LES UNIVERSITÉS D'ALLEMAGNE
Lettre pu D' X.….
On est généralement d’accord pour réclamer de notables améliorations dans l’enseignement supérieur en Belgique. Le programme des études doit être élargi, le corps professoral doit être renforcé, les méthodes d'enseignement doivent être transformées, les laboratoires de travail pour les sciences d’expérimentation et d'observation doivent être institués et rendus accessibles, les collections scientifiques doivent être enrichies et enfin le système d’examen peut-être changé. Ce dernier point est, à nos yeux, celui de la moindre importance ; il importerait surtout pour les universités de l'État d'élever le niveau des études en marchant à la tête du mouvement scientifique. L’autonomie dont elles jouissent encore est leur meilleure sauvegarde et elles peuvent, nous semble-t-il, se développer sans trop se préoccuper de l'intervention accidentelle des universités libres dans la collation des grades professionnels.
La question de l’enseignement supérieur s'impose à l'attention publique et doit forcément être prochainement résolue.
Elle touche de si près aux études botaniques et présente un intérêt si général que nous croyons pouvoir lui consacrer quelques pages dans notre revue à l’occasion d’un écrit qu'un savant confrère et ami de France a bien voulu nous communiquer. Cet écrit sera lu, nous n’en doutons pas avec beaucoup de plaisir et, nous nous plaisons à l’espérer, on y pourra trouver plus d’un bon conseil. Puissent-ils être suivis.
Heidelberg, le 20 août 1869. MON CHER CONFRÈRE,
Il vous souvient peut-être d’une promesse que je vous fis un certain soir du mois de novembre dernier. La pluie nous avait forcés de chercher un abri dans une des tavernes de notre métropole alsacienne; après avoir échangé nos réflexions sur l’enseignement supérieur en France, nous arrivâmes naturellement à parler de nos voisins d’outre-Rhin. Je ne me rappelle pas bien ce que je vous dis alors, mais il paraît que j'exeitai votre intérêt, puisque, séance tenante, vous me fites promettre de vous donner quelque jour des détails sur ma vie d'étudiant en Allemagne. Ma promesse fut scellée d’une choppe de bière de Dreher. Je me rappelle encore qu'au moment de cette libation solennelle, tandis que la tête levée et le verre en main, je prenais à témoin le patron des brasseries, je crus le voir sortir de son cadre et secouer sa chevelure mérovingienne en signe d’assentiment ;
Annuit et totum nuiu elc.….
en cu
Je ne suis pas superstitieux ; néanmoins je vous avoue que plus d’une fois, depuis cette époque, le souvenir de cette promesse et celui de ma vision sont venus me troubler. Fabuleux ou non, j'ai le plus grand respect pour Cambrinus, et je ne crois pas son pouvoir inférieur à celui des saints du calendrier. Vous voyez que je suis un des admirateurs les plus fervents de ce grand inventeur, et vous comprenez comment, depuis longtemps, j'aspirais à un momet de liberté qui me permit de régler cette affaire de conscience.
Aujourd'hui l’occasion me semble favorable. Rentré, pour quelques jours, au sein de cette ville que j'habitai pendant plusieurs années comme étudiant, je sens mes premières impressions se raviver. Voici le Neckar au cours tortueux, tantôt lent, tantôt rapide, et son pont pittoresque avec ses statues; tout auprès, je revois la maison blanche que j'habitai. Au-dessus de la ville, ie château des comtes palatins sort majestueusement des massifs de verdure et parait s’embraser aux rayons du soleil couchant; plus haut encore, le chalet contraste par sa physionomie riante avec l'aspect imposant du vicux bourg. Tout autour, verdure et fraicheur, lumières et ombres harmonieusement combinées! Sous la fenêtre passent, en voiture, des étudiants aux casquettes multicolores; le cocher fait claquer son fouet, tandis que les grands chiens de ces Messieurs bondissent autour du bruyant équipage et fatiguent l’air de leurs aboiements. Le philister (1), attiré sur sa porte par le bruit, suit d’un œil dédaigneux les plaisirs de cette jeunesse plus ou moins dorée qui fait sa fortune. Me voilà étudiant de nouveau, rajeuni de six ans, en pleine Université allemande. J'ai sous la main une feuille de papier blanc, entre
les doigts une plume neuve : je m’abandonne à mes souvenirs et commence sans plus de préambule.
