‹ La Belgique et le VaticanChapitre 26 sur 60 · L. Cardinal Nina · texte numérisé non relu

L. Cardinal Nina

Rome, le 13 juin 1880.

Le Ministre des affaires étrangères, au Nonce apostolique, à Bruxelles.

Bruxelles, le 28 juin 1880.

Monseigneur,

Le départ de Rome de M. le Baron d'Aoethan, à la suite des instructions que je lui ai envoyées le 5 de ce mois, m'empêche de faire parvenir directement au Saint-Siège ma réponse aux communications qui m'ont été iiaites le 8 et le 13 juin et dont il m'a été laissé copie. Mais ayant eu l'honneur de faire connaître à Votre Excellence, sur les réclamations dont Elle a été chargée par Son Eminence le Cardinal Nina, que je m'abstiendrais, en attendant l'arrivée d'une réponse déclarée prochaine, de notifier à la Nonciature la rupture des relations afin de pouvoir juger si les explications annoncées seraient de nature à modifier la résolution du Gouvernement du Roi, je suis autorisé à recourir à votre obligeance en vous priant de vouloir transmettre au Vatican les observations que m'ont suggérées les deux documents que je viens de mentionner.

Dans sa dépêche du 13 juin, le Cardinal Nina paraît croire que la résolution exprimée par ma lettre du 5 juin a été motivée par le silence gardé jusqu'à cette date par le Saint-Siège, alors, dit-il, qu'il avait averti M. le Baron d'Anethan de l'envoi prochain d'une réponse expédiée, en effet, le 8 juin. Ce n'est pas ce silence qui a déterminé le rappel de la Légation belge; ce sont les motife expressément déduits dans ma dépêche du 18 mai. J'ai attendu, pour tirer la conséquence des feits qui y sont exposés, aussi longtemps que les circonstances politiques me Font permis. Mais il était bien évident qu'à ce moment ce n'étaient plus des . paroles, mais un acte seul, un acte important et modifiant essen-

tiellement la situation qui eût pu prévenir la rupture des rapports diplomatiques. La dépêche du 8 juin nest rien moins qu*un acte de cette nature, et les explications qu*elle contient, me fussent-elles parvenues plus tôt, loin d*ébranler la résolution prise par le Gouvernement du Roi, n'auraient pu, au contraire, que la confirmer.

Le Cardinal Nina n'y fait guère, en effet, que développer le thème de sa dépêche du 3 mai, qui elle-même n'avait d'autre but que de justifier les termes de la lettre du Pape à M. le Cardinal Dechamps, en date du 2 avril. Il s'efforce de concilier ces documents avec le langage antérieur du Saint-Siège, tel qu'il résulte de la correspondance publiée par le Gouvernement belge. C'est k ce point de vue qu'il analyse les diverses phases de la négodation. Je ne saurais en aucune manière me rallier à ses condusions. Le Vatican a su, dès le début, en quel sens j'interprétais les déclarations qui m'étaient faites pendant toute une année ; il n'a formulé à ce sujet ni observations ni réserves; je ne serais pas embarrassé au contraire de rappeler de nombreux passages de la correspondance qui confirmaient mon interprétation. Je dois donc maintenir intégralement l'exactitude du résumé historique de la négociation contenu dans ma dépêche du 18 mai, ainsi que la légitimité des conclusions que j'en ai déduites, et je laisse à l'opinion publique comme au jugement de l'histoire le soin de discerner qui, du Gouvernement belge ou du Vatican, a pour lui, dans cette appréciation des faits, la raison et la logique.

Toutefois, sans entrer dans un examen détaillé de l'exposé do Cardinal Nina, je ne puis me dispenser de montrer par quelques exemples le caractère peu sérieux des arguments qu'il invoque à l'appui de sa thèse.

Ce n'est pas le 15 janvier 1879 seulement, et i\ propos d'allégations erronées de la presse, que le Secrétaire d'Etat de Sa

Sainteté déclarait à M. d'Anethan que le Pape n'avait permis à personne de parler en son nom ni de fkire intervenir son autorité dans le conflit pendant entre le Gouvernement et les Evoques. Ces paroles, il les répétait encore textuellement le 30 avril 1879, à la veille du vote de la loi sur Tinstruction primaire. (Correspondance diplomatique, p. 67.)

