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conque eût été faite par le Saint-Siège en vue d'une solution conciliante.
L'échec de la mission de M. H. de Brouckere ne se borna pas à la question capitale de l'enseignement ; le même résultat négatif intervint au sujet des autres buts assignés à ses efforts. La transformation qui s'accomplissait dans le caractère du clergé catholique, son intervention croissante dans les affaires politiques, le rôle actif qu'il s'attribuait dans les élections formaient à ce point de vue un objet essentiel. Depuis plusieurs années cet abus allait en s'aggravant; il s'était produit pour la première fois avec éclat aux élections de 1841, avec la complicité môme du Saint-Siège. Après le renversement violent du Cabinet libéral de 1840, alors que l'administration qui lui succéda était à peine formée, il se trouva des agents diplomatiques qui prirent sur eux d'engager la Cour de Rome à intervenir activement dans nos affaires intérieures. Prenant texte de la vivacité de la foi religieuse de nos populations, dociles, disait-on, aux conseils qui partent de leurs chefs spirituels, alors surtout qu'il s'agit de décider des questions de morale et d'instruction religieuse, ils pressèrent le Souverain Pontife d'exhorter les chefs des diocèses belges à prêter leur concours à l'acte important des élections qui se préparait. Ces suggestions avaient lieu au mois d'avril 1841, à l'insu du Cabinet qui se constituait en ce moment môme ; elles eurent un succès complet. Le 15 mai de cette année, l'Archevêque de Malines invitait par une circulaire les prêtres électeurs à se rendre au scrutin et à voter pour des hommes dévoués aux intérêts de l'Eglise. Au scrutin du mois suivant, les chefs les plus éminents de l'opinion libérale furent combattus avec acharnement, au nom de ce cri de guerre formulé par le clergé : « Il nous faut vaincre les libéraux en masse! »
Aux luttes électorales qui suivirent, les mêmes faits ne cessèrent plus de se renouveler. La participation du clergé
aux élections devient en quelque sorte régulière et publique, mais elle soulève en même temps une irritation grandissante. Même sous l'administration catholique de MM. de Theux et Malou, en 1846, les dangers de cette situation frappaient tous les yeux. C*est alors que Pie IX déclare au prince de Chimay que « la religion, sous peine de s'amoindrir, ne doit « jamais se mettre au service d'un parti 9» . Deux années plus tard le même Pontife manifestait au prince dé Ligne sa ferme intention de rappeler à son devoir tout évéque belge qui se laisserait entraîner sur le terrain des luttes politiques par un zèle mal entendu. « La Cour de Rome »» , disait de son côté à un de nos Agents, l'ancien Nonce à Bruxelles, Mgr Fornari, « ne veut pas que les Evoques interviennent dans ce qui est du domaine du Gouvernement temporel (1). » Ces déclarations n'étaient qu'un écho des sentiments de répulsion qui, de 1846 à 1848, n'avaient cessé de se manifester au sein des Chambres belges, même sur les bancs de la droite, contre remploi abusif des influences religieuses en matière politique.
Mais si, à Rome, on reconnaissait le mal, on ne semblait guère songer à y porter remède. C'est alors que le Cabinet de 1847 résolut de traiter explicitement cette grave question avec le Saint-Siège. Dans les instructions qu'il donna, le 20 octobre 1849, à M. H. de Brouckere, il s'exprime en ces termes : « Vous ne devez laisser échapper aucune occasion de faire remarquer quelles garanties efficaces sont données chez nous à tout ce qui se rattache à la religion et au culte. Ces garanties, qui trouvent une sanction puissante dans les mœurs et les sentiments des populations, ne pourraient être compromises que si un zèle mal entendu et l'esprit de parti venaient en abuser. Avec nos idées actuelles et sous l'em-
(1) Dépêches du prince de Chimay, 8 novembre i846; — du prince de Ligne, a décembre 4848; — de M. H. de Brouclcere, U décembre i849.