L'Université de Heidelberg est, après celles de Prague et de Vienne, la plus ancienne de l'Allemagne. Depuis sa fondation, qui remonte à l’année 1586, elle n’a cessé de briller au premier rang, et aujourd’hui encore elle ne le cède en rien aux Universités les plus célèbres d’outre-Rhin. Cest là que se trouvent actuellement, pour les sciences naturelles, Helmholtz, Kirchoff, Bunsen, Hofmeister, etc., et pour les lettres, le droit, la philosophie et la théologie, toute une pléiade de savants non moins illustres que ceux que je viens de citer. Le corps enseignant de cette Université se compose en moyenne de 80 membres, professeurs ou Privatdocenten, ce qui forme un chiffre assez respectable. Le nombre des étudiants variait autrefois de 7 à 800; depuis deux années, il a considérablement diminué; parmi eux se trouvent une centaine d'étrangers de
(1) Terme de mépris dont se servent les étudiants à l’égard de certains bourgeois. Il peut se traduire par notre mot ganache.
toutes nations, dont le commerce ne peut manquer d'offrir beaucoup d’attrait au jeune homme avide de nouveauté et d’instruction.
Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous dire deux mots des conditions qui règlent les rapports des étudiants avec l’Université; pour les étrangers elles sont absolument les mêmes que pour les Allemands.
À l'ouverture des cours, je fus m'inscrire au secrétariat. Le recteur, après m'avoir fait promettre obéissance aux statuts, me donna l’accolade réglementaire; une carte d'étudiant me fut ensuite délivrée. Cette inseription coûte peu de chose; elle est valable pour cinq années. Elle donne le droit d’entrée dans les bibliothèques, musées, hôpitaux, laboratoires, salles de cours et autres lieux consacrés à l’enseignement. Mais là ne s'arrêtent pas, comme chez nous, les priviléges de l'étudiant : il en est d’autres qui contrastent singulièrement avec nos usages d’aujourd’hui et datent d’une époque reculée. Tel est, par exemple, le droit à la juridiction académique dans les cas de délit léger : querelle, tapage nocturne, etc. Le coupable, au lieu d’être traduit devant un tribunal civil, est jugé par le Sénat académique. Une légère amende, les arrêts, la prison universitaire sont les punitions habituelles dans cette sorte de cas. Si le délit est grave, l’Université bannit de son sein un membre indigne et la justice suit son cours ordinaire.
Le nombre des examens que l'étudiant est obligé de subir dans le cours de ses études n’est pas, à beaucoup près, aussi grand en Allemagne que chez nous; je les crois, du reste, moins nécessaires, eu égard au caractère allemand, en général plus laborieux et plus réfléchi que le nôtre. L'année scolaire est divisée en deux semestres, dont chacun présente ses cours distinets. A la fin du semestre, le professeur délivre à ses élèves des certificats de zèle et d'aptitude suivant leur mérite. C'est d’après ces certificats, aussi bien que sur les réponses données par l'élève que Île jury d'examen prononce son jugement. Le titre de docteur est conféré après une dernière épreuve et sur la présentation d’une thèse manuscrite fournie et soutenue par le candidat. Libre à lui de Ia faire imprimer si bon lui semble. Il serait à désirer que cette dernière coutume . fût introduite chez nous. On éviterait ainsi aux étudiants des frais inutiles, et nos bibliothèques ne se trouveraient pas encombrées par ces recueils envahisseurs qui constituent pour elles plutôt un péril qu’une véritable richesse. En effet, je ne crois pas être loin de la vérité en affirmant que sur vingt thèses de droit ou de médecine, c’est à peine s’il en existe une qui présente réellement un intérêt scientifique.
