CHARLES-QUINT, CHARLES SIRE DE LANNOY, MULEY-ASSAN ET LES TAGÉTÉS
Par M. CH. MoRREenx.
Parmi Îles plantes qui se rattachent à l’histoire de nos événements nationaux ct politiques, figurent les Tagétès, et cependant on raconte, on écrit, on redit partout à leur égard les contradictions les plus étranges. Il n'est pas un seul de nos écrivains qui aient traité de l’histoire des sciences en Belgique, dont les paroles à l'égard de ces élégantes et brillantes fleurs, ne puissent passer pour suspectes ou pour complétement erronnées.
Charles, sire de Lannoy, seigneur du Maingoval, plus tard prince de Sulmone, comte d’Ast et de la Roche au pays de Luxembourg, chevalier de la Toison-d’Or, gouverneur de Tournai et enfin vice-roi de Naples, fut comme on le sait, le courageux commandant des armées de Charles-Quint à la bataille de Pavie. La déroute était générale, on ne résistait plus qu'à l'endroit où Francois Ie luttait en désespéré. Bonnivet venait de tomber, le roi allait se trouver seul, et les soldats espagnols qu'irritait une résistance inutile, ignoraient le rang de leur ennemi. Un gentilhomme francais, Poméprant, accourt dans cette suprême conjoncture, et tout en protégeant François, lui conseille de se rendre au due de Bourbon. Le roi refuse indigné, mais apercevant Charles de Lannoy près de lui, « Monsieur de Lannoy, lui dit-il, voilà l’épée d’un roi qui mérite d'être loué, puisque, avant de se rendre, il s’en est servi pour répandre le sang de plusieurs des vôtres. » De Lannoy se prosterna pour baiser la main du roi, reçut son épée avec un respect profond, et tirant aussitôt la sienne du fourreau, il répondit à François 1% : « Je prie Votre Majesté d’agréer que je lui donne la mienne : elle a épargné le sang de plusieurs des vôtres, et il ne convient pas qu’un officier de l'empereur ait devant lui un roi désarmé quoique prisonnier. » On sait avec quelle adresse et avec quelle courtoisie dans les formes, l’habile prince de Sulmone empêcha François Ie de s'échapper, et comment il le remit entre les mains de Charles-Quint.
Ce fait se passa en 1595, et en 1527 Charles de Lannoy mourut à Gaëte. Nous avons besoin de rappeler ces circonstances avec précision et en assignant les dates, ct cela au sujet des Tagétès.
En 1555, c’est-à-dire dix ans après la bataille de Pavie et huit ans après la mort du sire Charles de Lannoy, Muley-Assan, le plus jeune et
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le trente-quatrième enfant du vieux Mahmed, dernier roi de Tunis, était chassé de ses états, et s’adressait à Charles-Quint pour l'aider à le restaurer. Barberousse tenta de jouer Muley et de ravir son trône. Charles tenait à faire partie de l'expédition, et dans son amour pour son pays natal, 1l fit équiper une flotte flamande sur laquelle il plaça un corps d'infanterie d'Allemagne : les vaisseaux napolitains et siciliens transportèrent les soldats espagnols et italiens, et lui-même s’embarqua à Barcelone. À la prise du fort de la Goulette, l’empereur, maître déjà de la flotte de Barberousse, se trouvait à côté de Muley-Assan, et la brèche tombant devant lui : « Voici, dit-il, au jeune tunisien, une porte ouverte par laquelle vous rentrerez dans vos états. » Quelques jours après, Charles avançait lentement vers Tunis où ses soldats massacrèrent plus de trente mille habitants et en emmenèrent plus de dix mille en eselavage, tandis que les prisons s'ouvraient devant dix mille esclaves chrétiens. Parmi les conditions de vassalité que Charles-Quint imposa à son protégé Muley- Assan, figura le présent annuel de six chevaux maures et de six faueons.