pire de nos institutions , fort diiOTérentes de celles que semble comporter l'état de Fltalie, toute immixtion du clergé, comme corps, dans les luttes politiques créerait des défiances nouvelles et de nouveaux éléments d'irritation qui nuiraient profondément à sa considération et à son influence. L'expérience d'un passé près de nous démontre que là est un péril sérieux. La Cour de Rome peut aider à le conjurer en recommandant la circonspection et une prudence extrême aux Ëvéques, en les engageant à tenir les prêtres éloignés d'un terrain qui n'est point celui où leur mission est appelée à s'exercer. Des élections auront lieu en 1850. Ce sera une épreuve décisive. Selon qu'elle sera sage ou imprudente, la conduite du clergé servira à raffermir ou bien à ébranler pour longtemps le respect et l'ascendant qui lui sont dus. « Le 6 décembre 1849, le Ministre des Affaires étrangères revient sur ces instructions et les signale à M. H. de Brouckere comme im des points les plus importants de sa mission. Rappelant les déclarations antérieures de Pie IX, il l'invite à raffermir le Saint-Siège dans sa résolution de ne pas laisser le clergé supérieur s'égarer dans des voies imprudentes et dangereuses. Dès son premier entretien avec le cardinal Antonelli, notre Ministre souleva cette grave question. Le Secrétaire d'Etat, et bientôt après Pie IX lui-même, lui déclarèrent qu'ils ne pouvaient que confirmer le langage qu'ils avaient tenu au prince de Ligne comme au prince de Chimay (i). Un mois plus tard, le Saint-Père ajoutait : « Des instructions toutes spéciales seront données à Mgr Gonella , afin qu'il s'applique à prévenir tout empiétement de la part du clergé sur ce qui rentre dans les attributions du pouvoir civil et aussi afin qu'il l'engage à se conduire en toute occasion vis-à-vis du
({) Dépèche de M. H. de Brouckere, 22 janvier 1850.
Gouvernement et particulièrement dans les élections^ avec modération et avec réserve (i). »
Des élections devaient avoir lieu le 11 juin 1850. A l'ouverture de la période électorale, le 14 mai 1850, le Gouvernement écrivait à notre Ministre : « La lutte sera vive. J'aime à penser qu elle sera loyale et qu'on ne verra pas se renouveler ces écarts de zèle qui, à d'autres époques et récemment encore, ont nui si profondément à la considération du clergé. Je me persuade que, sous l'influence des conseils bienveillants et éclairés de la Cour de Rome, TEpiscopat belge suivra la seule ligne de conduite qui soit compatible avec ce principe proclamé par Pie IX et rappelé dans ma dépêche du 6 décembre dernier : que la religion ne doit jamais se mettre au service d'un parti, sous peine de s'amoindrir. ?»
Six jours après la date de cette lettre, le Pape prononçait contre le Gouvernement belge, et à l'insu de notre Ministre, l'allocution du 20 mai. Ce document, rendu public le 25, donna le signal d'une lutte ardente contre l'administration libérale. Le clergé s'engagea dans la polémique électorale avec une vivacité inouïe ; il ne se contenta plus de prêter le concours de son influence, il prit l'initiative et la direction de l'attaque. Les établissements qui relevaient de son autorité devinrent autant de centres d'opérations : depuis l'évoque jusqu'au simple prêtre, la participation aux élections fut aussi véhémente que générale. Personne ne se souvint des conseils que, de 1846 à 1850,1e Saint-Siège prétendait avoir donnés au clergé, et lui-même évidemment ne les lui rappela pas.
Un dernier point des instructions de M. H. de Brouckere se rapportait à des questions d'une nature mixte intéressant
(i) Dépêche de M. H. de Brouckere, 27 février 1850.
à la fois le pouvoir civil et Fautorité ecclésiastique. Une seule de ces questions prit dans les desseins du Gouvernement une forme arrêtée : c'était celle des rapports du clergé inférieur avec les Evéques, ou, en d'autres termes , celle de l'inamovibilité des desservants.
Des incidents graves avaient attiré de ce côté l'attention publique et prêté à cette matière un puissant intérêt d'actualité. En 1839, deux prêtres français, les frères AUignol, dans un écrit pathétique intitulé : Etat actuel du clergé, avaient dépeint les misères et les humiliations du clergé inférieur. Ils avaient fait voir combien l'autorité épiscopale avait gagné depuis le concordat de 1801 en étendue, combien elle était devenue absolue et arbitraire (i). L'opinion s'était émue de ces révélations ; les Evêques s'effrayèrent, en France, de l'effet que cette protestation produisait dans les rangs des ecclésiastiques. Le Saint-Siège, saisi par eux, consentit à tolérer le statu quo , mais refusa de trancher la question de principe contre les desservants (1844).
