‹ La Belgique moderne: une terre déxpériencesChapitre 11 sur 61 · Y A-T-IL UNE AMB BELGE · texte numérisé non relu

Y A-T-IL UNE AMB BELGE

il a gardé des instincts de ruse des aïeux — la guerre alors permettait tout et la supercherie suppléait à la force — une certaine finasserie. Le pays est extrêmement industriel. Des linguistes ont fait, du mot industrialisme, le synonyme de stratagème.

J'ai dit la douceur des paysages flamands. Ceux des environs de Liège, de Namur ou de Dinant, ont leur douceur aussi; mais quelle différence! A côté du dualisme des hommes s'affirme un dualisme de la nature. La terre fait les hommes comme les plantes. Ainsi s'atteste la loi historique formulée par Hegel : l'histoire des peuples est préfigurée dans le caractère de la terre.

Dans les Flandres, la campagne est grasse ou sablonneuse. C'est la noue, la tourbe ou la bieffe. Pas de collines, peu d'escarpements. Prairies, champs, bois, polders, bruyères, partout la plaine immense. Où la terre est fertile, c'est la joie épaisse, la chair plantureuse, les corps épanouis et lourds comme de grosses poteries d'argile. Où le terrain est maigre, le paysan, plus rude, a les traits plus émaciés, quoique toujours énergiques: éternel serf d'un sol ingrat, il continue âprement Tâpre besogne des moines défricheurs. Mais d'un bout à l'autre des Flandres, c'est le même horizon sans fin, et les mêmes yeux graves qui regardent au loin et reflètent la grisaille mélancolique d'un ciel presque toujours couvert. Le docteur Louis Delattre observe que chez l'homme né et élevé dans la grasse plaine du Brabant, fertile en végétaux succulents, riche en animaux gros et gras, abondante en bière nourrissante comme du pain, l'appareil digestif, sollicité continuellement par de pleins pots et de vastes écuellées, prend le pas sur tous les autres organes. Et cela fait l'ample Flamand à grande bouche aux lèvres épaisses, aux mâchoires inférieures élargies, au front étroit : le type « digestif » dans sa splendeur végétative.

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Les docteurs Bardoux et Sargeant notent, de leur côté, que ]a marche dans les plaines flamandes a pour effets directs l'hypertrophie des muscles fessiers, la laideur du bassin, Tatrophie des muscles internes de la cuisse, le relâchement de la paroi abdominale avec tendance à la hernie, la fréquence du pied plat. Lie nez est généralement volumineux, les narines béantes, les sinus petits, caractérisés par une face et un front plat, les pommettes non saillantes. L'air de Flandre est assez^ humide pour être respiré directement. L'oreille penchée yers le sol est oblique et tostè simple de ligne.

En Wallonie, la Meuse, TOurthe, la Lesse, de nombreuses rivières méandriques s'ouvrent un passage à travers des collines verdoyantes ou dorées, des' amoncellements de rochers, des gorges, des ravines, des vallées, le pittoresque tohu-boha d'une nature désordonnée, mais coquette. Les plaines mêmes, qui paraissent très unies, ont des dévalements inattendus et je me suis laissé dire par des gens du pays que Napoléon ne dut sa défaite suprême, à Waterloo, qu'à la traîtrise d'un terrain dont les brusques déclivités ne se voient pas de loin. De toute cette nature souriante et changeante, le Wallon est imprégné, il en est la vivante expression.

Le sol est généralement calcaire ou schisteux. Et, en vérité, quand on les voit si vifs, si remuants, on est tenté de croire que ses habitants eux-mêmes sont pétris de chaux et de schiste. Plus le sol est abrupt et tourmenté, plus la taille est petite, les formes anguleuses, le tronc rectangulaire, la jambe souple et robuste. On se trouve ici en présence du type musculaire par excellence, dont toute l'existence est une succession d'efforts physiques que trahit l'aisance de ses allures. L'œil clair est animé et riant, « habitué aux spectacles proches » dont il reflète l'aspect gracieux. L'oreille dressée « pour les échos

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des collines », est droite et de forme contoarnée, comme ces collÎDes eltes-mémes.

Dans les Flandres, les propriétés sont vastes, et les^ paysans — ponr la plupart des fermiers qui cultivent on bien qui ne leur appartient pas — Tivent assez isolés. Il y a sourent de grandes distances entre les fermes. Le caractère flamand se ressent aussi de cette solitude et de cette espèce de vasselage.

Dans les régions agricoles de la Wallonie, où Tindustrie n'a pas encore commis de ravages, les paysans sont plus groupés : un besoin de société les rapproche; quand ce n'est pas le village, c'est le hameau. La terre est très morcelée et le nombre est restreint des cultivateurs qui ne sont pas en même temps propriétaires. Ils vivent chichement si la terre donne peu ; mais avec dignité. Si pauvre, si maigre qu'il soit, le Wallon ardennais a la fierté du champ qui est à lui.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable chez le Wallon, c'est Tesprit éveillé et avisé, d'une grande assimilation, qu'il cache sous des apparences de frivolité et de « bon-enfantisme ».

La province de Luxembourg — le cœur même de la Wallonie — brille au premier rang dans les statistiques relatives à la diffusion de Tinstruction : les lettrés y figurent pour 75 p. 100 de la totalité de la population. Le Wallon se distingue ainsi par son extrême sensibilité intellectuelle. Il est vivant, primesautier, frondeur à Toccasion. A travers Thisloire nous l'avons vu, comme le Flamand, batailler pour ses libertés ; mais avec une turbulente bonne humeur. Son sang est chaud. Le sentiment n'exclut pas le courage de vivre ni celui de mourir.

Pendant les grèves « noires » de 1886^, à Tilleur,

1. Ces grèves furent organisées pour forcer le gouvernement à accorder le suffrage universel par des meneurs socialistes wallons contre Tavis des socialistes flamands qui jugeaient dan> gereuse une agitation mal préparée et mal organisée.

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quelques mineurs s'étaient rassemblés sur la passerelle du chemin de fer. Des soldats qui passaient les sommèrent de se disperser. Ils croisèrent les bras en criant : « Tirez, lâches ! ». Le feu fut commandé, mais les balles passèrent au-dessus des têtes. Alors, les officiers déchargèrent leurs armes à leur tour et abattirent trois personnes : un mineur, une femme, un enfant. Les autres restèrent immobiles et crièrent encore, goguenardant la mort : « Tirez, lâches I »

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