‹ La Belgique et le VaticanChapitre 35 sur 60 · L. Gard. Nina · texte numérisé non relu

L. Gard. Nina

Rome, le 25 Juillet 1880.

Le Ministre des Affaires étrangères,

aux Agents diplomatiques belges à l'étranger.

Bruxelles, le 8 août 1880.

Monsieur le Ministre,

Les efforts considérables que s'impose depuis un mois le gouvernement du Saint-Siège pour se disculper devant Topinion de TEurope des justes reproches que lui a valus son attitude dans la question scolaire belge, n'auront pas sans doute échappé à votre attention. Us démontrent qu'on se rend enfin compte au Vatican du discrédit qu a jeté sur l'autorité morale du Saint-Siège une politique qui manqua dès le début de franchise et de droiture. Ce n'était pas assez, pour atteindre ce but,'' des sorties injurieuses, des faits cootrouvés qui s'étalent quotidiennement dans les. colonnes de YAurora, de YOsservatore romano et des nombreux organes ultramontains qui les répètent et les amplifient. Le Cardinal Nina reprend à son tour la parole, et, sous prétexte de répondre à ma circulaire du 17 juillet dernier, travestissant les faits les mieux établis, passant à côté des arguments les plus péremptoires, il revêt d'une forme officielle des inventions dix fois réfutées et qui ne résistent pas à l'examen le plus superficiel des actes de la négociation.

La dépêche du 5 octobre 1879 prouvait Texistence d*un dissentiment entre les Ëvéques et le Saint-Siège ; elle impliquait un blâme à l'adresse des premiers. Voilà le fait que le cardinal Nina voudrait effacer à tout prix; pour y parvenir, il torture le sens, il dénature Torigine de la dépêche et ne recule pas devant des assertions qui lui ont attiré déjà de cruels mécomptes. Tai fait observer diverses fois que la dépêche du 5 octobre était la censéquence et le résumé à ce moment de toute la correspondance échangée avec le Vatican depuis le mois de février 1879 ; la lecture des pièces diplomatiques le démontre à Tévidence. et le 17 octobre, j*en ai même pris acte vis-à-vis du Saint-Siège. Le cardinal Nina n'a jamais entrepris de démontrer le contraire; le langage tenu par le Pape à M. d'Ànethan le 23 septembre le lui défendait absolument; mais cela ne Ta pas empêché de dire et de répéter encore aujourd'hui que l'entretien rapporté parle Ministre de Belgique n'avait eu trait qu'à l'acte isolé, nullement mentionné dans la correspondance officielle, du recours de l'institutrice de Visé. J*ai montré que ce recours n'a pu arriver à Rome qu après l'entretien dont il s'agit. Son Eminence déclare aujourd'hui qu'il Ta reçu le 2 octobre ; seulement elle oublie que la dépêche du 5 a dû être écrite au plus tard le 1^ octobre, puisque Mgr Jacobini avait reçu communication préalable de la minute et Ta retenue, comme l'atteste M. le baron d'Anethan, — pendant quatre joubs, — et il est ainsi démontré de nouveau, de la manière la plus irrécusable, « qu'au moment où avaient lieu les conversations importantes que cette dépêche relate, le recours de l'institutrice de Visé n'était pas même arrivé à Rome ». Cette fois encore la mémoire du cardinal l'a mal servi. Le même malheur lui arrive par récidive lorsque, pour donner le change à l'opinion sur les causes qui auraient amené les déclarations si explicites et si décisives de la dépêche du 5 octobre, il fait entendre que ce n*est pas seulement le recours de l'institutrice de Visé qui a agi sur son

esprit, « mais une longue série de réclamations, remises en diverses occasions par M. le baron d*Anetlian comme lui ayant été expédiées par son gouvernement ». M. le Cardinal secrétaire d*Etat omet de dire seulement que « ces réclamations » n*ont été envoyées qu*au mois de février 1880 et ne peuvent avoir rien de commun avec les conversations du mois de septembre 1879; qu'elles ont été communiquées, ainsi que des extraits de journaux, non pour exercer des recours dans lesquels le Gouvernement se refusait à intervenir, mais uniquement pour montrer comment étaient suivis « les conseils de calme, de prudence et de modération » que Ton affirmait itérativement avoir été donnés aux Evoques.