Au nombre des contemporains de ces graves événements ct du règne glorieux de Charles-Quint brille notre immortel Dodoëns. En 1554 parait la première édition de son Cruydtboeck où, à la page 216, il figure le Tageles patula auquel, dans sa description, il donne les caractères du Tagetes erecta, et à ce propos il rapporte ce qui suit :
« Dese bloemen wassen in Afrycken ende zyn van daeren in dit landt ghekomen, naer dat die aldermachtichste en aldervroomste Carolus keyser die vyfste l'landt ende die stadt van Thunis ghewonnen heeft, hier te lande worden zy in die hoven ghesayet. »
Et Charles de L'Eseluse, en 1557, eonserve intégralement ce passage et le traduit ainsi :
« Ces fleurs croissent en Aphrique ct de là ont esté apportées en ce pais, depuis que le tres puissant et invincible empereur Charles einquiesme eut gaigne la ville et païs de Thunes. On les plante en ce païs es jardins. »
Dodoëns, en 1554 et de lEscluse, en 1557, confirment cette opirion que les Tagétès sont bien des plantes de Tunis, arrivées d'Afrique au moyen des armées de Charles-Quint, par les passages suivants, et dont nous négligeons, pour abréger, de donner le texte flamand, nous contentant de la traduetion fidèle et contemporaine de L’Eseluse :
«Ceste fleur se peut bien appeler en latin flos africanus , car d'Aphrique elle a esté premierement apportée en ce païs. Les François appellent ceste fleur CEillet d'Inde, de là vient que les Latins l’ont appelée Flos indianus : et en haut aleman /ndianisch œgelin; en bas aleman Thuenis bloemen. Aucuns sçavans pensent que ceste herbe ayt esté appellée des anciens va, othonna, et qu'elle soit l’othonna, de laquelle Diostoride a escrit, qui croist en Arabie aux environs d'Égypte et a les feuilles persées comme si elles avoient été rongées de chenilles, ce que bien pres on peut con-
sidérer aux fueilles de cest œillet d'Inde quand on les regarde contre la clarté. »
Voilà donc une série de renseignements sérieux et positifs et à en admettre les conclusions sans examen plus approfondi, rien ne paraïitrait plus clair, à savoir que les Tagétès sont des plantes africaines, que Charles- Quint, après le siége de Tunis, les connut, et que lui-même (car on sait qu'il était grand horticulteur), ou du moins de ses généraux ou soldats ramenèrent, sans aucun doute par amour pour les fleurs, ces mêmes plantes en Belgique. Cette assertion, tous les auteurs. qui se sont occupés «de Fhistoire des sciences dans notre pays, l'ont répétée, témoins Van Hulthem, Bory de St-Vincent, Voisin, Eenens, Hannon, ete. Devant les témoignages de Dodoëns, de L’Escluse, cette opinion était certes très-licite.
Charles-Quint a laissé, dans les Flandres, des souvenirs tellement vivaces, qu'après trois siècles, les populations s'occupent de lui comme d'un héros providentiel. On raconte à son propos des anecdotes sans nombre et de petits ouvrages où la partie romanesque s'appuie sans doute sur un fond véritablement historique, transmettent de générations en générations, les faits, gestes et paroles du grand empereur. Les Tagétès sont devenus dans les Flandres des plantes tellement communes, qu’on les trouve dans les plus modestes jardins de presbytères ou les parterres floraux dont le plus humble artisan entoure ses carrés de légumes. Chacun sait dans le pays que les africains sont un don de Fempereur, et chose singulière ! on les nomme tantôt Thunies bloemen, d'après la dénomination de 1550, tantôt Æeyser's Karel bloemen, fleur de Charles-Quint, et tantôt enfin Lannoy sche bloemen. Ainsi, ces trois souvenirs, Tunis, Charles- Quint, de Läinnoy s’attachent à ces élégantes sénécionides.
Le roman a d’ailleurs enjolivé l'histoire, comme si la légende eut passé par le génie de quelque Walter-Scott national. Dans un de ces opuscules populaires, on recommande aux Flamands de cultiver les Tagétès, parce que Charles-Quint lui-même la décidé. De Lannoy, à qui ie dépôt de l'épée de François 4% à donné une immense popularité dans des provinces peu gallomanes de leur nature, aurait vécu jusqu'après le siége de Ja Goulette et montant à l'assaut avee Charles, celui-ci aurait apercu entre les pierres des vieilles murailles la fleur d’or et de pourpre du Tagétés. L'empereur, l’arrachant avec ses racines et ses graines, se serait-écrié en la remettant à de Lannoy : « Chevalier, cultivez ceci en mémoire de moi. »
Voilà la circonstance qui explique les trois noms populaires qui désisnent dans les populations flamandes les fleurs indifféremment du Tagetes patula et du Tagetes erecta, bien que ce soit surtout cette dernière qu’on cultive le plus généralement. Aujourd’hui encore, dès qu'on entre dans la vraie Flandre, soit en venant du Brabant, soit en venant de la France, on retrouve durant tout l'été, à chaque station du chemin de fer, la fleur brillante et dorée du Tagétès, choisie, améliorée et variée
comme un symbole national. Les personnes qui connaissent nos légendes
populaires, remarquent et s'expliquent tout à la fois cette démonstration |
de l’ancien culte pour le souvenir de l'empereur gantois. USE Nous avons vu plus haut comment il était impossible que Charles de
Lannoy nous eut ramené les Tagétès de Tunis, et ce n'est pas la seule.
difficulté qu’il ÿ a dans l'espèce d'expliquer les traditions du peuple. La plus singulière erreur, c'est qu'aucun Tagétès n’est originaire d'Afrique, et que ces prétendus africains (africaene bloemen) sont des américains. Les Tagetes patula, erecta et autres sont natifs du Mexique. L’erecta s’y nomme Cempoaxochilt et le patula abonde surtout aux environs de Quito.