Un mouvement considérable se manifesta à la suite de cette décision parmi le bas clergé, qui espéra un moment son émancipation. Il donna naissance à plusieurs conflits en Belgique; le plus remarquable fîit celui qui surgit, en 1844, dans le diocèse de Liège. L'Evêque, Mgr Van Bommel, avait suspendu de ses fonctions et, peu après, révoqué le desservant de la paroisse de la Xhavée, M. Van Moorsel. Encouragé par un certain nombre de prêtres qui partageaient ses idées sur leur droit à revendiquer l'inamovibilité canonique, soutenu par ses paroissiens, M. Van Moorsel résista. Après avoir essayé divers recours, notamment au SaintrSiége
(i) Il y avait en France, sous Fancienne monarchie, 56,000 curés au titre inamovible et seulement 2,500 desservants ou succursalistes dont les titres étaient révocables. Le concordat a renversé ces proportions : il y a maintenant 3,400 curés inamovibles et 34,000 desserrants révocables à la volonté de TEvèque.
par rintermédiaire du Nonce , il s'adressa au Ministre des Affaires étrangères, M. Dechamps, et le pria de transmettre sa réclamation à Rome. Le Ministre s*y refusa; il ne crut pas pouvoir, aux termes de la Constitution, intervenir entre un Evoque et son subordonné, le premier se trouvant dans l'exercice de sa juridiction spirituelle. Au surplus, M. Van Moorsel était Hollandais. Néanmoins, le conflit s*aggravant, il s'en entretint avec le Nonce , Mgr Pecci. Le Nonce déclara que le recours au Saint-Siège restait ouvert, mais qu'il ne pouvait se constituer intermédiaire dans cette circonstance, « parce que, n'ayant à remplir en Belgique que des fonctions diplomatiques, il ne se croyait pas qualité pour prendre une semblable initiative (i) ^ .
En présence de cette double abstention, l'abbé Van Moorsel saisit la juridiction civile en réintégration de son traitement. Il fut débouté en première instance et en appel. Ënergiquement soutenu néanmoins par ses ouailles, il se maintint pendant plus de deux ans encore en possession du presbytère et de l'église, jusqu'à ce que, le 29 juillet 1848, un jugement du tribunal de Liège le contraignit à faire place à son successeur.
Cependant l'Ëvêque de Liège avait, de son côté, demandé à Rome la sanction par le Saint-Siège du droit absolu de révocation dont il venait d'user à l'égard de l'abbé Van Moorsel. Grégoire XVI, qui approchait alors du terme de son existence, hésita à trancher une question d'une telle portée ; il fit répondre à TEvêque de Liège que, « pour des motifs graves, il consentait à laisser subsister le régime actuel des Eglises succursalistes, jusqu'à ce que le Saint- Siège en eût ordonné autrement » (l*' mai 1845). Cette solution réservait la question de principe ; elle n'apportait aucun
(i) LeUre de M. Dechamps au Gouverneur de Liège, 25 décembre 1845.
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remède à la situation présente , mais elle laissait une perspective ouverte sur l'avoir. Des vœut réitérés et pressants se manifestèrent en ce sens au sein du clergé inférieur, et c'est ainsi que Tinamovibilité des desservants en arriva à devenir l'un des articles du Congrès libéral de 1846.
Sur ces entrefaites, le Cabinet libéral était arrivé au pou-^ voir. Invité à son tour à intervenir en faveur du curé de la Xhavée, il se mit en rapport avec le Nonce. Mgr de San Marsano lui fit savoir que le Pape avait condamné l'attitude de l'abbé et lui avait enjoint de se soumettre aux ordres de ses supérieurs. Malgré cette décision, M. Van Moorsel envoya une nouvelle supplique au Saint-Siège et demanda au Gouvernement de la transmettre à Rome par la voie diplomatique. Le Ministre des Affaires étrangères n'y consentit qu'à titre officieux, après s'être assuré préalablement de l'assentiment du Nonce (i). Le Cardinal Secrétaire d'Etat reçut la supplique et promit de la soumettre au Saint-Père.
Ces faits furent la préface de l'introduction, dans nos communications diplomatiques avec Rome, de la question des desservants. Dès le 18 janvier 1848, le Gouvernement avait nettement défini son point de vue en ces matières devant la Chambre des Représentants: «Une s'est jamais agi 9», dit le Ministre de l'Intérieur, <«' dans l'intention du Cabinet, de négociations qui devraient aboutir à ce qu'on appelle un concordat. Notre droit public ne comporterait pas des négociations qui devraient amener un pareil résultat. Mais ce dont il peut s'agir avec Rome, c'est d'obtenir une déclaration favorable aux prétentions raisonnables du clergé inférieur. Une pareille déclaration pourrait servir de base à la conduite du Gouvernement dans ses rapports avec le clergé.