Aussi le Secrétaire d'Etat, peu rassuré sur les effets de pareils expédients, se rejette-t-il d'avance sur une autre explication d'autant plus téméraire que son interlocuteur en a déjà, une première fois, fait catégoriquement justice. Mon entretien, dit-il, n*a pas été rendu complètement, per intiero, par la dépêche, et à ce sujet il s'insurge contre l'emploi du mot fidèlement, qui figure dans la traduction française publiée par tous les journaux catholiques. Ciomme si un entretien tronqué, mutilé, était un entretien fidèlement rendu ! Mais, laissant de côté cette frivole critique, je relève ces lignes surprenantes : il s'agit de la revision préalable, par le Vatican lui-même, des pièces de la correspondance et spécialement de la dépèche du 5 octobre : « Il est vrai — ainsi s'exprime le cardinal — que différentes modifications proposées par le prélat délégué à la revision de l'échange de vue ont été admises ; mais il est vrai aussi quune autre, de non minime importance, réclamée par le même prélat pour éclaircir le sens indiqué par moi ne fut pas admise ». Après la triple revision de la dépêche du 5 octobre, c'est la première fois que cette assertion se produit au débat; j'ai ignoré absolument, jusqu'à ce jour, de quelle modification il pouvait s'agir ici. M. d'Anethan, interrogé à cet égard, a répondu

qu*il m*a fait conoattre les seules modifications qui aient élé demandées après la communication de la minute de la dépêche du 5 octobre, les seules qui lui aient été ensuite demandées au moment de la publication, les seules que le Nonce ait été chargé de réclamer. Le baron d^Anethan a ajouté que, peut-être, le Cardinal fait ici allusion à un désir qu il lui a exprimé plus tard, le 7 novembre 1879, de faire considérer les déclarations contenues dans la dépêche du 5 octobre comme étant Texpression de son opinion personnelle; à quoi il a répondu que son Gouvernement trouverait qu'il n'était pas accrédité auprès du Vatican pour recueillir les opinions personnelles du Cardinal Nina ou de tout autre membre du Sacré-Collége, mais celle du Ministre du Pape, du secrétaire de Sa Sainteté, parlant en son nom, à moins d'être désavoué. Le Cardinal n*ayant pas insisté sur une prétention insoutenable, puisqu'elle eût enlevé tout caractère officiel et sérieux à notre mission diplomatique, le baron d'Anethan n'avait pas même jugé nécessaire de m'en faire part.

Quoi qu'il ait tenté alors ou depuis, quoi qu*il fasse maintenant, le Ministre du Vatican ne supprimera pas cette lettre du 5 octobre. Il a beau protester aujourd'hui, après l'avoir lue et revue, après en avoir approuvé la rédaction, que sa responsabilité est à couvert, parce qu'elle n'est pas signée de sa main ! Il a beau ajouter que s'il l'a laissé publier, c'est qu'il ne prévoyait pas que j'en ferais « un abus tellement énorme jusqu'à en tirer les conclusions que tous connaissent ». Cette assertion encore est contraire à la vérité, car mon accusé même de réception, daté du 17 octobre, que j'ai pris le soin de faire lire au Cardinal secrétaire d*Etat et dont il a reçu copie, annonçait que je déduirais ces conclusions, c'est-à-dire que je constaterais un dissentiment entre le Saint-Siège et les Evéques. « Des explications complètes et catégoriques — écrivais-je, en effet, au ministre de Belgique — seront d'autant plus indispensables pour les Chambres que les

journaux catholiques, considérés par le public comme les organes des évéques, dénaturent tattitude gardée par le Souverain Pontife àpropoi de la loi iur ren8eignefnent,ei que, dans ce moment même, ils publient comme une vérité ce qui suit : « Le correspondant bruxellois de la Germania annonce de bonne source que le Saint- Père a vivement approuvé tattitude énergique prise par TEpiscopat contre la loi de malheur. La publication des pièces restituera aux

CHOSES leur véritable CARACTÈRE. »

Le cardinal Nina était donc pleinement averti; il Tétait même si bien, qu'un mois plus tard, à la veille de Touverture desChambres, redoutant une publicité dont j'indiquais d'avance les inévitables résultats, il m'adressa sa dépêche du 11 novembre. Cette pièce n'expliquait rien; elle rétracta t tout ce qui s'était feit depuis six mois. Cette fois encore, j'avertis le Saint-Siège et du sens que j'attachais à la dépêche du 5 octobre et de celui qu'avait à mes yeux la note du 11 novembre. « Cette note, disais-je, est opposée

AUX DÉCLARATIONS FAITES ET DONNERAIT LIEU A UNE ACCUSATION DE DUPLI- CITÉ. » (Dépêche du 11 novembre 1879.)

