‹ La Belgique horticole (volume 5)Chapitre 112 sur 123 · CHAPITRE DÉTACHÉ DU PFLANZENLEBEN DER ERDE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DÉTACHÉ DU PFLANZENLEBEN DER ERDE

PAR LE D' G. KABscH.

Traduction analytique par M. CH. FIRKET.

(Suile à la page 320.)

On a essayé principalement de faire sortir les plantes, surtout les plantes utiles, des limites étroites de température entre lesquelles elles se maintiennent ordinairement et de les habituer à supporter de plus grandes variations calorifiques. On à d’ailleurs réussi jusqu'à un certain point, mais il s'est toujours manifesté une perte plus ou moins grande des propriétés physiologiques (parfum, vertus médicinales, etc.) ou même un changement dans le facies (coloration des fleurs, taille, pubescence). Malgré cela, il est remarquable de voir une foule de plantes rester enchaïnées entre certaines limites de température : c'est ainsi que le coton ne peut être cultivé que sur une bande de terre, au Nord et au Sud de l'équateur, comprise à peu près entre les deux isothermes de 15° et 20° R.

La canne à sucre, n'est à proprement parler, cultivée avec succès qu'entre les tropiques : dans l'hémisphère Sud il est certain qu'elle ne dépasse pas le tropique, mais dans l’hémisphère Nord elle va jusqu’à 22° lat. en Afrique et 30° en Amérique. Dans certains jardins de l'Espagne et de la Sicile, soit vers 37-38° lat. N., elle est encore cultivée, mais c'est seulement à titre d'exception, et son rendement suffit à peine à payer les frais de fabrication du sucre.

Dans les tentatives d’acclimatation de plantes méridionales, la

culture doit, nous l’avons vu, viser surtout à ce qu'elles fleurissent et fructifient plus tôt que dans leur pays natal, pour les soustraire ainsi à l'influence pernicieuse des froides journées de notre automne. Cette production de races précoces peut donner naissance à des variétés, mais à coup sûr elle entraine toujours un changement, le plus souvent avec diminution des propriétés physiologiques de la plante.

J'ai déjà fait observer que c'est surtout à la caducité de leur feuil-

lage que les plantes persistantes doivent de pouvoir supporter de grands froids. À l’origine des espèces il est possible que cette propriété des arbres de s’effeuiller en hiver soit déterminée par le froid; mais, d'un autre côté, la période de repos qui suit cette chute des feuilles, le sommeil hivernal, comme on l'appelle, semble ne plus dépendre aucunement de la température : on dirait qu'il est devenu, par suite de l'habitude, une nécessité caractéristique de certains genres et de certaines familles. Du moins nos arbres perdent aussi leurs feuilles dans les régions plus méridionales, et la durée de cette période de repos n'est pas essentiellement plus courte que chez nous. À Madère, par une température moyenne annuelle de 16° R, la durée de la période de repos est pour le Hêtre de 149 jours; en Allemagne elle est de 194 jours. D'ailleurs c'est chose habituelle pour les arbres à fruits, que là où en hiver règne encore une température moyenne de 20°, ils s'épuisent à fleurir et à fructifier ; il existe pour eux une certaine limite méridionale au-delà de laquelle il leur est impossible d'observer encore leur repos hivernal.

Une preuve de l'existence de ces limites de température entre lesquelles doivent être maintenus la plupart des végétaux, nous est fouruie par les plantes du Nord ou des Alpes, que nous essayons de cultiver dans nos serres. Beaucoup de plantes sibériennes demandent autant de soins que les enfants des tropiques , et même leur culture est en général plus difficile. La chose est facile à comprendre : dans les régions du Nord l'été succède brusquement à l'hiver, sans transition, tandis que chez nous le printemps se prolonge et son action lente fait peu à peu grandir le végétal. En ces lieux où l'été ne dure qu'un petit nombre de semaines, il faut que toute l'influence des rayons vivifiants du soleil se fasse sentir immédiatement, pour qu'en ce temps si court, la plante puisse parcourir le cercle entier de sa

