‹ La Belgique et le VaticanChapitre 6 sur 60 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

UQ entretien explicite au sujet des scrupules que certains catholiques manifestaient à l'endroit de notre Constitution. « Je ne me rends pas compte de ces scrupules, disait le Secrétaire d*Ëtat de Pie IX. A mes yeux, ils ne sont nullement fondés ; s*ils Tétaient, il serait vraiment étrange qu'ils eussent mis plus de trente ans à se produire. Quant au Saint-Siège, jamais il n'a eu une parole de blâme, pas plus oontre la Constitution belge que contre toute autre ; l'Eglise ne se préoccupe nullement de la forme des Gouvernements avec lesquels elle entretient des rapports, témoin la présence à Rome des représentants des Etats*Unis, de la Russie, de la Prusse, etc* Quant à ce qu'on appelle les libertés modernes» le Saint-Siège s'en est expliqué à plusieurs reprises ; lee principes que les encycliques ont exposés ont eu et devaient avoir un caractère absolu ; mais, à côté de ce caractère, il y a la tolérance passive de l'Eglise qu'on perd si souvent de vue et volontairement la plupart du temps. Voici un exemple firappant de cette tolérance passive; l'Eglise catholique a la croyance que, hors de son sein, il n'y a point de salut I et cependant à Rome même, elle tolère une sjmagogue, une église pour les protestants, etc. En ceci et en beaucoup d'autres cas, le Saint-Siège peut manifester cette tolérance passive ; mais il lui est formellement interdit de souscrire à la moindre déviation dans l'exposition des principes eux-mêmes. « Le Cardinal regrettait que ces idées ne fussent généralement pas mieux comprises en Belgique; il nourrissait l'espoir qu'elles finiraient par l'être, et que tout dissentiment disparaîtrait alors parmi les catholiques. Migr Ledochowski devait recevoir des instructions conçues dans cet esprit de conciliation et de paix.

CTest le 30 avril 1864 que le Ministre de Belgique recueillit les déclarations ci-dessus du Secrétaire d'Etat. Quelques mois plus tard. Pie IX promulguait l'Encyclique du 8 décembre 1864 avec sa célèbre annexe du Syllabw. Ce

document approfondissait Tabime qui séparait l'Eglise catholique de TEtat moderne ; il frappait d anathème les principes constitutifs de notre société civile et politique ; il divisait plus profondément les catholiques et donnait le signal d*une guerre implacable et soutenue contre nos institutions en général et la Constitution en particulier. Le Gouvernement, bien qu il ne se déguisât pas la portée politique de cet acte, ne crut pas devoir faire à ce sujet des observations à Rome. La Papauté resta sur la même réserve. Les six années qui suivirent ne modifièrent sous aucun rapport cet état de choses. Un changement considérable s'opéra avec l'année 1870 dans les positions respectives. Les élections du mois de juin déterminèrent la retraite du Cabinet libéral, qui fit place, le 2 juillet, à l'administration catholique présidée par M. d'Anethan. Peu après, le 20 septembre, l'entrée des troupes italiennes à Rome consommait la ruine du pouvoir temporel de la Papauté. Ces événements créèrent au Gouvernement belge une situation difficile. Décidé à remplir les obligations que lui imposaient la condition internationale et les intérêts positifs du pays, dominé, d'autre part, par ses sympathies politiques et religieuses, il chercha à concilier les unes et les autres, sans parvenir à satisfaire les exigences de ses amis ni de ses adversaires. Bientôt le Ministère allait se trouver en butte, à chaque session, à une double protestation : se fondant sur le principe constitutionnel de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'opposition réclamait avec persistance le retrait de notre légation auprès du Pape, qui avait cessé désormais d'être un Chef d'Etat; en môme temps, les organes de la majorité exigeaient impérieusement le rappel du Ministre belge auprès du Roi d'Italie, à titre de protestation contre ce qu'ils appelaient la spoliation sacrilège du Saint-Siège. Cette situation resta la même sous les deux administrations catholiques qui, de 1870 à 1878, se succédèrent au pouvoir.

L'initiative des hostilités partit des rangs de la droite. Six jours après l'occupation de Rome par les Italiens, un Sénateur catholique crut devoir publiquement protester contre ce fait. M. le baron d'Anethan déclara que, ministre constitutionnel d'un Etat neutre, il n'avait pas à se prononcer sur les événements qui venaient de s'accomplir en Italie. A ce moment, les vues du Gouvernement ne paraissent pas fixées; elles revêtent une forme plus explicite dans un entretien que le Ministre des Affaires étrangères eut, le 8 novembre 1871, avec le représentant du Roi dltalie. Il refusa de se prononcer sur le fait de l'occupation de Rome, mais il revendiqua hautement l'indépendance du Souverain Pontife, et exprima l'avis qu'il convenait de faire appel à un congrès européen pour assurer cette indépendance sans laquelle la liberté des catholiques n'existerait pas (i).

Les instructions qui furent envoyées, le 30 décembre 1870, à notre Ministre auprès du Saint-Siège formulent un système arrêté. L'occupation de Rome soulève, d'après le Ministre des Affaires étrangères, une question religieuse et une question politique. Au premier point de vue, « le Gouvernement considère la pleine indépendance du Souverain Pontife dans l'exercice de ses fonctions spirituelles comme réclamée par un grand intérêt social et religieux. C'est dire que cette question mérite la plus sérieuse attention. La liberté des cultes, inscrite dans notre pacte fondamental, impose au Gouvernement le devoir de ne rien négliger pour en assurer l'entier bénéfice à toutes les confessions religieuses. Or, cette liberté ne serait pas réelle ni complète pour les catholiques le jour où leur Chef spirituel ne serait plus lui-même libre et où leurs rapports avec le Souverain

(1) La dépêche du comte de Barrai, datée du 8 novembre 4870, fut Tobjet d*une dépêche rectificative du baron d'Anethan en date du 12 janvier 1874.