Le Cardinal Nina, voulant établir que le Vatican n'avait jamais varié dans Tappréciation de cette loi et des mesures de résistance qu'elle comportait de la part du clergé, rappelle que, dès le 17 mars 1879, il refusait d'intervenir auprès des Evéques pour atténuer leur opposition à un acte dont il jugeait « les conséquences fâcheuses pour l'influence de l'Eglise ». Mais — ce qui est au moins étrange — il omet d'ajouter que la même dépêche où est relatée cette appréciation (n^" 27, p. 58 de la correspondance) porte qu'elle ne fut pas maintenue, que le Pape lui-même la fit abandonner et qu'il agit ainsi sous l'impression des motifs que j'avais fait valoir en ce sens. (Même n® 27, p. 58.)

Le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté déclare aujourd'hui que les Evéques ne pouvaient ni ne devaient s'abstenir de protester contre la loi du l*' juillet, ni de donner une sanction pénale à leur protestation ; il ajoute que le Saint-Siège n'a jamais réprouvé les instructions aux curés en date du 1^ septembre. Pourquoi dans ce cas, au lendemain de la publication du mandement collectif du 12 juin, alléguait-on, en guise d'excuse, que les instructions au Nonce étaient arrivées trop tard (p. 69 et 77 de la correspondance)? Qu'importait ce retard, si le résultat eût dû être le même en toute éventualité? Comment le Saint-Père, s'il eût approuvé les instructions du 1*' septembre, eût-il pu manifester lui-même, le 23 septembre, à M. le Baron d'Anethan des sentiments tout opposés? a J'ai fait observer au Saint-Père, m'écrivait à cette date le Ministre de Belgique, que cette publication causait une grande émotion en Belgique. Le Pape m'a répondu qu'il n'était pas surpris

des attaques de la presse contre le Saint-Siège a cb sujet, mais ^ue le Gouvernement du Roi ne pouvait ignorer les conseils de modération donnés à différentes reprises aux Evéques par le Chef de t Eglise et son désir de voir le calme se rétablir dans les esprits. Sa Sainteté a émis des doutes sur le fait qu'une nouvelle lettre collective de TEpiscopat ait été adressée aux fidèles. Le Souverain Pontife a ajouté que les dispositions prises par chaque Evique individudlement Vont été sous leur propre responsabilité et que le Saint-Siège n*a h les apprécier qu*au point de vue de la doctrine. » Devais-je prendre un tel langage pour une approbation explicite des instructions épiscopales, et le Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté ne s aperçoit- il pas que prêter, après coup, à ce langage une semblable signification, équivaudrait à justifier les pires accusations des adversaires du Saint-Siège.

La dépêche du 23 septembre fut la préface de celle du 5 octobre et elle en déterminerait clairement le sens si les expressions en comportaient le moindre doute. Aussi, ne m'arrêterai-je pas même à Texplication bizarre que cherche à en donner aujourdliui le Cardinal Nina. Le bon sens public jugera; je me bornerai seulement à faire observer à Son Eminènce qu'il est de toute impossibilité de rapporter cette dépêche importante, qui clôt une phase de la négociation et la résume, à des faits incidents dont il n'est question nulle part dans la correspondance diplomatique.

Cependant, en vue d'affaiblir le langage reproduit par la dépêche du 5 octobre, qui n'est, d'ailleurs, que la dernière expression et la confirmation de toutes les déclarations antérieures, M. le Cardinal Nina vous écrit : « Qu'il faut considérer les circonstances dans lesquelles il nous a tenu ce langage. Divers recours avaient été remis, dit-il, de la part du Gouvernement belge contre certaines mesures prises par le clergé ; parmi ces recours il en était quelques-uns qui, suivant des informations opportunes,

furent reconnus inexacts et non fondés, comme le cas de Tinstitulrice de Liège (Visé), bien connu de Votre Seigneurie. Il était donc fort naturel, continue M. le Cardinal Nina, que, traitant de quelques faits particuliers et sous Timpression des recours reçus, oa concédât Thypothëse au Baron d*Anethan que certains cas spéciaux auraient pu, par aventure, recevoir une meilleure solution. »

C'est assurément par inadvertance que de telles allégations sont énoncées, et vous pouvez mieux que personne. Monseigneur, en vérifier la complète inexactitude.