(I) Dépêche de M. d^Hoffschmidt, 14 mars 1848.
chacun d'ailleurs, le clergé et le Gouvernement, restant libre, aux termes de la Constitution. 9»
. Ces paroles servirent de norme aux instructions remises successivement sur ce point à nos Agents. Aucun traité, aucun engagement bilatéral ne devait être le but ni le terme de leurs efforts ; les principes constitutionnels en matière de rapports de l'Etat et de l'Eglise ne le permettaient pas. Mais il s'agissait pour eux d'exposer une situation, de signaler les inconvénients et les abus qu'elle faisait naître, de réclamer les remèdes qu'elle pouvait comporter. Sur ce terrain et dans ces conditions, leur intervention, légitime en droit, pouvait paraître utile et n'excédait pas, en tout cas, les limites de leur mandat. C'est dans cet esprit que le prince de Ligne reçut la mission de s'expliquer sur ce point avec le Saint-Siège. Sans faire d'ouvertures directes, en se bornant à signaler les difficultés et à sonder le terrain, il devait suggérer la promulgation d'un règlement, ou même d'une simple déclaration qui prévînt à l'avenir les abus et les conflits (1).
Le Saint-Siège n'opposa pas d'abord à ces ouvertures un refus catégorique; il les accueillit toutefois avec beaucoup d'hésitation. Le cardinal Antonelli craignait que les évoques ne considérassent tout accord intervenant à ce sujet entre le Saint-Siège et le Gouvernement comme une mesure dangereuse, comme une atteinte portée à leur indépendance (2). Quelques jours après, au moment même du départ de notre Ambassadeur, le cardinal Antonelli , revenant sur ces ouvertures, attira son attention sur «« les termes précis du concile de Trente qui autorise tout prêtre quelconque soumis à la juridiction d'un évéque à en appeler à Rome des abus de pouvoir et des injustices dont il croirait avoir à se plaindre
(i) Dépêche de M. d'Hoffschmidt, i*"' août i849. (i) Dépêche du prince de Ligne, i7 septembre i849.
de la part de son chef spirituel r^ . Son Eminence déclara que, s*en référant à ces mêmes termes, « Sa Sainteté... ne pouvait admettre aucune intervention de la part du tjfouvemement en cette matière, comme étant de nature, bien que bienveillante et conciliatrice, à porter atteinte à l'autorité épiscopale, en s'immisçant dans des questions ayant un rapport plus ou moins direct avec les règles de discipline et de hiérarchie ecclésiastiques ^ .
Le Gouvernement, en intervenant en faveur des desservants, s'était placé au point de vue du droit canonique en vigueur dans l'Eglise. En signalant les déviations abusives de ce droit, il ne faisait appel qu'à l'autorité du Saint-Siège lui-même et ne revendiquait pour l'Etat aucune extension de pouvoir, aucun partage d'attributions dans le règlement du conflit. Fort de cette situation complètement désintéressée, il ne crut pas devoir clore le débat sur la dernière déclaration du cardinal Antonelli. Dans les instructions dont il munit M. H. de Brouckere pour sa mission auprès du Saint-Siège, le Ministre des Affaires étrangères suggéra, à défaut d'une déclaration de la Cour de Rome sur cette matière, l'établissement, dans chaque diocèse, d'une juridiction d'appel, à l'exemple de l'offlciaUté instituée à Digne par Mgr Sibour , devenu alors archevêque de Paris. Dans l'entretien qu'il eut à ce sujet avec notre Ministre, le cardinal Antonelli opposa à chacun des deux moyens indiqués par le Gouvernement belge une fin de non-recevoir absolue. « Tout desservant, disait-il, tout prêtre qui croit avoir à se plaindre de son évêque peut, par l'intermédiaire du Nonce, adresser son recours au Saint-Père, qui examine toujours attentivement ces sortes d'affaires. 11 est arrivé plus d'une fois que Sa Sainteté, ayant trouvé le recours fondé, s'est prononcé en faveur du simple prêtre contre l'évêque ; dans certains cas, en outre, le Nonce peut et doit prononcer de sa propre autorité. » Tout au plus annonça-t-on l'inten-
tion de donner au Nonce des instructions spéciales pour que son intervention ne fUt pas inefficace dans les différends qui pourraient surgir à l'avenir entre les Evéques et les desservants (1).