Pontife seraient entravés. Vous devez donc, le cas échéant, vous montrer favorable à toute négociation, à toute entente qui tendrait à réaliser le but que les Ministres du Roi ont A cœur de voir atteindre » .

Quant à la souveraineté temporelle, considérée comme question territoriale, ajoutait M. d'Anethan, la Belgique est liée par sa neutralité. En revanche, elle n'a point à sanctionner, par une approbation quelconque, des faits ou des théories dont la portée pourrait n'être pas sans danger pour les Etats secondaires.

Une circulaire du 20 janvier 1871 fait un pas de plus dans cette voie. S'appuyant sur les considérations développées dans les instructions du baron Pycke, le Ministre des Affaires étrangères ajoute que des garanties unilatérales lui paraissent insuffisantes pour assurer l'indépendance de la Papauté. Un Congrès européen lui paraît indispensable pour régler cet intérêt. Sans prendre d'initiative, la Belgique ne déclinera pas l'invitation qui lui serait adressée de se faire représenter dans une réunion à laquelle prendraient part les autres Etats intéressés.

La distinction qui faisait le fond de ces instructions était assez délicate et devait fournir prise à des difficultés de plus d'un genre. L'indépendance du Saint-Siège, c'est-à-dire le pouvoir temporel lui-môme, aux yeux de tous les catholiques militants, était envisagée comme une question religieuse, et cette même question devenait un intérêt national que le Gouvernement devait sauvegarder. La convocation d'un Congrès, à laquelle se ralliait le Gouvernement belge, était une issue douteuse; cette idée ne prit pas, du reste, de forme précise dans les desseins des Puissances. Le Gouvernement italien ne s'y arrêta pas; au mois de mai 1871, il promulgua la loi dite des garanties et, le P*" juillet, il transféra à Rome le siège de son administration. Se conformant à une règle diplomatique qu'il ne pouvait enfreindre sans rompre avec

- LXIY -

ritalie, M. d'Anethan donna, dès le 20 juin 1871, à notre Ministre, M. Solvyns, Tordre de suivre le Roi. Il renouvela, à cette occasion, ses réserves antérieures ; il prescrivit à M. Solvyns de ne se rendre à Rome que lorsque la plupart de ses collègues l'y auraient précédé; il ajouta que rien ne serait innové dans la représentation entièrement indépendante de la Belgique auprès du Saint-Siège (i). Plus tard» le 5 mars 1872, le comte d'Aspremont-Lynden précisait en ces termes, à la Chambre, la signification de cette dernière mesure : « Il convient que nous ayons un Ministre près du Saint-Père, parce que, à côté des intérêts matériels, il y a des intérêts moraux et religieux. La Belgique

est un pays éminemment religieux On manquerait aux

égards dus à ce sentiment légitime et digne de respect en rappelant notre Ministre près du Pape. »>

Ainsi commença la double représentation de la Belgique à Rome, auprès du Roi Victor-Emmanuel et du Souverain Pontife. Dès ce moment aussi, se manifestèrent les objections qu elle ne cesserait plus de faire naître. Les explications données à ce sujet par M. d'Anethan au Sénat, le 3 juillet 1871, ne satisfirent guère les membres ultramontains de cette assemblée. D'un autre côté, l'opposition libérale formulait, le 5 mai 1872, à la Chambre des Représentants, sa première demande de rappel de notre Ministre auprès du Saint-Siège. Cette demande, renouvelée de session en session, donna lieu à trois grandes discussions (s), finit par rallier la presque unanimité des membres de la gauche et M. Frère-Orban la résuma, le 25 mars 1873, dans ces paroles : « La Constitution nous défend d'intervenir dans les rapports du clergé avec le Chef de l'Eglise Quelque forme que

(f) Dépêche du baron d'Anethan, 24 Juin 4871. (2) Séances de la Chambre du 5 mai 187â, du 17 mai 1873, et du ^ janvier 1875.

l'on veuille lui donner, (cette mission) ne peut guère servir qu'à exposer le Gouvernement à des embarras quand les catholiques sont au banc ministériel, et elle deviendrait un sujet de dérision si les libéraux étaient au pouvoir. »

A ces difficultés intérieures en correspondaient d'autres au dehors. Le Saint-Siège, de quelque façon qu'il ait pu apprécier la politique adoptée par le Gouvernement belge, s'abstint à son égard de toute réclamation officielle. Mais la chute du pouvoir temporel inaugura des manifestations d'une autre nature. L'organisation du denier de Saint-Pierre prend une vaste extension. Des pèlerinages politico-religieux se dirigent régulièrement, à partir de 1871, vers le Vatican. Chaque année des députations de catholiques belges s'en vont déposer aux pieds du Souverain Pontife, avec le tribut des offrandes recueillies dans le pays, des adresses protestant ^ contre l'attentat sacrilège qui offense l'indépendance du Vicaire de Jésus-Christ et prive toute l'Eglise de son patrimoine légitime y*. Les discours prononcés à ces occasions par les orateurs des députations étaient conçus dans le môme ton; ils constituaient, envers la nation italienne, de véritables provocations.

Ces manifestations se renouvelèrent de 1871 à 1873 avec les mêmes formes et dans les mêmes conditions. Bien que le Ministre de Belgique n'y prît pas officiellement part, elles ne laissaient pas de devenir un embarras sérieux pour le Gouvernement. « J'ai cru devoir attirer l'attention du Cardinal Secrétaire d'Etat, écrivait notre Ministre, sur les inconvénients qui peuvent résulter de pareilles démonstrations. Son Eminence, en évitant de se prononcer sur ce sujet, a néanmoins reconnu que les délégués belges en particulier avaient manifesté, dans ces dernières circonstances, une vivacité de sentiments qui ne lui paraissait pas exempte d'exagération (i). y*

(\) Dépèche du baron Pycke, 28 janvier 1872.