J'ai parlé tout à l’heure des Privatdocenten ; permetiez-moi de revenir sur ce sujet, la chose en vaut la peine.
Le personnel enseignant d’une Université allemande se divise en deux classes : les professeurs et les Privatdocenten, c’est-à-dire professeurs particuliers. Les premiers sont choisis par l’Université, nommés par
l’État, et reçoivent un traitement fixe; les seconds, nommés par l’Université, n’ont d’autres émoluments que ceux qu’ils retirent de leurs cours. Le nombre des Docenten est illimité; libre à qui veut d’aspirer à ce titre. Pour l'obtenir, il suffit d’être muni du titre de docteur et de soutenir publiquement une thèse que le jury discute et apprécie. Aux yeux de l’Université, l’enseignement des Privatdocenten possède la même vaieur que celui des professeurs; comme ces derniers, les Docenten délivrent à leurs auditeurs des certificats selon le zèle et Les aptitudes de chacun. Ils peuvent à leur gré déterminer l’objet de leurs lecons, en augmenter ou diminuer le nombre; la plupart du temps ils s'appliquent à compléter l’enseignement officiel, soit qu’ils traitent d’une spécialité, soit que, reprenant les mêmes matières, ils adoptent un autre point de vue. Libre de toute entrave, leur enseignement constitue un complément essentiel et nécessaire de l’enseignement officiel: Il en est aussi le contrepoids. Chez eux, il n’existe pas encore de parti pris, il n’y a pas, comme chez beaucoup de vieux professeurs, de préjugés à dépouiller ou de théories anciennes à accommoder avec art et au détriment de la vérité, avec des faits nouveaux qui les contredisent. Plus accessibles que les anciens aux idées nouvelles à cause de leur âge, ils travaillent aussi avec une ardeur plus grande à leur propagation et trouvent souvent plus d’écho chez leurs auditeurs. Comme ils n’ont d’autres honoraires que le prix de leurs lecons, le nombre des élèves devient pour eux une question capitale. Or, en Allemagne comme partout, le seul moyen d'attirer la jeunesse, c’est Le talent. De là un travail continu, des efforts constants, un développement rapide, en un mot une concurrence active entre les différents membres du corps enseignant, laquelle tourne, en définitive, au profit de tout le monde. Aussi, en Allemagne, les étudiants ne se trouvent-ils jamais obligés, ainsi que cela à trop souvent lieu chez nous, de suivre, faute de lecons mieux faites, les cours d’un professeur, par cela seul qu’il est officiel. Pour eux, le maître n’est pas l’homme qui possède une place ou un titre, mais celui qui s’est fait un nom. Leur affluence est pour le professeur lui-même le thermomètre de sa capacité : lorsque le nombre des auditeurs s’est réduit, il comprend que le temps est venu de céder une place qu'il n’occuperait bientôt plus que de nom. C’est pour cela qu’il est très-rare, en Allemagne, de voir de ces hommes qui, après avoir rempli une carrière brillante, arrivés à l’âge du déclin, s’attachent à leur chaire avec d’autant plus d'énergie qu’elle est plus près de leur échapper, et, ‘ pendant de longues années, ne donnent plus au publie que le triste spectacle de leur décrépitude.
Ces réflexions suffront, je l'espère, à vous faire apprécier l’importance de l'institution des Docenten ; c’est à elle, après la liberté de l’enseignement qui seule en rend l’existence possible, que l'Allemagne doit sa supériorité incontestable dans différentes branches des connaissances
humaines. J'ajouterai que le corps des Docenten constitue comme une
pépinière de sujets d'élite, habitués depuis longtemps à l’enseignement aussi bien qu'aux travaux de recherches, et capables de combler, à un moment donné, les vides survenus dans le corps enseignant officiel.