végétation. Tout sort de terre et se montre à la fois, poussant feuilles, fleurs et fruits, dès que les premiers rayons du soleil viennent fondre le manteau neigeux de l'hiver ; toutes ces petites plantes y vont sans crainte, car il n'y a pas là de ces gelées tardives, qui contrastent si vivement avec la chaleur de la journée et qui chez nous détruisent si fréquemment, même sur les plantes indigènes cultivées, les espérances de l’agriculteur et du jardinier. N’étaient ces froids tardifs de nos contrées, ces plantes nées dans les neiges du Nord réussiraient toutes chez nous ; mais surprises par la gelée dans le cours de leur végétation elles succombent immédiatement. Pour les plantes persistantes, il faut aussi tenir compte de la neige qui, dans le Nord, les protége contre les froids trop vifs, circonstance dont dépend essentiellement l'existence de ces végétaux sous ces latitudes.

Les produits que fournissent les plantes subissent aussi d’une facon notable l'influence de la chaleur. Beaucoup de plantes vénéneuses n'exercent sensiblement leur action que dans un climat assez chaud ; c'est ainsi que le chanvre indien (Cannabis indica) ne fournit qu'en Orient le fameux haschich dont les propriétés sont si merveilleuses. L'Opium qu'on retirerait chez nous des capsules non encore mûres du Pavot (Papaver somniferum) n'aurait aucune vertu médicinale ; le soleil méridional de l'Egypte et de l'Asie mineure est nécessaire pour donner au latex de la plante toutes ses propriétés salutaires, dont aucun médecin ne saurait plus se passer aujourd'hui. On peut admettre, en thèse générale, qu'à mesure qu'on se rapproche de l'équateur, le nombre des plantes narcotiques augmente et leur action thérapeutique devient plus vive.

Il en est de même des autres propriétés des plantes : c'est ainsi que la proportion d'azote dans les céréales semble augmenter à mesure qu'on avance vers le Sud. Dans le Nord de l'Europe le froment renferme, cinq fois sur six, une proportion de 6-7°/, d'azote ; dans le Midi, de l’Europe, ainsi qu'à Alger, cette proportion est, huit fois sur dix, de 20-25°/,. Le jus de raisin est, dans le Sud, plus riche en sucre mais moins vineux que dans le Nord. Le Richardsonia scabra contient dans notre climat beaucoup d'acide citrique, mais infiniment moins que dans sa patrie. Le Pastel (Zsafis lincloria) contient bien plus de ses sucs à teinture bleue dans le Sud que dans le Nord.

De même, le parfum des plantes augmente en général avec la tem-

» se pui:

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pérature ; les roses, qui fournissent en Turquie la précieuse essence de rose, ne peuvent, chez nous, être employées avantageusement à cet usage. L’Angélique (Angelica archangelica), dont les jeunes cimes sont usitées en Laponie comme comestibles, doit avoir là une odeur moins pénétrante que chez nous, circonstance qui peut-être permet seule l'emploi de cette plante comme aliment; d’ailleurs les peuples ont à ce sujet des goûts très différents. L'ananas cultivé chez nous rappelle seulement par son arôme le parfum et le goût délicieux que présente ce fruit sauvage sous les tropiques.