Je ne sais à quoi Ton fait allusion en parlant c< de divers recours remis de la part du Gouvernement belge. » Ni officiellement, ni officieusement, le Baron d*Anethan n'a été chargé de remettre ou d appuyer des recours au Pape, moins encore d'assumer une responsabilité quelconque du chef des exposés de faits que des tiers auraient jugé à propos de présenter à Sa Sainteté. Une seule fois, ayant été prié de faire parvenir un pareil recours, précisément dans Tintérét de l'institutrice de Visé, dont on avait refusé de bénir le mariage parce qu'elle ne voulait pas prendre l'engagement de ne plus faire réciter le catéchisme aux petits enfants, j'eus l'honneur de vous écrire une lettre privée, le vingt-six septembre 1879, qui, en transmettant la requête, déclinait toute intervention de la part du Gouvernement du Roi. Cette requête, vous disais-je, Monseigneur, « a trait à une affaire purement religieuse dans laquelle je n'ai pas à intervenir en ma qualité officielle ».

Votre Excellence était absente lorsque ma lettre, écrite de la campagne, parvint à la nonciature ; vous l'avez trouvée, le 30 septembre. Monseigneur, ainsi que le constate le billet de ce jour par lequel vous m'en avez accusé la réception.

Si ce sont là ce les divers recours remis de la part du Gouvernement belge, » il est impossible d'admettre qu'ils aient exercé une influence quelconque dans les entretiens du Cardinal Nina et du baron d'Anethan.

Ces entretiens, qui ont précédé les dernières déclarations do Saint-Siège, ont eu lieu, en effet, à la fin du mois de septembre. La dépêche qui en renferme la substance, après avoir été rédigée, a été soumise au Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté pour s'assurer que les déclarations qui s'y trouvent entre guillemets sont textuellement celles qui ont été fsiites, et, après examen attentif, elle a M rendue au Baron d'Anethan, qui l'a enfin expédiée sous la date du 5 octobre. Or, il est prouvé, par les documents que je viens de citer, que l'on n'a pu agira sous l'impression des recours reçus», car, au moment où avaient lieu les conversations importantes que cette dépèche relate, a le recours de rinstitutrice remis, dit-on, de la part du Gouvernement belge », n'était pas même arrivé à Rome!

Je pourrais relever des erreurs non moins graves dans d'autres passages de l'exposé historique &it par le Secrétaire d'Etat du Saint-Père. Mais une plus longue discussion de cette nature serait ici sans objet; je me borne donc à me référer à cet égard k ma dépêche du 18 mai et j'aborde directement les considérations nouvelles que fiait valoir le Cardinal Nina.

Le Saint-Père — vous dit-il — n'a jamais cessé d'approuver les Evêques belges; il n'a jamais admis la légitimité des condusioni que j'ai déduites de rechange de mes. S'il s'est tû pendant six mois, ce n'a été que par égard pour le Gouvernement belge. Ainsi œ serait par pure courtoisie diplomatique que le Pape aurait laissé subsister pendant six mois une équivoque de la nature la plus grave, induisant à la fois en erreur le Gouvernement qui négociait avec lui et les Evêques qui réclamaient son jugement! A qui voudrait-on feire admettre une explication aussi attentatoire à l'honneur du Saint-Siège? Mais le Cardinal Nina va plus loin encore et il ajoute : « Que si à Rome on ne sortait pas encore de la réserve qu'on s'était imposée, d'autre part, l'accord unanime des journaux catholiques et la déclaration du Cardinal-Archevêque de Malines

devaient éclairer l'opinion publique sur la non-existence du prétendu désaccord entre le Pape et les Evéques. » Non, le gouvernement, qui négociait avec le Saint-Siège, n'avait pas d'éclaircissement à chercher ailleurs; si la pensée du Vatican était mal comprise, son devoir était de protester, il ne l'a pas fait, parce que les preuves les plus évidentes lui défendaient de le faire. Certes, l'attitude de la presse catholique ne m'avait pas échappé; je l'ai souvent signalée à Rome; mais que me répondait-on? «Aucune feuille périodique, disait, dès le 45 janvier 1879, le Cardinal Nina à M. d'Anethan, quelles que soient les attaches qu'on lui prête, aucun écrivain, quels qne soient le mérite et la notoriété dont il jouit, ne saurait être considéré comme un organe reconnu ou un interprète autorisé du Vatican. Le Saint-Siège, lorsqu'il veut s'adresser aux fidèles belges, le fait directement par l'intermédiaire des Evéques; il a recours à la Nonciature ou à la Légation lorsqu'il croit devoir faire des communications au Gouvernement de Sa Majesté. » (Correspondance diplomatique, page 41.) Le Gouvernement belge avait donc tort de se fier à ce langage!

