DE LA TOILETTE ET DE LA COQUETTERIE DES VÉGÉTAUX
Par M. Lecoo,
Ulievalier de la légion d'honneur, professeur de botanique à Clermont-Ferrand. {Suite et fin, voy. p. 426.)
C'est au printemps que la plupart des fleurs paraissent dans tout leur éclat. Quand le soleil a passé l’équinoxe, il appelle le luxe et la parure, chaque végétal répond à son appel.
Oh! que la nature est belle dans ces longues journées où les plantes, inondées de lumière, célèbrent leurs impénétrables mystères ? Si je pouvais dérouler devant vous ces admirables phénomènes cachés dans les enveloppes des fleurs , vous accorderiez aux végétaux , sinon de lintelligence, au moins de l'instinet et de l’amour, et vous reconnaîtriez, dans l’inimitable mécanisme de toutes ces parties, la main de cette Intelligence suprême qui préside au développement d’une corolle comme au mouvement des astres et à l’harmonie des cieux. Mais je resterai, mesdames, dans une simple question de coquetterie, et je vous déerirai quelques-unes seulement des merveilleuses toilettes que vous avez parfois foulées sans les voir. Il suflirait, d’ailleurs, de promener ses regards dans cette enceinte pour se faire une idée du luxe de la parure dans les plantes, si les yeux n'étaient pas éblouis par un ensemble dont l'éclat efface les détails. Il en est des diverses tribus végétales comme des différents peuples de la terre ; chacune a sa mise particulière, qui souvent n'offre aueun rapport avec celle de ses voisines. Chaque groupe végétal a aussi ses couleurs nationales dont il se pare de préférence et ses tissus de prédilection.
Voyez cette belle famille des orchidées, que de nombreux voyageurs sont allés arracher aux vastes forêts du Nouveau-Monde ; est-il un costume plus riche, plus bizarre et plus attrayant que ces calices profondément découpés et ce singulier labelle qui prend dans quelques-unes de si grandes proportions! Le pourpre, ke violet, le jaune et le blanc s’y mêlent et s’y confondent ; le brun, le fauve, le plus bel acajou sont répandus sur toutes leurs parties, et les macules les plus séduisantes panachent le velours de leur corolle. Le pointillé le plus délicat, les rayures, les plus exquises harmonies se devinent sur ces fleurs, verts papillons suspendus aux arbres des vicilles forêts du Mexique et du Pérou.
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Si la nature a épuisé sa palette pour satisfaire leur exigence, elle leur a donné les parfums avec la même largesse. On y trouve celui du jasmin, du narcisse, du chévrefeuille , et la fleur du vanillier est aussi odorante que le fruit qui lui succède (!). Celui qui, pour la première fois, pénètre dans une serre à orchidées est surpris de voir ces plantes presque toutes parasites, suspendues de tous côtés et laissant échapper leurs fleurs multicolores. C’est le reflet d’un de ces tableaux qui saisissent le voyageur quand, errant sur le flanc des Cordillères, il lui est donné de pénétrer dans ces vastes solitudes où la végétation des tropiques déploie sa magnificence, dans ces antiques fourrés où les lianes réunissent les arbres en berceaux, où leurs guirlandes descendent jusque sur la terre, et confondent en un seul massif la faible plante et son support. C’est là que les orchidées sont dans toute leur puissance ; elles courent en festons sur le trone pourri des arbres, elles se suspendent à leurs rameaux, mariant leurs fleurs à un feuillage étranger. Méprisant le sol qui nourrit les autres plantes, on les voit, encensoirs aériens, balancés par le zéphir ou Paile d’un colibri, répandre sous ces vastes coupoles, dans ce grand temple de la nature, leurs suaves parfums qui montent vers l'Éternel.
Plus modestes dans nos prairies et dans nos bosquets, elles élèvent encore leurs épis purpurins au-dessus des frêles graminées. L’orchis taché laisse entrevoir dans son calice ces lignes poncetuées et capricieuses, dentelles colorées et inimitables : l’orchis-militaire revêt son casque, déploie son panache , allonge son éperon, tandis que d’autres montrent leurs fleurs bizarres sous la figure d’une mouche, d’une abeille ou d’une araignée.
