L. Gard. Nina
(Traduction.)
Rome, 29 octobre i878.
Monseigneur,
J'ai lu dans le journal YEtoile belge^ du 25 courant, un article très violent, dirigé contre un télégramme envoyé par moi au journal le Bien public. D*après cet article, le télégramme en question louerait, exalterait et encouragerait ceux qui se révoltent contre TEtat en Belgique.
Une telle appréciation de Tacte dont il s*agit est non seulement inexacte et invraisemblable ; elle est aussi de nature à faire naître de graves malentendus entre le Saint-Siège et le Gouvernement belge. Je dois donc appeler sur ce point toute Tattention de Votre Seigneurie, afin qu'elle s'emploie à démontrer que cette appréciation ne repose sur aucun fondement de vérité.
Pour y arriver, vous devez rappeler en premier lieu que FEglise, comme le sait le monde entier, a toujours inculqué aux fidèles la soumission aux pouvoirs établis ; que, loin de louer une rébellion quelconque contre l'Etat, elle l'a partout et en toute circonstance hautement réprouvée.
En second lieu, vous pourrez faire observer que personne n'a connaissance qu'il existe en Belgique en ce moment un état de rébellion de la part de qui que ce soit. Dans un pays oii régnent la liberté absolue de la presse et la libre discussion, on ne pourrait en effet traiter de rebelles ceux qui, se prévalant de la constitution même du pays, désirent y apporter quelque perfectionnement partiel. D'autre part, le Saint-Siège ne loue ni ne favorise les libertés indiquées ci-dessus ; mais, intéressé plus que tout autre à la paix des consciences et à la prospérité de la Société civile, il déplore et réprouve en général toute violence dans les
idées ou dang le langage (i). Ces sentiments sont heureosement désormais si évidents et si connus que personne ne peut affirmer, au moins avee quelque apparence de fondement et de justice, qu'en approuvant les journaux et les hommes qui défendent les intérêts de FEglise, le Saint-Siège entend étendre cette approba-
(1) Voy. Mandement eoUectlf du 7 décembre 187S.
« Vous les avez vus ces hommes qui s'abritent sous le drapeau de la liberté, VOUS les avez vus, démentant par leurs actes liberticides les généreux sentiments dont Us faisaient parade, fouler aux pieds la liberté la plus chère que la Belgique eût reconquise en i850, la liberté de la Foi, et s*acharner à ravir à TEglise, les uns après les autres, ses droits les plus essentiels.
a C'est contre ces bienfaiteurs de rhumanité, vous vous en souvenez, que les ennemis de la religion n*ont pas rougi de lancer leurs calomnies du haut de la tribune et d'ameuter les passions de la populace, etc.
4f Méconnaissant la volonté des fondateurs et violant les clauses des testa* ments, ils ont porté, malgré les répulsions de la conscience, malgré les répugnances augustes, une lolde confiscation, etc.
« Et cependant, vous avez vu, dans ces dernières années, les ennemis de l'Eglise déchaîner contre les processions leurs hordes perturbatrices.
c Cette accusation est donc tout à la fois mensongère et inepte. Néanmoins, c'est à cette calomnie, contre laquelle protestent les déclarations formelles de TEpiseopat et la conduite si patriotique du clergé et des fidèles, que nos adversaires, et môme les membres du Gouvernement, recourent pour motiver les injustifiables attentats qu'ils veulent perpétrer contre l'Eglise.
« Nous ne pouvons croire que les hommes d'ordre, sincèrement dévoués au bien public, veuillent porter devant l'histoire la responsabilité d'avoir préparé la décadence et la ruine de la patrie ; nous ne pouvons croire que les hommes de conscience veuillent participer à l'empoisonnement de millions d'âmes. »
Ces idées et ce langage, évidemment excessifs, que le Salnt-Siége, d'après sa déclaration, aurait dû déplorer et réprouver, ont, au contraire, été approun vés par lui, puisqu'il a connu le mandement avant sa publication, comme le constate formellement la lettre adressée le d6 décembre iS78 par l'Evoque de Liège à celui de Tournai : « Nous avons voulu encore consulter le Saint-Père, et nous lui avons envoyé la lettre pastorale en lui notifiant que V. G. demandait un ordre pour y adhérer.
<f Comme vous le voyez. Monseigneur, le Salnt-*Père, après avoir reçu communication de la pastorale, juge qu'elle doit être publiée, même sans votre signature. »
(Voy. aux annexes.)
tion aux excès indiqués et contre lesquels il a fréquemment et publiquement protesté.
En présence de ces vérités, reconnues aujourd'hui par tous ceux qui ne sont pas animés de Fesprit de parti, ni le Souverain Pontife, ni Tépiscopat, ni les catholiques ne peuvent voir avec indifférence que renseignement de TEglise en arriverait à être considéré comme un acte de rébellion contre l*Etat et cela dans un royaume dont la majorité de la population est catholique et oii toute discussion doctrinale théorique est, comme il a été dit ci-dessus, absolument légale et libre.
Dans tous les pays constitutionnels, certains journaux reçoivent du gouvernement une direction ; mais aucun Etat ne se tient responsable de chaque ligne ou de chaque mot qu*ils impriment. Une semblable responsabilité, par conséquent, pourrait bien moins encore atteindre le siège apostolique, lequel n'entend point exercer de Tinfluence sur les journaux qui le défendent au milieu des nombreuses attaques qui sont dirigées contre lui. Cela n'empêche pas que le Saint-Siège lui-même pourrait avec raison se plaindre en voyant que, tandis que toute attaque contre l'Eglise semble être permise, sa défense est considérée comme un acte de révolte contre le pouvoir civil. En effet, une semblable manière de procéder, déjà déplorable par elle-même, pourrait en outre entraîner les conséquences les plus funestes pour la tranquillité de la société civile. Car si l'idée fausse qu'il est impossible d'être à la fois bon catholique et bon citoyen venait à prévaloir dans l'esprit de la masse des fidèles, ce serait pour l'Etat lui-même un principe de discordes dont l'importance n'échappera point, j'en suis certain, à la pénétration et au jugement éclairé de M. le Ministre des Affaires étrangères.
Les déclarations que je viens de formuler ci-dessus sont propres à persuader tous les gouvernements du vif désir qui anime le Saint-Siège de voir la paix et la tranquillité de plus en plus
assurées dans le sein des Etats, sans distinction de leurs formes constitutives, ni des personnes qui président successivement à leur gouvernement. Je laisse donc pleine liberté à Votre Seigneurie de communiquer ces déclarations à Son Excellence.
Je ne verrais aucun inconvénient à ce que, profitant de cet entretien, vous exposiez de nouveau à votre illustre interlocuteur tout ce que, depuis le moment où la confiance du Souverain Pontife m*a appelé aux hautes fonctions de son Secrétaire d*Etat, je vous ai écrit concernant les divergences qui se manifestent quelquefois entre les vues et les appréciations des deux pouvoirs.
Persuadé que ces explications ne pourront servir qu à améliorer encore les rapports qui existent entre le pouvoir ecclésiastique et la Belgique, pour laquelle, comme tout le monde le sait. Sa Sainteté nourrit une affection vraiment cordiale, je ne doute pas que Votre Seigneurie ne mette tout son zèle à exécuter les instructions qui lui sont tracées dans la présente dépêche, dont elle pourra donner lecture et laisser copie à Ht. Frëre-Orban.
Je reste, etc.