Le Vatican avait le choix : il pouvait maintenir les déclarations du 5 octobre ou la note du 11 povembre qui les rétracte.

C'est la dépêche du 11 novembre qu'il retira en la déclarant non avenue, et il ajouta par là une nouvelle force aux déclarations du 5 octobre.

Le 18 novembre, je communiquai les pièces principales de la correspondance à la Chambre. La lecture en fit éclater avec une suprême clarté, pour tous ceux qui n'étaient pas initiés aux secrètes habiletés du Vatican, l'évidence d'un désaccord entre le Pape et les évêques, sinon sur les principes, au moins sur les questions d'application dans l'affaire scolaire. C'est alors que la presse ultramontaine avança que la correspondance ecclésiastique infirmerait la correspondance diplomatique.

Je n'hésitai pas un instant à interpeller le Vatican, et j'écrivis

au baron d*Anethan : « Suivant les journaux catholiques, TEfticopat va publier des pièces pour établir Taccord complet avec le Pape. S*il y a double jeu, Teffet sera désastreux pour la papauté. Demandez des explications. » (Dépêche du 21 novembre 1879.)

Le Cardinal répond : ce Le ministère prétend-il que le Pape ferme la bouche des évéques obligés à se défendre ? 11 refuse d*eQ dire davantage. » (Dépêche du 23 novembre.)

Je répliquai incontinent : « 11 ne peut être question de fermer la bouche à personne. Il faut savoir si on a pu écrire aux Evéques le contraire de ce qui a été écrit au Gouvernement. Voilà ce qu'où lit dans la presse catholique. La presse catholique dit-elle vrait Voilà ce qu*il faut demander. » (Dépêche du 23 novembre.)

Et voici maintenant la réponse officielle et textuelle du Cardinal : <x Le langage du Saint-Siège, dans ses actes, a toujours été le même. Comme l'Episcopat, il désapprouve la loi dans ses puiciPEs; il a constamment recommande-le calme, la prudence, It modération. » (Dépêche du 24 novembre.)

C'est après de tels faits que le Cardinal ose dire qu'il ne connaissait pas ma pensée, que j'ai abusé de ses paroles! C*est après des précautions si minutieuses qu'elles seraient à peine admissibles partout ailleurs, que le même Cardinal ose écrire que « c'était le devoir de M. Frëre-Orban de sortir de l'incertitude et de supprimer tout doute ! » C'est après avoir été mis en demeure de s'expliquer et avoir répondu comme je viens de le rapporter, montrant ainsi qu'il continuait à tenir la dépêche du 11 novembre comme « non avenue », que le Secrétaire d'Etat de Sa Saiot^ n'éprouve aucun scrupule à publier « que le Saint-Siège était toujours prêt à répéter les mêmes déclarations du 11 novembre, et que, s'il ne l'a pas fait, c'est que, dès ce jour, je m'étais enfermé dans un rigoureux silence, sans jamais plus provoquer aucun échange d'idées »?

Est-il donc vrai « que je me sois enfermé dans un rigoureux

silence » après le retrait de la dépêche du 11 novembre? J*ai, au contraire, provoqué et obtenu des explications qui m*ont confirmé dans la pensée que rien ne pouvait altérer les déclarations de la correspondance diplomatique. L'exposé de laflaire avait alors été soumis aux Chambres; on avait entendu mes appréciations; je n*avais plus à parler. Le Secrétaire d*Etat de Sa Sainteté, qui oublie que je n*avais pas gardé le silence après le retrait de la dépêche du 11 novembre, oublie encore que, du mois de novembre au mois de mars, la question du maintien de la légation belge auprès du Saint-Siège resta pendante devant le Parlement, que je réclamai ce maintien avec énergie et persistance en protestant que je croyais, que je devais croire à la sincérité du Vatican. Si, à Rome, on vivait sur une équivoque, il n*y en avait à ce moment aucune dans ma pensée, et le Saint-Siège, en face des Chambres et du Gouvernement belges, qui n'accordèrent la continuation des rapports diplomatiques avec lui que dans la conviction qu il n'approuvait pas « les conséquences excessives et inopportunes » tirées par les Evêques de principes quils croyaient justes, et que « si les conseils du Pape avaient été suivis, une autre solution » aurait été donnée au conflit, le Saint-Siège ne prononça pas une parole pour couvrir l'Episcopat ou désavouer mon langage, alors qu'aucune nécessité impérieuse ne lui imposait le silence. C'est ce silence et non le mien qui demandait une explication. Quand enfin, au mois d'avril, en présence de la contradiction persistante entre l'attitude de l'Episcopat et le langage officiel du Saint-Siège, j'interrogeai à cet égard son Secrétaire d'Etat, on fut si pressé de lever mes doutes qu'on mit un mois à me répondre, malgré mes instances réitérées pour obtenir les éclaircissements que je réclamais !

