‹ La Belgique moderne, une terre d'expériencesChapitre 28 sur 42 · CHAPITRE II Le socialisme commercialisé · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Le socialisme commercialisé

La naissance du Vooruit. — Une cave et 67 fr. 50. — Un nouveau miracle de la multiplication des pains. — Le développement du Vooruit : 3 millions d'affaires par an. — Avantages aux adhérents. — Une idée de Jérôme Paturot reprise par le Vooruit. — L'intérêt qu'on a à être socialiste. — Les débuts de la Maison du Peuple de Bruxelles. — De l'ancien four loué 30 francs par mois au palais de 2 millions. — La Caisse d'Epargne de l'Etat prête 700.000 francs au parti socialiste. — La fondation du Peuple. — Les cinq francs par semaine de cinq ouvriers typographes. — L'efTort coopératif et ses résultats. — 3.000 coopératives, 100 millions d'affaires. — La foi remplace le capital. — Le socialisme se commercialise. — Il veut montrer qu'il sait construire. — Le coopératisrae a coupé les griffes du « monstre ». — Appropriation de la mentalité socialiste au moule capitaliste. — L'individu se réveille chez le collectiviste.

En 1873, au moment même où le Parlement légiférait sur la forme coopérative des sociétés, un ouvrier gantois nommé Verbauwen proposa à quelques-uns de ses camarades socialistes de créer une boulangerie coopérative. Le pain coûtait cher : on l'aurait à meilleur compte en le fabriquant soi-même. Verbauwen était à la fois tisserand et cabarelier. Une cave, anciennement occupée par un boulanger; était attenante à son estaminet; un four s'y trouvait encore. La boulangerie fut créée. Elle fut créée sous le nom de ffe Vrijé Bakkers (Les Libres Boulangers) et c'est de celle humble funiJation, pa>sée ina[)erçues que devait sortir plus tard la plus puissante et U

plus riche des coopératives, aujourd'hui célèbre dans le monde entier : le Vooruit {En avant!), dont le nom est une devise et un programme.

Néanmoins, ce ne fut pas la boulangerie qui accéléra le mouvement coopératif. Le pain ne parut pas le produit le plus urgent à obtenir à bon compte : ce fut la pharmacie. Les médicaments étaient alors hors de prix. Ils constituaient un luxe pour la classe ouvrière, —un luxe malheureusement indispensable. Aussi, les sociétés de secours mutuels décidèrentelles de s'adjoindre des pharmacies, et le succès des deux premières officines ouvertes dans les quartiers populeux de Bruxelles fut si complet, si décisif, les bénéfices tels, que l'exemple fut immédiatement suivi dans toute la Belgique. Celte multiplication de pharmacies populaires donna à l'idée coopérative l'impulsion définitive.

Le Vooruit, en tant que Vooruit, naquit, à ce moment précis, en 1881, d'une scission parmi les Libres Boulangers. Les uns voulaient la boulangerie neutre, les autres la voulaient socialiste. Les partisans de la boulangerie socialiste, parmi lesquels Anseele et van Beveren^ se séparèrent pour fonder le Vooruit. Ils avaient pour tout capital la somme de 67 fr. 50. C'était peu, trop peu. La société des tisserands leur avança 1.000 francs. Ces fonds suffirent. Une centaine d'adhérents reçurent d'abord « le pain socialiste » du Vooruit, puis deux cents, trois cents... Ce fut comme un nouveau miracle de la multiplication des pains. Aujourd'hui, le Vooruit approvisionne plus de 8.000 familles. Le chiffre des ventes annuelles dépasse 3 millions, dont 1 million 500.000 francs pour la boulangerie, avec un débit de 100.000 kilogrammes par semaine, et 1.500.000 francs produits par les autres branches de l'activité du Vooruit : douze épiceries, quatre pharmacies, des dépôts de charbon, des magasins de confection, de

LB SOCIALISME COMMERCIALISÉ 289

chaussures, etc. Sur cette même place du Vendredi, où jadis se réunissaient les métiers pour parler de leurs affaires et où grondèrent tant d'émeutes, s'élève la maison mère : de vastes magasins où se débitent tous les produits nécessaires à l'existence : alimentation, vêtements, ameublements, etc. On y trouve même des objets d'un certain luxe ou, sinon de luxe, du moins de confort. Les toiles et certaines étoffes vendues par le Vooruit sont fabriquées par le Vooruit lui-même qui a maintenant son tissage coopératif, et M. Anseele, le directeur-gérant, rêve l'établissement d'une filature pour laquelle il réclame un million.

