LE TYPE DES BRUYÉÈRES
COUP D'ŒIL SUR SES AFFINITÉS, SA DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE ET SON ANCIENNETÉ,
PAR FEU LE D' WILHELM KABSCH, traduit par M. Ch. Firket().
Les Bruyères se placent tout à côté des Myrtes, et forment, par les Protéacées, une transition élégante au type des Lauriers. De
(1) La plus grande partie de cette notice est traduite textuellement de l’oùvrage récent du Dr Kabsch, Das Pflanzenleben der Erde, publié par les soins de Mr: Berlepsch. Pour l'intelligence des rapprochements signalés par l’auteur, il faut se rappeler qu’il considère surtout le type physionomique des Bruyères.
&: du trad. )
même que les Myrtes, elles ont, en général, des feuilles étroites, toujours vertes; il est rare qu'elles soient arborescentes, mais elles forment pour la plupart des arbrisseaux ascendants ou dressés. Ce sont presque exclusivement des plantes propres aux sables incultes ou aux terrains rocailleux. Certains Myrtes, tels que les Melaleuca et Leucadendron touchent manifestement aux formes des Erica ; le Baeckia frutescens, de la côte méridionale de la Chine, présente complétement le type d'un Erica. D'autre part, une foule de Bruyères se rapprochent beaucoup des Myrtes par leur facies; telles sont les belles formes alpines des Escallonia (Æscallonia myrtilloïdes, FE. Tubar, E. floribunda etc.).
Sous le nom général d'Ericacées on avait autrefois réuni en une grande famille une foule de plantes, d’après l’analogie de leurs organes floraux ; on les répartissait seulement en tribus, qui sont comptées aujourd’hui comme familles particulières; on distingue les Ericées, les Vacciniées, les Rhododendrées, les Pyrolacées, les Monotropées. Les deux dernières familles sont d’ailleurs tellement éloignées des autres par leur aspect, que c'est à peine si nous pouvons les unir au type des Bruyères ; et même parmi les trois premières, il n’y a que quelques genres qui donnent au paysage une physionomie particulière sur de grandes étendues ; tels sont notamment les genres Zrica et Calluna, les Vaccinium et leurs parents du nord de l'Amérique, les Gaultheria, puis les Rhododendron et les Azalea, les Bruyères des Alpes, et les Æalmia, genre voisin des forêts de l'Amérique du Nord.
Nous ajoutons à cette liste quelques autres familles, plus éloignées, il est vrai, dans la classification, mais que leur facies range évidemment à cette place, les Epacridées, qui représentent à la Nouvelle-Hollande le type des Erica (l}, les Escalloniées (réunies autrefois aux Ericées, mais élevées par Kunth au rang d’une famille particulière), qui remplacent les Rosages (ÆAododendron), dans les Andes de l'Amérique du Sud, et les Protéacées, qui jouent un rôle d'une grande importance dans la végétation de la Nouvelle-Hollande et du sud de l'Afrique. A
(1) Les Epacridées se rapprochent beaucoup des Ericacées vraies, dont elles ne diffèrent guère que par la structure des anthères ; Link réunissait même ces familles, et faisait des Epacridées une Zricarum sectio. On peut encore rattacher au type des Bruyères la petite famille des Diapensiacées.
(NW. du trad.).
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ces dernières se rattachent aussi les Thyméléacées, mais celles-ci doi
vent plutôt être réunies au type des Lauriers, auquel d’ailleurs les Protéacées forment la transition.
Les vrais Erica, qui présentent le mieux les caractères typiques, appartiennent presque exclusivement au sud de l’Afrique, où nous en connaissons de nombreuses espèces frutescentes ou même arborescentes. Peu d'espèces affectent une autre aire de dispersion, comme par exemple l’Ærica wumbellatla, qui se rencontre dans le nord de l’Afrique, en Espagne et en Portugal. La région méditérranéenne possède des espèces toutes différentes, telles que l’Ærica arborea, qui se trouve en Espagne, dans l'Istrie, en Italie et aux îles Canaries, et l'ÆZrica vagans, qu'on observe aux environs de Marseille, en Sicile, en Dalmatie, et même en Angleterre.
