‹ La Belgique horticole (volume 3)Chapitre 56 sur 224 · LEE · texte numérisé non relu

LEE

tous les jours en présence de la mort. Quand ils descendent dans les fosses, et qu'ils vont à des milliers de pieds sous terre, donner des coups de pic peut-être à quelque amas de gaz inflammable accumulé depuis des siècles, ils adressent leurs prières au ciel et implorent la bénédiction divine: jamais on n'entend parler parmi eux ni de crime, ni de vol, ni de rixe. Ce sont là les cultivateurs d’œillets. Sortis tout noircis de houille de leur ténébreux séjour, ces braves gens revoient avec un indicible plaisir les potées de leurs fenêtres; ils arrosent leurs plantes favorites de l’eau qui vient de les rendre à la race blanche de l’espèce humaine, et nous laissons aux physiologistes le soin de décider si cette coutume ne contribue pas jusqu’à un certain point, à donner une force particulière et un mérite de coloris aux œillets de ce pays. À Verviers, c’est également l’ouvrier des fabriques de drap qui tient le monopole de la culture des œillets : il a ses pots spéciaux, sa terre privilégiée, son engrais connu; il cultive ses plants avec une régularité et un soin constants; il n’est heureux que s’il respire dans sa modeste chambrette, l’arome épicé de ses œillets chéris. Les fleurs sont pour lui le rappel sous le toit paternel ou conjugal; elles resserrent le lien de famille et exercent, le fait est incontestable, une influence des plus bienfaisantes sur cette classe utile de la société. Les cultivateurs d’œillets ne feront jamais de révolutions.

Or, quand en horticulture, comme en toutes ces choses qui tiennent aux mœurs et aux habitudes des peuples, il se présente un fait général, offrant sur toute l’étendue d’un pays les mêmes circonstances, les répétant depuis des siècles et les transmettant de générations en générations, quand de tels faits ont, disons-nous , de tels caractères, c’est qu'il y a là un phénomène social dont la source découle évidemment de l’histoire. De grands souvenirs planent sur ces choses, et sous les coutumes les plus populaires gisent toujours quelques grands noms, quelques linceuils des bienfaiteurs de l'humanité !

Les œillets, dans notre spécialité, viennent singulièrement confirmer cette thèse. La culture de cette plante se rattache, en effet, à l’histoire de personnages illustres.

Saint-Louis, après avoir fixé les droits de ses enfants à son héritage, s’embarqua, en 1270, à Aigües-Mortes avec soixante mille hommes et une flotte de douze cents vaisseaux : il s'agissait d’une croisade contre Tunis. Pendant que l’armée attendait, en regard des murs de la ville, les troupes de Charles d'Anjou, roi de Naples, une maladie pestilentielle déerma les combattants. Louis IX semblait, selon le récit du sire de Joinville, n’être pas étranger aux études de la botanique : il avait découvert dans les champs desséchés de l'Afrique une plante, dont l'odeur très-forte, s’exhalant de la fleur, et analogue à celle des elous de girofle , recélait quelque propriété énergique. Cette plante était l’œillet, que Linné nomma, près de cinq siècles plus tard, Dianthus caryophyllus ou fleur de Dieu à odeur de gtrofle, pour éterniser le souvenir du service rendu par St.-Louis à son

armée. En effet, le roi fit faire une préparation spéciale qui sauva beaucoup de malades.

On conçoit facilement que les soldats croisés et les chevaliers, eux qui déjà avaient introduit le blé des Sarrazins dans les campagnes et la rose trémière dans les jardins des châteaux, n’eurent rien de plus empressé que de rapporter en Europe l’œillet de St.-Louis. C’est ainsi que cette plante arriva dans nos cultures entourée du prestige d’un non révéré, car il ne faut pas oublier ici que déjà en 1297 Boniface VIIT avait fait canoniser Louis IX sous le nom de St.-Louis.