Ailleurs, ce sont les iris, aux fleurs délicates et passagères comme larc-en-ciel, dont elles empruntent le nom et les couleurs. Les ixia, les eroeus, les glaïeuls composent leur cortége, le luxe y brille dans tous les rangs. Un tissu demi-transparent forme ces beaux calices où l'or, le pourpre , l'orange , le bleu , le violet contrastent ou s’harmonisent, se fondent ou se séparent. Qui n’a pas admiré ces étendards bleus des iris de nos jardins, et qui n’a remarqué, au printemps, cette iris de Perse et sa macule orangée qui semble un papillon trompé par les premiers beaux jours et immobile sur la terre glacée que la neige vient d'abandonner! Les groupes de crocus offrent des tissus différents : les uns sont vêtus d’or les autres de pourpre, ilen est dont l’étoffe est rayée de bleu ou de violet. Peu de plantes ont une toilette plus éclatante ; c’est une parure d'été à la fin de l'hiver.
Les glaïeuls ont un autre aspect : ce sont les couleurs vives qu'ils ont. adoptés , leurs beaux épis s’élèvent avec fierté. Le carmin et le vermillon, le minium et l’écarlate leur donnent un vif éclat, le jaune de chrôme se
(1) Nous en demandons pardon à M. Lecoq : la fleur du Vanillier exhale une odeur trèsdésagréable, très-fade et nauséabonde. Cette odeur est en tout semblable à celle de la fleur du Chataignier, etc. Ch. Morren.
peint dans leur calice, et quelques points d’un bleu d’azur s’y montrent comme des saphirs dottants: ‘sur des topazes et des rubis.
Près des iris et des orchidées on distingue une grande tribu aussi remarquable par son noble port que par la beauté de ses fleurs ; ce sont les lilacées. La tulipe au riant panache y tient le premier rang, ses couleurs diaprées imitent le brocard. Elle suit la floraison des jacinthes et prélude à celle des lys, des martagons et de la tubéreuse parfumée.
Un groupe charmant appelle toute notre attention par ses couleurs pures et gracieux contours, ce sont les renonculacées. Simple dans nos prairies, la renoncule s’annonce dès le printemps par les milliers de corolles dorées. Blanche ou teinte de rose, elle vient égayer la surface des eaux dormantes ou suit le ruisseau qui s'échappe du glacier. Voisine des frimats, elle atteint la lisière des neiges éternelles et vient déployer la coquetterie de la nature dans des lieux où celle des hommes n’a plus d’admirateurs.
Près d’elle croit souvent l’anémone. Autrefois nymphe légère et coquette, elle sut fixer un instant l’infidèle Zéphir. Pour elle, il abandonne Flore, et la déesse incomprise usa de ce droit de métamorphose dont Ovide nous. a conservé les naïfs récits ; la nymphe fut changée en fleur. L’anémone est, en effet, la fleur du vent ( ! ), elle cherche les côteaux aérés, et dès les premiers beaux jours, on la voit inclinée sous le souffle de son amant, Elle a conservé toutes ses parures, et prend tour à tour la livrée du deuil et de l'espérance, celle du chagrin et de l'amour, elle préfère pourtant le bleu tendre, couleur de la constance et de la fidélité.
Les larmes de Vénus ou les blessures de son favori ont fait naître d’Adonis aux fleurs de corail qui a passé des champs dans nos parterres, et si le rouge éclatant de la Pivoine nous rappelle la honte de la nymphe Péone, dont les péchés attirent la colère des dieux, il faut convenir que nos horticulteurs, plus tolérants, lui ont fourni de nombreux moyens de déguisement , en lui accordant jusqu’à la tunique blanche de l'innocence.
Au milieu de ce peuple végétal s’élève une reine à laquelle personne ne conteste sa supériorité. Le blane et le rose sont ses couleurs; emblème de la beauté, tout s’incline devant elle, et quoique les poëtes de toutes les nations lui aient rendu hommage, il y a plus de fraicheur et de poésie dans un bouton de rose que dans les écrits qui l'ont célébré. Toutes les grâces sont réunies dans la tenue et la toilette d’une Rose, depuis celle qui forme ces jolis groupes dans les bois et dans les campagnes, jusqu’à la Rose à cent feuilles, honneur de nos parterres.
Forme, parfum, coloris, fraicheur et majesté sont les avantages qui distinguent la reine des fleurs. Vous y voyez le carmin le plus pur oceuper le centre de la corolle, passer par tous les tons que cette nuance
(1) Anémone en grec, signifie vent, et l'on a donné ce nom à cette fleur, parce qu'effeclivement elle cherche les lieux aérés et découverts.
peut offrir, et présenter dans ses pétales extérieurs un blanc rosé don les parties vertes du calice rehaussent encore l’éclat. Cette même couleur rose-päle ou foncée, arrivant d’un côté au violet et de l’autre au blanc pur, a produit cette immense variété de Roses que l’horticulture a créé tous les jours, et si parfois cette fleur prend des teintes soufrées, jaunes ou eapucines, c’est pour nous montrer qu'elle peut se parer de toilettes éclatantes, mais qu’elle préfère allier la grandeur à la simplicité.