Dans le Nord, les Ericées se distinguent moins par l’abondance des espèces que par leur développement en vastes associations. Les Frica Tetralix, EF. cinerea et Æ. carnea, cette dernière sur les bruyères des montagnes, couvrent de grandes étendues en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'à l'extrémité de la Norwége; et la Bruyère commune, Calluna vulgaris, couvre presque seule les grandes plaines qui s'étendent depuis l'Escaut jusqu’au versant occidental de l’Oural, mais croît aussi aux Acores, en Islande, et à Terre-Neuve; il n'en est que plus étonnant de voir cette plante manquer sur le continent américain et même dans tout le nord de l'Asie. D'ailleurs, on connaît plus de 440 espèces de cette famille, réparties en 61 genres, et de ce nombre une seule appartient à l'Amérique, c'est l'Zrica cærulea; mais son aire de dispersion s'étend du Labrador et de la Pensylvanie jusqu’à Nutka et Alaska. À la Nouvelle-Hollande et aux îles voisines, la famille, comme nous l'avons dit, manque complétement; elle est remplacée par les Epacridées, dont l'aspect est tout à fait semblable; ce sont des arbrisseaux ou des arbustes, au nombre de 300 espèces réunies en 30 genres; une seule se trouve dans l'Amérique tropicale du sud, et une autre à Malacca. Les Epacridées se distinguent par leur riche floraison, et présentent parfois, comme les Ericacées (Vaccinium) des fruits succulents et savoureux (Zyssanthe sapida).
À côté des Erica doivent se placer les Andromeda et les Arbutus
(raisins doux), Arbutus Uva Ursi. L'Andromeda fastigiata a été, d'après Rob. Brown décrit par Saunders comme Calluna vulgaris. L'Arbousier
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(Arbutus Unedo) est un arbuste toujours vert,de 4 à 5 pieds de hauteur, originaire du sud de l’Europe et portant des baies rouges qui pendent comme des cerises.
Les Airelles ont, comme beaucoup d’Ericées, une aire de dispersion étendue ; l’Airelle ordinaire (Vacciniwm Myrtillus) croît en très-grande abondance dans le nord de l'Asie et dans les forêts de l’Europe centrale et septentrionale, depuis les plaines jusqu'à la ligne des neiges des Alpes ; de même le Vuccinium vitis idæa vient dans les forêts de Conifères des mêmes régions ; le W. wliginosum et le V. oæycoccos se présentent tous deux, sans interruption, dans les tourbières et les marécages du nord de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique. Le Zedum palustre nous rapproche déjà des Kalmia aux belles fleurs, des monts Allechany, dans l'Amérique du nord, et des Rhododendrons; à défaut d'arbres, les Rosages ornent encore les rochers de granit et de gneiss des Alpes de l'Europe centrale, à une hauteur de plus de 3000 pieds, mais ils présentent leur plus charmante floraison dans l'Himalaya. Les montagnes de l'Asie mineure et du nord de l'Amérique présentent bien aussi des Rosages dignes d'attention, mais c'est seulement dans les hautes montagnes de l'Inde, que l'on admire ces gros bouquets ce fleurs aux couleurs brillantes, qui tranchent si agréablement sur le vert foncé du feuillage. Les Azalées, très-voisins des Rhododendrons, appartiennent surtout à la Chine et aux monts Alleshany : Azalea pontica, Si fréquent dans nos jardins, est un arbuste de cinq pieds de hauteur, des bords de la Mer Noire. Sur les Paramo'’s de l'Amérique du Sud, ils sont remplacés par les Escalloniées, dont le type, nous l'avons dit plus haut, se rapproche beaucoup de celui des Myrtes.
Enfin il nous reste à parler des Protéacées, dont on compte environ 900 espèces, réparties en 45 genres ; elles appartiennent presque exclusivement à l'Afrique méridionale et à l'Australie, et manquent dans l'hémisphère Nord. Dans le genre Protea le feuillage a la même finesse que dañs les Erica, mais dans les autres genres, tels que Les Banksia et les Dryandra, les feuilles montrent de plus en plus, par leur forme raide et leur surface luisante, le passage aux arbres toujours verts, tels que les Lauriers. Les forêts de la Nouvelle-Hollande, qui sont composées de PBanksia et de Dryandra, ne sont plus aussi dépourvues d'ombre que les bouquets d'Eucalyptus, ou les buissons d'Erica du Cap de Bonne-Espérance, mais au contraire les larges
feuilles de ces arbres se développent en une épaisse couronne de verdure, d'où se détachent de brillantes touffes de fleurs.