L'œillet, introduit dans le midi de la France, s’y comporta comme une plante indigène, au point que beaucoup de botanistes se sont imaginés que cette espèce y était spontanée et de création primitive. Cependant, un fait historique aussi suffit pour démontrer que cette opinion ne repose pas sur des bases solides. Louis XI (ici les chiffres comme les caractères sont renversés) chassa du berceau de ses aïeux le comte d'Anjou et de Provence, Réné, que la postérité a surnommé le bon roi. Il se retira à Aix, en Provence, où il mourut en 4480. Le bon roi Réné cultivait les œillets, et c’est à son glorieux souvenir que remontent les pratiques de culture, suivis encore de nos jours à Toulouse par les nombreux amateurs de cette plante. Cette culture si soignée indique bien que c’était une plante étrangère au sol de la Provence, car une espèce indigène n’eut pas exigé ni ces soins, ni ces recommandations,

Froissard , l'historien et le poète belge que la France nous revendique avec orgueil, le savant qui n’aimait que danses, ménestrels, fêtes, dames et joyeux déduits, le courtisan qui ne vivait qu’au milieu des cours et des palais, Froissard ne put, au XIV* siècle, rester insensible aux charmes de la fleur de nos houilleurs liégeois. Il mit en vers le Plaidoyer de la violette et de l’œillet, absolument comme aujourd’hui vous entendez dans ce pays discuter en prose du mérite relatif de la pensée et des œillets de Bohème, des flamands ou des nains.

On appelle assez souvent l’œillet la fleur du grand Condé. En effet, le vainqueur de Rocroy aimait cette plante passionnément. Pendant qu'il expiait à Vincennes ses railleries sur ladministration de Mazarin, il cultivait des œillets. Sa femme, Clémence de Maillé-Brézé, nièce du cardinal de Richelieu, soulevait pendant ce temps les provinces, et délivrait le Parlement de Bordeaux par ses paroles devenues célèbres : Qui m'aime, me suit. Condé, le jour qu'il apprit cette victoire, dit à son médecin :

« Aurais-tu jamais pensé que j'arroserais des œillets, pendant que ma femme ferait la guerre? » Condé écrivit aussi des préceptes sur l’art d’obtenir de beaux œillets; il rendit cette fleur populaire parmi les soldats francais, et il ne faut nullement s'étonner de retrouver, pendant les Cent- Jours, l’œillet comme signe de ralliement en faveur de l’empereur Napoléon, puisque déjà Louis IX et Condé y avaient laissé l'empreinte de leur souvenir.

Mademoiselle De Scuderi fit au sujet de l'amour de Condé pour les œillets, les vers suivants :

En voyant ces œillets, qu’un illustre guerrier Cultive d’une main qui gagne des batailles, Souviens-toi qu’Apollon a bâti des murailles, Et ne t’étonnes plus que Mars soit jardinier.

Madame de Genlis rapporte que le jeune due de Bourgogne, petit-fils de Louis XV, aimait à cultiver les œillets; un flatteur, dit-elle, lui persuada, en substituant d’autres pots de fleurs aux siens, que les œillets qu'il plantait, venaient et fleurissaient dans une nuit. Le jeune prince fut convaincu que la nature obéissait à ses volontés. Une nuit, ne pouvant dormir, il voulut se lever : on lui représenta que l’on n’était encore qu’au milieu de la nuit. « Eh bien! répondit-il , je veux qu’il fasse jour. »

Ainsi, depuis le XIITe siècle jusqu’au XIX°, nous retrouvons toujours des faits historiques qui prouvent que l’œillet excitait une vive attention. Il n’est donc nullement étonnant que sa culture ait acquis une grande popularité que légitiment la beauté de la fleur, le nombre infini de ses variétés, ses races constantes et la suavité de son parfum. M. le baron de Ponsort, qui à écrit un traité sur la culture de cette plante, rappelle qu’en 1567, un révérend père Jésuite avait déjà publié un ouvrage sur cette matière, et qu'il le commença ainsi :

Jusqu’à présent les fleurs ont toujours disputé Qui porterait le sceptre en leur petit empire. Le combat est fixé : l’œillet l’a mérité,

Et ce petit trailé n’est que pour vous le dire.

La culture des œillets ne s’est pas concentrée en France, uniquement pendant le moyen âge et plus tard. Je lis dans De l’Escluse (Hist. pl. rar. 286), qu'il vit la première fois des œillets cultivés remontants à Vienne où le célèbre botaniste belge vécut de 1572 à 1586, et il dit que ces œillets y venaient de la Silésie. Il ne parle pas de couleurs, mais la figure indique clairement que l’œillet en question était ce qu’on a nommé des siècles plus tard, un œillet-fantaisie.

