‹ La Belgique et le VaticanChapitre 37 sur 60 · EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

EN BELGIQUE

Lorsqu'en 1830, la Constitution beige proclama la liberté de renseignement à tous les degrés, elle inscrivit dans notre droit public un principe absolument nouveau, sans analogie dans les autres Etats de TEurope, sans précédent dans notre propre histoire. Personne n'aurait pu en prédire à ce moment les conséquences immédiates ou lointaines ; il était toutefois dans la nature des choses qu*au sortir d*une période de compression où, de Taveu commun, l'Etat avait exagéré sa prérogative en matière d'enseignement et d'éducation, le régime adopté par les constituants de 1830 affectât tout d'abord, dans l'application, le caractère d'une réaction prononcée contre cette prérogative.

Cest ce qui arriva en effet, et le mouvement de recul acquit même une intensité que n'avaient certes prévue les che& d'aucune des deux opinions dont l'accord avait assuré le succès de la Révolution.

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Cette lëf^sIatioD, en tant qu'elle revendiquait pour FEtat le droit exclusif d'enseigner, était certes peu libérale ; mais au point de vue de Tinstruction générale, elle produisit des résultats remarquables. A la veille de la Révolution, la Belgique possédait trois universités florissantes, de nombreux collèges où les études étaient fortes et sérieuses, 4,046 écoles primaires, dirigées presque toutes par des instituteurs d*élite. Bien qu'élevée sous le régime de la séparation absolue de l'enseignement religieux et de l'enseignement littéraire, la jeunesse belge de cette époque ne fiit jamais taxée d'immoralité ni d'impiété; la génération qui entra en 1830 dans la vie publique fut au contraire l'une des plus remarquables que la Belgique ait produite. Ce régime lui-même était le moindre grief de l'épiscopat qui revendiquait la liberté de l'enseignement et ne protestait que contre le monopole de l'Etat.

L'article 17 de la Constitution belge lui accorda cette liberté dans toute son extension. De ce jour date, en Belgique, entre l'Etat et l'Eglise, une longue lutte dont le but n'est autre que la haute direction de l'éducation nationale. Jamais, au cours de cette lutte, l'Etat n*a cherché à empiéter sur le domaine de l'Eglise, à intervenir, à un titre quelconque, dans les institutions fondées sous les auspices de celle-ci : il leur a, au contraire, prodigué ses subsides; il leur a accordé des droits dans l'Etat, il a reconnu leurs diplômes. Le clergé ne s'est pas imposé la même réserve : maître absolu dans ses établissements d'instruction, il a cherché toujours, obtenu souvent, une part d'autorité et de direction dans les écoles de l'Etat, et s'est efforcé, en grandissant ses prétentions à mesure même des concessions qui lui étaient faites, de reconstituer entre ses mains le monopole qu'avait exercé quinae ans contre lui le Gouvernement du royaume des Pays- Bas.

Les circonstances furent d'abord toutes favorables à l'accom-

pliâsemeot de ce dessein. A peine la liberté d'enseignement étaitelle proclaméet qu une réaction vâiémente se dédara contre riostraction publique; le patriotisme surexcité vint en aide aux griefe formulés par le clergé contre les anciennes écoles. Nombre de communes se prévalurent de la liberté qui leur était rendue pour supprimer, d'un trait de plume, leurs écoles ; d'autres se contentèrent de les désorganiser en congédiant, généralement sans motif, des instituteurs ou des professeurs qui avaient fait leurs preuves. En beaucoup d'endroits, la jeunesse resta d^urvue de tout moyen d'instruction. Des écoles privées s'établissaient, il est vrai, en grand nombre et s'efforçaient d'attirer les élèves par l'appât du bon marché; mais les maîtres n'en offraient pour la plupart aucune garantie de capacité ni de moralité. A ce sentiment dominant d'hostilité qui exista pendant deux ans, vint s'ajouter, par l'incertitude ou les lacunes de la législation, un autre principe de désorganisation. Les administrations conmiunales qui avaient résisté au courant et maintenu leurs écoles, se prirent paralysées dans leur action par l'ignorance où elles se trouvalent au sujet de l'étendue de leurs droits. Toutefois, celles-là mêmes qui se montrèrent les plus jalouses de sauvegarder leur indépendance renoncèrent à appliquer dans toute sa rigueur la législation de 1806 ; elles faisaient enseigner la doctrine chrétienne aux enfants, leur facilitaient la pratique des exercices du culte et votaient des subsides en faveur des ecclésiastiques qui voudraient venir leur dispenser l'instruction religieuse. Parfois elles obtenaient le concours du clergé; parfois aussi — le cas notamment se présenta à Liège — ce concours leur fut refusé sans motif avoué.