Le Saint-Siège n'alla pas plus loin dans cet ordre d'idées. Il ne cachait pas l'impression que le Cabinet belge, en l'abordant, s'avançait sur un terrain qui n'était pas de sa compétence. Quelque faible espoir qui lui restât dès lors d'aboutir à un résultat sérieux, le Gouvernement crut devoir expliquer de nouveau ses intentions de façon à écarter toute suspicion d'ingérence inconstitutionnelle dans les affaires des cultes. « Au point de vue du principe de la liberté des cultes et de leur libre exercice, il est en effet certain que l'autorité civile ne peut aucunement prétendre à régler les rapports de hiérarchie ou de subordination qui doivent exister entre les chefs diocésains et le clergé inférieur : elle ne le pourrait pas plus qu'elle ne peut intervenir dans la nomination ni dans l'installation des ministres d'un culte quelconque (Constitution, art. 16). Mais comme l'Etat salarie les ministres des cultes (ibid., art. 117), il peut demander qu'on lui fasse connaître à quelles conditions l'on devient ministre du culte, quand et comment cette qualité peut se perdre. Les curés succursalistes sont nommés et institués par les Evoques : ceux-ci en informent le Gouvernement, qui les inscrit sur ses registres et leur paye le traitement fixé par la loi. Sur ce point il n'y a aucune difficulté. Mais il y a contestation entre le clergé supérieur et inférieur en ce qui concerne le mode de révocation. Les chefs diocésains prétendent avoir, à cet égard, un droit illimité ; les curés succursalistes invoquent, au contraire, les lois de l'Eglise, et notamment le concile de Trente, pour dénier aux Evéques le droit
(i) Dépèche de M. H. de Brouckere, Si janvier 1850.
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de les révoquer sans un jugement canonique. Sur ce point, il 7 a donc un doute sérieux, et le Gk)uyernement doit tenir à ce que ce doute soit levé. Le Saint-Siège est seul compétent pour le faire, et, dans sa haute sagesse, il aura à juger s'il ne devrait point s'entendre avec TEpiscopat belge pour introduire spontanément quelques garanties (1). n
Les explications provoquées à cet égard par le Gouvernement belge s'arrêtèrent là. Le Saint-Siège n'entreprit pas de nier le fondement des observations qui lui étaient faites ; mais il craignit, en se prêtant aux désirs qui lui étaient exprimés, de s'engager dans un conflit avec l'Episcopat, dont il refusa toutefois de sanctionner les prétentions. Pour sortir de la difficulté, il imagina un moyen terme qui devait tourner au profit de sa propre prérogative. En légitimant et développant les recours du clei^è inférieur au Pape, il chercha à attirer à lui une partie de l'omnipotence épiscopale. Le pontificat de Pie IX a fait ressortir les conséquences de ce système.
A la même époque, plusieurs autres questions se rattachant à l'administration des cultes dans ses rapports avec la loi civile, furent souvent agitées. Le Gouvernement était pénétré de l'utilité de résoudre les difficultés qui naissaient fréquemment sur ce terrain ; il ne s'agissait pas de restreindre les droits de l'Eglise, mais de prévenir les conflits en s'entendant sur certaines règles qui eussent pu servir de base à une législation sur la matière. Les longues études auxquelles on se livra dans ce but n'aboutirent à aucun projet arrêté. Les instructions que M. de Brouckere reçut à ce sujet étaient d'une teneur fort vague ; elles ne prévoyaient que des entretiens préliminaires. Quand elles arrivèrent à Rome, M. de Brouckere avait quitté cette ville, et l'allocution pontificale du 20 mai était rendue publique. Dans ces condi-
(1) Dépèche de M. d'Hoffschmidt, ii mai i850.
tions, notre Chargé d'affaires reçut Tordre de ny donner aucune suite.