L’Anglais Parkinson cite, en 1629, quarante-neuf variétés d’œillets : il les divise en deux classes, les carnations ou grands œillets pour les fleurs et les feuilles et gillyflowers ou petits œillets. Le premier horticulteur qui se fit un nom à cette époque pour ces fleurs, était Tuggy, de Westminster.

Gérard, le fameux botaniste-horticulteur d'Angleterre, recut les premiers œillets cultivés de la Pologne en 1597, et c’est depuis cette époque que les Anglais se sont mis à cultiver cette plante. Il conste aussi que les œillets de Pologne étaient de ceux appelés fantaisies plus tard.

En 1640, je trouve pour la première fois que l’œillet est entré dans les

cultures populaires de Belgique. J'en prends la preuve dans Anselme Boëer de Boodt, de Bruges, qui, en cette année, consacre une planche et une description aux œillets-girofles, en flamand genoffelen-gentilen et en latin caryophyllus betonica, runica, rappelant encore par ce dernier nom F'invention de St.-Louis devant Tunis. De Boodt nous dit qu'à ectte époque les Anglais nommaient les œillets sobith-lone, nom dont on ne trouve plus de trace aujourd’hui. On sait qu’on les nomme au-delà du détroit carnation. L'œillet de De Boodt est toujours une fantaisie, et l’auteur compare le pistil aux antennes d’un papillon.

En 1641, j'ai des preuves incontestables qu’en Hollande les œillets avaient produit de nombreuses et beiles variétés, appartenant toutes à la race dite actuellement fantaisie ou bizarre, ear dans ce temps, cette expression ne s’employait pas. Dans le Florilegium d’Emmanuel Sweert, botaniste-horticulteur de Sevenberg, publié en 1641 (pl. 17), on voit représentées neuf variétés, savoir : le tout blanc, l'incarnat, le rouge ponceau, l’œillet à fleurs verdâtres (subuiridi-flore), comme teintes uniformes, et comme teintes variées, le blanc linéolé de eramoisi, le blanc flammé de rouge très-grand, le blane finement strié de rouge, le rouge finement poretué de pourpre foncé, et enfin, le blanc portant à la fois des linéoles et des points rouges. Ces fleurs sont assez irrégulières, quelques-unes fort grandes. Cet œiület verdâtre est, pensons-nous, perdu. Toutes ces variétés appartiennent encore une fois aux fantaisies.

En 1696, le célèbre Munting, dans son grand ouvrage : Nawvkeurige beschryving der aard-gewassen (p. 359), rend compte de l’état des cultures d’œillets dans ce siècle. 1} les nomme en hollandais angelieren, ginoffelbloemen, testebloemen ou même violetten, en français œillets ou ouillets, en allemand nagetblumen ou simplement nagelein, et en italien garofani fiori domestichi, car il paraît qu’en effet, au moins un siècle auparavant, les Italiens cultivaient déjà avec succès la fleur de St.-Louis. Il y a peu de temps, dit Munting, qu’on ne connaissait que quelques variétés d’œillets de jardin; mais à présent, grâce aux soins des nombreux amateurs, la quantité de ces variétés est devenue tellement considérable qu’on ne saurait plus les dénombrer. Il entre alors dans beaucoup de détails sur leur culture, mais ne distingue encore aucune race.

En 1702, toute l’histoire des œillets subit sa révolution. Rea, horticulteur anglais, en avait réuni 560 variétés remarquables, et ce nombre est à peine dépassé aujourd'hui. Rea ne parle nulle part de flamands, mais il divise ses œillets en trois classes : les flakes, les bizarres et les picotées (prononcez picoties en appuyant sur li et s). Les flakes ont seulement deux couleurs et portent de larges bandes traversant tout le pétale. Les bizurres ou irréguliers des Français de l’époque, ont au moins trois couleurs, ct sont variés de points, taches ou linéoles, et les prcotées ou piquelées des Francais ont le fond blanc et ponctué ou maculé de rouge, d'écarlate, de pourpre ou d’autres couleurs. Dans chaque race, les séries

