‹ La Belgique horticole (volume 2)Chapitre 108 sur 121 · BON ON · texte numérisé non relu

BON ON

LES PLANTES CARNIVORRE-) D'APRÈS LE D' HooKER.

L'étude de ces végétaux étranges, trop longtemps négligée, semble attirer aujourd’hui l'attention des botanistes. Les lecteurs de cette Revue ont pu lire dernièrement sur ce sujet un article de M. Ch. Naudin(l). A l’Association Britannique, qui, cette année, a tenu sa session à Belfast, le président de la classe de Zoologie et de Botanique, M. le D' Hooker, à résumé ce qui jusqu’à présent semble acquis à l’histoire naturelle de ces plantes, tant par ses propres recherches que par celles de ses prédécesseurs (2). Nous ne reviendrons plus sur le Dionea Muscipula sur lequel l’article de M. Ch. Naudin mentionné ci-dessus renseignera suffisamment nos lecteurs.

« Les Drosera appartiennent à la même famille que la Dionée ; mais, au lieu d’être confinés à un étroit district du Nouveau-Monde, ils sont répandus dans les deux hémisphères, fréquentant les endroits marécageux et sablonneux des régions tempérées. Leurs mœurs, analogues à celles de la Dionée, ont été étudiées par M. Darwin, et, bien que des botanistes aient contesté l'exactitude des faits observés, il semble établi aujourd’hui, par une observation séculaire, que cette petite famille des Droséracées nous présente des végétaux organisés pour capturer les animaux dont ils se nourrissent, pour les digérer et les dissoudre au moyen d’un liquide sécrété à cet effet, enfin pour absorber les matières animales dissoutes.

« La famille des Droséracées n’est pas la seule où l’on observe ces phénomènes curieux. Les Sarracenia en sont un autre exemple.

« Les huit espèces connues de Sarracenia ont toutes le même aspect, et toutes sont indigènes des États de l’est de l'Amérique du nord, où elles habitent de préférence les fondrières et même les endroits que recouvre une eau peu profonde. Leurs feuilles, qui leur donnent un facies tout particulier, ont la forme d’une urne; elles sont réunies en

(1) Belgique horticole, p. 262.

(2) Gardeners’ Chronicle, N° 35, 29 août 1874, p. 260, et N° 36, 5 septembre 1874, p. 298.

touffes naissant directement du sol ; à l’époque de la floraison, il surgit une ou plusieurs tiges grêles portant chacune une seule fleur. Celle-ci est d’une forme singulière qu’elle doit en grande partie à son style étalé en ombelle à l'extrémité. On remarqua tout d’abord que, pendant leur croissance, les urnes ou ascidies contenaient de l’eau.

« En 1829, Burnett, dans une notice conçue dans un style original, insista beaucoup sur l'existence chez les Sarracenia de véritables fonctions digestives, analogues à celles de l'estomac des animaux. Grâce aux recherches de deux médecins de la Caroline du Sud, nous sommes aujourd’hui bien renseignés sur la faculté du Sarracenia variolaris. Les observations du D' M.Bride, faites il y a cinquante ans, étaient restées jusqu’à nos jours dans l'oubli le plus profond; elles portaient sur l'attrait que les mouches trouvent à visiter le Sarracenia variolaris et sur la manière dont celui-ci les capture. Le D' Mellichamp, qui réside dans le district où le D'M. Bride avait fait ses recherches, a fait connaître beaucoup de particularités intéressantes. Les urnes des Sarracenia appartiennent à deux types très-différents ; l'examen attentif des espèces rend même fort probable à nos yeux l'existence d’un troisième. Dans la première catégorie, l’ascidie est ouverte et l’opercule dressé; l’eau ce pluie y pénètre donc en plus ou moins grande quantité. Les urnes de la seconde forme sont closes par l’opercule; la pluie ne peut y pénétrer, au moins sans de grandes difficultés. Au premier groupe appartiennent Sarracenia purpurea, dont les ascidies sont inclinées et l’opercule disposé de facon à conduire dans l’intérieur la pluie qui tombe sur lui; #. flava rubra et Drummondii dont les urnes sont dressées et les opercules verticaux; chez ces derniers, l'opercule, quand il est jeune, forme une voûte au-dessus de l'ouverture de l’ascidie ; plus tard, il est presque dressé et ses bords sont repliés de telle facon que la pluie qui tombe sur lui est dirigée en dehors de l’urne. Le second groupe comprend #. psiiacina et S. variolaris.

