CULTURE DES ANANAS)SOUS CHASSIS
PAR M. Bossin.
(Extrait de la Revue horticole 1872, p. 287.)
Pendant très-longtemps on a cru, et beaucoup de personnes croient encore, que la culture des Ananas ne peut avoir lieu que dans les jardins royaux et princiers. Cette idée a fait son chemin, et beaucoup de propriétaires et jardiniers ont encore pour ou contre les Ananas une prévention imméritée que nous allons tàcher de détruire, en leur faisant connaître les moyens indiqués par d'excellents praticiens, dont les connaissances en horticulture ne peuvent être mises en doute.
La culture des Ananas, comme celle des primeurs en général, exige, pour être menée à bien, des soins attentifs, de la bonne volonté et de l'intelligence de la part du jardinier. Avec ces trois qualités indispensables au jardinage, on finit par vaincre toutes les difficultés qui ne manquent jamais de se produire pendant les diverses phases de la végétation, soit dans la serre, soit sous châssis, soit en pleine terre. L'Ananas a été découvert et décrit par Jean de Lery, français d'origine, dans son voyage au Brésil, en 1555; il fut d’abord importé et cultivé en Angleterre par Rose, l'un des jardiniers les plus distingués sous le règne de Charles II. Ce n'est que beaucoup plus tard que cette plante fut introduite en France. On la cultiva avec le plus grand succès au potager de Versailles,et ce n’est qu’en 1733 qu'il en fut servi des fruits, pour la première fois, sur la table du roi Louis XV. A cette époque, tout le monde était généralement convaincu que l’on ne pouvait cultiver les Ananas qu'au palais et dans les jardins du roi, où, en effet, cette culture cessa en France après la mort du roi Louis XVI. Pendant la période révolutionnaire et sous le premier empire, il n’en fut plus question ; on s'occupait alors de toute autre chose, et ce n'est qu’à la rentrée des Bourbons qu’elle fut reprise au potager de Versailles, sous le règne de Louis XVIII et sous l’habile direction du savant praticien Edi, lequel fit de nombreux et excellents élèves, au nombre desquels nous citerons en première ligne le modeste et regretté Gontier, cultivateur d'Ananas. C'est en partie à ce dernier que l'on doit la
vulgarisation, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de la culture des
Ananas. C'est lui qui, à”ses risques et périls, a le premier tenté à
Paris un établissement modèle, dans lequel venaient s’instruire et se perfectionner les jeunes jardiniers de la France entière. Gontier cultivait non seulement les Ananas, mais encore il chauffait la Vigne et les arbres fruitiers, les légumes et tous les fruits dits légumiers de primeurs. Enseignée par un tel maître, la culture des Ananas ne tarda pas à prendre une certaine extension et à être introduite chez un très-grand nombre d'amateurs de fruits et de légumes forcés.
Frappé de la beauté des Ananas et de la bonne tenue des serres chez M. Perrier-Jouet, à Epernay, lors d’une visite que nous avons faite il y a plusieurs années à ce grand amateur de plantes, nous avons demandé à M. Augis, son jardinier primeuriste, une note sur la culture de cette Broméliacée. Notre prière ne se fit pas longtemps attendre, et quelques jours après notre retour à Paris, nous recûmes les détails suivants sur la culture des Ananas sous bâches ; nous la reproduisons textuellement, dans l'intérêt des propriétaires, des amateurs et des jardiniers ; la voici :
« Du mois d'octobre à novembre, je prépare une couche composée moitié de feuilles et moitié de fumier neuf, sur laquelle je répands un lit de tannée qui me sert à enterrer mes pots ; quand ma couche est à son degré convenable, qui est de 25 à 35 degrés centigrades, je place mes œilletons dans des pots de 10 centimètres environ, et je les plonge ensuite dans la tannée. Je ne fais pas mes œilletons en pleine terre, dans le but d'économiser la terre de bruyère, et puis parce qu'on est obligé de relever les plantes pour remanier la couche, ce qui a lieu vers le mois de mars, lorsque le temps est convenable. Comme tout le monde sait que les racines d'Ananas relevées de la pleine terre sont perdues, je n’ai alors, à cette seconde plantation, qu'à dépoter mes Ananas, et je me borne à supprimer quelques
feuilles de la base, pour provoquer l'émission d’une plus grande
quantité de racines. Ma couche une fois remaniée, je plonge mes.
plantes dans 25 centimètres d'épaisseur de terre de bruyère, et comme elles n’ont pas souffert de la déplantation, elles poussent avec vigueur, et j'ai le soin de les tenir toujours près du verre, ce qui est très-facile, au moyen de hausses mobiles en bois qui s'adaptent sur le haut du châssis ou coffre. Vers le mois de novembre,
les plantes sont dites faites; je les arrache et je les mets à nu, en ayant F
soin de les laisser quelques jours sécher pour cicatriser les plaies. Cette opération terminée, je rempote mes Ananas dans des pots de 20 centimètres, et aussitôt que je m'aperçois que les racines touchent Les parois du vase, ce qui ne tarde pas, je m'empresse de les planter à demeure pour les faire fructifier, et cela dans d’autres bâches chauffées en dessous, par un système bien simple que je vous indiquerai plus loin. (A cette occasion, nous ajouterons que Gontier conseillait de ne pas sécher les Ananas, ce qui, toutefois, n'est pas une raison pour ne pas suivre la culture de M. Augis.) La bâche à fructification, dit M. Augis, a 8 mètres de longueur sur 1 métre 70 de largueur ; elle est séparée en trois compartiments par une simple cloison en briques. Je plante dans chacun des compartiments dix plantes de la même espèce ou variété ensemble ; les trois sortes que je préfère sont : le Wont-Serrat, le Comte de Paris et le Martinique. (Gontier nous disait de son côté qu’il emploierait, en outre, le Cayenne à feuilles lisses, le Cayenne à feuilles épineuses, la Providence, E'nville, Cayenne, Charlotte Rothschild, et celui de la Jamaïque. Toutes ces variétés sont très-bonnes pour les maisons bourgeoises et pour avoir des récoltes successives.) Comme vous le savez, continue M. Augis, il y a des espèces qui se mettent à fruit plus tôt ou plus tard les unes que les autres, et alors vous avez des Ananas trèsbeaux et de très bonne qualité. Lors de cette dernière plantation, il ne faut pas négliger les arrosements ; sans cette précaution, les Ananas marquent trop tôt, et les fruits sont plus petits.