Il n’en est pas de même de tous les végétaux. Le Dalhia, simple fleur des buissons de la Géorgie, n’a pas voulu conserver chez nous son costume national, qui humiliait ses prétentions. Vêtu de pourpre, il a multiplié les plis de son manteau, a essayé toutes les nuances de cette couleur impériale; il a emprunté l’écarlate du Grenadier, le rouge du Coquelicot, et le violet du Fuchsia. Le Jonquille, le Lilas, la Rose et le Lis même lui ont prêté leurs couleurs ; le Myosotis lui a refusé la sienne , et tandis que les princes du règne végétal lui avaient tous accordé quelques dons, fière et indépendante sur le bord de son ruisseau, cette jolie plante ne lui a pas permis d'imiter le bleu de sa corolle.
Image de notre société, où toutes les nuances sont représentées, où tout ce qui s'élève fait envie, le Dalhia a réveillé les ambitieux souvenirs des fleurs qui sommeillaient sur la vieille gloire passée et presque oubliée. Les OEillets, les Pensées, les Auricules, les Asters ont repris leur ancienne position, et l'ont bien dépassée. Des illustrations nouvelles ont surgi ; les Pétunia, aux amples fleurs, les Achimènes, aux fraîches corolles , les Fuchsia, aux clochettes écarlates, les délicieuses Verveines et les nombreux Chrysanthèmes ont successivement apparu.
Mais il est une fleur qui, dans son humble existence, a voulu suivre le Dalhia dans ses parures nouvelles qu’il revêt chaque année ; c’est la Primeverre, cette Jolie production du printemps. Messagère des beaux jours, compagne de la Pâquerette dans nos prairies , elle l’a suivie dans les jardins. Impuissante par elle-même pour atteindre sa rivale, dénuée des ressources de la toilette, elle a cherché, comme tant d’autres, dans un mariage de convenance, les moyens de satisfaire ses goûts. Unie à la primeverre à grandes fleurs, elle est devenue la souche d’une race nouvelle qui célèbre, dans les premiers jours d’avril, l'anniversaire de son heureux hyménée. Alors, les toilettes sont déployées; vous voyez les fleurs disposées en couronne revêtir toutes les couleurs connues. Quelques-unes ont voulu conserver le jaune et l’orange de leurs premiers parents, comme pour rappeler une obseurité de naissance, que tant de gens méconnaissent ; les autres ont adopté le rouge vif, le violet, le rose et toutes les nuances si pures que donne le mélange du bleu et du carmin. Il en est qui se sont montrées sous des parures foncées, où dominent le grenat, le brun, l’acajou. Un petit nombre, entièrement blanches, ont affaibli, en entrant dans cette grande famille, les couleurs des anciens blasons, et imposé des modes nouvelles à leurs alliées. Quand le Dahlia a
panaché sa fleur, la Primeverre a marbré la sienne ; lorsqu'il a pointé ses pétales de blanc , de jaune ou de carné, la jeune printannière a bordé sa corolle d’un liseré d’or ou d’argent ,'et si les deux rivales ont cherché le bleu que Dieu semble avoir réservé pour le ciel, la nature à quelquefois accordé à la Primeverre le rare privilége de l’obtenir en échange d’une promesse de célibat (!).
Je vous ai parlé de quelques fleurs seulement, Mesdames , et j'apercois devant moi le règne végétal tout entier qui se présente comme un brillant cortége, avec tous les prestiges de la beauté et de la fraicheur. Je
succomberais si je n’avais pris la ferme résolution de m’arrêter devant ces
inépuisables merveilles.
Sans cela, que de choses à admirer encore, si Je pouvais vous dire les beautés innombrables de nos serres et de nos jardins, de nos forêts et de nos montagnes.
La Pensée, aux pétales de velours, les Géranium et leurs macules empourprées, les Rhododendrum et les Azalées, aux nuances si pures, les Bruyères et leurs girandoles de fleurs, se présenteraient à la fois. Les brillantes Passiflores, les riches Magnolia, le Strelitzia, si merveilleusement coloré du bleu et de l’orangé complémentaire , se dessineraient devant nos yeux. Les prés nous offriraient, le Ménianthe et l’étoffe de pluche de ses gracieux grelots ; les champs, leurs Bleuets et leurs joyeux Coquelicots ; les bois, leurs Muguets parfumés ; les eaux, les Salicaires et les ÆHottonia, aux épis roses où carnés.