C'est cette situation incertaine et précaire de l'enseignement primaire qui fit naître chez l'épiscopat la pensée d'en concentrer la direction entre ses mains. Dans leur mandement collectif du 7 décembre 1878, les Evêques belges revendiquent l'honneur

d'avoir sauvé» après 1830, rinstruction du peuple. « Alors — disent-ils — que tout était désorganisé et que l'instruction populaire agonisait sous l'étreinte de l'oppression, qui donc sauva l'éducation primaire, sinon l'épiscopat, aidé du clergé ? Par sa généreuse initiative, des écoles s'ouvrirent sur tous les points du pays ; le prêtre se fit l'instituteur là où les maîtres manquaient : les congrégations enseignantes, répondant à l'appel des administrations locales, s'établirent dans un grand nombre de centres populeux ; des cours normaux pour la formation des instituteurs furent créés à côté des séminaires ; le clergé fit des sacrifices d'argent afin de pourvoir aux frais d'études des élèves normaiistes, et bientôt, sous l'égide de l'Eglise, l'enseignement primaire refleurit, se perfectionna et prit un élan qui porta rapidement la Belgique au rang d'honneur qu'elle occupe parmi les nations les plus civilisées. »

Ces lignes comportent, au point de vue de la vérité historique, des réserves de plus d'une nature. L'influence du clergé n'a été prépondérante, en matière d'instruction élémentaire, que jusqu'en 1836. Or, la diffusion réelle des connaissances primaires ne date que du jour où l'Etat organisa l'enseignement du peuple. Même sous le régime de la loi de 1842, le progrès fut d'abord si lent qu'en 1866, vingt-quatre années après la promulgation de cette loi, le recensement général de la population accusait 42 p. c. d'illettrés, qu'en 1875 encore, la classe de milice contenait un quart de jeunes gens dépourvus de toute instruction. D'un autre côté, il s'en faut de beaucoup que, sous l'ancien royaume des Pays-Bas, l'enseignement public fût dans un état d'agonie. Aujourd'hui même le nombre de nos écoles primaires excède à peine d'un tiers celui des écoles de 1830, chiffre qui équivaut au statu quo, si l'on tient compte de l'accroissement de la population. L'action du clergé se borna généralement à se substituer, dans ces écoles, aux autorités publiques, et c'est essen-

tiellement à Taide des subsides de FEut et des communes qa il les maintint. Si donc le progrès s*aiTôta, si rinslniction pope* laire fut un moment compromise, c'est Finsuffisance du pouvoir ecclésiastique seule qu*il faudrait en accuser.

Mais si Tépiscopat belge se fait illusion sur le mode et les résultats de son intervention, la pensée qu'il conçut à cette époque de s*emparer de la direction de l'enseignement primaire fut très réelle, et les moyens indiqués dans la lettre pastorale da 7 décembre 1878 furent en effet mis en œuvre à cette fin.

Le clergé fonda des écoles; des établissements privés surgirent sous son influence; nombre de communes ne supprimèrent leurs écoles que pour lui en céder la propriété ou do moins la direction. Les congrégations enseignantes, surtout les Frères de la Doctrine chrétienne, ouvrirent de leur côté de nombreux établissements. Dès 1836, TEvéque de Liège créait dans son diocèse des écoles normales pour la formation d'instituteurs, et ses collègues, à l'exception de rArchevéque de Malines, s'empressèrent d*i miter son exemple, de telle sorte qu'en 1842, ao moment o\x fut promulguée la loi sur l'instruction primaire, répiscopat possédait sept écoles normales et exerçait de ce chef un véritable monopole, car la dernière école normale de TBlat, celle de Lierre, avait été fermée en 1840.