« Les faces internes des ascidies sont formées de tissus d'une beauté remarquable. Auguste Vogl a décrit ceux du S. purpurea, mais ils différent beaucoup dans les autres espèces; aussi allons-nous les décrire.

« En commencant par la partie supérieure, nous remarquons

d’abord une surface occupant le côté interne de l’opercule, couvert d'un

L'ONU

épiderme, de stomates et de petites glandes que l’on trouve également à l'ouverture de l’urne et qui sécrètent un liquide sucré; sa couleur est souvent plus vive que ceile des autres parties de l'ascidie, afin de mieux attirer les insectes qui viennent pomper le suc. La surface qui lui succède est opaque, formée de cellules vitreuses, garnie de saillies inclinées, courtes, coniques, épineuses, qui se recouvrent comme les tuiles d'un toit et n’ofrent aucun point d'appui à l'insecte qui tente de s'arrêter dans sa chute ou de regagner le bord de l'urne. Puis vient une surface glandulaire observée chez S. purpurea, qui occupe une portion considérable de Ia cavité, en dessous de la partie rugueuse; elle se compose d’un épiderme à cellules sinueuses, est parsemée de glandes, et n'offre non plus aucune prise à l’insecte qui voudrait s'échapper. Enfin la partie inférieure est revêtue d’une surface sans épiderme, hérissée de poils inclinés, raides, aciculaires, convergeant vers le fond ; cette partie, qui souvent occupe presque tout l’intérieur de l’ascidie, rend impossible toute évasion de l’insecte tombé dans la cavité, les efforts du prisonnier ne servant qu'à le faire tomber plus bas. | |

« Un fait remarquable c'est que chez S'. purpurea, dont l’urne est ouverte et disposée de facon à recevoir autant de pluie que possible, il n’y à pas de sécrétion sucrée, ni de sécrétion aqueuse dans l’urne ; d'un autre côté, elle est la seule espèce dans laquelle j'aie trouvé une surface glanduleuse spéciale, ainsi que je viens de le dire, et la surface hérissée, totalement dénuée de glandes. Cet ensemble de circonstances me fait supposer que cette plante pourrait bien n'avoir aucune sécrétion particulière, ou n'avoir de sécrétion que lorsque l’ascidie est remplie d'eau pluviale.

« Chez S. java, dont les urnes sont également ouvertes, la surface glandulaire manque, mais j’ai trouvé des glandes entre les soies de la portion supérieure de la surface hérissée, tandis que le restant de cette surface en est dénué. Il est certain que S. flava sécrète un liquide, mais j'ignore les conditions précises dans lesquelles s'opère cette sécrétion. Dans le petit nombre d'exemplaires cultivés que j'ai examinés à leurs divers âges, je n’ai rien trouvé qui ne puisse avoir été introduit accidentellement. J’y trouve le suc décrit par les observateurs américains et les glandes qui le produisent sur le bord de l'aile de l’urne, et, sur la surface externe de l'urne, je vois des

glandes analogues à celles que Vogel a observées chez S. purpurea.