Nous nous arrêterions sur ces pelouses des hautes montagnes, parterres étincelants où croissent les Gentianes , les Pédiculaires , les Campanules, les Arnicas et tant d’autres plantes , sources d'émotions si pures pour les vrais botanistes. Je n’essaierai pas de copier ces tableaux.
Qu'il me soit permis cependant, puisque j'ai abordé la toilette de la mariée, de pousser un peu plus loin lindiscrétion et de vous dire quelques scènes de coquetterie nocturne. |
A l'heure où tout repose, il y a des fleurs qui étalent leur hsanihel endormies pendant le jour sous les plis de leur calice, c’est le soir seulement qu'elles essaient d’entr’ouvrir leurs corolles. Elles s’éveillent quand le soleil quitte notre hémisphère. Semblables à ces femmes dont la vie s’écoule dans les brillantes soirées de l’opulence, ces fleurs font de la nuit le jour et se montrent au crépuseule. Voyez les Mirabilis, ils déploient alors ces larges corolles arrondies où le blane, le jaune et l’écarlate s’of-
(1) On sait que la plupart des belles primeverres des jardins résultent de l’hybridation de la primeverre sans tige (Primula acaulis) appelée aussi primeverre à grandes fleurs avec celle des prairies (Primula officinalis). Les hybrides sont très-féconds et donnent une très-grande quantité de graines, mais quand, par hasard, on obtient les variétés bleu-pâle ou ardoïisées, elles ne fructifient pas ordinairement et sont moins vigoureuses que les autres.
frent dans toute leur pureté, ou se mélangent de mille manières différentes. Voyez le Cactus grandiflore, il attend la nuit close pour épanouir ses nombreux pétales, pour écarter ses innombrables étamines et exhaler le parfum le plus suave et le plus délicat. Il semble se soustraire à tous les regards ; les ténébres sont nécessaires à son hyménée ct l’aurore ne vient plus éclairer qu’un mystère accompli et une parure flétrie.
Quelques espèces moins impressionnables conservent pendant le jour leurs corolles entr’ouvertes, mais attendent le soir pour déceler leur présence par les plus douces émanations. Le nom de Tristes, que tous les botanistes leur ont accordé pour épithète, s'applique à un Géranium, à un Glaïeul, à un Hespéris, dont les fleurs toutes nocturnes n'avaient pas besoin d’un brillant coloris, puisque les yeux ne pouvaient les apercevoir, et que leur odeur seule devait nous guider vers leur séjour.
S'il existe des plantes qui ne veulent briller que la nuit, il en est beaucoup d’autres qui le soir abritent leurs organes sous les plus riches pavillons. Ces belles tentures qui, déroulées pendant le jour, offrent aux rayons du soleil des réflecteurs ou des coupes absorbantes pour ses rayons, reviennent sur elles-mêmes et ferment leurs corolles. Les calices se rapprochent , et souvent des feuilles protectrices viennent encore par d’ingénieux enlacements se convertir en dômes ou en berceaux sous lesquels la fleur s'endort jusqu’au matin. |
N’avez-vous pas vu, une fois en votre vie, ce silencieux sommeil de la végétation, ces arbres dont les rameaux immobiles ont leurs feuilles endormies; ces feuilles s'appliquant face à face, enveloppant les bourgeons ou entourant les jeunes pousses comme dans la Mauve du Pérou. Elles descendent sur les fleurs de la Balsamine, sur les pétioles des Oxalis, se redressent sur ceux des Baguenaudiers et se rabattent, au contraire, sur la tige des Cassies. Et le matin, au retour du soleil, des mouvements contraires remettent chaque organe dans la position qu’il occupait la veille. La lumière de la lune vient éclairer ces scènes délicieuses de la nuit. Son image se réfléchit dans les eaux , et les fleurs blanches et dorées du Nénuphar paraissent sur la surface tremblante d’un lac agité, comme les étoiles seintillantes que forment le cortége de l’astre dans lescieux.
D'autres végétaux changent pour ainsi dire à leur gré les couleurs dont ils sont revêtus; l’{pomæa Leari offre le matin sa grande fleur d’un bleu pure qui devient violette pendant la nuit. Le Franciscea bleu, quand il s’épanouit, ne tarde pas à devenir d’un beau blane, Les Lantana, véritables caméléons, ne conservent jamais le soir la robe du milieu du jour ; le blanc, le jaune, le rose, l’orangé, le minium, se montrent tour à tour sur les mêmes corolles. Le Cobæa d’un jaune pâle acquiert graduellement la teinte violette.