C’est, en effet, à de très-rares exceptions près, parmi les Privatdo-
centen, que sont choisis les professeurs. Une chaire vient-elle à vaquer dans une Faculté, le Sénat académique choisit parmi les Docenten de l’Université ou d’une Université étrangère, celui qui lui paraît le plus méritant; son choix est confirmé par le gouvernement. Il arrive aussi qu'un professeur étranger est appelé à remplir la place vacante. Chaque Université tient à honneur de posséder dans son sein les hommes les plus distingués, et ses efforts sont secondés par l'autorité supérieure. Dans ces circonstances, on voit les gouvernements lutter entre eux de générosité, afin d'attirer ou de retenir un professeur illustre et d'assurer ainsi les intérèts de la science : spectacle vraiment grand et que l’Allemagne seule offre au monde civilisé ! Dans ce pays, il n’est pas de sacrifice trop dur quand il s’agit de la science. Si les honoraires habituels ne suffisent pas au nouveau professeur, ils sont doublés, quadruplés; les bibliothèques et les musées sont dotés avec magnificence, les laboratoires établis sur de vastes proportions, car on sait que ce sont là les avantages qui séduisent réellement les savants. Ici les exemples se pressent sous ma plume; il suffira de citer les laboratoires de Giessen, de Heidelberg, de Bonn, de Berlin, pour montrer comment, de ce côté du Rhin, on sait employer les millions. Les villes elles-mêmes s'imposent des sacrifices, et ce n’est pas sans raison, puisque le concours des étrangers devient pour elles une source de prospérité.
Les professeurs, ai-je dit, touchent du gouvernement un traitement fixe en rapport avec leur mérite; de plus, ils reçoivent de leurs élèves une certaine somme sur laquelle l’Université prélève un droit assez minime. La taxe des cours varie entre 25 et 120 fr. environ pour six mois, suivant le nombre d'heures qui y sont consacrées par semaine ; les prix les plus élevés concernent exclusivement les manipulations de chimie, de physique, et les conférences d'histoire naturelle. L’enseignement est libre pour le maître et pour l'élève. Liberté pour celui-ci de suivre le cours de tel ou tel professeur ou Docent ; liberté absolue pour ces derniers de professer les idées qu’il leur plaït, que ce soit en philosophie, en science ou en théologie. Le gouvernement comprend combien il serait ridicule et imprudent d'imposer un programme ou des règles de conscience à ceux que lui-même a appelés pour dispenser la vérité. Bien loin de chercher à étouffer la parole, on ne songe qu’à étendre le cerele de son action; aucun mot n’est perdu, et si une proposition est sujette à controverse, elle est aussitôt reprise et discutée par d’autres, jusqu’à ce que la vérité se soit fait jour.
Maintenant que vous connaissez le corps enseignant et les étudiants des Universités allemandes, laissez-moi vous dire comment on y travaille,
La méthode d'enseignement en philosophie, droit, histoire, etc., ne
diffère en rien de celle qui est employée chez nous; pour les sciences
d'observation, il n’en est point ainsi. L’enseignement allemand est plus méthodique que le nôtre, non qu'il y ait dans la manière dont les sciences naturelles sont enseignées en Allemagne ct en France une différence fondamentale, mais simplement parce que les Allemands ont poursuivi plus loin que nous l'application de la méthode dont ces sciences font usage. C’est à former des observateurs qu’ils s’attachent surtout. Dans toutes les sciences dont je parle ici, en physiologie, zoologie, botanique, géologie, chimie, physique, l’enseignement allemand possède un caractère plus pratique que le nôtre. En outre des cours où se trouve développé l’ensemble de la science et où le professeur met sous les yeux d’un nombreux auditoire les faits qui servent de base à la théorie, il existe de nombreux exercices pratiques où chaque étudiant en particulier apprend à vaincre les difficultés. Après avoir exposé à l'élève les diverses connaissances qui constituent une science, le professeur ne croit point avoir satisfait complétement à sa tâche s’il ne le met encore en présence de la nature. D'abord des exercices gradués l’habituent peu à peu aux difficultés manuelles de l'observation. Plus tard, lorsqu'il s’est rendu maitre des obstacles matériels, des questions plus difficiles lui sont proposées où l'esprit trouve à s'exercer à son tour; par ce second travail, l'élève apprend l’usage de la méthode scientifique. Il se trouve ainsi, à la fin de ses études, avoir atteint un double résultat: en premier lieu, il possède un grand nombre de connaissances réelles, c’est-à-dire fondées sur sa propre observation et appropriées par conséquent à la nature particulière de son esprit; de plus, familiarisé avec les difficultés matérielles et philosophiques de la recherche, il peut à son tour travailler au progrès de la science.