mr

sont placées par couleurs. Ainsi, il y a les flakes pourpres, flakes roses,

flakes jaunes, ou les bizarres écarlates, les bizarres cramoisis et ainsi de suite. L'influence de Rea s’est fait tellement sentir sur l’horticulture d’Angleterre, qu'aujourd'hui encore on y suit sa classifieation. Seulement à l’inverse du continent où l’on ne donne pas de noms propres aux œillets variés, mais seulement des numéros, système évidemment vicieux, les Anglais abandonnant, sous ce point de vue, l’école de Rea, ont généralement

adopté la méthode de Hoog, qui, en 4820, a publié un traité spécial des

œillets et de leur culture. Hoog admet les races de Rea, mais il donne à ses 350 variétés des noms de grands personnages, de sorte qu’en parlant d’une variété, on la désigne d’un mot, tandis que le malheureux numéro du continent, variant dans chaque collection et selon le caprice de chaque amateur, ne permet pas de s'entendre sur un œ&illet donné.

C’est dans ce même auteur Hoog que l’on trouve mentionné, et surtout fortement loué pour la première fois, le double œillet nain de Liége (double dwaarf carnation of Liége) avec des fleurs sessiles, c’est-à-dire sans tige remontante. Par contre, on y trouve aussi un œæillet en arbre, ayant une tige sous-arborescente, de einq à six pieds de haut, et qu'on cultivait en treillis contre les murailles.

Il est donc évident, d’après ces détails historiques, que l’œillet nain était une production inconnue avant le XIX°, et il est non moins démontré que cette création, si intéressante pour l'horticulture, est née en Belgique, qu'eile appartient à notre sol, à notre histoire, à l’industrie de nos pêères. L'œillet nain est réellement une plante spéciale, toute particulière aux bords de la Vesdre et de Weay (rivières de Verviers et de Spa).

On peut certainement nommer Dianthologie la partie de l'horticulture qui traite des œillets sur lesquels tant de traités spéciaux ont paru. Or, ce n’est pas dans les traités anglais qu’on parle ni de flamands ni de bohêmes. Ce n’est pas non plus dans les ouvrages hollandais ou flamands que ces noms se trouvent. Il est assez singulier de ne les trouver que dans la littérature des Français. Le baron de Ponsort (Monographie du genre œillet, Paris, 184%, p. 11) définit ainsi l’œillet flamand : « L’œillet primitif, le véritable flamand, est rare, très-rare; on le reconnait à la pureté de son fond, à la forme de sa fleur, à laquelle aucune autre espèce ne peut être comparée; enfin à ses pétales parfaitement arrondis, marqués longitudinalement de trois couleurs, ce qui caractérise sa beauté. » Cette classe répond évidemment à ce que les Anglais appellent double carnation. Le caractère principal réside dans les pétales, qui sont entiers et striés longitudinalement.

La nomenclature française nomme œillets anglais, ce que les Anglais appellent picoties : ce sont des œillets à pétales entiers comme les flamands, mais bordés de couleurs différentes du fond, au lieu d’être striés. M. Rasonot-Godefroy a raison, dans son Traité de la culture des œillets, de protester contre la dénomination d'œillets anglais donnée à cette catégorie,

puisque ces œillets se produisent partout ailleurs aussi bien qu'en Angleterre. IL vaut mieux les nommer picoties, comme le font les Anglais euxmêmes, bien que l’étymologie de ce nom ne leur soit pas le moins du monde applicable.

La dianthologie française nomme œillet-fantaisie, ce que les Belges appellent œillet de Bohème et les Anglais bizarres. Cette variété s’épanouit dentelée, dit M. le baron De Ponsort, sablée, bordée de couleurs tranchantes.