Cette lenteur a d'autant plus lieu d'étonner que, suivant le Secrétaire d'État de Sa Sainteté, « la réponse expédiée le 3 mai répétait en substance les mêmes choses que contenait la dépêche

du 11 novembre ». On a donc simplement voulu faire revivre un acte annulé six mois auparavant, et pour pouvoir le foire sans encourir le reproche de contradiction, il a fkllu inventer une distinction sophistique, totalement inouïe jusque ce jour dans les annales de la diplomatie. Le retrait officiel d*une dépêche déclarée non avenue par le représentant du Gouvernement dont elle émane — nous apprend le Cardinal Nina — n*est qu'une /br« tnalité diplomatique ne pouvant avoir la puissance (TalUrer la substance des choses. « Le retrait provisoire d'un document simplement explicatif, retrait qui navait d autrb but qub d'empèchek

LA MENACE d'uNB RUPTURE DE SE RÉALISER, U'r paS pU foire qUO

M. Frère- Orbaii perdit la notion exacte de la pensée du Saint- Siège sur la conduite de l'Episcopat dans la question scolaire. >

L'aveu est ingénu et les Gouvernements qui auront encore à traiter avec le Vatican prendront acte sans doute de la délicatesse de sens moral qu'il révèle. Ainsi, on retirait un acte important pour obtenir un résultat matériel déterminé, et on s'adjugeait en même temps le bénéfice moral de cet acte ! Et le Cardinal Nina se défend de la pensée d'avoir voulu tromper le Gouvernement belge, qui aurait dû soupçonner apparemme^.t qu'une dépêche retirée ne l'était pas, que, lorsqu'on négocie avec le Vatican, un acte déclaré par lui non avenu subsiste néanmoins dans toute sa force! Je ne pouvais plus lire à la Chambre la dépêche du 5 octobre, parce qu un acte déclaré non avenu l'avait rétractée, car la feuille de papier seule était non avenue, mais la pensée qui s'y trouvait tracée était conservée !

Je ne m'arrêterai pas à relever la moralité d'une pareille restriction mentale. Je me bornerai à foire observer que cette explication, si compromettante en elle-même, ne saurait atteindre son but, puisqu'elle est démentie d'avance par un foit matériel, irrécusable. Le Cardinal Nina, en eflet, a été mis une seconde fois en demeure de se prononcer entre le système de la dépêche du 5oe-

tobre et celui de la note du H novembre. C'était le 24 novembre, six jours après que j'eusse prononcé à la Chambre mon discours, dont le texte était alors connu à Rome. Que fit Son Eminence? Répéta-t-elle-la dépêche du 11 novembre? Non; mais Elle me fit transmettre par M. d'\nethan, en quatre lignes, un résumé nouveau de la dépêche du 5 octobre. C*est sur la foi de cette déclaration que je proposai et défendis le maintien de la Légation.

Cest.par une échappatoire de même nature et de même valeur que le Secrétaire d'Etat du Saint-Siège me renvoie aux lettres adressées ~ on voit maintenant dans quel but — au Roi par le Pape le 31 août et le 4 novembre, « lettres que M. Frère-Orban ne pouvait ignorer, dit le Cardinal Nina, » et qui approuvaient explicitement l'attitude des Evêques. Je ne sais de quel droit le Ministre du Vatican afiirme que je n'ai pu ignorer les lettres adressées à Sa Majesté. Les lettres privées que les souverains échangent entre eux ne sont pas du ressort du Conseil des ministres.