Mais, me direz-vous, personne en France n’a jamais contesté l’utilité et même la nécessité de la pratique dans l’étude des sciences naturelles, et la preuve, c’est qu'il y a toujours, à côté de l’enseignement théorique, des conférences expérimentales, des courses géologiques, botaniques etc. Et, dernièrement encore, le ministre n’a-t-il pas cherché à développer davantage l’enseignement pratique? Il est vrai; mais tous ces avantages appartiennent presque exclusivement à l’Université de Paris, et là même, malgré les nouvelles mesures adoptées par le gouvernement, ils sont encore tellement restreints que c’est l’extrême minorité seulement des étudiants qui peut en jouir. En Allemagne, tout le monde peut trouver place. A Heidelberg, par exemple, il y a trois laboratoires de chimie pouvant contenir ensemble 420 élèves, des laboratoires pour la physique, la physiologie, l'anatomie comparée et la botanique, assez grands pour que tous les étudiants qui le désirent puissent y entrer. Tandis que dans cette dernière Université le nombre des élèves qui étudient les sciences naturelles ne dépasse pas 500, à Paris il est au moins de 4000, si je
compte également les étudiants en médecine. Quels bâtiments immenses et quel personnel ne faudrait-il pas pour faire aux étudiants parisiens les avantages que possèdent chez eux les Allemands? Par compensation, en province, c’est le dénüment complet, et il n'y aguère que les préparateurs de chaque professeur qui soient à même d'étudier d’une façon rationnelle.
Je suis le premier à rendre justice aux efforts qu’a faits l'autorité supérieure pour remédier à cet état de choses déplorable; mais il faudrait faire davantage, ou plutôt il aurait fallu mieux faire. On a oublié que la facon dont la plupart des sciences naturelles sont enseignées depuis longtemps a porté ses fruits. Élevée par des maîtres qui avaient été obligés de se former seuls, et par conséquent ne possédaient que des connaissances plus ou moins incomplètes, la jeune génération est tombée dans un spécialisme désespérant. Les idées générales, qui seules fécondent le travail, n'existent plus. Chacun, pressé de se distinguer et n'ayant aucune notion pratique de la méthode ni de l’état actuel de la science, saisit au hasard un fait, le tourne et l’examine au petit bonheur, heureux s’il peut en faire un gros volume. Si, par extraordinaire, le sujet avait quelques côtés intéressants, l’auteur, préoccupé par des idées d’une autre époque, n’y a pas pris garde; l'ouvrage lui servira à obtenir un titre, une place, il est perdu pour la science. Voilà le portrait de la jeune génération, de 50 à 40 ans, de celle qui est chargée déjà ou qui va être chargée de l’enseignement. Bâtissez maintenant des laboratoires, dotez les bibliothèques, créez des prix, il est trop tard. Avant de vouloir hausser le niveau de l'instruction chez les étudiants, il fallait songer à le relever chez les professeurs. La Russie l’a bien compris. Lorsqu'elle a voulu imprimer à l'instruction supérieure une nouvelle impulsion, elle a commencé par envoyer à l'étranger un certain nombre des jeunes gens qui s'étaient signalés davantage par leur zèle et leur capacité. Aussi possède-t-elle, à l’heure qu’il est, un corps enseignant digne des pays dont la réputation scientifique est depuis longtemps établie.