Il y a d’ailleurs de remarquables exceptions : ainsi, d’après Wichura, le bouleau offre en Laponie une odeur agréable ; les fraises des bois, si parfumées chez nous, perdent ces senteurs sous les tropiques ; nos arbres fruitiers, au contraire, sous l'influence d’un ciel méridional, se distinguent par leurs fruits gros et savoureux. Même pour de faibles différences de latitude on observe déjà des variations: ainsi, notamment, d’après les observations de Schübeler, les Muguets, les Merisiers, le Persil, la Lavande, les Oignons, sont plus odorants à Drontheim qu'à Christiania; de même pour le fruit, qui perd en saveur ce qu'il gagne en parfum. On voit par là combien est erronée cette assertion si commune, que dans le nord et sur les hautes montagnes il n’y aurait pas de plantes odoriférantes ; il arrive même parfois, comme nous l'avons vu, que ces plantes du Nord exhalent des senteurs plus pénétrantes que leurs sœurs du Midi. On peut même dire des Alpes qu’elles présentent plus de plantes odoriférantes que nos plaines ; c'est là, en effet, qu'on trouve les primevères aux doux parfums (Primula auricula et P. viscosa) , les Achillea moschata , Meum mutellina, Artemisia mutellina, aux senteurs aromatiques, le Nigritella nigra à odeur forte, et le Daphne striata qui enivre presque. Il faut aussi observer ici que le Gentiana purpurea, le Myosotis alpestris, ont d'ordinaire dans les régions élevées un parfum agréable qui plus bas les abandonne, et que de même, les deux primevères dont nous venons de parler, transportées dans les plaines, perdent beaucoup de leur bonne odeur. Une foule de substances ne s'obtiennent que dans les plantes qui croissent dans les pays chauds : telles sont la strychnine, la brucine, la cinchonine, la caféine, la théobromine, etc., et aussi plusieurs substances odoriférantes, telles que l'aldéhyde et l'alcool cinnamomiques. D'autres essences, sans

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être d'ailleurs communes, se rencontrent sous tous les climats; telle est par exemple la coumarine, qu'on trouve dans la fève de Tonka (graines de Dipterix odorata, Willd., originaire des forêts de la Guyanne), chez nous dans l'herbe à Maitrank (Asperula odorata L.), et dans la Flouve de nos prairies (Anthoæanthum odoratum L.). L'indigo se trouve dans les divers Zndigofera, Nerium et Polygonum, dans notre Pastel (/Zsatis tincloria), et cela sous toutes les latitudes. L’acide chrysophanique se présente dans les feuilles de Senné du Sud, dans les racines des Æheum de la zone tempérée et dans le Parmelia parietina jusqu'aux dernières limites de toute végétation. Inutile de citer de plus nombreux exemples.

La chaleur n'est d’ailleurs pas seule à exercer son influence sur les propriétés des plantes. De nombreux exemples établissent que des végétaux transplantés dans un autre pays, mais sous la même latitude et en observant la température moyenne de l’année et de l'été, même en tenant compte de l'humidité du climat, présentent cependant des changements dans leurs propriétés chimiques; ces changements sont encore inexpliqués, et nous sommes forcés de les attribuer à de faibles différences climatériques et à des variations dans la constitution géognostique du sol. Les Rhus toxicodendron et Rlus typhina, si fréquents dans l'Amérique du Nord, y sont fortement vénéneux, et affectent vivement notre organisme ; cette action est même tellement vive dans les régions un peu plus méridionales, comme les prairies à buffles de l'Arkansas, queles hommes, surtout s'ils se trouvent dans un certain état de réceptivité, sont déjà incommodés lorsqu'ils ne font que s'approcher de l'arbre. Vertiges, nausées, éruption de petites ampoules sur tout le corps, tels sont les symptômes de cette action. Chez nous, sous la même latitude, bien que ces plantes manifestent encore des propriétés narcotiques , elles sont loin de provoquer à une action aussi violente ; on les trouve souvent dans les massifs de nos jardins à côté d’autres Sumacs, tels que le Rhus Colinus, où leur feuillage d'un vert foncé, et découpé en pennes élégantes, les fait planter comme végétaux d'ornement.

Un exemple plus frappant encore peut-être, est fourni par le tabac. Des graines du meilleur tabac de la Havane furent semées en Floride, pays dont les conditions climatologiques se rapprochent beaucoup de celles de la Havane; elles furent semées sur un sol calcaire, lequel

est, comme on sait, nécessaire à cette plante. Les plantes réussirent

très bien : elles montraient dans leur port, leur pubescence, enfin

dans tous leurs caractères extérieurs, identiquement les mêmes particularités qui se font remarquer dans le tabac croissant à la Havane; mais elles n'avaient pas cet arôme si fin du Havane; pour tout organe un peu délicat il eut été impossible d’en faire usage. Quant au « tabac des Indes occidentales, » cultivé chez nous, je n’ai rien à en dire; le seul souvenir de cette drogue suffit pour empester l’air.