Quant à la déclaration de l'Archevêque de Malines, devait-elle avoir à mes yeux une plus haute autorité que la parole même du Pape qui, quelques semaines auparavant, me faisait déclarer par son Secrétaire d'Etat que les Evéques agissaient dans la limite de leur droit strict et sous leur propre responsabilité? Comment justifier ce langage si, en principe comme en fait, le Pape identifiait ses vues avec celles des Evéques? Je m'abstiens de conclure.

Mais, poursuit le Cardinal Nina, le Gouvernement belge a admet volontiers que le Pape et les Evéques jugent la nouvelle loi absolument condamnable comme exposant par elle-même la jeunesse au péril de perdre la foi et les mœurs ». 11 y a ici une méprise grave. Ces termes ne sont pas les miens; ils sont empruntés à la dépêche romaine du 3 mai et cités comme tels, entre guillemets, dans ma dépêche du 18 mai. Je n*ai cènes jamais pu

avoir Tidée d'admettre que la loi du l**' juillet sur Tinstruction primaire fût dans son principe immorale ni impie. C*est là le thème de l*Episcopat; ce n*était pas même jadis celui du Saiot- Siége, ainsi que le prouve la lettre du Cardinal Nina au Nonce en date du 1^' juillet 1879. Ce que j'ai admis, c'est que le Pape comme chef de TEglise catholique devait être d'accord avec TEpiscopat au point de vue doctrinal, c'est-à-dire préférer les écoles confessionnelles catholiques à des écoles laïques ou neutres; mais cet accord de principes ne préjugeait pas, même à ses yeux, l'entente sur les mesures d'application. Ma dépêche du 18 mai est on ne peut plus explicite sur ce point, et ne comportait en aucune manière l'étrange erreur que je suis obligé de relever ici.

Quelque préoccupé, au surplus, qu'il se montre aujourd'hui d'affirmer Tunité des vues du Pape et des Evéques dans la question scolaire, le Cardinal Nina n'entreprend pas cependant de nier, pas plus dans sa lettre du 8 juin que dans celle du 3 mai, que le Saint-Père a refusé un moment de suivre les Prélats belges; qu'au lieu d*édicter une proscription en masse des écoles, il eût voulu distinguer entre les divers établissements et ne firapper que ceux qui donnassent lieu à des plaintes positives. C'est ce qui se pratique dans d'autres pays; mais les Evéques en Belgique — on Tavoue — en ont décidé autrement. Pourquoi cette différence de traitement? L'explication que donne le Cardinal Nina à cet égard est singulièrement caractéristique; je crois devoir la rapporter ici en toutes lettres : « M. le Ministre des AfiUres étrangères, dit-il, oppose lexemple d'autres pays dans lesquds l'enseignement neutre ou mixte a été introduit, sans que le dei^ s'y soit montré aussi hostile qu'il l'est en Belgique. Mais il est de fait que, partout où cette législation a prévalu, l'Eglise l'a également condamnée. Que si^ en Belgique, on a apporté une grande ardeur à la lutte, il faut ïattrihuer à la crainte que la nouvelle M

sur l'enseignement ne fût que le prélude d'un système hostile à r Eglise qu'on avait Vintention d'établir; le rapport officiel sur le nouveau projet scolaire et les animosités peu déguisées de certains députés dans la discussion en fournissaient la preuve assez décisive, »