Cette appréciation du cardinal Antonelli se rapportait au pèlerinage de 1872; celui de Tannée suivante mit personnellement notre Ministre en cause. Le Bien public rendant compte, le 14 mars, de cette démonstration, ainsi que de la visite faite par les pèlerins belges à M. le baron Pycke, prêta à celui-ci cette assertion « qu'en dépit de toutes les difficultés, il demeurerait à son poste jusqu'au jour de ce grand Te Deum dont le pressentiment est dans tous les cœurs ». Invité à s'expliquer à cet égard, le baron Pycke désavoua catégoriquement les paroles qu'on lui avait attribuées, et à la suite d'une interpellation faite à ce sujet, le 25 mars, par M. Frère-Orban, la Chambre des Représentants prit acte de ce désaveu. C'est à propos de cet incident que le Secrétaire d'Etat du Pape, confirmant une appréciation antérieure, dit à notre Ministre « qu'il ne pouvait s'empêcher de témoigner un regret au sujet des difficultés politiques que fait naître trop souvent à l'étranger l'ardeur peu réfléchie de quelques catholiques ^ (i).

Le Gouvernement italien ne souleva pas à cette occasion d'incident diplomatique. Les pèlerinages continuèrent ; mais, à partir de l'année 1875, le langage de leurs organisateurs paru tsensiblement plus modéré. Même alors, le Ministre des Affaires étrangères n'hésita pas à en décliner toute solidarité. « Si j'avais un argument à faire valoir » , disait à la Chambre le comte d'Aspremont-Lynden, « en faveur du maintien de notre légation auprès du Pape, je dirais qu'elle donne le moyen de faire savoir au Saint-Père que les opinions de la Belgique ne sont pas celles de toutes les personnes qui se rendent à Rome et que toute la Belgique ne pense pas comme tels ou tels pèlerins qui vont porter leur obole au Saint-Père (2). » Mais, au moment même où un certain

{i) Dépêche du baron Pycke, 4 avril 4875. (i) Séance du 24 janvier 4875.

- LXIVUI —

apaisement paraissait se produire dans les régions du Vatican, d'autres difficultés naissaient en Belgique. Le 8 septembre 1874, eut lieu le grand pèlerinage de Verviers, organisé dans le but de protester contre la suppression du pouvoir temporel. Le Nonce y prit publiquement part, au risque de compromettre son caractère diplomatique. Le Ministre des Affaires étrangères expliqua ce quune telle attitude pouvait avoir d'irrégulier en disant que le Nonce avait officié en sa qualité d'archevêque (i). Deux années plus tard, un incident semblable se reproduisit quand le Nonce du Saint-Siège, haranguant une députation d'anciens zouaves pontificaux, leur annonça, suivant la version des journaux catholiques, que « l'état actuel de la question romaine semblait en présager le dènoûment dans un sens conforme à leurs vœux 9>. Cette fois encore le Ministre des Affaires étrangères intervint, au nom de ce même dignitaire, pour désavouer le langage qu'on lui avait prêté («).

Tandis que le maintien de nos relations officielles avec le Saint-Siège menaçait ainsi constamment, grâce aux imprudences de ses partisans les plus déclarés, de devenir un écueil au point de vue de nos rapports avec l'Italie, d'autres difficultés, procédant du même ordre d'idées, se produisaient vis-à-vis de l'Allemagne. Les Evêques belges, des associations catholiques, renouvelant une faute commise déjà en 1837 (3) , à propos de la question des mariages mixtes en Prusse, et dont les conséquences se firent encore sentir en 1839, — prirent fait et cause pour certains membres de l'Episcopat allemand engagés dans une lutte violente avec le Gouvernement de leur pays. Cette intervention provoqua une vive irritation en Allemagne. Le Gouvernement impérial

(i) Séance de la Chambre des Représentants, 20 janvier 4875. (â) Séance de la Chambre des Représentants, 5 juin 4877. (5) Dépêche du vicomte Vilain XilII, 42 décembre 4837.

chargea son Ministre d'une réclamation offloiellô auprès du Cabinet de Bruxelles (i). Les Ministres belges ne crurent pas pouvoir prendre, en présence des termes de la Constitution, de mesure préventive contre les écarts dont on se plaignait; mais ils les blâmèrent publiquement, et quand un membre du Parlement, prenant acte de leur langage, formula un ordre du jour exprimant des regrets au sujet de Tattitude peu correcte des membres de l'Episcopat et particulièrement de TEvôque de Namur, le Gouvernement, quoique surpris par cette motion, ne refusa pas de s'y associer et les deux Chambres la votèrent à l'unanimité (2). L'intervention du Saint-Siège ne fut ni demandée ni offerte en cette circonstance. On attachait peu d'importance , à Rome, aux réclamations du Chancelier de l'empire d'Allemagne, et on se refusait à en reconnaître le fondement. Le Pape trouvait que la conduite de notre Episcopat n'avait pas cessé d'être irréprochable à tous égards ; tout au plus admettait-il une exception pour un seul de ses membres (3).