Le Vooruit a encore sa librairie, son imprimerie, son journal quotidien. Il a son atelier de peinture et de sculpture. Il a sa salle de fêtes et de spectacles où tous les dimanches de grands bals sont organisés. Ainsi les coopérateurs gantois s'alimentent, s'habillent, se meublent, s'instruisent, s'amusent et se font danser eux-mêmes.

L'influence du Vooruit s'exerce jusque dans les campagnes où il a créé de nombreuses filiales. D'imperceptibles localités ont maintenant, grâce à lui, leur magasin coopératif. Le drapeau rouge claque au vent dans les villes où n'avaient flotté jusqu'ici que des bannières cléricales et le drapeau tricolore de la royauté et de la bourgeoisie. L'idée socialiste et coopérative pénètre dans les masses avec le pain, avec le chapeau, avec les souliers, avec le charbon, avec le journal, avec toutes sortes de marchandises débitées au plus bas prix.

Le Vooruit pratique même l'assurance sur la vie. Ses adhérents sont assurés sans aucun versement direct. Pour bénéficier à l'âge de soixante ans d'une pension annuelle d'au moins 120 francs, il suffit d'avoir acheté pour 150 francs de marchandises au minimum pendant 20 ans. On conçoit l'attraction d'une disposition aussi avantageuse parmi la foule

des ouvriers, où les mots de retraite, de pension, ont toujours paru l'apanage des classes privilégiées.

Louis Reybaud a écrit, sous le second Empire, un livre inoubliable : Jérôme Potiirot à la recherche d'une position sociale. Jérôme Palurot, directeur d'un journal qui ne se vend pas, a l'idée merveilleuse de donner en prime gratuite des chaussures à ses abonnés. « On peut se passer de journal, pense-t-il, mais on ne peut se passer de chaussures. On prendra le journal pour avoir les chaussures. » L'idée du Vooruit est celle de Jérôme Paturot amplifiée.

On n'a qu'à acheter au Vooruit ce qu'on achèterait ailleurs. Et les avantages sont multiples : 1° on ne paie pas plus qu'ailleurs, le plus souvent on paie moins; 2° on a les ristournes à la fin de l'année, c'est-à-dire une part des bénéfices collectif»; 3° on a le médecin pour rien; 4» on a les remèdes pour rien; 5° on a une retraite de dO francs par mois à l'âge de soixante ans.

Que d'attirances! que d'appâts! Pour une simple adhésion socialiste qui consiste, aux termes des statuts, à « se comporter bien envers le parti », que d'avantages matériels I Par la force des choses, une entreprise aussi séduisante aux yeux de gens qui n'auraient même d'autre politique qu-e celle de leur intérêt, devait devenir un puissant organisme social.

A l'époque où, sous forme de pharmacies populaires, le mouvement coopératif se répandait en Belgique et peu après la fondation du Vooruit à Gand, un appel fut lancé par un petit journal socialiste pour la fondation à Bruxelles d'une boulangerie coopérative. Trente ouvriers répondirent à cet appel. Sans se laisser décourager par leur petit nombre et leur défaut de ressources, ces trente hommes rédigèrent des statuts, rassemblèrent des fonds — 600 francs — découvrirent un ancien four de boulanger à louer pour 30 francs par mois, et obtinrent à crédit, par l'entremise du Vooruit de Gand, cmquante sacs de

LE SOCIALISME COMMERCIALISÉ 291

farine. Cette boulangerie, qui prit le nom de Boulangerie ouvrière, fut l'origine de la Maison du Peuple. Au début, la Boulangerie ouvrière, comme la De Vrijé bakkers de Gand, accueillait tous les adhérents, sans distinction de parti. En 1883, la coopérative s'affilia au parti socialiste. Cette décision éloigna plusieurs membres qui faisaient partie de la G >^nér aie ouvrière indépendante et voulurent bien abandonner leur part de bénéfice en se retirant. Cette scission ne porta pas malheur à la nouvelle Compagnie. Elle avait déjà quitté, pour une instaflation plus vaste, l'humble boulangerie de ses débuts, et, à cette occasion, la Boulangerie ouvrière eut une idée de réclame originale et bien belge : elle organisa un grand cortège où figuraient, notamment, les trois voitures attelées de chiens qui servaient à porter le pain.