« Des Sarracenia à urnes closes, je n’ai examiné que les ascidies de S. variolaris ; les tissus ressemblent tout à fait à ceux de S. flava, et, quoique n'ayant pu le constater dans les exemplaires que j'ai observés, je ne doute nullement qu’ils ne sécrètent un liquide mortel pour les insectes. |

« Il est probable que trois urnes aussi différentes par la structure et par leurs tissus que celles de #'. fava, purpurea et variolaris agissent d’une facon analogue. Ce fait, que des insectes se décomposent ordinairement dans les trois sortes d'urnes, ferait croire que toutes trois vivent des produits de la décomposition ; mais nous ignorons tout à fait si les glandes de l’intérieur des urnes servent à la sécrétion ou à l'absorption, ou aux deux fonctions à la fois; nous ignorons si leur sécrétion est un liquide aqueux ou un dissolvant, ou si elles absorbent la matière animale ou les produits de la décomposition.

« Il est très-probable que, de même que la sécrétion saccharine ne s'effectue qu'à une époque particulière de la vie de l’urne, de même les fonctions digestives peuvent n'être que de courte durée.

« La Dionée présente un phénomène analogue puisque, au bout d’un certain temps, les feuilles cessent d'absorber et perdent leur sensibilité. Les insectes doivent évidemment se rassembler dans les ascidies de Sarracenia en beaucoup plus grand nombre qu’il n'est nécessaire. Ils s’y décomposent et divers insectes trop adroits pour s'aventurer dans le piége laissent tomber leurs œufs dans l'ouverture de l’urne, afin que leur progéniture profite de la nourriture qui y est accumulée. On trouve donc dans les vieilles ascidies des larves vivantes et des nymphes, ce qui prouve que les qualités délétères du fluide qu’elles sécrétaient doivent être épuisées, et Barton rapporte que divers oiseaux insectivores fendent les urnes au moyen de leur bec pour en dévorer le contenu. Telle est l’origine probable de l'opinion de Linné qui dit que les urnes servent d’abreuvoir aux oiseaux. Les ascidies finissent par se corrompre et leur contenu vient servir d'engrais au sol qui nourrit la plante.

« Le genre Darlingtonia, voisin des Sarracenia, est plus singulier encore. Tout au contraire du précédent, il vit à une altitude de 5,000 pieds dans la Sierra-Nevada de la Californie, bien loin à l’ouest

de toute station de Sarracenia. Les ascidies sont de deux formes : les

premières sont étroites, tordues, tubiformes, avec l'embouchure située très-obliquement; l'opercule dorsal est allongé en un capuchon étroit, grêle, arqué, d’un rouge écarlate, qui ferme à peine l'ouverture; la légère torsion du tube dirige l'embouchure dans diverses directions, et l’urne ne peut servir à prendre que de très-petits insectes; cette forme est propre aux jeunes plantes. Quand le végétal approche de sa maturité, il porte des ascidies beaucoup plus grandes, dressées, tordues, avec un opercule conformé en capuchon large et renflé, recouvrant entièrement l'entrée d’ailleurs très-étroite de l’urne. A l'extrémité du capuchon se voit un appendice singulier, d’un rougeorangé, flasque, bilobé, attaché juste au-dessus de l'embouchure de l’urne, qui, d'après ce que vient de m'écrire le prof. Asa Gray, est enduite de miel à sa surface. Ces ascidies sont remplies de grands insectes, surtout de papillons de nuit, qui s’y décomposent. Je n'ai jamais entendu dire que l’on y ait trouvé de l'eau dans le pays natal de ces plantes, mais j'ai moi-même constaté une légère sécrétion acide dans les jeunes ascidies des deux types.

« Le fait qui me parait le plus curieux dans l’histoire des Darlingtonia, c’est que, dans chaque plante individuellement, la transformation des urnes grêles, tubulaires, béantes en urnes renflées et fermées, eston ne peut plus soudaine. Je n'en trouve aucune à un point de développement intermédiaire. Ce phénomène acquiert une importance considérable, quand on songe que les jeunes représentent jusqu’à un certain point les urnes de Sarracenia à ouverture béante et à opercule dressé, et que les vieilles ascidies rappellent celles des Sarracenia à couvercle globuleux et à embouchure close. La combinaison des caractères distinctifs des espèces d’un petit groupe est un fait des plus significatifs pour les morphologistes, partisans de la théorie de l’évolution.