Vers 1875, il se manifeste toutefois dans les dispositions du Vatican un certain apaisement. S'entretenant avec le directeur d'un journal catholique qui allait s'éditer à Rome (le Roma)^ Pie IX lui recommanda la prudence et la modération. « Evitez, n lui disait-il, « les polémiques agressives et irritantes ; je le répète, je veuw t apaisement (4). » Le même sentiment se traduit dans un entretien que M. Reusens avait eu, quelques mois auparavant, avec le Secrétaire d'Etat. Le Gouvernement belge était alors en butte aux plus véhémentes attaques de la presse ultramontaine. Le cardinal Antonelli lui conseilla de ne pas trop s'en émouvoir, mais d'agir avec

(\) Note du comte de Perponcher, 3 février 1875. (2) Séances de la Chambre des Représentants, 8 mai 1875; du Sénat, 26 mai (5) Dépêche du baron Pycke, 14 mai 1875. (4) Dépêche de M. Reusens, 4 novembre 1875.

fermeté et beaucoup de prudence. « Il faut surtout f>^ disait Son Eminence, « que le Gouvernement se mette en garde contre les suggestions imprudentes de certains journalistes qui, sans mission et sans autorité, se disent guidés par nous. Les Evêques seuls sont les interprèles du Saint-Siège et ils reçoivent ici des conseils de sagesse et de modération. Nous ne reconnaissons à aucune feuille publique le droit de parler en notre nom ; ces feuilles expriment les idées et les sentiments personnels de leurs écrivains, lesquels n'ont ni qualité, ni position pour être inspirés par Rome. »

Ces paroles s'appliquaient spécialement au Cow*rier de Bruxelles, qui venait d'obtenir alors du Pape un bref approbatif. Ce bref, arraché à force d'instances, disait-on en guise d'excuse, était conçu en termes vagues et ne s'appliquait pas à la politique intérieure du pays. Les Evéques, ajoutait-on, avaient reçu des instructions qui leur enjoignaient de ne pas attacher d'importance aux journaux de cette nuance et de ne pas les encourager (i). L'attitude que prenait en ce moment même l'Episcopat belge à l'égard de l'Allemagne démontre que ces conseils furent bien peu efficaces. Toutefois, après ce dernier incident, il se manifeste, en effet, une espèce de revirement. Le clergé paraît moins agressif à l'égard de l'Italie et de l'Allemagne. Les difficultés internationales que ses actes et son langage risquaient sans cesse de faire surgir, disparaissent ou s'atténuent. Mais la guerre ne cesse pas pour cela : elle ne fait que changer de théâtre. C'est à l'intérieur qu'elle éclate et c'est la Constitution, ce sont les institutions nationales qui en deviennent l'objet.

Ces attaques, qui prennent dès 1865 une forme systématique, mais dont la gravité devient surtout sensible à partir de 1870, n'échappèrent pas à l'attention du Saint-Siège. Le

(1) Dépcêhe de M. Reusens, 22 Juin 1874.

Gouvernement, âdèle à la ligne de conduite que, dès le début, il semble s'être tracée en ces matières, ne crut pas devoir en faire l'objet de remontrances à Rome ; mais des entretiens eurent lieu, des explications furent échangées entre nos Agents et la Secrétairerie d'Etat. « Evidemment, » disait le cardinal Antonelli , ^ les principes du droit public consacrés dans votre loi fondamentale ne sont pas le desideratum^ l'idéal que le Saint-Siège préconise dans l'organisation des Etats catholiques; mais le fait existe et il n'a pas été un obstacle au développement de la religion. Il importe donc de consolider une position favorable aux intérêts catholiques et de ne pas l'ébranler par un zèle imprévoyant ou des mesures inopportunes. Je ne laisse échapper aucune occasion, poursuivait-il, de faire connaître que les hommes exagérés ne rencontrent ici aucun appui, car ils font un grand tort à la cause qu'ils prétendent servir (i). y>

Les faits, malheureusement, correspondaient peu à ce langage; ils l'annulaient vis-à-vis du Gouvernement qui recevait ces confidences. Il n'y avait guère longtemps alors que M. Dumont était nommé évêque de Tournai. Bientôt le Pape allait provoquer lui-même de nouvelles attaques contre la Constitution en réclamant la priorité du mariage religieux. En 1875, les violences de la presse ultramontaine ne font que s'accroître. Elles sont, à deux reprises, relevées à la tribune nationale (2) et signalées à la sollicitude du Gouvernement. A Rome, le Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté persiste à les déplorer, d'autant plus que la pratique de la Constitution belge depuis quarante-cinq ans n'avait pas donné lieu, suivant lui, à des inconvénients sérieux. « Sans en approuver d'une façon absolue tous les principes, il fallait recon-

(1) Dépêche de M. Reusens, 22 juin 1874.

(2) Séances de la Chambre des Représenlants, 22 janvier et !«' décembre 1875.

— LXXXU —

naître qu6 c'était la Constitution convenant le mieux à Tesprit et aux mœurs de la nation, et qu'en si^aler une imperfection, comme l'avait fait dernièrement le Pape, — il s'agissait ici de la priorité du mariage civil, — n'était pas en demander le changement (i). n Le baron d'Anethan fait observer au Pape que c'est au nom du SyUabtis que des catholiques attaquent nos institutions. Pie IX lui répond « qu'il serait bien préférable que les journalistes ne s'occupassent pas de ces questions; que, quant au Syllabus, il y a des personnes qui s'obstinent à ne pas le comprendre tel qu'il est (2). »

De tels sentiments, s'ils avaient reçu une expression officielle, eussent pu aider peut-^tre à pacifier les esprits; mais ils ne franchissaient pas les limites de la chancellerie romaine. Personne ne les connaissait, et le langage public de Pie IX, les actes de son Gouvernement proclamaient de tout autres principes, encourageaient de tout autres tan dances. Le Ministère ne songea pas, dans ces conditions, à se prévaloir des témoignages confidentiels de sympathie qu'il recevait à Rome. Aussi la presse ultramontaine, loin de désarmer, poursuivait-elle sa polémique anticonstitutionnelle avec une virulence croissante (3). En 1876 et 1877, cette polémique atteint son paroxysme ; elle est déférée de nouveau avec indignation à la Chambre des Représentants et flétrie par un ordre du jour proposé par M. Frère- Orban, appuyé par M. Malou, et voté à l'unanimité de ses membres, moins six abstentions (4).