Mais, dès lors, en même temps que se développait ce système, s'accentuait Thostilité du clergé contre l'enseignement public. Les évêques refusaient déjà leur concours à des administrations coittmunales qui maintenaient, à la vérité, leur indépendance en matière d'enseignement, mais témoignaient, par leur démarebe même, qu'elles avaient renoncé au système de la sécularisation absolue de 1815. En 1833, un orateur catholique qualifiait, eo plein Parlement, les institutions communales « d'écoles de débauche »; un autre appelait les universités de PEtat « des écoles d'athéisme et d'immoralité ». Les membres de la droite

coinbaUateQt l'octroi aux établissements publies d'ensagnement de subsides dont le montant paraîtrait justement dérisoire aujourd'hui; ils voulaient les limiter encore; ils cherchaient à restreindre, à annuler, si possible, Tintervention de TEtat dans ce domaine. Le budget de Tinstruction publique à tous les degrés n'excédait pas, en 1833, un million de francs, 25 centimes par tête d'habitant. Toute l'influence du clergé fut mise en œuvre, pendant de longues années, pour empêcher que la disposition inscrite dans l'article 17 de la Constitution ne devint une vérité, que l'instruction publique fût organisée par la loi. Si l'éducation nationale a souffert longtemps de cette abstention de l'Etat, la responsabilité en remonte directement aux représentants de l*Eglise en Belgique.

Le Gouvernement cependant ne déserta pas la cause de l'instruction pubUque. Il avait maintenu les universités et les collèges de l'Etat. Le 21 janvier 1831, l'administrateur du service de l'instruction publique protestait avec énergie contre la suppression ou la désorganisation arbitraire des écoles communales. Des projets de loi organiques virent le jour en 1832 et en 1834. Le premier de ces projets maintenait la séparation absolue de l'enseignement religieux et de l'enseignement littéraire, conformément au règlement de 1806 : tant il est vrai que le système introduit par ce règlement n'avait soulevé, sous ce rapport, aucune répulsion dans le pays. Le second projet, au contraire, émané d'une commission mixte qui l'adopta à l'unanimité, inscrivait la religion parmi les matières obligatoires de l'enseignement, mais laissait exclusivement la direction de l'instruction religieuse aux ministres des cultes, le vœu des pères de famille ratendu. Dans les établissements qu'elles érigeaient à leurs frais, les communes devaient rester absolument indépendantes.

Le Gouvernement ne sut faire discuter ni l'un ni l'autre de ces projets. Ce n'est qu'à la fin de 1835, un an après la création de

runiversité catholique, que fut votée, non sans de graves objee-

tions de principe de la part du clergé et de ses organes, la loi qui

organisait renseignement supérieur dans les universités de l'Etat Ce fut à cette occasion que M. Ad. Dechamps, rapporteur de la

section centrale, émit en cette qualité des déclarations delà plus haute importance, qui sont devenues et restées la thèse catholique en matière d'enseignement. Voici quelques extraits qui caractérisent l'esprit de ce document :

« Un enseignement public doit être nécessairement un enmgnement national (souligné dans le texte), un enseignement dans les vœux des populations; eh bien, peut-il y avoir possibilité qu'un tel enseignement public existe chez une nation divisée de croyances et d'opinions, c'est-à-dire divisée justement en ce qui fait l'essence de tout l'enseignement... B est donc malérieUmenÈ impossible à (Etat de diriger lui-même une instruction publique sens renier les principes de son existence. . .