Plus tard, en 1886, la coopérative dut encore s'agrandir et acquit moyennant un loyer de 5.000 fr. (on était déjà loin des 30 fr. par mois du début) une synagogue abandonnée où l'on put, outre les bureaux, ménager une salle des tètes et deux salles de réunions ou calés. La synagogue transtormée prit le nom de Maison du Peuple. 11 y eut, pour l'inauguration, de grandes fêtes, et, naturellement, un nouveau cortège.

En 1899, enfin, lût édifiée la grande Maison du Peuple de la rue Joseph-Stevens, le vaste palaisbazar-temple dont la construction ne coûta pas moins de 2 millions 100.000 francs et obligea les dirigeants à un emprunt de 700.000 francs.

L'histoire de cet emprunt est lies plus curieuses. Première particularité : les coopérateurs s'adressèrent à leurs propres ennemis, des banquiers capitalistes. Les banquiers se récusèrent systématiquement. Des oftres furent faites alors à la Caisse d'Epargne, et cette fois — nouvelle particularité plus étonnante encore — le prêt fut consenti. La Caisse d'Epargne de 1 Etat ne vit qu'une aflaire, et l'affaire lui parut

bonne. Elle ne se trompait pas : les 700.000 francs sont aujourd'hui presque entièrement remboursés. Mais il n'y a qu'en Belgique qu'on puisse voir ceci : l'Etat intervenant, par un de ses établissements financiers, dans l'édification de la grande forteresse du socialisme ; l'Etat catholique aidant ses propres adversaires à étendre leur puissance en favorisant la prospérité de leurs institutions.

Cette prospérité est telle que l'actif réalisable et disponible de la Maison du Peuple se chiffre aujourd'hui par 3 millions de francs alors qu'il ne dépassait pas 100.000 francs en 1889, que les seules installations sont évaluées 2.200.000 francs quand elles ne valaient pas 30.000 francs il y a quinze ans, et qu'enfin le chiffre d'affaires annuel dépasse 6 millions!

Comme au Vooruit de Gand, on vend de tout à la Maison du Peuple. On vend surtout du pain, 12 millions de kilogr. par an à 25.000 adhérents, ce qui représente 100.000 consommateurs si l'on compte quatre personnes par famille.

La grande coopérative bruxelloise n'a pas seulement les vastes magasins de son « palais » central. Elle a trente succursales, deux fabriques, un magasin de charbon, une boucherie, une laiterie, et huit maisons du peuple filiales dans les faubourgs et les environs de Bruxelles. Au total, quarante immeubles.

Les bénéfices nets de l'affaire sont très élevés : la moyenne a été en ces dernières années de 600.000 francs. Les comptes sont établis par semestre. Pour donner une idée de l'affectation des bénéfices, prenons, par exemple, le premier semestre de 1903, qui donna une somme presque ronde (300.008 fr.):

Amortissement 55.400

Soins médicaux et pharmaceutiques gratuits. 29.760

Pains aux malades 7.914

Propagande et subsides 17.398

A reporter. . . . 110.472

LE SOCIALISME COMMERClALIsé 293

Report 110.472

2 Vî P- 100 au personnel . . 7.500

RisLournes en boulangerie 159.148

— épicerie et beurre 15.000

— confections et nouveautés 7.500

Dividendes aux actions payées 388

Total fr. 300.008

Le Vooruit a son journal quotidien, rédigé en flamand et publié sous le même vocable qui semble emprunté à l'Armée du Salut (Ê"?! Avant!). La Maison du Peuple a aussi son organe, rédigé en français : le Peuple. Le Peuple fut fondé en 1884 sous la forme d'une coopérative indépendante. Quelques hommes d'initiative se réunirent à Bruxelles, au cabaret du Cygne, à la Grand'Place, et, en buvant des chopes, constituèrent la coopérative d'exploitation du futur journal, dont le-^ actions seraient de 10 francs, payables à raison de 1 franc par mois.