« Le genre Nepenthes comprend plus de 30 espèces de plantes grimpantes, sous-frutescentes, natives des parties chaudes de l’Archipel indien, de Bornéo et Ceylan; quelques-unes se trouvent à la Nouvelle-Calédonie, dans l'Australie tropicale, aux îles Seychelles, sur la côte d'Afrique. Les urnes sont très-nombreuses, surtout quand la plante est jeune. Elles présentent des modifications considérables quant à la forme, à la structure externe et à la taille, qui varie de un

pouce à un pied; j'en possède une espèce, venant des montagnes de

Bornéo, dont les ascidies mesurent avec l'opercule un pied et demi, et sont assez grandes pour contenir un petit quadrupède ou un oiseau.

« La strueture de l’ascidie des Nepenthes est moins compliquée dans son ensemble que celle des Sarracenia, quoique quelques-uns de ses tissus aient une organisation bien plus spéciale. Ici l’ascidie n'est point une transformation de la feuille comme chez les Sarracenia, ni de la foliole comme chez la Dionea, mais un appendice de la feuille développé à son sommet, et elle répond à une glande sécrétant de l’eau, qui se voit à l'extrémité de la feuille de certaines plantes; l’urne est portée sur un filament souvent très-long, qui, quand les urnes sont formées sur des feuilles situées à une certaine hauteur sur la tige, a, avant le développement complet de l’ascidie, la propriété de se tordre comme une vrille, entourant les objets voisins, et aidant la plante à s'élever.

« Dans la plupart des espèces, les urnes affectent deux formes, l'une propre à la jeunesse, l’autre, à la vieillesse du végétal, mais avec des transitions graduelles d’une forme à l’autre. Les ascidies des plantes jeunes sont plus courtes et plus renflées ; elles ont extérieurement des ailes larges, longitudinales, frangées, qui servent probablement à conduire l'insecte jusqu’à l'ouverture ; l'opercule est plus petit et plus ouvert, et toute la surface interne est couverte de glandes sécrétoires. Naissant près de la racine de la plante, les urnes reposent sur le sol, et, dans les espèces qui n ont pas de feuilles dans le voisinage de la racine, elles sont ordinairement suspendues à un pédoncule long d'un mètre, qui leur permet de descendre jusqu'à terre. Quand la plante est plus âgée, les urnes sont d'ordinaire beaucoup plus longues, plus étroites et moins renflées, tubiformes ; les ailes sont également plus étroites, moins frangées, ou rudimentaires ; l’opercule est plus grand, incliné sur l'ouverture, et la partie inférieure de l’urne est seule couverte de glandes sécrétoires ; la partie supérieure présente un tissu analogue au second tissu de l’urne de Sarracenia (tissu imbriqué) quoiqu'il existe entre eux beaucoup de différences anatomiques. La différence de structure de ces deux formes de piéges, considérée au point de vue de leur position différente sur la plante, nous oblige à admettre que les premières sont destinées à la chasse du gibier terrestre ; les secondes, au gibier aérien. En tout cas, l'ouverture de

l'urne est garnie d'un rebord épaissi, ridé, servant à trois choses :

il fortifie l'orifice qu’il tient distendu ; il sécrète du miel, au moins dans toutes les espèces que j'ai observées en culture, car je ne trouve cette sécrétion de miel mentionnée chez les Nepenthes par aucun observateur; enfin dans diverses espèces, ce rebord est développé en un entonnoir qui descend dans l’urne et empêche les insectes de s'échapper, ou en une rangée de crochets recourbés qui ont, dans quelques cas, une force suffisante pour retenir un petit oiseau, qui, pour se désaltérer ou pour chercher des insectes, se serait aventuré trop loin dans l’ascidie.