Hernandez, dans son Histoire des plantes mexicaines, parle des Tagétès et figure ces deux espèces, mais il ne nous apprend pas comment ces plantes sont arrivées en Europe. Devant ce silence et la relation de Dodoëns, il est permis de penser que les Tagétès, introduits d'Amérique, se seront reproduits dans le midi de l’Europe où ils se sèment d'eux-mêmes d'une année à une autre, et peut-être même en Afrique, et qu’ainsi on les aura crus des enfants de cette partie du monde.
Les Hollandais s’en emparèrent promptement, et en 1696, nous trouvons déjà dans Munting (Beschryving der aard-gewassen, p. 579), 14a description et la figure d’une magnifique variété du Tagetes patula , analogue à celle que nous publions ici. Cependant le Tunisbloem, flos tunetanus, flos africanus, en passant dans les provinces boréales des Pays- Bas, n’y apportent pas leur signification historique. Les bataves ne songent plus à Charles-Quint, ni à de Lannoy, et changent le nom de la fleur de l'empereur en fhnveelebloem, c’est-à-dire fleur de velours.
La même plante passe en France : on y éloigne, comme de juste, le souvenir du vainqueur de François I, et on change le nom de fleur de Tunis en œillet d'Inde. Ce nom est resté de nos jours. En Italie, on suppose aussi qu'elle vient d’Afrique; on en fait le fiore africano ou le Garofano Indiano. Ainsi, c’est en Bcigique seulement que l’aneedote historique ou romanesque qui rattache une fleur de nos jardins à deux héros céièbres, subsiste, se popularise et brave les siècles. Raison de plus pour nous de cultiver ces jolies plantes devenues belges à tant de titres.
Les Anglais ne connurent une de ces mêmes plantes qu’en 1596, et les appellent des soucis d'Afrique (4 fric-marygold). C'était le Tagetes erecta: Le Tagetes patula, au contraire, était connue dans les Iles-Britanniques dès 1575, mais sous un nom qui montre encore combien les dénomina= tions indiquent peu les origines : French marygold, soucis français !
Les frères Bauhin firent de la fleur de Charles-Quint des espèces de Tanaisies (Tanacetum), rapprochement que légitimaient les fleurs, "les feuilles, le port et jusqu'aux odeurs fortes des herbes froissées. Mais'arriva Tournefort, qui en fit un genre distinct. Le grand botaniste français, dans ses Znstitutiones rei herbariæ, n’indiquait pas étymologie dont" Urait les noms nouveaux donnés par lui aux végétaux : il écrivit le pre-
mier pour les plantes en question TaGeres, sans préciser d’où lui venait ce nom. Cette manière de procéder est facile, mais elle ôte un intérêt puissant à l’étude des plantes, où les noms nombreux exigent qu’on se les rappelle souvent par leur source ou leur signification. Loudon a cherché de retrouver les idées de Tournefort, mais nous doutons fort qu'il ait rencontré Juste.
Jupiter avait un petit-fils en Étrurie, qui fit aux Toscans l'honneur insigne de leur apprendre à deviner ce qu'ils ne savaient pas. Aussi, son père s'appelait Génie, et lui-même Tagès. Loudon se croit un instant Tosean, et pense deviner juste en disant que Tournefort a tiré le nom de Tagétès de Tagès. Que l'ombre du grand homme réponde!
Toutefois, le nom de Tagétès fut adopté par Linné, et depuis ce moment il est devenu impérissable, Decandolle, dans sa Monographie des composées, faite en 1856, augmenta le nombre des espèces, qu'il éleva à 28, dont trois douteuses. De ces espèces, une nous intéresse actuellement, parce qu'elle est devenue, surtout entre les mains des horticulteurs, une mine d'ornementation pour les grands et petits jardins, et une de ces sources où l’on peut aller puiser de grands effets sans dépenser ni peines, ni soucis, ni argent, trois qualités auxquelles beaucoup d'amateurs de jardins nent infiniment.
Qu'on veuille bien me permettre iei six lignes de En et cela en faveur de l'exactitude, afin que les botanistes-horticulteurs et les négociants grainiers-sachent exactement de quoi il s’agit :
TaceTEs ERECTA (Linné sp. 1249). Caule, TAGÉTËs DRoiT (Linné sp. 1249). Tiges et ramisque erectis; foliis pinnaliseclis, seg- | rameaux dressés; feuilles pinnatiséquées , mentlis lanceolatis serrulatis, serraturis præ- | segments lancéolés, denticulées, dentieules serlim superiorum aristatis ; pedunculis mo- | surtout des feuilles supérieures terminées nocephalis , apice ventricoso-incrassatis ; | par une pointe; pédoncules monocéphales , involucris subangulatis. renflés et ventrus au bout ; involucres presque
anguleux.