« Mais, objecte-t-on encore, l'Etat peut user de la liberté commune et enseigner au même titre que les particuliers; il peut et il doit établir une concurrence avec les établissements libres. Si cela est vrai, il s'ensuivrait que le Gouvernement pourrait fonder un culte exclusif, qu'il pourrait reconnaître une religion d'Etat... Ce système de concurrence gouvernementale anéantit de fait la UberU constitutionnelle..,

« L'Etat ne peut donc pas plus élever un enseignement public à us frais, ou plutôt aux frais de la nation, qu'U ne peut fonder un cvite séparé ou une presse rivale. Sa mission est de protéger les établissements libres qui s'élèvent, comme cela a lieu aux Etats-Uni^» en les subsidiant, en créant des musées, des cabinets de pbT* sique, des bibliothèques, en un mot en entourant la science libr® de son aide et de sa munificence, mais sans jamais, pour cel&« s'immiscer dans le sanctuaire des doctrines qui doit rester ferU^ à toute intervention de l'Etat. »

Ces principes étaient présentés, à la vérité, comme des thèses juridiques, comme une théorie que M. Dechamps s'abstenait de professer directement en son nom, au nom de ses coreligionnaires; mais la conclusion de son rapport répondait parfaitement à ces prémisses et n'y admettait que des tempéraments d'opportunité.

« La section centrale pense, disait-il, que si la tutelle du Gouvernement dans l'enseignement public peut avoir lieu, ce ne peut être comme un droit absolu et imprescriptible, mais seulement pour combler le vide que pourrait laisser la liberté, trop jeune encore pour avoir eu le temps de tout reconstruire. En effet, il est plus que probable, à moins que le régime libéral ne soit une déception amère, que sous son influence de grandes institutions libres s'élèveront. La confiance publique pourra les entourer de telle façon que les universités de VEtat, par exemple, deviennent à peu près désertes. Cette prévision, tous ceux qui ont foi dans la liberté doivent la nourrir, parce que le progrès social, surtout dans la sphère de Tintelligence, n'est au fond que l'émancipation graduelle du peuple, en d'autres termes, n'est que la diminution successive de rintei'vention de l'Etat dans cet ordre de choses. »

La conséquence logique de telles maximes devait être la suppression des établissements d'enseignement supérieur de l'Etat, puisqu'il existait dès cette époque deux universités libres, représentant les deux opinions qui divisaient le pays. M. Dechamps ne recula même pas devant l'assertion téméraire que ces institutions n'auraient été fondées l'une et l'autre qu'à raison du peu de confiance qu'inspirait l'enseignement public aux parents qui en disaient les firais. Mais on ne crut pas devoir être conséquent jusqu'au bout; on se contenta de sacrifier l'une des trois universités de l'Etat, celle de Louvain, qui fit place à l'université catholique établie une année auparavant à Malines, et vit passer aux mains de celle-ci ses locaux, ses collections et ses fondations. .

La puissance publique navait pas obtenu sans sacrifice le règlement légal de ses attributions dans le domaine du haut enseignement; elle resta désarmée pour les autres degrés d'instruction. En 4840» TEtat, en dehors de ses deux universitéSt n'administrait plus directement que trais athénées et huit écoles modèles. La loi communale (30 mars 1836) et la loi provinciale (30 avril 1836) vinrent toutefois modifier également de ce côté la situation des choses. En définissant les prérogatives des communes et des provinces» elles donnèrent h leur action une base légale et précise. Investies du droit absolu de nommer des instituteurs et des professeurs^ usant de cette indépendance totale qu'avait voulu leur assurer l'article 5 du projet de loi de 1834, les communes entrèrent en concurrence avec le clergé et multiplièrent les établissements communaux d'instruction. Ce revirement en faveur de l'enseignement public fut aussi général qu'efficace. En 1840, il existait 2,109 écoles communales, avec une population de 190,000 élèves, à côté de 2,284 écoles privées (ecclésiastiques pour la plupart), renfermant 171 ,000élèves : 796école8, avec 91,000 enfants, vivaient sous un régime mixte. En dix ans, le progresse chiffrait par une majoration de près de 90,000 élèves, se répartissant par moitié entre les deux systèmes d'enseigœment.