« Dans l’intérieur de l’urne des Nepenthes, il y a trois surfaces principales, les trois premières se retrouvent chez les Sarracenia; la quatrième est remplacée par la sécrétion fluide, qui ne fait défaut à aucun moment du développement de l’ascidie.

« Les Nepenthes ont deux surfaces destinées à attirer les insectes : le rebord de l’urne et la surface interne de l’opercule qui est garnie, dans presque toutes les espèces, de glandes nectarifères, souvent trèsabondantes. Ces glandes sont des masses sphériques de cellules; chacune est incrustée dans une cavité du tissu de l’opercule, et protégée par un anneau de tissu cellulaire vitreux. Comme chez les Sarracenia, l'opercule et l'embouchure de l’urne sont de couleurs plus vives que le reste, afin de mieux attirer les insectes à venir pomper le miel. C'est un fait digne de remarque que la seule espèce que je connaisse comme manquant de ces glandes nectarifères sur l’opercule, soit V. ampularia, dont l’opercule, à l'encontre de ce qui a lieu dans les autres espèces, est rejeté horizontalement en arrière. La sécrétion de miel sur un opercule ainsi disposé aurait pour résultat d’écarter l’insecte de l’urne au lieu de l’y attirer.

« De l'embouchure jusqu’à une certaine profondeur, la surface de l'ascidie est opaque, verdâtre, très-ressemblante à son homoiogue chez les Sarracenia, et, comme elle, ne fournissant aucun appui aux insectes ; mais pour le reste, elle en diffère complétement : elle se compose d'un fin tissu cellulaire, recouvert d’un épiderme vitreux, et est parsemée de petites excroissances transverses, réniformes.

« Le reste de l’ascidie est occupé par la surface sécrétoire, qui consiste en une membrane cellulaire parsemée d'innombrables glandes sphériques. Chaque glande ressemble tout à fait à une glande necta-

rifère de l’opercule, et est contenue dans une alvéole de la même

nature, mais semi-circulaire avec l'ouverture dirigée vers le bas, de telle sorte que le fluide sécrété coule tout entier au fond de l'urne.

« Chez Nepenthes Rafesiana, 3000 de ces glandes n’occupent qu’un pouce carré de la surface interne de lurne, et une urne de taille moyenne en contient plus d’un million. Je me suis assuré que, ainsi qu'il fallait s’y attendre, elles sécrètent le liquide contenu dans l’ascidie avant qu’elle s'ouvre et que ce liquide est toujours acide.

« Quoiqu'il existe toujours, ce fluide n’occupe qu’une portion relativement petite de la surface glandulaire de l’urne et il est produit avant que l’opercule s'ouvre. Quand il est épuisé dans une urne complétement développée qui n’a pas recu de matière animale, les glandes en sécrètent de nouvelles provisions, mais toujours très-peu importantes ; la sécrétion se continue plusieurs jours et avec une certaine intensité, même après que l’urne à été enlevée de la plante. Je n’ai pas observé d'augmentation dans la sécrétion quand j'y placais des substances inorganiques, mais par deux fois j'ai observé un afflux considérable de liquide dans les urnes où j'avais déposé des matières animales.

« Pour m'assurer des facultés digestives des Nepenthes, j'ai employé des moyens identiques à ceux mis en œuvre par M. Darwin pour la Dionea et les Drosera : je me suis servi tour à tour de blanc d'œuf (albumine), de viande crue, de fibrine et de cartilage. Dans toutes les expériences, l'acte de digestion fut des plus évidents, dans quelquesunes, il fut réellement merveilleux : au bout de vingt-quatre heures d'immersion, les bords des cubes d’albumine étaient corrodés et les faces gélatinisées. Les morceaux de chair diminuèrent rapidement de volume, et des morceaux de fibrine pesant plusieurs grains avaient complétement disparu au bout de deux ou trois jours. Mais c’est avec les cartilages que l’action digestive fut le plus remarquable; des morceaux de cette substance pesant 8 à 10 grains furent à moitié gélatinisés en vingt-quatre heures, et, au bout de trois jours, la masse entière avait considérablement diminué et était transformé en une gelée claire et transparente. Après avoir mis sécher à l’air pendant une semaine quelques cartilages et les avoir déposés dans une ascidie encore close, mais complétement développée de V. Rafiesiana, l'action digestive fut tout à fait analogue et presque aussi rapide.