Telle était la situation à l'avènement de Léon XIII. Allait-il chercher à la modifier? Essayerait-il, en venant en aide à nos institutions battues en brèche avec un achar-

(1) Dépêche du baron d*Anethan, 7 décembre 1875. h) Dépêche du baron d*Ânethan, 20 janvier 1876.

(3) Comparer la dépêche de M. Frôre-Orban du 13 novembre 1878 (Echange de vues).

(4) Séance de la Chambre des Représentants, 5 juin 1877.

- Lxxxin ~

nement inouï, d6 sauver l'existence du seul Ministère catholique encore debout en Europe? Ses premières paroles au moins prouvèrent quil ne se faisait pas illusion sur retendue du mal ni sur Turgence du remède. « Le Saint-Père désire », disait le cardinal Franchi, « que la presse catholique cesse ses attaques contre vos institutions ; il tient à ce que les catholiques ne soient pas étrangers aux affaires de leur pays, et Sa Sainteté comprend qu'ils ne peuvent y prendre part, s'ils répudient les lois fondamentales de l'Etat, y» Le Cardinal entretint également notre Ministre des tendances de certains E vaques belges, et l'assura que LéonXIII ferait en sorte de modérer le zèle quelquefois trop prononcé de ces prélats (i).

Quelques jours plus tard, M. d'Anethan présentait ses lettres de créance au nouveau Pontife. Léon XIII confirma, à cette occasion, les déclarations de son Secrétaire d'Etat. ^ Je ferai tout ce qui dépend de moi ?», dit-il, << pour favoriser le développement de la religion en Belgique et les intérêts de votre belle patrie. Les relations entre le Saint-Siège et la Belgique sont facilitées par les libres institutions dont jouit votre pays. Ces institutions permettent à la religion d'exercer librement son influence civilisatrice. On attribue au Saint-Siège l'intention de dominer le pouvoir civil : ce que je recommande, au contraire, cest tohéissance aux gouvernements établis^ le respect des lois. Si mes conseils sont écoutés, je contribuerai au maintien et à la prospérité de la société civile, car ceux qui m'écouteront ne pourront être que de bons citoyens, dévoués à leurs princes et respectant les lois de leur pays (2). n

Quelle qu'ait été la pensée qui ait dicté ces paroles, l'importance politique en était notoire. Pourquoi ne reçu-

i) Dépêche da baron d'Anethan, 20 mars 1878. [2) Dépitohe du baron d'Anethan, 50 mars 1878.

rent-elles ni publicité ni sanction quelconque? Deux mois et demi se passèrent ; ce sont les derniers jours de l'administration catholique présidée par M. Malou. Ala veille d'une crise décisive, rien n'indiqua que Léon XIII eût, à l'égard de la Belgique, d'autres vues, une autre politique que Pie IX. Le Gouvernement ne sortit pas de la réserve passive qu'il s'était imposée dès l'origine dans ses rapports avec le Saint- Siège. Celui-ci ne suivit pas une autre conduite, et, de ses intentions, avouées ou non ailleurs, il ne subsistait, au mois de juin 1878, hors des archives diplomatiques, ni un effet ni même une trace.

Il n'y eut guère que deux circonstances où, dans le cours d'une carrière de huit ans, le Gouvernement se départit, visà-vis de la Cour de Rome, de cette attitude purement négative : ce fut, en 1875, quand Pie IX prononça son allocution relativement au mariage civil, et, en 1876, lors de l'opposition faite en Belgique par l'Evéque de Tournai à l'exécution de la loi de 1842.

Le 3 octobre 1875, Pie IX, recevant un certain nombre de nos compatriotes, exprima le vœu de voir désormais, chez les peuples catholiques, le mariage religieux précéder le mariage civil. Ce conseil, donné dans des termes qui conviaient à une action immédiate, fut promptement suivi. Dès leur retour en Belgique, MM. J. et P. de Hemptinne, le baron Ern. Kervyn de Volkaersbeke et plusieurs autres adressèrent au Roi une pétition pour solliciter l'abrogation de l'article 16 de la Constitution. Le Bien public publia ce document le 5novembre 1875.

A peine le Pape avait-il fait cette manifestation, qu'à Rome même on en sentit l'imprudence et qu'on chercha à l'atténuer. Le Gouvernement annonça néanmoins à notre Chargé d'affaires l'envoi d'instructions immédiates. Ces instructions portent la date du 1 1 novembre. Elles partent de ridée déjà insinuée à Rome, que le Saint-Père n'avait pas voulu faire allusion à une législation qui existe en Belgique

et 8 y applique sans inconvénient depuis trois quarts de siècle. Elles qualifient l'opinion hostile à cette législation d'erronée, pour ne pas dire excentrique, et ajoutent que cette opinion n'a trouvé aucun écho ni dans le clergé, ni dans la presse, ni parmi les catholiques. « Il y a en Belgique >», poursuit le Ministre des Affaires étrangères, «< un sentiment presque unanime, malgré les divisions des partis, sur la nécessité de maintenir intacte en tout point la (Constitution de 1831. Malheur à ceux qui voudront, sous un prétexte quelconque, rompre cette patriotique transaction! La Constitution est notre principale force nationale, la raison de notre existence heureuse, calme et prospère depuis quarante-cinq ans ; elle est puisée dans nos traditions historiques, conforme à notre état social, à nos besoins moraux ; la conserver intégralement est le plus vital des intérêts du pays ; vouloir y toucher serait pour l'opinion catholique et conservatrice la plus déplorable des fautes. »

L'indépendance réciproque du pouvoir civil et de l'autorité religieuse est le principe essentiel de toute notre organisation sociale et politique. Les deux ordres d'intérêts, les uns matériels, les autres moraux, sont séparés; mais la priorité n'implique ni une exclusion ni une suprématie. << Une expérience décisive faite en Belgique, mais trop souvent oubliée, démontre à l'évidence que cette priorité maintenue par la Constitution est une mesure d'ordre public nécessaire, et, chose remarquable, elle l'est surtout à cause du sentiment religieux des populations. »

Le Gouvernement rappelle cette expérience fâcheuse faite dans notre pays, de 1814 à 1817, après l'abrogation de la priorité obligatoire du mariage civil ; et, après avoir fait justice de l'argument tiré des exceptions prévues par la Constitution même, il conclut en faisant connaître la résolution prise par le Ministère de ne donner aucune suite à la demande irréfléchie qui avait été faite à Sa Majesté.