Je me demande en vain quels étaient ces indices d'une guerre prochaine que la majorité parlementaire aurait voulu entamer contre TEglise catholique, à moins quon n'entende par là la revendication de l'indépendance du pouvoir civil, revendication vieille d'un demi-siècle. Ce n'est pas le Gouvernement en tout cas, seul en cause vis-à-vis du Vatican, qui manifestait de tels desseins; au moins le Cardinal Nina ne les lui attribue-t-il pas directement. Mais il en serait autrement, les projets qu'on allègue seraient réels et démontrés, que la conduite adoptée par le clergé catholique paraîtrait plus incompréhensible que jamais. Est-ce donc en exaspérant la lutte, en froissant les sentiments les plus légitimes, en révoltant les consciences par des rigueurs inouïes qu'on se flattait de prévenir des mesures plus sévères? Est-ce en provoquant outrageusement les pouvoirs publics qu'on espérait les désarmer? N'était-ce pas, au contraire, faire appel aux représailles, et la justice, aussi bien que le bon sens, ne proteste-t-elle pas contre une politique qui fsiisait de l'excommunication préventive une sauvegarde contre des mesures éventuelles, inconnues, chimériques?

Je n'insiste pas davantage sur une argumentation dont la portée m'échappe. Je n'en retiens que l'aveu que l'Episcopat belge a ordonné, que le Pape a toléré chez nous des censures ecclésiastiques qui n'ont été appliquées ni ne s'appliquent dans aucun des pays où a prévalu jusqu'ici le principe de l'enseignement laïque. C'est là un point de fait qui demeure acquis et dont aucune distinction arbitraire ne saurait affaiblir la haute signification. Il ne me convient pas de rouvrir à ce sujet un débat épuisé ; je ne discuterai donc pas, tout en feisant les plus formelles réserves, les

arguments que fiait valoir le Cardinal Nina pour atténuer Fautoritë des exemples que j'ai invoqués.

Je ne puis cependant me dispenser de signaler en peu de mots le caractère singulier et la faiblesse de ces arguments. S'agit-il d'expliquer l'autorisation donnée par Grégoire XVI de participer à ces écoles d'Irlande dans lesquelles aucun enseignement religieux n'était donné? En Irlande, dit-on, il y avait un conseil de surveillance qui comptait dans son sein « sept protestants et trois personnes catholiques, dont un Evêque ».

N'était-ce pas pour garantir que l'enseignement serait complètement et absolument séculier, dénué de toute instruction religieuse dogmatique, et en quoi semblable institution affaiblit-elle le caractère neutre de l'école, qui est le principe même que Ton réprouve?

Qu'importe que la Sacrée Congrégation tint plusieurs séances avant de se prononcer; qu'elle ne voulût pas porter un jugement définitif, et qu'elle indiquât d'ailleurs certaines précautions pour sauvegarder les croyances des enfants? En a-t-elle moins autorisé la fréquentation d'écoles d'où se trouvait exclu tout enseignement religieux, tandis que nos écoles, où l'instruction religieuse peut être donnée, sont condamnées en masse, sans examen, comme établies sur un principe qui, par lui-même, ne peut, suivant ce que Ton affirme maintenant, donner que des eil'ets désastreux?

Mais ces écoles d'Irlande ne jouissent plus aujourd'hui de la tolérance consacrée par Grégoire XVI. Pie IX y a mis bon ordre. Elles sont réprouvées à présent comme les nôtres et frappées des mêmes anathèmes épiscopaux. En sont-elles moins fréquentées par des enfants qui se comptent par centaines de mille, sans qu'on y applique les mesures d'excommunication et les rëfiis de sacrements réservés pour les écoles belges?

Il suffit d'ailleurs de constater, pour montrer la valeur des arguments du Cardinal Nina, que l'enseignement purement laïque