L'enseignement moyen au cours de cette période avait passé par les mêmes phases ; on peut même dire que le dessein poursuivi par l'épiscopat de monopoliser entre ses mains l'éducatios de la jeunesse belge s'était encore plus ostensiblement, plus eflScacement, affirmé sur ce terrain. Ce qu'elles avaient fait de leurs écoles primaires, nombre d'administrations communales le fireot également de leurs collèges; elles en transférèrent la directioD au clergé ou à des congrégations enseignantes, en leur concédant des locaux et des subsides; parfois elles abdiquaient tout espèce de droit d'intervention dans ces établissements, pirius

elles s'arrêtaient à un partage d'attributions : « Ce partage — est-il dit dans Texposé des motifs de la loi de 1850 sur renseignement moyen — est presque toujours l'absorption de l'autorité communale. » Les Evoques, en effet» ne réglaient pas seulement d'une manière souveraine l'ordre et la discipline intérieurs des collèges qui leur étaient cédés, mais ils en nommaient directement ou indirectement tous les professeurs qu'ils choisissaient de préférence parmi les membres du clergé. Des conventions de cette nature eurent lieu à Gourtrai en 1830, à Alost, à Fumes, à Enghien en 1831, à Grammont, en 1835, à Louvain, à Ghimay, à Saint-Trond en 1837, à Hervé, à Beeringen en 1838, à Thielt en 1839, à Malines, à Diest, à Soignies, à Binche en i840, à Tirlemont, à Dinant en 1841, à Ostende en 1842, à Lierre en 1844, à Turnhout, à Tournai en 1845, à Ëecloo eu 1848. Des arrangements analogues mais purement verbaux, semble-t-il, et par conséquent, d'une date incertaine, furent pris à Gheel, à Herenthals et à Westerloo; les effets en subsistaient en 1848. La plupart de ces transactions furent soustraites à l'approbation des députations permanentes des conseils provinciaux. La convention de Tournai souleva des protestations dans les Ghambres comme au sein du conseil communal, et ne put être exécutée ; nous reviendrons sur les détails de cet acte qui eut des conséquences particulières.

Dans cet effort soutenu pour s'emparer de la direction exclusive de l'enseignement moyen et le dépouiller de tout caractère laïque, les Evéques trouvèrent un puissant appui auprès des congrégations enseignantes. Les Jésuites surtout déployèrent une activité extraordinaire. Rentrés en Belgique vers la fin de 1830, ils ouvrirent, dès le mois de mai 1831, iQurs collèges de Namur et d'Alost Tout en créant un noviciat à Nivelles, ils fondent, en 1832, de nouveaux collèges à Anvers, à Liège, à Tournai, à Bruges, à Mons, à Gourtrai, à Verviers, à Turnhout, à Bruxelles, à Gand, etc.

L'unité da pfam se révèle dans le choix même de ces localités : dans les villes secondaires, dont les ma^strats se prêtaient aisément aux v(Bux du clei^, s'établissaient des collèges épiscopaux ; dans les centres populeux, dont les administratioas se montraient moins portées à abdiquer leurs droits, se fondaient les instituts des Jésuites. En même temps, ceux-ci prennent ose part importante à la création de l'université catholique ; en 1835, ils organisent leur grand coU^ de Brugelette. La plupart de ces institutions se développèrent rapidement ; l'influence des Jésuites s'étendit et se manifesta de plus en plus dans la direction de de l'éducation de la jeunesse. En 1834, la Compagnie comptait en Belgique 117 membres ; elle en avait 454 en 1845 (1).

En présence de ces résultats, les prélats belges ne croient plos devoir déguiser leurs vues et prennent de plus en plus une attitude manifestement agressive à l'égard de l'enseignement laïque indépendant Les grandes communes avaient maintenu après 1830 leurs athénées et collèges ; la loi communale avait précisé et étendu leurs attributions en matière d'instruction. Pendant que l'Etat restait forcément condamné à l'abstention en cette sphère, les établissements communaux s'étaient multipliés et prospéraient. Nulle part il n'était entré dans la pensée des administrations locales d'en proscrire l'enseignement de la religion; an contraire, elles s'adressèrent partout à l'autorité diocésaine pour obtenir la désignation de prêtres chargés de cet enseignement. Ces ouvertures, accueillies au début avec bienveillance, rencontrèrent bientôt des dispositions de moins en moins favorables et finirent par être généralement repoussées. Des incidents caractéristiques se présentèrent vers cette époque dans nombre de localités, notamment à Liège et à Mons.

(1) Crétineau-Joly, HiUaire de la Compagnie de Jésus, t. VI , pp. m ^ suiv.