En attendant que les fonds fussent réunis, cinq compagnons typographes se mirent à l'œuvre et assumèrent la responsabilité des premiers frais d'outillage, se montant à 697 francs. Chacun d'eux s'engai^ea à verser 5 francs par semaine. Si les frais n'étaient pas plus élevés, c'est que l'un des compagnons possédait déjà un petit matériel typographique qu'il s'était empressé de mettre à ladispo.sition de l'œuvre. On clioisit pour administrateur un ancien ouvrier cordonnier qui, devenu cocher, avait réussi à acquérir sa voilure et son cheval. Voiture et cocher furent des au.xiliaires précieux pour la distribution de la nouvelle feuille à 2centimes. Les débuts furent extrêmement pénibles. Le Peuple coimut, durant de longs mois, des vicissitudes sans nombre, jusqu'au jour où, rattaché à la Maison du Peuple de Bruxelles, il devint enfin le grand organe du parti organisé et des institutions socialistes qui le subventionnent pour la plupart. Aujourd'hui, il a de vastes bureaux, une impri-

294 LA BELGIQUE UODERNB

merie moderne, et enfin un gros tirage qui lui permet de faire largement ses affaires.

A la fin de 1908, il y avait en Belgique 2.821 sociétés coopératives, 186 de plus qu'à la fin de 1907. Leur nombre dépasse 3.000 aujourd'hui. Le chitire des ventes dépasse cent millions.

Et ceci ressort très nettement d'une telle extension : c'est que, pour réussir, toute association ouvrière doit être fondée et soutenue parles ouvriers eux-mêmes. La plupart des essais de coopératives mixtes, mi-patronales mi-ouvrières, ont échoué. Tout ce qui est patronal est suspect à la classe ouvrière. Au contraire, voyez :

Les 28 tisserands de Rochdale parviennent, en économisant quatre sous par sernaine, à fonder une société des plus prospères, qui sert encore d'exemple aux coopérateurs du monde entier.

La petite boulangerie de Gand commence à fonctionner dans une cave, lancée avec une mise de fonds de 67 fr. 50 ; la cave s'élargit et voici aujourd'hui, sur la place du Vendredi, un véritable monument, d'architecture originale, que l'on désigne aux étrangers avec admiration et respect : le l'ooruit.

La Maison du Peuple de Bruxelles, que les socialistes appellent leur Vatican, commence avec 600 fr. économisés sou par sou par quelques travailleurs manuels. Peu à peu elle se développe et la voici installée dans un local immense, construit à la moderne, tout en 1er, austère et solide comme le fer.

Le Peuple^ le grand organe du parti, est fondé à leurs risques et périls, dans une petite chambre louée 15 francs, par cinq typographes qui n'ont d'autre fortune que leur dévouement à la cause : c'est aujourd'hui l'un des grands journaux de Belgique, l'un des , mieux rédigés.

Le Progrès de Jolimont s'établit avec un capital de 3.000 francs. Ses installations seules valent aujour-

LE SOCIALISUE COUUEBCIALISÉ 295

d'hui 2 millions ; sa brasserie est l'une des plus importantes du pays; le bénéfice net global réalisé par an atteint près de 500.000 francs.

La Prévoyance sociale, société d'assurances populaires sur la vie, constituée à Bruxelles en 1907, assure déjà plus de 6 millions de capitaux. Or, cette compagnie est fondée avec un capital nominal de 174.700 fiancs, dont seulement 18.680 francs versés. Avec cette somme minime, elle était parvenue en deux ans : l°à recruter 43.809 assurés; 2° à occuper 700 agents ; 3° à assurer pour 6 millions ; 4° à payer un intérêt fixe de 4 p. 100; 4° à créer un fonds de retraite pour employés; 6° à verser 18.000 francs pour la propagande socialiste; enfin 7° à payer aux premiers souscripteurs un dividende de 100 p. 100.