Vous voyez, Mesdames, négligé du matin, toilette de la journée , parures du soir ou de la nuit, étoffes brillantes , dentelles légères, couleurs harmonieuses , suaves parfums, vous avez tout copié sur les fleurs, et si
de part et d'autre ce n’est pas de la coquetterie, dites-moi let dont je dois me servir. |
Fêtes de la nature , parure de la terre , fleurs brillantes et area, vous passez ne comme Ja grâce et la fraicheur, mais vous laissez après vous des gages d’avenir et d’un prochain retour. Les fruits offrent aussi de riants coloris, d’admirables contrastes. Ils sont pour les plantes la toilette de l’âge mür. A cette époque de la vie, il n’y a plus d’illusion; le feuillage est resté, les corolles sont flétries , la vieillesse approche, “à de sages précautions vont assurer pour la saison des frimas la conservation de germes précieux. Avant de clore l’année , la nature veut encore nous montrer de nouvelles parures. Alors la Viorme et la Douce-Amère laissent pendre leurs corymbes de cerises écarlates , la Ronce et le Troëne se couvrent de grappes noires ou bleuâtres , l'Aubépine se pare de girandolles de corail. L’épilobe abandonne au vent ses aigrettes moelleuses, le Peuplier et le Saule laissent flotter le duvet de leurs graines, la Clématite couvre les haies de ses panaches plumeux, et le Fusain, inapercu dans les buissons, devient le plus bel ornement des campagnes par ses fruits carminés et ses arilles orangées. Les feuilles commencent à changer de couleur, le vert les abandonne; les Hètres et Les Cerisiers rougissent sur la lisière des forêts , le souffle de l'hiver va bientôt se faire sentir, et l’on ne verra plus de ces brillantes parures que les rameaux du Houx ou les festons indécis du Lierre , verdure éternelle qui reste comme le symbole et le présage de temps meilleurs et d’un autre printemps. C’est ainsi que tout passe sur cette terre où Dieu a jeté l’homme pour admirer la création. Ces parures éclatantes auraient-elles été créées pour lui seul, pour charmer ses regards et rappeler son attention vers l’auteur de la nature? Les autres êtres vivants y seraient-ils insensibles? L'oiseau chanteur, qui habite les forêts du Nouveau-Monde, qui s’abrite sous la fleur embaumée d'un Magnolia, qui se balance aux lianes de la forêt, n’apercevrait-il pas la magnificence de son berceau. Le rossignol, qui, nuit et jour remplit l'air de ses sons si savamment modulés, n’aurait-il jamais senti les beautés de l'aurore dont il célèbre l’arrivée, et aurait-il toujours été indifférent à ces teintes argentées, à cette toilette de nuit que la lune laisse entrevoir sur les fleurs des bosquets ?
ne lueur, un instant de rivalité n’aurait-il pas impressionné le papillon , cette fleur mobile et inconstante, quand il a vu la Verveine lui disputer le feu de son corsage, la Campanule effacer l’azur de ses ailes et l’'Anémone omnicolore revêtir toutes ses livrées ?
La toilette des fleurs et l'harmonie des couleurs semblent surtout réservées à l’insecte dont les yeux immobiles composés de plusieurs centaines de facettes, peuvent saisir à la fois toutes les beautés de leur palais. Que de merveilles inaccessibles à l’homme, que leur petitesse lui sont livrées sans réserve. À lui appartiennent toutes ces fleurs en miniature dont notre œil ne peut distinguer ni les dessins variés ni la vivacité des nuan-
ces. Dômes de saphir, draperies de pourpre, colonnes d’albatre, gaze légère, velours étincelants, fontaines de nectar et parquets semés de sables d'or, tel est l'hôtel d’un simple moucheron , hôtel éphémère comme sa propre existence, somptueuse habitation qu'un soufle détruit et qui tombe comme nos palais et les princes qui les habitent. Queiques heures ou quelques années, c’est la vie de l’homme, rien pour léternité.
Je m'arrête enfin confondu, par toutes ces magnificences, humble et soumis Gevant la majesté de la nature, étonné de son luxe, admirateur de sa parure.
Toilette, coquetterie, désir de plaire et certitude de réussir sont donc l'apanage des femmes et des fleurs ; et si dans ectte esquisse, j'ai pour ainsi dire évité les gracieuses comparaisons indiquées par mon sujet, javais un motif puissant pour le faire ; plaidant pour les fleurs, exaltant leur mérite, je devais éloigner de mes clientes tout ce qui pouvait affaiblir leur éclat. Ce n’est point par oubli, Mesdames, c’est par habilité que je vous ai écartées de mon tableau. Reconnaître votre supériorité sur les seules rivales que vous puissiez avoir, c’est les placer sous votre protection.