À cette notice sur le type des Bruyères tel qu’il se trouve aujourd'hui
représenté sur notre globe, nous ajouterons quelques mots sur l’appa-
rition successive de ces plantes et des types voisins dans la série des
temps géologiques : nous réunissons ici les divers renseignements épars dans la partie paléontologique du livre du D’ Kalisch, en y ajoutant quelques détails empruntés aux travaux de M. Oswald Heer, qui à étudié tout particulièrement la flore des terrains tertiaires de la Suisse.
Le type des Bruyères, tel que le comprend l’auteur allemand, correspond assez bien à ce que MM. Bentham et Hooker, dans leur Genera, ont nommé l'alliance des Ericales, placée par eux à la base du rameau des Gamopétales. Ces dernières plantes, qu'on peut regarder comme les plus élevées des Dicotylédones, n’ont apparu qu'assez tard sur notre globe : sur trois à quatre cents espèces de Gamopétales fossiles connues jusqu'ici, aucune n’a été trouvée dans les terrains antérieurs aux formations tertiaires. Le type des Lauriers, que le D' Kalisch regarde co'nme physionomiquement voisin de celui des Bruyères, avait apparu plus tôt, et l'on en connaît plusieurs représentants dans les étages les plus récents des terrains crétacés ; les Myrtacées même, ainsi que les Protéacées, se rencontrent aussi dans la craie supérieure, mais ces types se développent surtout à l’époque éocène, qui ouvre la grande formation tertiaire. Parmi les plantes de cette époque, Unger signalait 8 Laurinées, 5 Myrtacées, 14 Protéacées. Ce dernier chiffre montre assez que la végétation présentait
alors un caractère tropical bien manifeste : l'aspect général de la
flore était Indo-australien, et les recherches de Heer nous montrent dans les forêts de la Suisse à cette époque, les Dryandea, les Hakea, les Eucalyptus, antiques représentants de cette curieuse famille des Protéacées, qui domine encore aujourd’hui dans les forêts de la Nouvelle-Hollande. C'est là que les Bruyères ont apparu pour la première fois, et Unger en signale 10 espèces différentes.
À cette première période des formations tertiaires, succède l'époque miocène, dont la flore ne présentait plus ce cachet tropical, aussi
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prononcé, mais revétait plutôt le caractère des climats tempérés doux, comme serait celui du Japon ou des Canaries, ainsi que le prouve l'abondance des Lauriers, des Camphriers, etc. Les Protéacées, dont un représentant, le Dryandra Schrankii Stbg est encore une des plantes caractéristiques des étages inférieurs, perdent de plus en plus de leur importance ; les Laurinées au contraire, se développent notablement, et nous offrent en Suisse 25 espèces : l’une d'elles, le Laurus princeps Hr., aïeule, suivant Heer, du Z. canariensis Sm., qu'on rencontre en abondance dans les forêts actuelles de Madère et de Ténériffe, est tres-fréquente dans les étages supérieurs ; il en est de même de plusieurs Cinnamomum (C. Scheuchzeri Hr. et C. polymorphum A. Br.) respectivement très-voisins des Camphriers actuels du Japon, C. pedunculatum Thbg., et C. camphora L. Les Bruyères acquirent un grand développement au sein de cette végétation nouvelle, et on en signale 20 à 25 espèces, parmi lesquelles nous citerons le Vaccinium voûitis-idaea de nos forêts montagneuses, le VW. wliginosum qu'on voit encore aujourdhui dans nos tourbières, et quelques types américains.
Enfin à l'époque pliocène, qui clôt la série des formations tertiaires, l'évolution du type des Ericales se complète par l'apparition de plusieurs genres nouveaux. Le climat s’est notablement refroidi, les Rhododendron et autres plantes alpines vont dominer pendant la période glaciaire. Plus tard de nouvelles espèces apparaïtront encore, mais dès ce moment le groupe des Bruyères, dans ses traits principaux est arrivé au point où nous le trouvons aujourd'hui.