dans la Grande-Bretagne n*est pas davantage interdit, à cette heure, sous les peines qu'on prodigue ici; qu'en Hollande, où ce système d'enseignenoent existe depuis 1806, on n'allègue qu'une lettre archiépiscopale du 15 février 1879, simple plagiat des mandements belges; qu en Autriche, s'il y existe aujourd'hui des écoles confessionnelles, elles n'y sont que l'exception ; que l'Etat seul, en vertu de la loi du 25 mai 1868, exerce une autorité directe sur les écoles publiques, et que l'Episcopat autrichien, en face de cette abrogation unilatérale des dispositions du concordat de 1855, n'a pas répondu néanmoins par l'excommunication à une législation aussi radicalement réformatrice; — qu'à Rome, enfin, pour ne pas parler du reste de l'Italie, le Cardinal Nina n'a d'autre preuve de la condamnation des écoles laïques à m'opposer que la lettre adressée, au mois de juin 1878, par le Pape au Cardinal-Vicaire, cette môme lettre au sujet de laquelle le môme Cardinal Nina s'exprimait, le 30 avril 1879, devant M. le Baron d'Anethan, dans les termes suivants : « La lettre du Saint-Père au Cardinal-Vicaire n'a aucun rapport avec le projet de loi soumis aux Chambres belges, eUe a trait aux écoles protestantes de Rome et à la propagande qui y est faite pour y attirer la jeunesse. Il ne s'agit nullement, dans ce document, d'écoles neutres ou mixtes. Si l'on s'est emparé de quelques passages de cette lettre pour combattre la loi proposée, c'est que les partis cherchent naturellement des armes partout où ils les trouvent, et il n'est pas étonnant que l'opposition ait fait usage des arguments contenus dans la lettre précitée, bien qu'ils ne s'appliquent pas directement à l'objet en question. » (Correspondance diplomatique, p. 66.)

Comment donc en présence de tels faits, avec d'aussi faibles arguments, le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté peut-il s'imaginer que sa dépêche du 8 juin eût pu modifier, sous un rapport quelconque, la résolution notifiée par ma lettre du 5 juin à M. le Baron d'Anethan? Quelle satisfaction m'ofTre-t-il? Quel moyen de négo-

dation laisse-t-il subsister? Lorsque, quinze jours après la remise de ma dépêche du 18 mai, aucune décision essentielle ne in*était notifiée, j'étais en droit de conclure que le Vatican ne sedépartirait plus du terrain où il s'était placé par sa communication du 3 mai. C'est ce qui est arrivé en effet. Loin d'atténuer celle-ci, la dépèche du 8 juin ne fait que l'aggraver. Elle va jusqu'à revendiquer pour le clergé catholique le droit de s'insurger contre la loi. Il doit être préparé alors à subir les conséquences de sa révolte. Hais est-ce sérieusement qu'on croit justifier une telle prétention en se rapportant aux premiers temps du christianisme? Quelle analogie découvre -t-on donc à Rome entre la condition des chrétiens en face des Néron, des Domitien ou même des Dioctétien, et le régime sous lequel vivent les catholiques eu Belgique sous l'égide d'une Constitution inviolée depuis un demi-siècle, dont le Souverain Pontife naguère proclamait les bienfaits, qu'il fallait, suivant lui, aimer et défendre, parce qu'elle assurait à l'Eglise et à son Chef des libertés et des garanties qu'ils ne trouvent aussi larges, aussi complètes, dans aucun autre [Etat du monde? (Correspondance diplomatique, p. 3, 4, 6, 40, 45, 57, 65, etc.)

Je me résume. Monseigneur. Quoi que puisse dire à ce sujet Son Eminence le Cardinal Nina, le refus d'user en Belgique, en matière scolaire, de la tolérance admise pour nombre de pays voisins, démontre à l'évidence que TEpiscopat belge, en cette circonstance, s'inspire de considérations et obéit à des mobiles politiques. Jusqu'à la date du 5 octobre dernier au moins, le Pape a refusé de le suivre sur ce terrain; depuis sa lettre du 2 avril au Cardinal Dechamps, il s'y est placé à son tour. Il importe peu qu'on nous assure solennellement aujourd'hui que cette lettre a été publiée sans son aveu. Le secret qu'on voulait garder pouvait diminuer la franchise de la démarche sans rien enlever à sa portée.

Le changement d'attitude du Saint-Siège est donc incontes-

Pendant les deux phases de la négociation, Tune finissant le ;iobre 1879, l'autre s ouvrant au mois d'avril 1880,1e Vatican ^e professe pas des idées identiques, ne suit pas une ligne de conduite uniforme. Le Cardinal Nina, dans son office du 13 juin, s'insurge contre cette conclusion et veut y voir l'équivalent d'une imputation de duplicité et de fraude. Je n'accuse personne; je constate simplement qu'à des époques différentes le Saint-Siège a adopté, dans la même question, des vues différentes; c'était évidemment mon droit.