« Ce phénomène comparable à la digestion, n’est pas dû entièrement

au fluide sécrété d'avance par les glandes ; du moins cela me semble

ere

tres-peu probable, car je ne constate qu’une action très-restreinte

sur des substances déposées dans des tubes de verres contenant du fluide extrait des ascidies ; de même, je ne constate aucun résultat, après six jours d'immersion d’un morceau de cartilage ou de fibrine, dans des urnes de V. Ampularia placées dans une chambre froide ; dans une urne de NV. Raflesiana dans la serre, je constatai une action immédiate. En comparant l'état de la fibrine, de la viande et des cartilages placés dans des tubes de liquide enlevé à des Nepenthes avec celui d’autres morceaux déposés dans des tubes d’eau distillée, j'observais qu’ils se décomposaient trois fois plus vite dans le fluide, mais leur décomposition est toute différente de celle qui résulte de l'immersion dans l’urne d’une plante vivante.

« Quand on expérimente sur des morceaux de viande de 1/2 grain à 2 grains, il semble que le tout soit absorbé ; il n’en est pas de même pour 8 à 10 grains de cartilage, dont une partie est absorbée, tandis que l’autre est transformée en une gelée transparente, qui tombe en décomposition, mais seulement au bout de plusieurs jours. Il semble que l’action des sucs ne soit pas la même sur les insectes, car une blatte qui avait pénétré dans l’urne, attirée par un morceau de cartilage, et y avait succombé, tomba en décomposition au bout de deux jours. Je l’enlevai et le cartilage se conserva encore plusieurs jours. Dans ce cas-ci, il parait évident que le liquide antiseptique ayant pénétré dans les tissus du cartilage, il n'en restait pas assez pour pénétrer l'enveloppe chétineuse de l'insecte qui par suite ne tarde pas à se corrompre.

« Si l’on place du cartilage dans du liquide enlevé de l'urne, ïl entre en putréfaction, mais moins rapidement que dans l'eau distillée.

« D’après les expériences précédentes, il est probable que les parois internes de l’urne sécrètent une substance douée de propriétés analogues à la pepsine, mais que cette substance est produite après que la matière animale à été déposée dans le fluide acide; maïs je ne puis décider si cette sécrétion a lieu par les glandes ou par le tissu cellulaire qui les enveloppe.

« Je n'ai rien dit de l’action de ces matières animales dans les cellules des glandes ; M. Darwin a observé que chez les Drosera, elles introduisent de profonds changements dans leur protoplasme, auquel elles finissent par enlever ses couleurs.

« Non-seulement il y a assimilation du protoplasme dans les cellules des glandes, mais les parois des cellules elles-mêmes perdent leur couleur, et la surface glanduleuse de l'urne, qui d’abord était d’un vert uniforme se constelle d'innombrables petits points bruns qui sont les glandes décolorées. Quand les glandes ont accompli leurs fonctions, le liquide s’évapore et l’ascidie se flétrit peu à peu.

« Je ne m'étendrai pas davantage sur ces expériences. Il est dès maintenant hors de doute que les Nepenthes possèdent comme les Drosera, Dionea et Pinguicula de véritables fonctions digestives. Cependant cette fonction s’accomplit par un fluide que nous ne pouvons bien étudier par des observations directes. IL est impossible de méconnaître la sécrétion du fluide digestif; les altérations que subit la matière animale déposée dans le liquide de l’urne nous permettent de reconnaître l'existence et même la nature de ce liquide. D’après certains caractères de la paroi intérieure de l’urne, je penche à croire que ce dernier ne joue qu'un rôle très-secondaire dans l’accomplissement des actes de digestion ou d’assimilation, et que ces fonctions incombent aux glandes, de même que la sécrétion du liquide acide.