La racine de Rhubarbe (Xheum spec.) obtenue des plantes cultivées chez nous, est loin d’être aussi active que la véritable qui croît dans les steppes et les prairies de la Tartarie ; cependant les deux contrées sont sensiblement sur la même ligne isothère ; notre racine se distingue surtout de cette dernière par la production d’une grande quantité de sels de calcium.

L'exemple le plus frappant est la vigne, qui fournit tant de produits différents de bouquet et de saveur, alors que les lieux de production sont souvent à peine éloignés les uns des autres de quelques lieues.

Il ne faut pas non plus perdre de vue que souvent la culture suffit pour modifier essentiellement et le port et les propriétés d’une plante : les fraises cultivées perdent ce parfum qu'offre la fille sauvage de la forêt ; la Valériane officinale, lorsqu'elle est cultivée, perd presque complétement la forte odeur de ses racines ; et même chez les individus sauvages, les racines n’ont leurs propriétés médicinales bien accusées que dans les sols rocailleux, beaucoup moins dans les prairies ou les marais. Les plantes narcotiques perdent également par la culture une partie de leurs vertus somnifères : tel est le Gant de Notre-Dame (Digitalis purpurea), dont les feuilles perdent aussi leur pubescence caractéristique. D’un autre côté l’on peut, par la culture, développer dans la plante des principes qui auparavant n’y étaient que peu répandus, ou manquaient même complétement. Beaucoup de nos végétaux cultivés en sont des exemples : je citerai seulement comme particulièrement frappant celui de la Menthe crépue, qui doit être considérée comme un Mentha aguatica modifié par la culture.

Ainsi se manifeste une fois de plus cette corrélation, cette harmonie merveilleuse des forces de la nature, dont notre esprit aperçoit bien les effets, mais dont la cause lui est cachée, comme pour lui rappeler

que la nature demeurera toujours un livre impénétrable.....….

Dans l’état actuel de nos connaissances, il faut admettre, en dépit de quelques exceptions, que la chaleur, par sa distribution propre à la surface de la terre, agit principalement sur ces différences physiologiques des plantes. Elle est la vraie mère de la végétation : toutes les phases de la vie des plantes, depuis la germination de l’ergot jusqu'au développement des organismes les plus élevés, sont soumises à son action. Les aimables enfants de Flore croissent avec vigueur dès que le soleil envoie ses rayons sur les campagnes, portant avec eux la chaleur et la lumière; le sol même le plus stérile se recouvre peu à peu d'un tapis de plantes plus épais et plus varié chaque jour, pourvu quil recoive l'influence des deux agents principaux du développement et de l'existence des végétaux, la chaleur et l'humidité; à mesure que la chaleur augmente, on voit les plantes croître en plus grande abondance : les fleurs sont plus odorantes, les fruits plus parfumés, les couleurs plus variées, plus nombreuses et plus éclatantes, mais aussi les propriétés malfaisantes sont plus communes et plus accusées. Pour qu'une plante réussisse, et pour que les caractères de l'espèce se maintiennent, ce n’est pas surtout la chaleur, mais seulement, comme nous l’avons vu, une certaine chaleur, tout à fait limitée, qui est nécessaire. Rien d'extraordinaire non plus à ce que les végétaux ne présentent leurs propriétés que dans les limites naturelles de leur aire de dispersion; si on les transporte en dehors de ces limites, que ce soit du Nord vers le Sud ou du Sud vers le Nord, ils subissent des modifications correspondantes, et aux dépens de leurs propriétés anciennes s'en développent d’autres plus appropriées à leur nouvelle situation.

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