Vous me trouvez sévère, n’est-ce pas? Vous me demandez si pendant mon séjour en Allemagne je n’ai pas perdu tout mon patriotisme. Eh! c’est justement à cause de mon patriotisme que cet état de choses me désespère. Quoi! nous avons fondé les sciences naturelles ; il y a trente ans, nous étions encore partout les premiers, et aujourd'hui, en médecine, physiologie, zoologie, botanique, géologie, c’est à peine si nous tenons le second rang. J’en sais quelque chose, et les oreilles me tintent encore des allusions plus ou moins fines que j'ai saisies pendant un séjour de cinq années dans les Universités allemandes. Mais ceux que cela regarde, pour qui j'ai dû rougir et que j'ai essayé de défendre, ne s’en doutent même pas. Il n’en est pas de la critique comme de la flatterie, elle dépasse difficilement les portes de l’Académie. Un bon citoyen, du reste, ne doit pas y regarder de si près; le dôme de l’Institut est doré à neuf et étincelle au soleil, cela suffit à la grandeur de la France! Si,
toutefois, par le plus grand des hasards, mes faibles paroles arrivaient jusqu’à un des membres de cette docte assemblée, et qu’il eût envie —
la chose n’est point impossible, bien qu’invraisemblable — d’entendre
des appréciations impartiales sur ses travaux et sur ceux de ses collègues, qu’il parte incognito pour l'Allemagne; sa curiosité sera satisfaite. Mais il faudrait, je le répète, voyager incognito, et c’est un véritable sacrifice quand on peut ajouter à son nom le titre de membre de l’Institut. Après tout, les dieux eux-mêmes ont donné l'exemple à nos immortels : Jupiter et les autres se plurent autrefois à pressentir l'opinion publique à leur égard.
Vous avez voulu savoir mon opinion, la voilà sans détour. La situation est très-grave et très-complexe; des mesures énergiques peuvent encore conjurer le péril, mais il faut se hâter. D’autres ont traité déjà la question d’une facon plus complète, et l'opinion est encore émue des récentes publications de M. Marcou; je ne veux faire ressortir iei qu'un vice de notre enseignement, mais un vice capital, un vice de méthode. Aussi longtemps qu'il suffira à nos étudiants d’avoir suivi une ou deux douzaines de conférences pratiques pour recevoir le titre de licencié, et que nos aspirants au doctorat seront livrés à leur propre initiative pour compléter leurs études, le niveau scientifique, au lieu de s'élever, s’abaissera. Il ne faut pas croire le relever en créant des laboratoires et en mettant à leur tête des savants âgés, spécialistes, ou des jeunes gens pleins d’ardeur, mais dépourvus de connaissances générales et sans la moindre notion pratique. 11 vaudrait mieux manquer complétement de guides que d’en avoir de semblables : ils n'arrivent qu’à tuer l'initiative et à dégouter la jeunesse. Tant que l'éducation des hommes de science ne sera pas basée
sur l'expérience personnelle, qu’ils se contenteront de lire sans chercher
à juger par eux-mêmes, on sera exposé, comme cela a trop souvent lieu chez nous, à voir des geus autorisés produire des travaux sans portée, des ouvrages, recommandables d’ailleurs, renfermer des hérésies grossières, et acs professeurs parler de choses qu’ils entendent à peine.
Puisque je suis en train de causer, laissez-moi, mon cher confrère, vous signaler encore un avantage de l’enseignement universitaire allemand; 1l découle du précédent. Je vous disais tout à l’heure qu’en Allemagne les Universités possèdent des laboratoires pour toutes les branches des sciences naturelles. Ils sont ouverts, en général, six jours par semaine et non une seule fois, ainsi que cela a lieu chez nous la plupart du temps. Grâce à ce contact continuel du maître et de l'élève, à l'échange incessant de questions et de réponses qu’amènent les travaux de chaque jour, il s'établit insensiblement entre eux des relations de plus en plus intimes. Elles dépassent mêmes les portes du laboratoire. Combien de fois n’ai-je pas vu dans un café ou une brasserie, à la promenade, un de ces savants dont le nom est respecté du monde entier, entouré d’un audi-
toire choisi, discuter familièrement les questions scientifiques du jour. | Avec quelle condescendance chacun était admis à exprimer ses doutes, à présenter ses objections; et comme la vérité ressortait pure et brillante de cet échange mutuel d'idées ! Combien n’ai-je pas profité moi-même dans ces causeries intimes, où je pouvais approfondir à mon gré les questions plus difficiles ou d’un ordre moins habituel! Car en Allemagne, comme partout, le mérite est communicatif, et l’on y est moins exposé qu'ailleurs à rencontrer parmi le corps enseignant, de ces gens qui évitent le contact trop immédiat de la jeunesse, craignant sans doute les questions indiscrètes et de voir s’'évanouir au grand jour l’auréole d’une célébrité trompeuse.
