PRÉFACE
Necessitas cogit, quod not habeas aliundè sumere. Cic.
La mode, cette souveraine autocratique, cet arbitre du monde, semble avoir étendu sa puissance jusque sur l'empire de Flore. C’est elle qui avec son irréflexion et ses caprices , avec ses engoüements et ses passions décide souvent, de par une autorité des plus absolues, du sort des plus
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charmantes fleurs. Toutes paraissent devoir se soumettre à ses inconstants arrêts, et celles délaissées depuis longtemps, sont souvent reprises avec une nouvelle et plus vive affection.
Il en est ainsi des lis dont la culture pour ainsi dire abandonnée depuis le XVII: siècle, a repris aujourd’hui une vogue nouvelle, grâce à l’introduction de belles espèces et variétés que nous devons principalement au savant et à l’intrépide naturaliste voyageur, M. le docteur Von Siebold.
Toutefois, il est à regretter que nous ne possédions plus ces belles variétés dues aux soins et à la culture de nos ancêtres et dont nous retrouvons les portraits dans leurs précieux ouvrages.
C’est ainsi que nous recherchons vainement le fameux Sultan Zambach (lilium peregrinum), figuré dans le Florilegum Renovatum de Matheus Merianus. — Le lilium liliorum sive 192 lilia ex eodem bulbo enata. — Le lilium chalcedonicum flore pleno, connu autrefois sous le nom de Hemerocallis chalcedonica flore pleno. — Le lilium cruentum flore pleno, et un lis monstrueux figuré par le même Marianus sous le nom de Martagon, etc.
Comme la mode est une manie qui, d’après l'expression de Montaigne : « Tourneboule l’entendement, et qu'il n'y à si fin entre nous qui ne se laisse embabouiner par elle. » Il n’est point étonnant que nous n’ayons pu nous y soustraire, surtout qu’elle se présentait à nous entourée de tant de charmes : car ainsi que les roses, les lis peuvent bien certainement prétendre au droit de fixer notre attention et d'occuper la première place dans nos jardins. Aussi, depuis plusieurs années, nous sommesnous adonné avec une prédilection toute particulière, à la culture de ce beau genre encore si riche d’avenir. Le désir d'établir d’une manière positive l'identité de chaque espèce, nous fit faire quelques recherches à cet égard. Dès le premier pas nous reconnümes que les nombreux ouvrages publiés dans tous les pays, sur cette intéressante famille, n'avaient fait que grossir le nombre des synonymies, et que loin de nous guider dans cette espèce de dédale, ils ne faisaient que jeter du trouble dans les appréciations des espèces. De là, la nécessité d’une bonne nomenclature, et pour notre propre instruction nous nous en occupämes un instant. Ces recherches nous firent recueillir quelques notes intéressantes sur l’histoire des as, histoire qui se rattache avec tant d'intérêt à celle de notre horticulture nationale. C’est la réunion de ces notes que nous soumettons aujourd'hui à l’indulgente appréciation de nos lecteurs.
Le genre lilium est assurément celui qui parmi tous ceux dont se composent les nombreuses familles du règne végétal, offre au plus haut point un attrait incontestable.
L'horticulture fait de cette plante un des plus beaux ornements de ses
parterres dont elle relève l’éclat et la richesse, par la grâce de son port, la beauté de ses couleurs et la suavité de son parfum.
La poésie l’a choisie pour emblème de la pureté et de l'innocence et pour symbole de la grandeur et de la majesté.
L'art héraldique en fit longtemps le noble symbole de l’écu de France et l’insigne de plusieurs ordres de chevalerie.
Enfin, la médecine se plait à lui reconnaitre différentes propriétés dus maceutiques.
L’' époque de la création de ee beau genre, qui mérite à tant a titres une des premières places dans la faveur du véritable amateur, remonte à celle de l'apparition de la première méthode de botanique. Fuchs, De L’Escluse, De l’Obel, Dodonée, Baubhin, ete., en décrivirent chacun un certain nombre d’espèces que Tournefort porta à celui de quarante-huit. Linné soumettant à des règles invariables l'étude de la botanique, coordonna les descriptions de ses prédécesseurs et rapporta toutes les variétés à leur espèce respective. Il réduisit ainsi toutes les espèces de lis connues au nombre de huit. Ce nombre s’est successivement accru par les voyages et les découvertes des Thunberg, Gmelin, Franklin, Kœmpfer, Loureiro, Sieboldt, Fischer, Wallich, Royle, etc., ete., et aujourd’hui l’on y compte plus de quarante-cinq espèces appartenant aux deux continents et principalement aux contrées du nord.
Parmi toutes celles qui sont cultivées de nos jours, le lis blanc (lilium candidum L.) paraît être le plus anciennement connu. Dés le X° siècle il avait donné naissance à un ordre de chevalerie créé par Garcias IV, roi de Navarre.
Ce lis qui est sans contredit le plus beau du genre, a été célébré par les poètes dès la plus haute antiquité, et Pline le jeune qui l’a décrit (1) dit : «Lilium rosæ nobilitate proximum est... Nec ulli florum excelsitas major, etc.»
Et tu rumpis humum, et multo te flore profundis Qui riguas inter, crescis convolvule, valles, Disce rudimentum meditantis lilia quondam Naturæ, cum sese opera ad majora parabat.
ReNaTI Rapini, Hortorum, lib. 1v, 460 à 463.
Vénus fut, dit-on, si jalouse de la beauté de cette fleur et du vif éclat de sa blancheur, que pour l'emporter sur sa rivale, elle releva le cœur de celle-ci en une sorte de cornet qui devait la faire ressembler à un âne.
Ce ne fut cependant qu’au XV: siècle (2) qu’il se répandit dans toute
(1) C. Puinn Sec., Hist. Mundi, lib. xxt, cap. v.