« La bâche à fructification est creusée selon ce que l’on veut donner de hauteur aux châssis. Au dehors, un plancher est établi pour porter la terre et les plantes. En établissant ce plancher, on devra laisser l'espace nécessaire pour que la végétation puisse facilement se développer, en calculant pour qu’il y ait une distance de 25 centimètres environ entre les fruits et le verre. Il est inutile de dire qu’autour de ces coffres il faut constamment des réchauds, surtout en hiver.
« Le chauffage est établi dans l’un des bouts de la bâche ; il consiste en une petite cloche en fonte, placée sur quelques rangées de briques. Sur cette cloche est fixée une petite chaudière en cuivre, contenant environ 30 litres d'eau, le tout enfermé dans une chemise également en briques ; le réservoir est en dehors de la construction du poêle. Pour remplir et alimenter la chaudière, un tuyau en cuivre est fixé
en dessus et vient faire le tour à l’intérieur de la bâche ; la vapeur,
qui en à bientôt parcouru la longueur, sort par l'extrémité où l'on a eu le soin de lui ménager une ouverture. Un autre tuyau en fonte dans lequel passe et circule la fumée part de la cloche et accomplit le même parcours que la vapeur, mais en dessous du plancher, afin d'échauffer toute la serre. »
C’est au moyen de ce procédé simple, facile et peu dispendieux, que M. Augis alimentait toute l’année la table de son maitre, M. Perrier-Jouet, de bons et beaux Ananas. Nous en avons dégusté quelques-uns pendant notre trop court séjour au milieu de cette honorable et gracieuse famille, dont nous conservons le plus agréable souvenir.
Me la marquise de Tholozan, dont la grâce égalait la bonte, s'occupait aussi de la culture des Ananas sous châssis, au château de Guermandes, près Lagny (Seine-et-Marne), et c'est également par une méthode analogue à celle de M. Augis que son jardinier lui fournissait des Ananas une partie de l’année. Si notre mémoire ne nous fait pas défaut, M" de Tholozan ne multipliait pas chez elle les Ananas : elle préférait, nous disait-elle, acheter chaque année, chez Gortier ou ailleurs, des plantes faites, ce que nous conseillerons aux amateurs qui débutent dans cette culture. Ce sera plus sûr. Voici quelques réflexions de notre ami Gontier sur la culture des Ananas, que nous nous bornons à citer ; 1l s’agit du chauffage. Dans les cultures soignées d’Ananas, nous répétait souvent cet éminent praticien, on devra employer de préférence les tuyaux gouttières
en cuivre, qui sont destinées à charger l'atmosphère d’une humidité
constante, de manière à empêcher le dessèchement des racines qui tapissent ordinairement le plancher , et on pourrait placer sur les tuyaux qui conduisent la vapeur, d’autres tuyaux gouttières, afin de vaporiser un peu la chambre chaude. Voilà ce que nous a dit le grand maitre que nous avons consulté, lorsque nous avons reçu l'intéressante note de M. Augis, et que lui-même a approuvée. Or, on sait que l'approbation de Gontier avait toujours un certain poids ; et c’est cette raison qui nous engage à publier les utiles renseignements qu'a bien voulu nous donner M. Augis, sur la culture des Ananas sous châssis. Qu'il en recoive ici nos remerciments.
Presque tous les ans, il n’est pas rare de voir à Londres des cargai-
sons entières d'Ananas venant de l'Allemagne du Sud, et que l’on vend”
souvent au prix d'un schelling la pièce. Depuis quelques années, nous en avons vu aussi à Paris, venant de ce même pays, que l’on vendait fr. 1-25 à fr. 1-50 l’un, selon la grosseur. Nous en avons acheté à Paris et à Londres qui venaient de cette provenance; mais, selon notre appréciation, ils n'avaient pas la qualité de ceux cultivés en France; nous attribuons cette infériorité dans le goût, et souvent dans l'absence du jus, à la nécessité dans laquelle se trouvent les producteurs et les expéditeurs de couper ces fruits un mois peut-être avant leur parfaite maturité. Quoi qu'il en soit, les Ananas de ces lointains pays, rapprochés de l'Europe par la vapeur, peuvent encore donner l’idée d'un Ananas aux personnes qui n'en ont pas mangé d’autres récoltés en France. En outre, les fruits, après avoir été entassés dans des caisses pendant environ un mois, arrivent à Paris ou à Londres tout meurtris et dans un état déplorable. Ces fruits sont loin d’être aussi beaux et aussi gros que les nôtres ; ils ne pèsent assez généralement que de 300 à 400 grammes ; rarement nous en avons vu du poids de 1 kilog. l’un. Les amateurs qui auraient l'intention d'essayer la culture des Ananas en trouveront tous les détails dans l'important ouvrage Le bon Jardinier, par Poiïteau et Vilmorin, dont une nouvelle édition paraît chaque année à la librairie agricole de la Maison rustique, 26, rue Jacob, Paris.
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