Tels furent les divers épisodes de cette mémorable négociation, Tune des plus importantes que la Belgique ait suivies avec le Saint-Siège. La mission de M. H. de Brouckere aboutissait à un triple échec. Des trois objets qu'il avait poursuivis, il avait essuyé un refus sur l'un; il n'avait recueilli, quant aux deux autres, que des promesses vaines immédiatement démenties par les fails, et cela dans des conditions particulièrement blessantes pour la dignité du Gouvernement belge et celle de son représentant. Le Cabinet libéral de 1847 avait voulu inaugurer, dans nos rapports avec la Cour de Rome, des traditions nouvelles; soutenu par le courant des idées générales de cette époque, encouragé par l'attitude courageuse qu'avait su prendre Pie IX au début de son règne, plein de déférence et d'estime pour ce Pontife qui semblait vouloir introduire, dans les relations entre l'Etat et l'Eglise, des principes de paix et de conciliation, il assigna à la mission qu'il lui envoyait un caractère élevé, une portée vraiment politique. Il ne s'agissait plus de traiter simplement des questions de personnes, de régler à l'amiable et comme dans une espèce d'intimité, quelques incidents particuliers, quelques difficultés passagères. Le Gouvernement libéral partit d'un autre point de vue. Fermement attaché au principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, résolu à ne rien sacrifier de l'indépendance du pouvoir civil, il voulut traiter diplomatiquement, c'est-à-dire de puissance à puissance, avec le Saint-Siège, tout en lui témoignant les plus grands égards, la plus respectueuse sympathie, et en repoussant sans cesse et avec énergie l'accusation gratuite de nourrir des desseins hostiles à la religion. L'œuvre qu'il voulait accomplir, d'accord avec le Souverain Pontife, était d'une haute importance et conçue dans l'intérêt réciproque de la société religieuse et de la société civile. Pour la conduire à bonne fin, le Cabinet
choisit successivement trois hommes ayant acquis dans le pays une position exceptionnelle par leur caractère, leur talent, leur position sociale. C'était encore un hommage à la Cour pontificale, une preuve de déférence et de respect. On a vu le résultat de ce puissant effort : il fut absolument négatif. Des trois hommes éminents que le Gouvernement envoya à Rome, lun ne fut pas reçu, le second, accueilli avec bienveillance, n'obtint aucune concession, et le troisième non seulement échoua dans toutes ses démarches, mais fut mis dans l'impossibilité d'épargner à son pays et à lui-même une offense publique.
Après cette triple et infructueuse expérience, les relations officielles cessèrent de fait avec la Cour de Rome jusqu'au terme de cette période. M. H. de Brouckere resta encore deux ans accrédité auprès des Etats italiens, mais il ne reparut plus à Rome. Un Chargé d'affaires y géra les intérêts belges, mais n'eut plus de négociation nouvelle à suivre avec le Saint-Siège. Après la retraite du Ministère libéral de 1847, cette situation ne fut pas modifiée. De 1852 à 1855, années pendant lesquelles M. de Brouckere exerça les fonctions de Ministre des Affaires étrangères , il ne crut pas devoir envoyer un ministre à Rome. Le Nonce apostolique accrédité en 1850 à Bruxelles, Mgr Gonella, ne cessa pas d'y résider; mais la Belgique, jusqu'en 1856, ne fut plus représentée auprès du Vatican que par un agent d'un grade inférieur.
TROISIÈME PÉRIODE (1855 à 1880).
A l'ouverture de cette troisième période, la Belgique compte vingt- cinq années d'existence comme Etat indépendant. Pendant les cinq premières années de ce quart de siècle, elle n'a guère de relations diplomatiques avec le Saint-
Siège que pour la notifioation de Favénement du Roi; sur les vingt qui suivent, elle reste pendant diœ-sept ans et huit mois sans ministre régulièrement accrédité à Rome, où elle n'est représentée tout ce temps que par des secrétaires de légation, faisant fonction de Chargés d^affaires. Cette situation va désormais se modifier. Pendant les vingt-cinq années que nous allons aborder , le Gouvernement belge ne cesse plus d'avoir auprès du Vatican un diplomate revêtu d'un caractère régulier et permanent. A M. de Meester de Ravenstein, nommé ministre résident le 28 janvier 1856, succèdent, avec le titre de ministres plénipotentiaires, M. Carolus en 1859, M. le baron Pycke en 1867, M. le baron d'Anethan en 1867. De son côté, le Saint-Siège a pour représentants officiels auprès du Gouvernement belge une série ininterrompue de Nonces : ce sont, après Mgr Gonella qui quitta la Belgique en 1862, Mgr Ledochowski jusqu'en 1866, Mgr Oreglia di San Stefano jusqu'en 1868, Mgr Cattani jusqu'en 1876, enfin Mgr Vannutelli jusqu'en 1880.