Ici, là, partout, à l'origine de toutes les grandes entreprises socialistes, pas ou peu d'argent, mais la foi, un zèle de néophytes. A la tête ou plutôt à la base de chaque coopérative, un homme : au Vooruit, Anseele; à la Maison du Peuple et au Peuple, Louis Bertrand; au Progrès de Jolimont, Théophile Massart. De corps et d'âme, tous ces apôtres se donnent entièrement à l'œuvre. Leur temps, leur intelligence, leur force, leur cœur, tout est concentré vers elle. Et l'œuvre s'édifie, lentement, pierre à pierre; elle grandit, s'élève, ardente à s'élever toujours, et sur les catacombes se dresse un jour la cathédrale.

Les ouvriers socialistes qui ont fondé les coopératives croyaient; ils croyaient à l'influence rénovatrice de leurs doctrines. Tout le secret de leur force est là. Ils étaient, ils sont convaincus qu'ils apportent au monde le salut par une meilleure humanité, de meilleurs salaires, plus de jouissances et une seule table au banquet de la vie. Les figures de ces évangélistes du bonheur terrestre se détachent, sur la masse égo'iste de la foule qui passe, comme celles des premiers chrétiens tant qu'ils eurent à lutter pour la

propagation de leurs idées et l'établissement de leur culte, tant que leur église fut opprimée et militante avant de devenir oppressive.

Et l'on songe aux misérables pêcheurs de Galilée qui partirent pour conquérir le monde : « Si vous aviez de la foi gros comme un grain de sénevé, avait dit Jésus-Christ, vous diriez à cette montagne : « Passe d'ici là », et elle s'y transporterait, et rien ne vous serait impossible. »

Ce qui frappe le plus peut-être l'étranger qui visite aujourd'hui la Belgique, c'est ce merveilleux effort coopératif. Le Belge a l'amour des sociétés et des cortèges. C'est en cortèges que les socialistes sont organisés pour marcher à l'assaut du pouvoir. La Maison du Peuple est à la fois la forteresse, l'arsenal et le foyer intellectuel du parti.

Mais il y a ici ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Avec leurs salles de lecture, de café, de restaurant, de spectacle, leurs fanfares et orphéons, leurs cours du soir, leurs conférences, les Maisons du Peuple ne se différencient guère en apparence des clubs bourgeois ou des cercles d'éducation. En réalité, ce sont surtout des maisons de commerce. La Maison du Peuple est devenue une raison sociale, une « firme ».

Quand on examine le mouvement du socialisme en Belgique, on s'aperçoit tout de suite qu'il s'est ainsi commercialisé. On ne peut détacher le socialisme du corporatisme et le corporatisme du coopératisme.

Or, qu'est le coopératisme, sinon du commerce? Et le commerce, même coopératif, même socialiste, peut-il aller sans le capitalisme?

En Belgique, pays des associations, socialisme et capitalisme sont déjà associés. Les coopératives sont leur raison sociale collective. Et l'on peut dire que la coopérative n'est pas autre chose qu'une forme vulgaire de la société anonyme capitaliste.

D'abord divisé sur l'efficacité et l'orthodoxie des

LE SOCIALISME COMMERCIALIsà 297

coopératives, le parti socialiste a fini par les admettre. Il y trouve des ressources pour son organisation et sa propagande, des munitions pour la bataille. Il y trouve aussi un moyen commode de recrutement. << Les coopératives, a dit M. Vandervelde, sont les épines dorsales du socialisme. »

Les Maisons du Peuple sont ainsi devenues les banquiers du parti, des entrepôts de marchandises et aussi des agences de prosélytisme. Par les coopératives, les socialistes ont voulu placer sous le contrôle même des travailleurs la répartition et même la production des riches. Faut-il voir en elles la première étape d'une transformation progressive et pacifique de la société capitaliste, l'embryon d'une sorte de fédéralisme économique qui engloberait tous les services de production et de circulation? Ce serait peutêtre beaucoup demander au coopéralisme. Si cette transformation doit jamais s'accomplir, nous en sommes, en tout cas, bien éloignés. Mais un avatar ne s'en accomplit pas moins en attendant et c'est celui du socialisme. Sous l'elTort coopératif, les dirigeants du socialisme tendent de plus en plus à devenir de véritables commerçants et, quand on est commerçant, il est difficile de n'en avoir pas l'âme.

L'en-tête des feuilles de papier à lettres de la Maison du Peuple de Bruxelles est significatif à cet égard. Nous lisons :

Page 1