Au demeurant, que signifie ce dédale de controverses hasardées dans lesquelles s'engage le Cardinal Secrétaire d'Etat? Son Eminence m'a adressé une dépêche le 11 novembre, que je n*ai pas refusé de recevoir, comme on le répète, que j'ai reçue, au contraire, et dont il m'a été laissé copie ; j'ai apprécié et qualifié cet acte en déclarant quelles en seraient les conséquences s'il était maintenu. On Ta retiré; j'ai i*estitué la copie; l'acte a été déclaré non avenu. Ces divers éléments sont inséparables, comme la défense l'est de l'agression. La dépêche du 11 novembre a été retirée pour échapper à une accusation légitime et conserver des relations diplomatiques; le 3 mai, le Vatican a réédité la dépêche du 11 novembre; je reproduis mon appréciation et j'applique les conséquences annoncées d'avance, le rappel de la Légation belge. De quoi peut se plaindre le Sain^Siége? Il a été

suffisamment averti et il a réfléchi pendant six mois avant de prendre son parti.

Mais le Cardinal Nina ne croit pas que ce soit assez de se défendre ; il prend Toffensive et m'adresse un double reproche. Il m*accuse de « n'avoir pas eu honte^ dans un langage qui nCesi tout à fait particulier », de me servir de documents émanés de tierces personnes, cest-à-dire d*avoir enfin, quand tout le monde les avait lus, compris, commentés, tenu compte au débat des écrits publiés par l*Evéque titulaire de Tournai. Je n*ai pas à apprécier la manière légitime ou non, dont ces documents sont tombés dans le domaine public ; mais ils lui appartiennent irrévocablement, ils sont acquis à Thistoire. Cétait mon droit et mon devoir d*eQ faire usage, s*ils éclairaient la marche et le caractère d*une négociation où se trouvaient impliqués llionneur et les intérêts da pays. Ces documents ont jeté sur les agissements du Saint-Siège une lumière que n'offusqueront pas les explications embarrassées du Cardinal Nina.

Il reste démontré par la lettre du Cardinal Dechamps, en date du 17 juin 1879, que le Pape avait hautement approuvé et loué, mais dans le plus profond secret, une lettre pastorale que son ministre me déclarait ne pas connaître : ce fait subsiste, et le Secrétaire d*Ëtat du Saint-Siège n'essaye pas même ici, comme il le fait ailleurs, de s*approprier le vain subterfuge par lequel on cherche aujourd'hui à dégager la papauté en faisant intervenir un agent officieux et inconnu. Il ne reste pas moins établi, par la lettre de Tévéque de Liège du 26 décembre 1878, que le Nonce apostolique à Bruxelles a collaboré au mandement du 7 décembre de cette année, mandement qui est une attaque directe et injurieuse contre les Ministres du Roi dont les projets sont qualifiés d'impies et de pervers, en même temps qu'une protestation véhémente contre tout le système politique représenté au pouvoir par le Gouvernement actuel. Voilà l'acte auquel le Secrétaire d'État du

Saint-Siège ne trouvait rien à reprendre, et que le Nonce pressait révêque de Tournai de revêtir de sa signature.

Le Cardinal cherche à excuser cette démarche en disant « que Ton permit seulement au Nonce apostolique d*inviter M^ Dumont à s'unir aux autres prélats dans le jugement de la loi alors existante de 1842 ». Par une fatalité bien fâcheuse pour le Secrétaire d*État de Sa Sainteté, sa circulaire était publiée en même temps que Ton révélait ici la lettre du Nonce à TEvéque, du 19 décembre 1878. Or, le Nonce y déclare « qu'ayant lu la pièce rédigée à Liège, elle lui a semblé très digne a tous les points de vue... et

QU IL est certain D*ÉTRE, CETTE FOIS-CI, LE FIDÈLE INTERPRÈTE DES VRAIS DÉSIRS DU SAINT-PÈRE EN ENGAGEANT L*ÉVÊQUE A ADHÉRER AU PROJET QUI A DÉJÀ MÉRITÉ L*APPR0BATI0N DE TOUS SES VÉNÉRÉS COLLÈGUES ».

Il y avait six mois alors que, de sa propre initiative, le Vatican s'était mis en rapport avec moi pour m*exprimer des sentiments conciliants, et le 29 octobre 1878 le Cardinal Nina m'avait &it communiquer ces paroles : <( Les déclarations que je viens de formuler ci-dessus sont propres à persuader tous les gouvernements du vif désir qui anime le Saint-Siège de voir la paix et la tranquillité de plus en plus assurées dans le sein des Etats, sans distinction de leurs formes constitutives, ni des personnes qui président successivement à leur gouvernement. » Et l'on ajouta depuis « que l'on ne cessait pas de donner des conseils de calme, de prudence et de modération ».