(2) De ce que Charlemagne dans son capitulaire de Villis Karoli magni (ano 800), dit A E
l’art. Lxx : « Volumus quod in horto omnes herbas habeant, id est, lilium, rosas, ele.,» on pourrait peut-être conclure que ce lis élait connu dés ie vinc siécie ; mais il est à remarquer
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l'Europe et avant cette époque on ne le voit même pas figurer parmi les fleurs qui ornaient les charmantes miniatures des anciens manuscrits. Ce lis est d’ailleurs une des fleurs qui y furent le plus rarement représentées. C’est à peine, dit M. Ch. Morren (1), si on l’y rencontre. Il cite cependant le Xénophon, manuscrit du deuxième tiers du XV: siècle, déposé à la bibliothèque royale sous le N° 11,705, et qui sur une de ses magnifiques miniatures nous montre le lis blanc. Il est certain que si ce lis avait été à cette époque plus répandu, les paléographes n’auraient pas manqué de faire figurer sa splendide corolle parmi celles de tant d’autres fleurs charmantes.
Aujourd'hui ce lis s’est tellement répandu en Europe, qu'il eroit pour ainsi dire, spontanément dans le midi de cette contrée, et dans les Pyrénées où il parait être une production naturelle, tant on l’y rencontre en abondance. On en compose de gros faisceaux pour les faire bénir à l’église le jour de la fête de saint Jean-Baptiste. Puis de ces lis bénis, on forme des bouquets disposés en croix qu'on attache au haut de la principale porte extérieure de chaque maison, et qui y restent jusqu’au retour de la même solemnité.
La fable par une ingénieuse métamorphose fait naître le lis blanc du lait de Junon (2). Elle nous apprend qu'Hereule, fils de Jupiter et d’Alemène, lorsqu'il était enfant, s’approcha un jour de Junon pour se nourrir de son lait et qu'il osa profiter du sommeil de la déesse pour presser de ses lèvres le mamelon divin. Junon réveillée par la douleur, repoussa le téméraire enfant, et quelques gouttes de lait échappées de son sein, se répandirent à terre et donnèrent naissance à une fleur qui en retint la blancheur et que l’on nomma rosa Junonia, rose de Junon. Théodore Dorsten qui nous rapporte cette fiction primitive ajoute : «Fecit deinde ob hane causam floris nobilitas ut regius ob aliis flos diceretur (3 ).»
C'était effectivement le nom que l’on donnait autrefois au lis blanc, fleur que l’on consacrait à Junon et qui dans sa main était l’emblême de l'espérance.
que ce grand empereur ne se sert que du mot générique lilium, mot qui avait autrefois une signification très-étendue, puisqu'il s’appliquait indifféremment aux Hemerocallis, aux Iris, aux Asphodellus, aux Convallaria , aux Fritillaria, ete. Il est parconséquent impossible de spécifier la plante que Charlemagne a voulu désigner par le mot lilium, et à coup sûr, ce ne pouvait être que le lis dont nous nous occupons.
(4) Ch. Morrex, Histoire des Lis, etc.
(2) Leon. Fucas, Plantarum hist. — Joanni Ruezur, de Natura stipium. — Remb. Don., Pemptades.— C. Ciusr, Plant. hist.
(3) Theod. Dorsrinur, de Herbis, Cœteris que simplicib, etc. Francf. 1540.
Junonia rosa Nicander veneris charma quasi volupe cognominari a quibsdam cicinit.
In Co insula, ex Alexandri statua inatam in capite Ambrosiam Carystius, quæ nihil aliud sit god. lilium , memoriæ proditum reliquit. Nascitur a lacryma sua lilium inarescente , cum deflexit, ut olusatrum.
Joanni Ruezut, de Natura stirp., Basiliæ , 1530. — Lib. 11, p. 551.
Le lis blane est le lis éminemment poétique, c’est à lui que la poésie doit le sujet d’une foule d’apologues, riches de majesté, de grâce, id eouleur et de fraicheur.
C'est ce lis que les nymphes offraient au bel Alexis :
Huc ades, à formose puer! tibi lilia plenis Ecce ferunt Nymphæ calathis..…… (1)
Et c’est lui que Passer, poète latin moderne, décrivit avec tant de grâce dans les vers suivants :
Ecce tibi viridi se lilia caudice tollunt ,
Atque humiles alto despectant vertice flores, Virginea,ridente coma, quam multus oberrat Candor, et effuso spargit saturnia lacte.
At cireum intus agunt se tenuia fila coruscis Lutea malleotis, niveoque immista nitore Purpurea collucet, sparsosque intermicat auro.
C'est encore ce même lis qui étincelle de tout son éclat dans cette immortelle Guirlande de Julie, tressée par tous les beaux esprits du XVIIe siècle et où Dulard lui adressait ces vers :
Sois la gloire des champs et le charme des yeux ,
Fleur à la tige haute, au front majestueux.
Vois près de ta blancheur tout éclat disparaitre :
Exhale un doux parfum, trop odorant peut-être.
Enfin, c’est dans la blancheur de sa corolle que la poésie a trouvé l’emblême de l'innocence, de la candeur et de la pureté virginale et dans l’élésance de son port, celui de la grandeur et de la majesté.
Tel en un secret vallon,
Sur le bord d’une onde pure, Croit à l’abri de l’aquillon,
Un jeune lis , l'amour de la nature.
Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux,
Il est orné dès sa naissance,
Et du méchant l’abord contagieux, N’altère point son innocence (2).
Noble fils du soleil, le lis majestueux Vers l’astre paternel, dont il brave les feux, Élève avec orgueil sa tête souveraine.
Il est le roi des fleurs, dont la rose est la reine ; DE Poisson.