Les détails historiques, dans lesquels nous sommes entrés, prouvent à toute évidence que dans toutes les sources authentiques de l’horticulture, on ne trouve que des œillets de fantaisie ou du moins ce qu’on a appelé de ce nom dans ces derniers temps. Évidemment, tous les œillets anciens étaient dentelés. Nous ne pouvons donc nous rendre à l'opinion de M. De Ponsort, quand il regarde le flamand comme la souche primitive des œillets, comme l’œillet ancien et primordial. C’est tout le contraire. Le flamand a du sortir des dentelés ou fantaisies, et la nature nous l'indique d’ailleurs par les rapports du Dianthus caryophillus avec les autres espèces de Dianthus qui, toutes, ont des pétales dentelés, et plusieurs les ont même au point que les espèces se nomment en flamand pluymkens, pour indiquer leur analogie avec des plumes. L'état entier des pétales, dans les œillets flamands, est l’état le plus éloigné de la nature; c’est pourquoi il est plus difficile d'obtenir et de conserver de beaux flamands que de belles fantaisies, et il en résulte que dans l'estime des amateurs, les flamands occupent le premier rang. M. De Ponsort arrive d’ailleurs à la même conséquence, quant à cette estime, et voici un échantillon du style dans lequel il a cru devoir faire le parallèle entre Îes deux sortes d'œillets : « Vous proclamez la femme l’amie, la rivale de nos œillets; hé bien, le flamand, c’est l’angélique créature au port noble, au regard enchanteur; l’œillet de fantaisie, c’est la grisette fardée, l’amie du mendiant, la compagne du boutiquier. Préférez-le; mais, par pitié, n’essayez pas de propager votre admiration, car le Flamand est au Fantaisie, ce que la femme comme il faut est à la lorette.» Pendant qu’en France, on s’escrime de la sorte au sujet des flamands et des œillets anglais, la Belgique ouvre des concours à titres égaux pour quiconque perfectionnera les uns ct les autres. M. De Ponsort dit lui-même quelque part (pag. 16) : Le français est rempli de fantaisies.

À ces races, il faut ajouter les œillets nains. Naguère, toutes les variétés naines appartenaient à la série des bizarres, les pétales étant frangées, mais aujourd’hui, on est parvenu, à Verviers, à rendre indistinetement nains, les flamands, les fantaisies, les picoties, les flakes, les fardés, etc. Cependant, sous le nom d’œillets nains circule aujourd'hui, dans le commerce plus particulièrement, une race d’œillets à fieurs plus petites que celle de l'espèce primordiale, généralement roses, pourpres, amaranthes, rouges, striées ou blanches, rarement jaunes ou variées sur

Me

ce fond. Il semble donc bien avéré que ces nains appartiennent aux anciennes fantaisies et en sont une dérivation. L'exposition d'œillets de la Société horticole et agricole de Verviers, ouverte le 5 août 1850, nous a fourni une récente occasion de voir et d'apprécier l'excellente culture que les Verviétois donnent à leurs œæillets nains. Nous recommandons particulièrement aux amateurs la maison L'Enfant et C°, qui, depuis quelques années, exporte considérablement de ces œillets nains en Amérique et en Angleterre. En un an, M. de Blon-Erate,

de Verviers, a placé dans ce dernier pays, 1,200 pieds d’œillets nains.

M. Barhon, de Verviers, nous a offert deux œillets nains dont le premier portait 184 fleurs et le second 4178. C’étaient de vraies merveilles, tout ce qu'on peut posséder de suave, de gracieux, d’aimable dans un salon. Nous donnons ci-contre, pl. 12, la représentation d’un de ces pieds cultivé dans un pot keramis orné, sur lequel nous publions plus loin une notice. Cette planche donne une idée de ces charmantes plantes, dont aucun pinceau ne rendrait au reste la suavité.

Les œillets nains de Verviers et de Spa sont hauts de 15 centimètres. Les tiges sont pressées et nombreuses, le nombre de fleurs immense; les corolles les plus jolies sont pour nous les roses, les amaranthes et les variées de ces deux couleurs. L’arome de ces fleurs est des plus agréables. On ne peut rien cultiver de plus coquet pour les boudoirs. MM. L'Enfant et C: livrent ces œillets nains de 2 à 6 francs. Le pied de 48% fleurs était de ce dernier prix. I exige trois ans de culture.