La ville de Liège, au lendemain de la révolution, avait maintenu son collège qui, sous une direction intelligente et habile, n'avait pas cessé de prospérer et possédait la confiance des familles. Dès le mois d'octobre 1831, l'administration s'était adressée à TEvéque, M. Van Bommel, en le priant de désigner un prêtre qui procurât aux en&nts l'instruction religieuse. Cette démarche reçut tout d'abord un accueil sympathique; l'Evéque détermina certaines conditions qui furent admises sans aucune observation. Deux prêtres, en conséquence, donnèrent, à partir, du mois de novembre 1832, le cours de religion dans l'institution communale.

Un an après, le 9 octobre 1833, les deux ecclésiastiques donnaient simultanément leur démission, ne pouvant, disaient-ils, réaliser le bien qu'on attendait d'eux à défaut d'améliorations qu'ils auraient « sollicitées et vainement attendues jusqu'à ce jour ». Ces améliorations réclamées portaient toutes sur 'des points de détail, tels que la présence des élèves aux leçons, le placement d'emblèmes religieux dans les classes^ la faculté de disposer de certains moyens d'encouragement. La plupart avaient été concédées sur-le-champ, les autres faisaient l'objet de démarches actives et bienveillantes ; on n'en attendit pas le résultat pour prendre l'initiative de la rupture. Au contraire, Tecclésiastique qui remplissait auprès des internes, à la satisfaction générale, les fonctions d'aumônier, fut relevé par l'Evêque, le 2 décembre 1833, de cette charge; momentanément remplacé plus tard, il cessa complètement de l'être en 1839. Malgré les instances de l'administration auprès de l'autorité diocésaine, il n'y eut plus de cours de religion au collège de Liège à partir de 1832 pour les externes, de 1839 pour les internes.

Quel fut le motif de cette hostilité déclarée? L'Evêque de Liège, dans une brochure publiée en 1841, a cherché à justifier son attitude en présentant les faits sous un jour qui ne correspondait

nullement à la réalité. Un rapport détaillé fat bit au sujet de cette affaire au Conseil communal de Liège, le 27 mars 1841 « p&r M. Frère-'Orban ; toute la correspondance de Tadministration aiee révéché et les professeurs en cause fat rendue publique, et il en résulta à Tévidence que les moti& allégués par M. Van Bommel étaient de purs prétextes, absolument démentis par les actes de la négociation.

Il est vrai que l'Evéque a protesté contre les conclusions de ee rapport ; il a soutenu que ses droits comme chef du culte n'avaient pas d*abord été suffisamment sauvegardés dans Tacte de nomination ; il rectifia certains points de détail en affirmant que la démission des professeurs ecclésiastiques avait été toute spontanée, et que Taumônier du pensionnat, M. l'abbé Moens, ne s'était vu retirer ses pouvoirs que pour cause d'infraction aux règlements diocésains ; il invoqua, comme témoignage de ses sentiments personnels, une visite pastorale faite au pensionnat du collège, mais il n'expliqua ni ne justifia le Mi principal de l'abstention complète du clergé depuis 1839. Cette abstention était le résultat de ladoption d'un système que l'évéque définissait lui-même en ces termes :

« La religion est, par son origine et par sa nature, indépendante du pouvoir civil, et elle l'est encore par les dispositions les plus formelles de la Constitution. On en conclut qu*à l'école elle ne saurait être hiérarchiquement assujettie à l'Etat et qu'ainsi Faction du clergé, coopérant à l'éducation de la jeunesse, doit être réellement libre.