« Dans ce qui précède, j'ai décrit les cas les plus remarquables de plantes qui semblent marcher à l'encontre de l’ordre de la nature, et tirent leur alimentation, au moins en partie, du règne animal, auquel les végétaux servent cependant presque toujours de nouriture. J'aurais pu énumérer d'autres faits; il est très-probable que beaucoup de cas analogues restent encore à découvrir. Mais il est un problème qui s’impose à notre attention : comment se fait-il que ces aberrations singulières de l’ordre normal de la nutrition des plantes se produisent dans des parties très-diverses du règne végétal ? Comment se fait-1l qu’elles ne soient pas plus fréquentes et comment ont pris naissance ces phénomènes extraordinaires ? À première vue, un examen de la nature de la nutrition normale des végétaux n'est pas fait pour diminuer notre hésitation. Les racines empruntent divers éléments au sol; l'azote forme presque les quatre cinquièmes de l’air atmosphérique; et cependant des plantes peuvent ne posséder aucun de ces éléments à l’état libre. Ils proviennent en petites quantités des nitrates du sol et des sels ammoniacaux, et, se combinant avec l’amidon ou quelque matière analogue, ils forment des composés tels que

l’albumine et la protéine, nécessaires à la nourriture et à la crois-

Rae

sance du protoplasme. À première vue, rien ne pourrait différer de ce système de nutrition autant que les Dionea et les Nepenthes qui font la chasse aux mouches, les inoudant d’un liquide analogue au suc gastrique, et absorbant les matières albuminoïdes de l’animal, probablement sous une forme telle qu’elles puissent étre assimilées immédiatement. Il y a cependant dans la vie des plantes les plus régulièrement constituées des phénomènes qui ne sont pas sans analogie avec ceux qui nous occupent en ce moment.

« La graine de Ricin contient, outre l'embryon, une masse cellulaire ou endosperme remplie de substances très-nutritives. Le germe est situé entre ces provisions, avec lesquelles il est en contact. La chaleur et l'humidité de la germination amènent la liquéfaction du contenu de l’endosperme, que l'embryon absorbe pendant sa croissance, et, à la fin, quand il à épuisé les provisions de l’endosperme, il développe la chlorophylle dans ses cotylédons sous l'influence de la lumière, et, dès lors, subsiste par ses propres ressources. Un grand nombre de plantes ont donc dans leur jeunesse une provision de nourriture toute préparée, et c’est ce que les plantes carnivores trouvent à une époque plus avancée de leur existence.

Il n’y à pas en somme une différence importante entre la plante qui se nourrit de la décomposition de matières végétales et celle qui vit de matières animales putréfiées. Nous pouvons comprendre que des insectes s'étant par hasard accumulés dans quelque partie d'une plante, ce fait utile à la plante s'est répété, développé et complété. Il y a longtemps qu'on à supposé que le réceptacle formé par les feuilles connées du Dipsacus pouvait avoir une destination analogue; et, quoique jamais on n'ait constaté chez cette plante des habitudes insectivores, la supposition ne conserve pas moins une certaine probabilité. Linné et, plus récemment, Baillon ont montré comment l’urne des Sarracéniées est une modification du type des feuilles de Nymphea. Nous pouvons imaginer qu’une feuille de ce genre devienne d'abord concave, donnant ainsi lieu à une accumulation de débris de diverses natures; ceux-ci se décomposent, quelques-uns de leurs éléments constitutifs peuvent pénétrer dans les tissus végétaux sousjacents. On s’est assuré d'ailleurs que la matière absorbée ne consistait qu'en sels nutritifs produits par la décomposition, tels que les sels

d'ammoniaque, et nous pouvons supposer que tel aussi a été primi-

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