Ce sont ces vues nouvelles qui ont rendu la rupture des rapports diplomatiques inévitables. Le Vatican n'a pu en être surpris ; il a été fréquemment averti, au cours de ma correspondance avec lui, que le maintien de la Légation belge n'avait qu'un caractère provisoire et que les mesures qui seraient prises à l'occasion de la mise en vigueur de la loi du 1^' juillet 1879 auraient une influence décisive sur la continuation de ces rapports. (Voy. correspond, diplomatique, p. 64 et 66.f Le Saint-Siège croit devoir décliner la responsabilité de la suppression de la Légation; je ne pense pas, de mon côté, que la conscience publique la fasse peser sur le Gouvernement belge. A un moment donné, j'ai eu lieu de croire que Léon Xiil voudrait peut-être, dans cette grave question de l'enseignement public, préparer un rapprochement entre l'Eglise catholique et l'Etat moderne, et je n'ai pas hésité à sacrifier à cet espoir, si &ible qu'il pût être, une conviction invétérée. Le résultat n'a pas répondu à mon attente ; mais il ne m'inspire aucune récrimination, et je puis dire à mon tour que j'attends avec confiance le jugement des hommes honnêtes et impartiaux sur le point de savoir de quel côté se trouvent, en cette circonstance, la raison et la justice.

Je dois, eu conséquence, maintenir et confirmer la résolution énoncée dans ma dépêche du 5 juin à M. le baron d'Anethan. La Légation du Roi auprès du Saint-Siège est et demeure rappelée.

Veuillez, je vous prie, en avertir Son Eminence le Cardinal Nina. Dès ce jour. Monseigneur, je ne saurais plus vous reconnaître de caractère diplomatique et je cesse d'avoir des relations officielles avec Votre Excellence. En vous notifiant cette décision, j'ai l'honneur de vous informer que je tiens à votre disposition les passeports nécessaires pour que vous jouissiez, k votre départ, des égards qui vous sont dus.

Agréez, Monseigneur, etc.

Prêrb-Orian.

Monseigneur Vannutblli,

au Ministre des Afiaires étrangères.

Bruxelles, le i9 Juin I8M.

Monsieur le Ministre,

J*ai eu Thonneur de recevoir la lettre en date d'hier, par laquelle Votre Excellence m'annonce que la Légation de Sa Majesté le Roi des Belges auprès du Saint-Siège est rappelée, qu'Elie-môme ne saurait plus, dès ce jour, me reconnaître le caractère diplômetique et qu'EUe cesse d'avoir des relations officielles avec moi.

Je me suis empressé de porter la décision du Gouvernement du Roi à la connaissance du Saint-Père, et je quitterai le pays aussitôt que j'aurai terminé les préparatifs indispensables de mon départ et reçu les passeports dont Votre Excellence veut bien me promettre l'envoi.

En me faisant part de la résolution qu'EUe a prise. Votre Excellence revient très longuement sur différents inoidents d'un débat qu'EUe-méme déclare être épuisé. Il ne saunit ma ooovaoir

en ce moment de redresser tout ce que ces appréciations ont

d'erroné; mais je ne puis, Monsieur le Ministre, m*abstenir de protester contre les nombreuses et graves inexactitudes de fiaits qui se rencontrent dans Texposé de Votre Excellence.

Taccomplis également un dernier devoir en foisant remarquer à Votre Excellence qu'elle se trompe en disant que la rupture des rapports diplomatiques est devenue inévitable par suite d'un changement d*attitude du Saint-Siège, qui, après avoir donné à Votre Excellence Tespoir d'un rapprochement entre l'Eglise catholique et l'Etat moderne sur la grave question de l'enseignement, aurait, par des mobiles politiques, changé de conduite et approuvé des rigueurs inusitées.

Au milieu des circonstances qu(* nous avons traversées, le Saint-Siège n'a eu d'autre mobile que le salut des ftmës et la défense de l'éducation religieuse,* mise en péril par les actes du Gouvernement du Roi. Il n'a jamais rien sacrifié des doctrines de l'Eglise, il les a constamment rappelées et, tout en les tempérant par les conseils de la charité évangélique, il n'a jamais fléchi devant leurs applications nécessaires. Votre Excellence ne l'ignore pas et ne l'a jamais ignoré. Lorsque, à différentes reprises, elle a exposé devant les Chambres belges la marche et les résultats des négociations. Elle savait que les conséquences attribuées par elle aux paroles de Son Eminence le Cardinal Secrétaire d'Etat ne répondaient ni à la pensée ni aux intentions du Saint-Père. Ce n'est pas sans un douloureux étonnement que je vois aujourd'hui la longanimité et les ménagements que le Saint-Siège a apportés dans le rétablissement de la vérité, devenir, sous la plume de Votre Excellence, un sujet de reproches et un motif de rupture.

