‹ La Belgique horticoleChapitre 31 sur 159 · FROIDS D'HIVER ET GELÉES DE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

FROIDS D'HIVER ET GELÉES DE PRINTEMPS

PAR M. Th. Buchetet.

{Jotfm. de VÀfffie. 10 Mai 18T3, p. 211.)

n 7 a, je crois, trois ans de cela, je me suis pris un jour à battre en brèche une de ces phrases stéréotypées sur les lèvres comme dans les livres, et avec lesquelles nous sommes bercés depuis Fenfance : c Le froid fait périr les insectes, t Xai montré — du moins j'ai essayé de le faire — comment les insectes, beaucoup plus prudents que nous ne le supposons et peut-être beaucoup plus que nous ne le serions noasmemes, savent se mettre à Tabri du froid et en préserver leur descendance. L*article s*est un peu reproduit partout dans les journaux, même non agricoles, parfois avec étonnement, parfois avec approbation complète, et les deux rudes hivers qui ont suivi n'en ont malheureusement que trop prouvé Texactitude, car les insectes ont semblé attaquer nos récoltes en bien plus grand nombre encore qu ils ne ravalent fait jusqu'alors.

D'autre part, poursuivant toujours la routine, je me suis élevé contre cette autre prétention de même farine, à savoir que, si nous nous trouvons gâtés par le beau temps en janvier, février et mars, nous devons indubitablement pa^er cela plus tard.

L'expérience n'a pas été moins favorable à mon opinion.

Qu'on me permette, cette année encore, d'insister là-dessus. Aujourd'hui, premiers jours de mai, qu'entendons-nous de tous côtés? Les gelées de la fin d'avril viennent de causer de grands ravages ; les vignes sont attaquées, aussi bien dans nos bons vignobles que dans nos mauvais ; les pommes de terre sont dans un triste état ; les récoltes des arbres fruitiers sont compromises ; les jeunes pousses des arbres forestiers sont brûlées dans beaucoup d'endroits et nombre de plantes restent sur le terrain. Voilà si je ne me trompe, la position actuelle, par suite des gelées que nous venons de subir et qui, arrêtées le 20 avril, pourraient bien se renouveler sous peu. Eh bien? voulez-vous

que nous portions ensdmble nos regards sur le temps que nous avons eu en janvier, février et mars, jusqu'au printemps? Je ne parle pas en Taîr, j'ai pris des notes. Or, voici ce qui en résulte :

En janvier, nous avons eu 6 belles journées, 10 variables tantôt avec un ciel satisfaisant, tantôt avec un ciel couvert; nous avons eu 9 jours de pluie et 6 jours de iroid ; le vent, un vent que Ton peut se rappeler, a soufflé, continuel et glacial, pendant nombre de nuits et de jours, et trois fois nous avons eu de la neige. Je parle, bien entendu, delà région parisienne. Jusqu'à présent, je crois. Vannée n*a pas été charmante.

Voyons février. Février nous a offert 4 journées vraiment belles, 4 sur 28 ; 6 ont été indécises, 5 nous ont donné de la pluie et 18 du froid. A. cela est venu s'ajouter 8 fois de la neige. Ce n'est donc pas encore février qui nous a gâtés.

Ck>ntinuons jusqu'au printemps, 22 mars : 6 beaux jours et 6 variables, 5 jours de froid en 5 jours de pluie, puis encore deux fois de la neige.

En somme, en 81 jours : 13 beaux, 23 variables, 19 jours de pluie, 24 jours de froid et 14 fois de la neige. Je ne crois pas qu'on puisse se féliciter d'une saison pareille. Eh bien, est-ce que toute cette mauvaise série nous a sauvés de la gelée do fin d'avril? Est-ce que si nous avions joui de deux ou trois beaux mois, nous en serions plus malheureux en ce moment-ci? Est-ce que les gelées des nuits des 22, 23, 24, 25 et 27 n'auraient pas sévi la même chose? Ne pourrait-on même pas se risquer à avancer, sans trop de sottise, que si la saison tout entière eut été propice et qu'elle eût hâté davantage la végétation, quelques fruits déjà noués au moment de ces gelées auraient peut-être été sauvés, quelques bourgeons moins jeunes et plus vigoureux auraient mieux résisté peut-être? Et n'est-il pas vrai que, considérant, d'une part, l'inutilité de ces rigueurs des premiers mois et, de l'autre, les souffrances des malheureux qui n'ont pas de quoi s'en garantir, il n'est X>oint défendu de dire, à la suite d'un beau ciel rayonnant et d'une douce température : i Attendons au hasard ; ce qui est passé est passé, et ce que nous avons eu de bonne saison est autant de gagné sur la mauvaise. »

Ah ! si la fin de l'hiver eût été belle, si nous avions eu tous les jours ces bons rayons de soleil qui réchauffent les membres et le cœur et

qui font que les plantes et les graines, toutes confuses d*avoir si longtemps dormi, soulèvent bien vite leur rideau de terre et viennent demander au grand jour qu'elle saison de Tannée il peut bien être, comme on nous chanterait aujourd'hui aux oreilles : < Vous le voyez, nous devions payer cela plus tard! • Pourtant, nous ne devions rien du tout, et nous avons payé tout de même. Et cela recommencera ainsi bien souvent; au hasard, sans ordre prévu et sans autre raison que les caprices de Tatmosphère, qull ait fait doux ou froid, un temps radieux ou un temps horrible, que nous ayons couru les champs en février ou les chantiers de bois en avril.

Non, le grand malheur, voyez-vous, pour la propagation de ces dictons qui ne reposent sur rien et que les générations se transmettent docilement Tune après Tautre, c'est que presque jamais il ne se trouve quelqu'un qui examine et inscrive, et nous ne parviendrons à en bien reconnaître Tinanité que si des gens sérieux se décident à prendre des notes et à en signaler le résultat* comme je le fais ici. Quand ceci aura été répété, on finira par savoir à quoi s'en tenir sur ces observations sans cesse renaissantes ; on constatera que Tannée n'est pas composée fatalement d'un certain nombre de beaux et de vilains jours, d'une dose constante de froids, de glace, de neige et de vents qu'il nous faut subir tôt ou tard, dans une saison ou dans une autre, et que nous n'aurons pas à payer plus tard le beau temps qu'il aura fait à la an de Thiver, pas plus qu'à réclamer une masse de beaux jours en compensation des mauvais que nous aurions subis dans la première période. Ce sera encore l'occasion de faire justice de ces changements de temps immanquables qu'apportent les nouvelles lunes. Je le demande aux gens sérieux, qu'ils prennent un papier, qu'ils inscrivent chaque lune à laquelle le temps, bon ou mauvais, a fait la nique, à commencer parla dernière du 26 avril, et qu'ils prononcent ensuite. Raisonnons un peu par nous-mêmes, et ne nous mettons pas toujours à brouter derrière l'opinion des autres, comme des moutons de Panurge.

Page 1