- LXMVI -

Ces instructions n'étaient pas destinées à faire Tobjet d'une communication officielle ; elles ne devaient servir quà régler l'attitude et le langage de notre agent. Le jour môme où elles partaient de Bruxelles, M. d'Anethan était reçu en audience par le Pape qui, abordant spontanément la question, lui déclara qu'on avait mal interprété ses paroles, qu'on avait agi hors de propos et qu'on eût mieux fait de ne pas envoyer de pétition. Il ne s'était, disait-il, placé qu'au point de vue religieux en affirmant la prééminence du sacrement sur le contrat civil. « Votre loi », ajoutait Pie IX « exige que le contrat civil précède l'acte religieux ; je ne demande pas quon la modifie maintenant ; les circonstances actuelles n'y seraient pas favorables, et, dans le moment présent, rien môme ne serait plus inopportun. >» Le Pape prononça ces paroles lentement et avec une certaine solennité ; elles étaient évidemment préparées d'avance (i).

C'était, autant que le permettaient les traditions de la Cour romaine, annuler la manifestation du 3 octobre. Les instructions du 11 novembre devenaient ainsi sans objet. Quand l'incident fut porté, le P"" décembre, devant la Chambre, le Gouvernement se borna à en faire connaître l'esprit et la conclusion. Cette attitude ne donna lieu à aucune observation de la part de la Cour de Rome. Le cardinal Antonelli l'approuva et dit que le Pape avait eu surtout en . vue les difficultés que rencontrent les mariages in extremis.

L'incident qui vient d'ôtre rappelé eût, sans le brusque recul du Saint-Siège, mis directement le Gouvernement belge en conflit avec celui-ci ; il n'en fut pas de môme du second, où Ton se trouva simplement en présence d'un des membres de notre Episcopat.

Au mois de septembre '1876, l'administration communale

(1) Dépêche du baron d'Anethan, 11 novembre 1875.

de Suivies décida la création d'un nouvel établissement d'instruction primaire et le plaça sous le régime de la loi de 1842. L'Evéque de Tournai, soit qu'il considérât la nouvelle école comme un établissement d'instruction moyenne, soit qu'il se refusât à appliquer plus longtemps la loi de 1842, frappa publiquement l'école d'interdit et fit annoncer en chaire que les élèves, comme leurs parents, ne seraient plus admis à la fréquentation des sacrements de l'Eglise. Toutes les démarches de l'autorité communale pour faire retirer cette mesure exceptionnelle furent vaines. Le Gouvernement, persuadé que l'attitude de TEvéque n'était justifiable ni quant au fond ni quant à la forme, déclara qu'il maintiendrait les subsides alloués à l'école. En même temps, il instruisait des faits notre Ministre à Rome. Faisant allusion à une correspondance romaine du Courrier de Bruxelles, d'après laquelle la conduite de l'Evoque aurait eu la pleine approbation du Vatican, le Ministre des Affaires étrangères écrivait : « Il n'y a pas lieu de faire à ce sujet une communication officielle et par écrit au Gouvernement de Sa Sainteté, mais d'expliquer verbalement à Son Eminence le Cardinal Secrétaire d'Etat les raisons de la politique du Gouvernement et de sa ferme volonté de maintenir intacte et complète l'application de la loi de 1842 à l'école de Soignies, alors même que l'erreur commise par Mgr de Tournai ne serait ni reconnue ni réparée (i). y>

Le cardinal;! Antonelli répondit à notre Ministre qu'il regrettait vivement ce fâcheux incident, et qu'il ferait tout ce qui dépendait de lui pour ramener l'Evêque de Tournai à une appréciation plus saine^de la situation (2).

n n'y eut pas d'autre communication échangée à ce sujet avec la Cîoiir de Rome. Mais M. Malou a fait savoir plus

(1) Dépêche du comte d'Âspremont-Lynden, 25 octobre 1876.

(2) Dépèche du baron d'Anethan, 29 octobre 1876.

— LXXXVlll -

tard à la Chambre des Représentants (i) que Mgr Dumont avait dû céder aux remontrances du Souverain Pontife et retirer les censures dont il avait frappé Técole de Soignies (2).

Deux années plus tard, une difficulté analogue surgit à Tournai. Il existait dans cette ville un établissement d'enseignement moyen pour les filles. L'administration communale, qui l'avait placé sous le régime de la loi de 1850, avait, dès l'origine, demandé au chef du diocèse — c'était alors Mgr Labis — de désigner un prêtre pour y donner l'instruction religieuse. Ce prélat s'y était refusé « parce que, selon lui, les écoles alors existantes suffisaient aux besoins de la population ». Au mois d'avril 1878, Mgr Dumont, poussant les hostilités plus loin, décida que les élèves de cette école ne seraient plus admises à la première communion.