Mais si les relations diplomatiques acquièrent désormais un caractère moins intermittent, elles ne sont pas plus fructueuses et elles deviennent d'année en année moins actives. Sous les administrations catholiques comme sous les administrations libérales qui se succèdent depuis cette époque au pouvoir, le rôle du Ministre de Belgique auprès du Vatican n'est plus guère que celui d'un observateur; cet Agent n'a plus de mission à remplir, d'affaires à traiter. Les Gouvernements qui s'étaient placés au point de vue de la coopération volontaire et amiable de l'Eglise et de l'Etat, comme ceux qui avaient pris pour règle de conduite l'indépendance absolue du pouvoir civil et la séparation des deux domaines, avaient dû reconnaître les uns et les autres l'inutilité de leurs efforts à Rome. Il semble en être résulté cette conviction commune que le Pape, représentant d'une idée religieuse, personnification d'un dogme immuable, était incapable de
comprendre les exigences du gouvernement civil ni de se prâter aux transactions, aux moyens termes qui sont le fruit et la fin de toute négociation politique. C*est à ce sentiment de plus en plus répandu qu il faut attribuer sans doute la stérilité manifeste et croissante de nos rapports officiels avec le Saint-Siège jusqu'à la tentative suprême de Y échange de vues qui en précéda la rupture.
L'administration catholique, formée en 1855 par MM. De Decker et Vilain XIIII, fut la première à appliquer cette règle de conduite. Au cours des graves difficultés que lui suscitèrent le clergé et la presse catholiques, au milieu des embarras et des périls créés par les questions de l'enseignement supérieur et de la charité, elle ne fit, au moins par l'intermédiaire de notre Légation à Rome, aucun effort pour obtenir l'intervention de la Papauté. M. de Meester de Ravenstein eut incidemment des conversations à ce sujet avec Pie IX. Le Pape n'hésitait pas à blâmer les excès de zèle de nos prélats ; il promettait de prévenir le retour d'actes semblables aux lettres pastorales des Evéques de Gand et de Bruges ; il ajoutait que le premier de ces Evéques avait au surplus reconnu ses torts; qu'il espérait bien que l'on serait plus prudent à l'avenir (i). Mais ces déclarations ne modifiaient guère la face des choses en Belgique et le Gouvernement se contentait d'en accuser réception.
Il en était de môme au sujet de la presse. Après le retrait du projet de loi sur les fondations charitables, les violences des journaux ultramontains ne connurent plus de bornes. Elles faisaient, suivant l'expression de notre Agent, sensation au Vatican môme (2). Il prit sur lui de les signaler à Pie IX qui lui confessa, non sans une nuance d'ironie, son impuissance. « Il ne savait, disait le Saint-Père, comment par-
(i) Dépêche de M. de Meester, i'' avril, K\ avril, ii septembre 4857. {%) Dépèche du même, {^''juillet 4857.
yeair à engager la presse dite catholique à la modération ; la Civiltà cattolica lui occasionnait souvent, à Rome même, tant de désagréments, qu il avait déjà menacé les rédacteurs de ce journal (des Jésuites) de le faire supprimer, s'ils ne changeaient pas leur langage. Maintenant cela allait un peu mieux, et il fallait faire des vœux pour qu'on finît enfin partout à voir combien la violence est nuisible à la religion et combien la modération lui est toujours utile. » — « La manière toute paternelle, ajoutait notre Ministre, dont le Saint-Père prononçait ces dernières paroles m'a de plus en plus confirmé dans l'opinion que le Saint-Siège désire vivement que toute la presse dite catholique change de langage en Europe, mais que ses salutaires conseils ne sont guère suivis (i). »
Le cardinal Antonelli s'était exprimé jadis dans les mêmes termes, notamment sur le compte de V Univers « qui, par son zèle outré, suivant lui, avait déjà fait beaucoup de mal à l'Eglise » (2). Au moment où le Ministère de 1855 recueillait ces témoignages successifs, il succombait, renié depuis longtemps et combattu sans relâche par la presse ultramontaine.