Cette espèce , originaire du Mexique, a les corolles ordinairement unicolores dans la nature , mais la culture lui donne le plus souvent la belle coloration représentée pl. 44, fig. 4. On l'a nommée alors Tagetes bicolor. Les ligules sont larges, cunéiformes, le plus souvent au nombre de huit, d'un brillant jaune doré, avec les bords d’un pourpre brun d’un ton trèschaud. Les fleurons du centre sont réguliers et jaunes.
La culture et le semis apportent deux sortes de modifications dans les fleurons qui, tantôt deviennent tous aplatis et ondulés comme le représentent les figures À et 1” pour un capitule entier et un fleuron, tantôt s’allongent en trompette ou corolle infundibuliforme droite ou courbée, comprimée et paraissant alors bilabiée, comme l’indiquent les fig. 2 et 5 pour les capitules entiers ct les fleurons individualisés. Enfin, ces deux formes se réunissent dans un même capitule, et de plus la coloration varie tout en restant uniforme pour une plante donnée. Voilà la voie dans laquelle conduisent le semis et la marche de l’organisation vers l'esthétique.
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il est à remarquer qu’en 1696, Munting figura déjà un Tagétès de cette espèce dont les fleurons sont devenus des entennoirs comprimés. on | Aujourd’hui, outre le type de l'espèce, on eultive en Rae les variétés suivantes : | | v 4 1° Cnances-Quinr (voy. fig. 4, pl. 44). Capitale en gros pétaphil 10 centimètres de diamètre, ovale, surbaissé et globiforme. Tous les fleurons en ligules, même au centre, ces ligules sont planes, Deere offrent deux lames aplaties, le tout d’un jaune orange. TE Cette variété fait un effet brillant, simule un petit dahlis de loin; elle est très-florifère. Elle rappelle par son nom le vainqueur de Tunis. 2 SoLraTARRE. Capitule de 6 à 8 centimètres de diamètre; en rose,
très-crispée au centre; fleurons ligulés, plissés à la périphérie, au centre M recoquillés, ondulés, irréguliers. Le tout d’un jaune de soufre pâle. À
5° GLoBe DE CuarLemAGNe. Capitule tout-à-fait sphérique, d’un jaune d'or éclatant. Ligules de la périphérie aplaties, ondulées, larges, cunéiformes ; celles du centre mélées de frangées et de tubulées, celles-ci apla- k ties, comprimées et ayant deux lèvres. ;
Cette variété, très-curieuse pour sa structure et fort belle, montre
qu'aucun fleuron n'est stérile.
4° CouTE DE Lannoy. Capitule tout-à-fait sphérique, globuleux, de 8 centimètres de diamètre, entièrement et uniquement formé de tubes oranges, crénelés au bord finement, sans mélange de liguie. (Voy. pl ##, lig. 2 et 2’ le fleuron séparé.)
Cette variété est extrêmement remarquable et élégante; elle est trèsflorifère et répand un éelat de feu. Elle fait sur la verdure un effet qu'aueune autre plante ne saurait produire , el devient ainsi d’une grande ressouree pour l'ornement des maisons de campagne.
Nous l'avons dédiée àS. A.S. monseigneur le prinec Napoléon de Rheina M Wolbeeq, comte de Lannoy et de Clervaux, descendant de lillustre due Charles de Lannoy, vice-roi de Naples. Le prince de Rheina Wolbeeq aime et cultive les sciences et les lettres, dont il est devenu dans notre pays un des ornements les plus dignes d’éloges. Puisse un des Tagétès, dont Ja tradition populaire attribue lintroduetion chez nous à son illustre aïeul, transmettre également son souvenir aux générations les plus reculées!
5° Conresse DE LienekERkE. Capitule et fleurons de la même forme et de la même dimension que dans la variété précédente, avec ces différences que les fleurons sont courbés vers le bas, et que leurs lèvres n’ont point des crénelures (pl. 44, fig. 5 et 5’ le fleuron séparé). Toute la fleur est d’un jaune soufré clair, d'un ton très-pur.
Cette variété est dédiée à S. A. S. Mme la princesse Augusta de Rheina= Wolbeeq, née comtesse de Liedekerke, que lhorticulture de Belgique place aussi parmi ses plus ferventes protectrices. 1: FH
Le Tagetes erecta et toutes ses variétés sont annuelles. On leur donne 4 une bonne terre légère bien terreautée et riche d’humus, plutôt humide »
"L he A Se ee EE