Maintenant que vous connaissez les Universités allemandes sous leur côté scientifique, laissez-moi, cher confrère, vous dire quelques mots des amusements de la jeunesse universitaire dans ce pays.
Vous n'êtes point, j'en suis certain, de ces personnes qui se représentent les étudiants allemands d’aujourd’hui sous les traits que Dumas et d’autres romanciers leur ont prêlés. Vous savez qu'aux temps héroïques de leur histoire a succédé une période plus humaine; et cependant je gagerais que vous avez de la peine à bannir du portrait que vous vous en faites, le justaucorps de velours noir, le bicorne orné d’une plume, les bottes à l’écuyère et la rapière longue d’une aune, sans compter la pipe légendaire et l’accompagnement obligé de chiens et de valets. Malgré la poésie de ce tableau et l'illusion agréable qu’il peut produire sur votre imagination, ma conscience m'oblige à vous dire qu’il ne contient presque plus un seul irait de vrai. Tout dans le costume primitif a disparu, depuis le chapeau jusqu'aux bottes inclusivement, et près de la moitié des étudiants ne se distingue en rien du reste de la jeunesse. Les autres ont conservé quelque chose de leur antique organisation : ils sont réunis en corporation et portent comme signe distinctif une toque brodée de différentes couleurs et un ruban en sautoir; ce sont là les étudiants dits de corps, ceux qui font le bonheur des étrangers. Peu assidus aux lecons, en général, ils passent leur temps à la brasserie, à la promenade, à la salle d'escrime, partout accompagnés de ces grands chiens danois, sauteurs infatigables que vous connaissez. Il leur arrive souvent de se proposer poliment des défis qui se terminent par quelques estafilades de part et d'autre. On rit chez nous de ces duels; j'en ai vu plusieurs, et j'avoue qu’ils n’ont pas laissé que de m’impressionner. En effet, bien que le danger de mort soit à peu près nul, il n’en est pas moins vrai qu’il faut du courage pour affronter le tranchant d’une rapière bien affilée et exposer son visage à des blessures, honorables si l’on veut, mais en tout cas d’un effet peu avantageux. Malgré les sutures du docteur et les merveilles de l’autoplastie, on rencontre aussi quelquefois de ces victimes du point d'honneur qu’un coup malheureux a privées pour le reste de leurs jours
de quelqu'un des organes les plus indispensables à la symétrie du visage. Grands flâneurs et buveurs émérites, tapageurs au besoin, les étudiants de corps sont, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, bien déchus de leur ancienne splendeur. Qu'est devenu le temps où ils faisaient la loi aux Universités, les frappaient d’interdit et dictaient les conditions auxquelles il leur plaisait d’y rentrer! Alors le bourgeois n’était que leur très-humble serviteur, et jamais un PAhilister n’eut osé tenir le haut du pavé devant l’un d’eux. En ce temps, être étudiant, c'était presque avoir une position sociale; ce n’est plus maintenant, comme partout, qu’un état de transition : presque tous les étudiants, après avoir passé trois ou quatre semestres dans une corporation et jeté ainsi leur premicr feu, reviennent à un genre de vie plus sérieux, mettant de côté la rapiére et font de bonnes études.