Il ne fallait pas s'attendre à voir les liens officiels se resserrer avec Rome pendant les treize années que le Cabinet libéral de 1859 gouverna la Belgique. De part et d'autre, on se fit en quelque sorte une règle de l'abstention. Les conditions d'existence du pouvoir temporel du Saint-Siège devenaient du reste, à cette époque, de plus en plus précaires; elles contribuaient à détourner son attention de la politique générale pour la concentrer sur la crise qui s'annonçait de longtemps. La guerre de l'indépendance italienne de 1859 ne pouvait manquer de la précipiter; deux années plus tard, le royaume d'Italie était constitué. La reconnaissance de ce
(i) Dépêche de M. de Meesler, il septembre 4857. (â) Dépêche du même, 18 octobre 1855.
nouvel Etat fut le seul incident qui mit le Ministère belge en présence du Saint-Siège sur le terrain diplomatique. Au mois de novembre 1861, le Gouvernement se décida à reconnaître le royaume d*Italie. En même temps qu'il notifiait cet acte au représentant du Roi Victor-Emmanuel, et qu il cessait en conséquence ses relations avec celui du Roi des Deux-Siciles, le Ministre des Affaires étrangères envoya à Rome des explications au sujet de sa résolution. La dépêche adressée à cette occasion par M. Rogier à notre Ministre auprès du Saint-Siège porte la date du 3 novembre 1861 ; elle se résume en deux mots. La reconnaissance imposée par la nécessité de sauvegarder les intérêts belges en Italie n est que la constatation d*un état de fait qui n implique aucun jugement sur les événements qui Tout amené, ni aucun engagement pour l'avenir, si la situation venait à se modifier. Rien n est changé dans nos relations avec le Saint-Siège. Cette détermination devait être vue à Rome avec déplaisir. Elle coïncidait avec un changement de titulaire dans la nonciature de Bruxelles. Mgr Gonella avait été rappelé; on avait désigné pour le remplacer Mgr Ledochowski. A la nouvelle de l'acte de reconnaissance^ le départ de ce prélat fut ajourné et subordonné aux réserves que le Gouvernement belge aurait faites à l'égard de l'Italie. Le Ministre des Affaires étrangères répondit qu'il n'y aurait d'autres réserves que celles qu'il avait indiquées dans la dépêche du 3 novembre. « La Cour de Rome exige-t-elle de nous, demanda-t-il, plus qu'elle ne réclame des autres puissances qui ont reconnu le royaume d'Italie.^ Si l'on persiste à vouloir davantage, on mettra le Gouvernement dans l'impossibilité de maintenir le statu quo diplomatique. La présence d'un Ministre belge auprès du Saint-Siège est, sans contredit, la réserve la plus explicite que puisse désirer la Cour de Rome (i). »
(I) Dépêche de M. Rogier, 17 novembre 1861.
' Le Saint-Siège ne persista pas dans un dessein dont le maintien eût amené dès lors la rupture des rapports diplo* matiques (i). Sans insister sur de plus amples explications, il fit partir Mgr Ledochowski pour Bruxelles, où ce prélat arriva le 3 janvier 1862.
A partir de ce moment jusqu à la retraite du Cabinet libéral, en 1870, les relations diplomatiques reprennent le même caractère quauparavant. Toujours courtoises, elles sont dénuées, au point de vue politique, de toute importance. Le Gouvernement ne prit l'initiative d'aucune négociation avec la Cour de Rome. Quand il sécularisa les fondations d'études, il ne songea pas, malgré l'opposition véhémente de l'Episcopat, à faire un appel quelconque à l'intervention du Saint-Siège. La propagande ultramontaine prenait alors de jour en jour de plus vastes proportions. Elle se faisait remarquer par l'âpreté et la véhémence de ses polémiques. Les attaques contre la Constitution belge, contre les principes de liberté dont elle est l'expression et la garantie, se multipliaient dans les colonnes de la presse épiscopale. Le parti catholique se scindait en deux groupes profondément divisés d'esprit et de tendances. Le Gouvernement, en combattant avec énergie ce mouvement sur le terrain politique, ne chercha pas à l'entraver par des influences hiérarchiques en le dénonçant à Rome. Le Saint-Siège lui-même paraissait indécis et flottant. 11 adressait tour à tour des témoignages de sympathie à la rédaction du Bien public et à M. Dechamps, non sans protester contre la publicité donnée à son langage, ni contre les interprétations que, de part et d'autre, on s'attachait à en déduire.
Le Ministre de Belgique n'avait pas à intervenir dans ces querelles; mais il eut, un jour, avec le cardinal AntoneUi,
(1) M. Rogier à la Chambre des ReprésenUnts, 23 novembre 1861.