LE MOUVEMENT RÉFORMATEUR
se produisirent au sein de cette commission, le dogme de « toute la liberté » devait sortir fort rétréci.
En 1890, à la conférence de Berlin, les délégués belges furent les plus acharnés à défendre la séparation de l'Etat et de l'industrie, c'est-à-dire la loi naturelle de l'offre et de la demande, le libre-échange du travail contre salaire, sans réglementation intempestive. Ils refusèrent le repos hebdomadaire, sauf pour les enfants, l'interdiction du travail de nuit pour les femmes et les enfants, la limitation au-dessous de douze heures de la durée du travail pour les enfants. Ils repoussèrent même Tinstruction obligatoire. Sur la plupart des points, les Belges furent, parmi les opposants, en complet désaccord avec les délégués de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Grande-Bretagne, de la Suisse, etc. En 1894, cependant, une grande agitation ayant obligé le Parlement à « l'accord de la colique » qui donna au pays le suffrage universel *, les élections firent entrer vingthuit députés socialistes à la Chambre. Un mois plus tard, l'Office du travail était créé. Il avait pour mission de recueillir, de coordonner et de publier tous les renseignements relatifs au travail, la production, les salaires, les rapports avec le capital, la condition des ouvriers, la situation comparée du travail en Belgique et à l'étranger, les accidents du travail, les grèves, le chômage, etc. Peu après, le 25 mai 1895, un autre arrêté royal instituait le ministère de l'industrie et du travail.
En 1907, un projet de loi sur la limitation du travail dans les mines vient en discussion, et le président du Conseil, M. Sinel de Naeyer, objurgue ses troupes de le repousser. Le principe n'en est pas moins voté par une majorité composée de catholiques avancés, d'une partie de la gauche libérale et de toute
1. M. Wœste déclara plus tard que la Chambre n'avait voté la revision que sous le coup de la menace.
l'extrême-gauche socialiste. Ne voulant pas se soumettre, le cabinet dut se démettre.
Jamais encore la poussée des idées démocratiques ne s'était affirmée avec autant de vigueur. De façon précise, elle marqua la fin de la conception purement libertiste. Les catholiques eux-mêmes se mirent dès lors à parler, pour les défendre, des droits sacrés du peuple.
Le prince de Bismarck avait réussi à détourner du socialisme une partie des travailleurs allemands, en faisant voter des lois d'assurance contre la maladie, les accidents, Tinvalidité et la vieillesse. En Angleterre, dès la première moitié du xix' siècle, grâce aux votes des députés conservateurs, et malgré l'opposition des doctrinaires libéraux, de grandes réformes sociales avaient été accomplies : réglementation du labeur des enfants, des mineurs et des femmes, restriction de la durée et contrôle de l'organisation du travail dans les industries dangereuses ou malsaines; intervention de l'Etat dans le domaine de la liberté contractuelle, dans les cas particuliers où l'intérêt national est lésé et le principe d'équité violé. Le Pape Léon XIII, dans- sa fameuse encyclique Rerum novarum, avait lui-même préconisé l'intervention de la loi pour appuyer et protéger les faibles. La voie était tracée. Et s'ils ne furent pas les premiers — cet honneur revient aux Anglais, — les Belges ne furent pas les derniers à porter un coup sensible au classicisme économique démontrant que « l'Evangile manchestérien n'était pas toujours infaillible et que la seule liberté ne suffisait pas pour résoudre tous les problèmes sociaux* ».
Il faut dire qu'un danger très grave menaçait le parti et l'idée catholiques. Le gisement houiller de la Campine, pressenti depuis longtemps déjà par les