Cependant, malgré le niveau d’uniformité qui a passé sur le corps étudiant des Universités allemandes, comme sur le reste de la société, quelques-uns de ces usages antiques, tout empreints de poésie et de naïveté, sont restés debout jusqu’à ce jour. Si vous voulez être témoin d’une cérémonie à la fois curieuse ct imposante, prenez le chemin de fer vers le 10 du mois d'août et allez assister à Heidelberg au grand Fackelzug, (promenade aux flambeaux), qui termine lannée scolaire. Le jour où doit avoir lieu la cérémonie, la ville conserve jusqu’au soir son aspect ordinaire. Mais à peine la nuit est-elle tombée, de sourdes rumeurs s'élèvent de toutes parts; la foule se rassemble; des étudiants la traversent d’un air affairé ; les portes des maisons se ferment précipitamment et la population toute entière s’élance impatiente au-devant du cortége. Le voici qui s’avance : une lueur rougeâtre comme celle d’un incendie mal éteint apparaît à l'extrémité orientale de la Æauptstrasse. Bientôt xous distinguez dans l'éloignement la mélodie de l’hymme si cher aux étudiants : Stosst an ! La ville s’embrase. Aussi loin que le regard peut plonger, rien que flammes et tourbillons de fumée! La musique devient assourdissante; enfin le cortége défile sous vos yeux en vous jetant au passage les éclairs de ses 500 torches. Là sont les bannières brodées d’or et d'argent ct les insignes des différents corps; les hérauts d'armes revêtus du costume antique, la rapière au poing; les étudiants, suivis de leurs valets et de leurs chiens. Sur tous les visages brille l’allégresse ; les salutations joyeuses se croisent de tous côtés. — Cependant le serpent de feu, après avoir fait le tour de la ville, revient à son point de départ ; sur la place du Musée, les étudiants forment un cercle immense et entonnent à l’unisson la vieille chanson latine : Gaudeamus igitur, juvenes dum sumus! La musique en reprend les couplets et les spectateurs associent leurs voix au chœur général. A la lueur mourante des torches, les hérauts exécutent des passes d’armes. Soudain, à peine le dernier verset a-t-il été prononcé, que les torches, lancées par des bras nerveux,
décrivent dans l'air une courbe enflammée et viennent tomber au milieu du cercle où leur$ restes forment un dernier feu de joie. L’enthousiasme est à son comble; des vivats éclatent de toutes parts, puis tout rentre dans l'ombre.
Je n’essaierai pas, mon cher confrère, de vous peindre l'effet que produisent ce mélange indescriptible d’ombres et de lumières, de silence et d'harmonie, ces costumes d’un autre âge et, par-dessus tout, le souffle irrésistible d’allégresse et de confraternité qui anime toute cette multitude. Je ne peux que vous dire : allez et voyez, tout en vous promettant quevous chanterez comme les autres : Gaudeamus igitur !
Après le Fackelzug, les étudiants se réunissent une dernière fois tous ensemble en Commers ; jusqu’au matin, la corne remplie de bière circule à la ronde, et lorsque paraît le jour des vacances, il trouve nos hérauts chantant encore : Fret ist der Bursch !
Quant à moi, bien que je ne sois plus étudiant, permettez-moi de terminer cette trop longue lettre par un couplet de la même chanson; le voici :
Freies Wort lebe! Wer die Wahrheit kennet und saget sie nicht, der bleibt fürwahr ein erbärmlicher Wicht. Frei ist der Bursch! (Vive la libre parole ! Celui qui connaït la vérité et ne la dit pas reste vraiment un pitoyable sujet. Libre est l'étudiant !)
Ceux qui connaissent l’état de l’enseignement en Belgique sauront apprécier quelles sont les conséquences pratiques à tirer de lexposé qui précède.
L'émulation est le plus fort et le plus louable mobile du progres : c’est elle que l’on doit exciter et encourager dans les universités par tous les moyens possibles surtout en groupant les jeunes gens d'intelligence autour des professeurs ordinaires : on formerait ainsi une pépinière où pourrait se recruter l'élite scientifique du pays. Les élèves ne manquent pas dans les classes d'enseignement, mais nous voudrions quelques disciples autour de chaque chaire universitaire.
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GIROFLEE DOUBLE A FEUILLES PANAGCHEES.