Ces œillets nains se cultivent ordinairement dans des pots vernis à l'extérieur ct d’une couleur foncée. Ils ont 20 à 25 centimètres de diamètre à leur bord supérieur et de 25 à 50 centimètres de hauteur. On prétend à Verviers que l'exposition à une fenêtre recevant le soleil pendant plusieurs heures du jour, est la meilleure, et que l’échauffement de la tablette de la fenêtre est nécessaire aux racines. Ce pot n’est pas tout à fait rempli de terre, mais la surface de celle-ci est distante de D centimètres au-dessous du bord du pot. Comme la plante talle et couvre le rebord, il y à autour du collet une atmosphère humide et sans soleil qui entretient la vie dans le pied.

Tous ceux qui se sont occupés de la culture de l’œillet, savent la haute influence exercée par la terre sur cette plante, sa forme, ses couleurs

et la permanence ou la fucacité de ses caractères. Isaac Emerton, fameux

floriste d'Angleterre, qui a publié un Traité théorique et pratique de Ia culture des auricules, renoncules, œillets, etc., s’est surtout attaché à cette question. Il perfectionnait les œillets dans un compost formé de 48 brouettes de fumier de cheval et de 6 brouettes d'argile jaune forte. Ses composts de conservation étaient de deux sortes, selon les couleurs tendres ou foncées. Pour les premières, il prenait 4 brouettes de terre de vidange, 4 brouettes d’écumes séchées de sucre (résidu des sucreries), 4 de fumier de vache et 40 d'argile jaune fine. Pour les secondes, il mé-

Jlangeait 4 brouettes de colombine, fumier d’oie ou de poule, # de terre de vidange, 4 de fumier de cheval et 4 d'argile jaune fine. Ces composilions sont encore suivies, en Angleterre, pour la culture des Jolies picoties bordées, si rares sur le continent.

M. Ragonot-Godefroy, horticulteur à Auteuil, et qui s’est fait un nom honorable dans la culture des œillets, leur donne une terre à froment très-divisée et passée à la claie, mélangée de sable fin, s’il le faut, pour la tenir meuble, et d’un tiers de terreau très-consommé. M. le baron De Ponsort préfère la terre rejetée par les taupes, si elle n’est pas trop sablonneuse, mais jaunâtre ou grisätre : il la conserve un an, puis la mélange d’un tiers de vieux terreau, met le tout en tas au midi et recouvre de 189 à 217 millimètres de fumier frais ou de erottin de cheval décomposé, envoyant par la pluie son jus dans le mélange. Il trouve que le salpêtre des murs, dont on saupoudre légèrement le pot, donne aux œillets et des belles fleurs et la possibilité d’en augmenter le nombre.

A Verviers, on a longtemps discuté sur la question de savoir s’il fallait ou non se servir d'engrais. MM. L'Enfant et C°, très-experts en ces matières, en sont revenus à l'emploi de fumiers composés. Mais ee qui donnera toujours aux horticulteurs de Verviers une suprématie dans cette culture, c'est l’emploi d’une terre particulière appartenant aux argiles smectiques des géologues. Cette formation géologique s'étend entre Verviers et Aix-la-Chapelle et dans ses couches, il y à une terre spéciale, du genre des terres loameuses des Anglais, qui est précisément ce que l’œillet doit avoir. Tous les mélanges du monde ne pourront rivaliser avec ce don de la nature. Les horticulteurs de Verviers ont là une source inaltérable de succès, et s'ils continuent leurs efforts, si noblement encouragés par le président et le secrétaire de la Société d’horticulture, MM. Marbaise et Polis, il n’y a aucun doute qu'ils ne centralisent chez eux l’industrie des œillets. Nous avons visité toutes les expositions de la Belgique, et nulle part nous n'avons vu de si beaux, de si gracieux, de si variés et de si parfaits œillets qu'à Verviers. Nous avons naguère recu, au cœur de l'hiver, des œillets charmants en pleine floraison, de Lyon, et les fleurs arrivaient à Liége assez fraiches pour confectionner des bouquets. Verviers pourrait, en hiver, facilement introduire cette industrie horticole au profit de toutes nos villes, où les bals consommeraient une grande quantité de ces fleurs d’un parfum si agréable. Le chemin de fer rend cette exploitation très-facile. De plus, pour faire connaître aux étrangers ces élégants œillets de Verviers, nous avons proposé d’en établir un bazar à la station même pendant toute la saison des voyages. C’est le plus gracieux souvenir qu'on saurait emporter de ces pittoresques contrées.

Page 1