Un £siit se dégage des phases successives de ces négociations ; il les domine malgré tous les efforts qui pourraient être &ils pour en altérer le caractère, et il donnera sa véritable et définitive

signification à une rupture sans précédent dans Thistoire d*un Etat neutre, toujours si attentif à entretenir les meilleurs rapports avec toutes les puissances.

Pendant un demi-siècle» la Belgique a eu avec le chef auguste de TEglise des relations qui répondaient à sa position en Europe, à ses intérêts les plus élevés, aux sentiments intimes de ses religieuses populations, et qui témoignaient à l'évidence par leur continuité même, ainsi que Votre Excellence l'a admis également, qu'elles ne sont contraires, ni aux institutions de l'Etat, ni aux exigences de la doctrine dont le Saint-Siège est constitué ie gardien.

Ces liens si heureux, si utiles, le Gouvernement de Sa Majesté le Roi des Belges les brise aujourd'hui, parce que la correspondance échangée sur un sujet spécial n'aboutit pas au gré de ses désirs, et parce que ses relations diplomatiques avec le Saint- Siège déplaisent au parti qui soutient le Cabinet actuel.

Ce fait fixera le caractère ineffaçable des négociations qui viennent de finir. UEurope rendra justice à la haute condescendance du Saint-Siège, aux preuves éclatantes qu'il a données de son désir inaltérable de conciliation et de paix. C'était son devoir et ce sera son honneur devant l'histoire de n'avoir pas abaissé sa mission divine à des transactions dont le prix eût été la foi des jeunes générations et peut-être d'un peuple entier.

Longtemps j'avais nourri l'espoir, malheureusement déçu aujourd'hui, que Votre Excellence saurait apprécier la force des considérations que je suis obligé de rappeler ici pour définir la situation et fixer les responsabilités.

Veuillez agréer. Monsieur le Ministre, etc.

S., Archevêque de Nicée, Nonce apostolique.

Le Ministre des Affaires étrangères, à Mgr Yannutelli.

Bruxelles, le 50 juin 1880.

Monseigneur,

Je m*empresse d'envoyer à Votre Excellence les passeports qu'EIIe réclame par sa lettre en date d'hier.

L'intérêt de la justice et de la vérité m'oblige à maintenir les appréciations que renferme ma dépêche du 28 de ce mois, aussi bien que l'exactitude des faits sur lesquels elles reposent et que ne sauraient ébranler de vagues et téméraires dénégations.

C'est un devoir pour moi de protester également) de la manière la plus énergique, contre l'allégation de Votre Excellence, « que lorsque j'ai exposé devant les Chambres la marche et les résultats des négociations, je savais que les conséquences attribuées par moi aux paroles de Son Eminence le Cardinal Secrétaire d'Etat ne répondaient ni à la pensée, ni aux intentions du Saint- Père ». C'est là une assertion, produite en désespoir de cause, qui n'a pas même pour elle un indice de vraisemblance et est démentie d'avance par toute la correspondance. Je me réserve de le démontrer de plus près au moment opportun.

Je n'aurais pu reconnaître à Votre Excellence, dans la qualité diplomatique qu'elle avait hier, le droit de juger ce qui peut convenir à la politique du pays; je laisserai à l'opinion publique le soin de décider si aujourd'hui, et surtout après les révélations contenues dans de récentes publications qui touchent de près Votre Excellence et jettent un jour étrange sur la négociation suivie avec le Vatican, vous étiez autorisé, Monseigneur, à essayer de transformer en concession accordée à un parti > un acte devenu

inévitable par le b\i du Saint-Siège et qui se trouvait commandé par les susceptibilités les plus légitimes de llionneur et de la dignité du Gouvernement (1).

Agréez, etc.

FnÉRE-OuBilM.

(!) Cette lettre a été omise dans la pubUcalion de la correspondance faite par le Saint-SIége à la suite de son Memorandom do 10 Jolllet 1880.

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