Le Gouvernement signala ces faits à Rome ; il constata le déplorable effet qu'ils produisent pour la paix des consciences et les dangers qu'ils recèlent pour l'avenir de la liberté religieuse dans notre pays. « Plus cette liberté est large et pour ainsi dire illimitée, à l'abri de tout appel comme d'abus et de toute intervention du pouvoir civil, plus aussi l'usage qui en est fait doit être sage, prudent et restreint dans les limites

de la raison et de la justice Le Gouvernement du Roi

ne doute pas que le Saint-Père voudra bien prendre les mesures que, dans sa sagesse, il jugera les meilleures pour mettre fin à un pareil abus (3). 'y>

ii) Séance du 17 mai 1878.

(2) Dans une dépêche du 5 décembre 1876, M. d'Anethan rapporte un entretien qu'il eut avec Pie IX sur cet incident. « Je regrette, lui dit Sa Sainteté, qu'il y ait un désaccord dans l'Episcopat belge ; et il y a un évêque que faime beaucoup (le Pape a insisté sur ce point), je le crois très bon prêtre, mais il me semble qu1l a été un peu loin et qu'il devrait tenir compte des circonstances particulières du pays, ainsi que d'une loi dont les catholiques désirent le maintien. Il y a des moments où il est nécessaire d'user de grands ménagements, et il faut toujours savoir allier le zèle à la prudence. » M. d'Ânethan fit observer qu'il serait bon que Mgr Dumont connût ce sentiment du Pape; Pie IX ne répondit pas et changea de conversation.

(3) Dépèche du comte d'Aspremont-Lynden, 18 avril 1878.

Léon XIII venait alors de monter sur le trône pontifical. Son Secrétaire d*Etat, le cardinal Franchi, ne cacha pas à notre Agent que le Nonce du Saint-Siège à Bruxelles avait déjà signalé l'incident et qu'il avait reçu en conséquence, dès le 5 avril, Tordre de procéder à une enquête. Sa Sainteté était bien décidée à faire entendre à Mgr Dumont des conseils de prudence et de modération, << afin de mettre fin au plus tôt à une situation qui n'avait déjà que trop troublé le repos des familles dans le diocèse » . Personne ne semblait douter à Rome que cette intervention ne fût promptement suivie d'effet. « Le Saint-Père, ajoutait le cardinal Franchi, connaît parfaitement la situation religieuse : il est décidé à intervenir d'une façon plus générale et à établir une unité complète de vues et daction dans les membres de tEpiscopat (i). »

Il a été démontré malheureusement depuis qu'à la fin de cette même année, à l'occasion d'un mandement politique dirigé contre des actes du Gouvernement^ le Saint-Siège s'était, en effet, employé activement et avec succès à établir cette unité de vues entre les membres de l'Episcopat ; mais son intervention particulière à Tournai fut moins efficace. L'Evéque envoya de longues explications à Rome ; le Pape persista néanmoins dans son appréciation : il ne doutait pas que le prélat ne finît par céder (2). Mgr Dumont ne céda pas.

Tels furent les résultats que retirèrent en huit ans, de leurs rapports officiels avec le Saint-Siège, deux Ministères catholiques qui rencontraient dans l'attitude des Evêques à leur égard et dans les véhémentes et persistantes attaques de la presse ultramontaine le principal écueil de leur administration. Ces résultats n'étaient pas de nature à atténuer l'importance des objections que l'opposition parlementaire.

(1) Dépêche de M. Reasens, 24 avril 1878.

(2) Dépêche du baron d*Anethan, 31 mai 1878.

se plaçant au point de vue des principes constitutionnels, formulait depuis six ans contre le maintien de nos relations diplomatiques avec la Cour de Rome.

Au terme de la triple période qui vient d'être passée en revue, la Belgique se trouvait, vis-à-vis du Saint-Siège, dans une situation nettement caractérisée. Le pouvoir temporel n'existait plus ; dans le domaine international , il ne restait pas d'intérêt à régler, pas de matière à traiter avec lui. Sur le terrain politico-religieux, dans l'ordre des relations de l'Eglise et de l'Etat, l'impuissance de notre représentation officielle au Vatican était un fait démontré ; des obligations constitutionnelles en Belgique, des préoccupations dogmatiques à Rome rendaient toute sympathie stérile, toute entente impossible. Le Cabinet libéral, qui arrivait en 1878 au pouvoir avec des engagements formels à ce sujet, n'avait d'autre tâche à remplir que de cesser sur-le-champ nos relations diplomatiques avec le Saint-Siège.

Ce fut en effet son premier dessein ; il allait y donner suite, quand la situation prit tout-à-coup un aspect imprévu. Un Pape nouveau avait ceint récemment la tiare ; il annonçait des intentions conciliantes ; il semblait comprendre les exigences de la société moderne et apprécier les nécessités de notre temps. Revenant sur certaines déclarations déjà faites antérieurement, il parut disposé à leur assigner désormais une signification précise, une haute portée politique. Le Gouvernement, malgré les engagements qu'il avait contractés dans l'opposition, ne crut pas pouvoir décliner des ouvertures qui prenaient un tel caractère; écartant toute autre considération que celle de l'intérêt public, il suspendit ses résolutions et en subordonna la nature aux résultats d'une dernière et solennelle épreuve.

Une guerre à outrance se faisait depuis nombre d'années

à notre loi fondameotale, à nos institiitîoiis imtîoruilfts par la majorité da dei^ et Fonaiiimité dd la presse ultramontaîne. Uadministratioii catholique s*était vue dans Timpoissanoe d'en réfiréner les excès, den Taincre lliostilité. Pie IX et même Grégoire XVI ne s*étaient pas fait faate de prommcer dans divers «itr^ens des paroles qui condamnaient ces Tiolences ; mais les déclarations réitérées qa*ils avaient édiangées à ce sujet avec nos agoits diplomatiques, ou n avaient pas firandii Tenceinte du Vatican, ou n avaient pas obtenu au dehors Teffet voulu. Tiraillés, du reste, dans des sens contraires, ces Papes n avaient qu exc^tionnellement conformé leurs actes à leur langage.