Le second reproche que m'adresse le Secrétaire d'Etat du Pape est un reproche d'ingratitude. Le Saint-Siège, dit-il, a &it les plus larges concessions; je n'y ai répondu qu'en élevant sans cesse des prétentions nouvelles. Quoiqu'il connût les antécédents du personnage qui prenait cette attitude — Son Eminence a apparemment oublié les termes dont elle s'est servie pendant quinze mois vis-à-vis de ce personnage qui, dès lors, avait formulé toutes ses prétentions — le Saint-Siège a accumulé néanmoins les

témoignages de sa condescendance; le rappel de la légation a été sa récompense. « Aucun gouvernement, même parmi les plus puissants de l'Europe — ainsi conclut Son Eminence — ne s'est jamais présenté derant le Saint-Siège avec des prétentions telles et si exagérées ; aucun gouvernement n*a jamais mis un prix si dur k la continuation des rapports officiels avec le chef auguste de l'Eglise. »

Le Cardinal Nina montre ici qu'il ne garde pas meilleur souve^ nir de l'histoire que des événements d'hier. U ne se souvient pas que la première pensée du Gouvernement actuel* en arrivant aa pouvoir, fut de rappeler la légation auprès du Vatican. C'était II. suivant lui, une ii^uitice, une ififure. Pourquoi? Les relatiooi diplomatiques ne sont pas de droit; en les nouant ou les oessaat, chaque Etat ne s'inspire que de ses intérêts et de sa dignité. Mais le Saint-Siège attachait un grand prix au maintien de œi relations ; il prit l'initiative d'ouvertures qui semblaient oonci"* liantes; au risque de paraître tomber en contradiction en oonse^ vant un état de choses que nous avions déclaré depuis longtemps être peu en harmonie avec nos principes constitutionnels, le rappel projeté fut suspendu, et je fis connaître à quelles condi* tiens le maintien provisoire pourrait devenir définitif. Que fit*oa au Vatican pour répondre à cette preuve de condesceodanoe, pour justifier devant le pays la conservation des rapports officiels? Ou le sait assez maintenant

Et quelles sont « ces prétentions exagérées » que le Saint- Siège dénonce avec tant d'amertume? Je n'ai pas demandé que le Saint-Siège acceptai, comme dit le Cardinal, la loi scolaire; j'ai demandé que les catholiques belges ne fussent pas traités, pour leur participation à cette loi, autrement que les catholiques romains ne sont ti^aités par le Pape lui-même pour leur coopération à une loi reposant sur les mêmes principes. Voilà l'éiior* mité, pratiquée en maintes contrées aussi bien qu'à Rome» à

laquelle, plutôt que d*y souscrire, le Vatican a préféré sacrifier des relations officielles avec le Gouvernement belge.

Son Eminence s'aventure loin quand elle ajoute que jamais pouvoir n'a traité ainsi avec le chef de l'Eglise. Je ne crains pas de la suivre sur ce terrain, et j'aurai peut-être l'occasion de montrer un jour comment, d'une part, les Papes entendaient et sanctionnaient les devoirs des agents diplomatiques accrédités auprès de leur personne; comment, d'autre part, parlaient aux Papes les ambassadeurs des puissances catholiques qui avaient lieu de s'en plaindre ; comment surtout traitaient leurs Nonces ces Souverains d'ancien régime qui se proclamaient les fils dévoués et soumis de l'Eglise, mais ne se faisaient pas scrupule pour envoyer à la frontière, par la force armée, dans les quarante-huit heures et parfois en moins de temps, les Ministres du Saint-Siège ayant failli à leurs devoirs ou méconnu les obligations que leur impose le droit des gens.

Je ne pousserai pas plus loin cet examen du dernier document pontifical. Aussi bien ce débat est-il épuisé. S'il doit être repris, ce sera ailleurs et dans d'autres conditions. Mais puisque le Secrétaire d'Etat du Saint-Siège persiste à présenter sous un jour qui les dénature mes paroles et mes actes, il sera utile de reconstituer complètement» en y comprenant tous les documents qui l'éclairent et l'expliquent, le dossier de Yéchange de vues avec le Vatican. Chacun aura alors sous la main tous les éléments d'appréciation et la question sera déférée intégralement au seul tribunal dont elle relève désormais, la conscience publique et l'histoire.

Vous voudrez bien. Monsieur, faire usage des considérations qui précèdent dans vos rapports avec les membres du Gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité, ainsi que dans vos entretiens avec vos collègues du Corps diplomatique.

Agréez, etc.

Frére-Orban.

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