« Cette conséquence... amène à considérer comme nécessaire, à l'école ainsi que partout ailleurs, la bonne harmonie entre l'Etat et l'Eglise. Cette bonne hamumie ne peut résulter que in garanties données par Vun de ces pouvoirs à loutre, afin de s'assurer mutuellemetit que leur action simultanée demeurera libre et serù efficace.

a Or, ces garanties se trouvent surtout, et très aisément, dans le mode de choisir les personnes qui doivent être chargées de l'enseigne" ment. Vous, Etat, vous voulez vous assurer que renseignement des langues, des lettres et des sciences sera à la hauteur des besoins de Tépoque et convenablement donnée établissez un jury d*examen et statuez que nul ne sera admis dans vos établissements, à moins qu'il n*ait subi autant d'épreuves qu'il vous plaira de fixer pour obtenir un certificat de capacité ; ensuite ayez vos inspecteurs. Vous chef du culte, vous voulez vous assurer que rinstruction religieuse sera donnée conformément aux doctrines dont le dépôt vous est confié, que le reste de renseignement ne contredira pas ces doctrines, et qu'il y aura pour la réussite de l'éducation zèle et bons exemples de la part des maîtres; établissez, que, pour concourir au succès de l'établissement, chaque maître devra, sous le rapport moral et religieux, avoir votre approbation préalable, et que vous aurez de votre côté le droit de surveillance et ^inspection.

« Alors elle sera réelle et directe l'action que l'Etat exercera indépendamment de l'Eglise, sur le choix des maîtres considérés sous le rapport civil et scientifique; elle sera également réelle et directe l'action que l'Eglise exercera, indépendamment de l'Etat, sur le même choix, considéré sous le rapport moral et religieux. »

Ce sont ces vues, désormais arrêtées, qui sont l'explication vraie de l'attitude du clergé à Liège ; elles justifient de tous points les reproches dont l'auteur de ces lignes avait à cœur de se laver. C'était la participation directe à la puissance publique que réclamait l'épiscopat. Un accord s'était établi, vers 1838, entre tous ses membres sur cette base, et partout la conduite des Evéques se règle en conséquence.

La même année, l'expérience en fut faite à Mons : l'incident qui se produisit dans cette ville devint même l'objet d'un échange

d'explications à la Chambre des Représentants, le 27 février 1841. Un membre de lopposition, M. Ad. Dechamps, qui s*était signalé depuis longtemps par son hostilité à renseignement public» vint affirmer à la tribune nationale « que dans plusieurs collèges établis par des Régences, Tinstruction positivement religieuse n*était pas comprise dans les matières d'enseignement », et protesta énergiquement contre ce système. En présence de ceUe assertion, un membre de la Chambre, connu par sa grande modération, M. H. Dolez, mit M. Dechamps au défi de citer un seul fait qui prouvât l'hostilité des pouvoirs publics envers l'enseignement religieux dans les établissements séculiers ; si cet enseignement y faisait début, ces pouvoirs n'en étaient pas responsables. A Mons, où le collège était parfaitement organisé et dirigé par des professeurs excellents à tous égards, l'administration communale, pour obtenir l'adjonction d'un ecclésiastique au corps enseignant, s'était adressée successivement à l'Evéque de Tournai et à l'Archevêque de Malines. Toutes ces démarches avaient été vaines ; le professeur de religion fut refusé aux magistrats de la ville « parce qu'ils n'ont point voulu accepter la condition d'accorder à l'autorité ecclésiastique le droit de participer à la nomination des autres professeurs, parce qu'en un mot, ils n'ont point voulu aliéner le caractère d'établissement jcommunal sous lequel prospère le collège de Mons. « J'entends — ajoutait M. Dolez — à mes côtes d'honorables collègues dire qu'on a éprouvé les mêmes refus à Liège, à Audenarde et d'autres villes encore. » La mesure était devenue, en effet, d'application générale, et le but n'en était pas douteux. Les établissements d'enseignement moyen de nos grandes cités s'étaient développés sous la direction exclusive du pouvoir civil ; le clergé, qui avait fondé ou acquis nombre d'institutions placées sous sa direction exclusive et avait pu se flatter un moment de devenir mattre de toute Finstruction secondaire, considérait désormais son intervention à titre d'auto-

rite comme un droit incontestable, et il se servait contre les établissements communaux laiques, comme d'une arme, de Tab* sence de cet enseignement religieux qu il leur retirait. La lutte sur ce terrain devait se prolonger nombre d'années; elle se poursuit encore aujourd'hui dans les mêmes conditions, avec le même caractère. Les incidents qui se rattachent au vote comme à l'exécution de la loi de 1850, nous fourniront l'occasion d'y revenir.

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