La propagande ultrauMHitaine, avec ses emportem^its et ses audaces, était devenue, &ï Bdgique, un danger public. Elle avait contribué à prêter un caractère d*urgmce à un autre artîde du programme que le parti libéral apportait au pouvoir : la réforme de la loi de 1842 sur rinstruction primaire. Cette mesure, qui n avait cessé d'être réclamée avec énergie, an nom de nos principes constitutionnds, depuis le jour où le règlement du 15 août 1846, dicté par les Evéques, transforma les écoles communales en écoles confesaonnelles, avait fini par rallier, aux élections de 1878, la majorité des suffrages, n n était guà« possible de laisser plus longtemps le dergé catholique intervenir, à titre d'autorité, dans Tenseignonent public, anquid il contestait jusqu an droit d'existence.

Poovait-<tt espérer de résoudre à Famiable cette douUe difficuhé? Le Saint-Siège était-il irrévocablement tourné Ters le passé, radicalement hostile an présent et à Favenir? Resteraîi-il ohstinémait fermé aux le^ns de Texpérience, aux ins|^ralions de Fesprit politique ? Qud qu en dût être le résultat, Fépreuve était digne d*étre tmtée.

Pendant im an^ Léon XIII parut répcmdre aux espérances qui avaient défenûné le Gouvernement bdge à se préttr à

un échange de vues avec lui. Il en avait pris lui-môme l'initiative ; il avait blâmé les attaques contre la Constitution belge, déclaré qu* il fallait la maintenir et la défendre, y être soumis sans arrière-pensée, n'y pas même désirer de changement. Le Gouvernement, craignant que des conversations sur ce sujet consignées dans la correspondance diplomatique n'eussent pas plus d'effet que nombre de déclarations semblables faites antérieurement, fit entendre que c'était « ailleurs et autrement » que le Pape devait tenir ce langage. Bientôt après, on fit savoir que le Nonce avait transmis aux Evêques des instructions positives en ce sens. En même temps le Souverain Pontife exprima la volonté et l'espoir de voir le clergé s'associer patriotiquement aux fêtes du jubilé national. Si des considérations dogmatiques ne lui permettaient pas d'approuver notre nouvelle loi sur l'enseignement primaire, il fit, à diverses reprises, prendre acte de son abstention personnelle dans l'opposition faite à cette loi ; il refusa longtemps d'y laisser compromettre l'autorité du Saint-Siège ; il blâma tout excès ; il recommanda la prudence, la sagesse, la modération.

Telle était la situation au mois d'octobre 1879. Le Gouvernement n'avait nul motif de suspecter cette attitude, de douter de la sincérité des déclarations du Saint-Siège, de sa volonté d'y conformer loyalement ses actes. Il proposa, en conséquence, et obtint le maintien provisoire de la représentation belge auprès du Souverain Pontife. Il n'eût pu se dispenser d'agir ainsi sans compromettre les résultats acquis, renoncer aux effets espérés, interrompre une épreuve qui devait être conduite jusqu'au bout.

Six mois se passèrent. Ni sur le terrain constitutionnel, ni sur le terrain scolaire, on ne constata, pendant cet intervalle, de changement essentiel dans la conduite de l'Episcopat belge ni de ses alliés politiques. La réaction au Vatican n'avait été qu'imparfaitement contenue jusque-là;

- XCIU -

au début de 1880, elle reprit brusquement le dessus. Le Saint-Siège avait eu secrètement la main^ au moment même qu'il négociait avec le Gouvernement, dans les mandements des Evèques; le 2 avril 1880, en adressant à T Archevêque de Malines une approbation explicite de la conduite de TEpiscopat, il rentrait dans la logique de sa situation vis-à-vis du clei^, mais en se mettant en contradiction avec son attitude antérieure à l'égard du Gouvernement belge. Toutes les concessions furent alors reprises les unes après les autres. Liéon XllI déclara qu'il avait conseillé le respect de la Constitution dans le même sens que ses prédécesseurs, Gr^oire XVI et Pie IX, les auteurs des encycliques de 1832 et de 1864. Ni l'enseignement des établissements du clergé ni l'esprit de la presse qu'il inspire ne furent, sous ce rapport, sensiblement modifiés. Les Evèques ne parurent pas à la fête patriotique du 16 août. Le Gouvernement, laissant de côté la question théologique et ne se plaçant qu'au point de vue pratique, avait demandé que les autorités ecclésiastiques ne créassent pas, en matière scolaire, un régime spécial, exceptionnel, pour la Belgique; que les catholiques qui font usage chez nous des écoles officielles ne fussent pas traités autrement ni plus rigoureusement qu'ils ne le sont, sous une législation analogue, en Irlande, aux Pays-Bas, en Autriche, en Italie, à Rome même, sous les yeux du Souverain Pontife. Le Saint-Siège non seulement repoussa cette juste demande, mais taxa le Cabinet belge d'exigences insatiables. Le clergé catholique tout entier, sous la direction de ses pasteurs et sous la haute approbation du Pape, continua avec une ardeur croissante et poursuit jusqu'à ce jour sa lutte acharnée contre une loi qui ne lèse aucun de ses droits constitutionnels et respecte rigoureusement la liberté de conscience.

Les documents qui suivent sont les actes de cette longue négociation ; ils permettent d'en suivre toutes les phases et

en éclairent tous les mystères ; ils confirment la conclusion qui résulte de l'ensemble de l'exposé historique qu'on vient de lire : la cessation de nos rapports diplomatiques avec le Saint-Siège.

5 novembre 1880.

LA

Page 1