dire de ce parti politique que le gouvernement actuel représente au pouvoir.

Je ne suivrai pas le cardinal Nina sur ce terrain. Je n'ai pas à chercher à démontrer ici que le libéralisme n'est pas hostile aux croyances religieuses ; je l'ai fait ailleurs, en maintes circon-* stances.

J'attends que Ton montre les actes du gouvernement du Roi dont une Eglise quelconque pourrait légitimement se plaindre. Mais si, confondant les opinions individuelles, qui sont parfaitement libres, avec les actes de la puissance publique, qui sont limités par les prescriptions constitutionnelles, on croyait devoir se plaindre d'attaques dirigées contre la religion catholique par ceux qui lui sont opposés, comme elle est elle-même opposée aux aux autres confessions religieuses, il y aurait lieu de tenir compte du milieu et des circonstances dans lesquelles elles se produisent.

Le clergé catholique s'est constitué en parti politique ; il intervient avec passion dans toutes les luttes électorales ; il recrute des adhérents dans tous les rangs, si bien qu'il lui arrive d'avoir pour candidats des hommes qui, dans leurs écrits, nient publiquement la divinité du Christ ; il sème partout la discorde et la haine; il traite en ennemis tous ceux qui résistent à ses injonctions en matière politique. Quoi d'étonnant que des adversaires le traitent, à leur tour, en ennemi et considèrent la religion comme un simple instrument de domination?

Mais le Gouvernemeni Ta prouvé aa cours de cette longue négociation : il n'a jamais envisagé la situation au point de vue d'un parti. Il a considéré ce que lui paraissait commander riotérét du pays ; s'il n'avait eu en vue que les intérêts du parti qui l'appuie, il n'aurait pas cherché à arrêter les excès auxquels le clergé belge se livre en ce moment. Rien ne sert mieux la cause du parti libéral. Les faits le démontrent dès aujourd'hui; ils le prouveront de plus en plus. Et c'est au moment même où le bon sens public proteste avec le plus d'éclat contre les violences épiscopales, où tous les hommes réfléchis, à quelque parti qu'ils appartiennent, en discernent clairement les périls, en pressentent les prochains résultats, que le Saint-Père juge devoir confondre la cause de l'Eglise avec celle de quelques Prélats qui ont donné depuis longtemps la mesure de leur sagesse et de leur prévoyance. Il ne m'appartient pas de discuter les motife d'un revirement aussi étrange; je me borne à le constater, non sans prévoir que l'heure des regrets tardifs n'est probablement pas éloignée.

Je vous invite, Monsieur le Baron, à donner lecture de la présente dépêche à Son Eminence le Cardinal Nina et vous autorise à lui en laisser copie, s'il le désire.

Agréez, etc.

Frère-Orban.

Le Ministre de Belgique près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires étrangères.

(Reçue le 24 mai 1880.)

(EXTRAIT

Rome, 20 mai 1880.

il est assez étrange que, contrairement à lusage, l'Evéque de

Liège, qui a été reçu plusieurs fois par le Saint-Père, n'ait pas jugé convenable de faire visite au Secrétaire d'Etat. Jusqu'ici le Cardinal Nina n'a pas reçu la visite de Monseigneur Doutreloup ; ce prélat ne peut pardonner à Son Eminence ses déclarations dans l'échange de vues, malgré les récentes atténuations auxquelles a dû se résigner le Cardinal.

Il est probable que de nouveaux appels à la modération seront adressés à l'Episcopat, malheureusement le Cardinal Nina n'admet pas que ces avis devraient être publics, le secret leur enlève toute utilité et permet à nos Prélats de ne rien changer à leur attitude.

Agréez, etc.

B®" d'Anethan.

N^lOO,

Lk Ministre de Belgique, près le Saint-Siège, au Ministre des Affaires éti*angères.

(Reçue le 25 mai 1880.) (EXTRAIT.)

Rome, le ai mai 1880.

Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur d'accuser la réception de la dépêche du 18 de ce mois.

J'ai lu avec la plus grande attention cet exposé de réchange de vues entre le Gouvernement du Roi et le Saint-Siège.

Je m'occupe de la transcription de ce document afin d'en donner lecture à Son Eminence et de lui en laisser copie si Elle le désire.

Dès que j*aurai pu accomplir vos instructions, je m'empresserai de Lui en donner avis.

Agréez, etc.

B*" d*Anbtham.

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