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CHAPITRE II

Le Flamingantisme.

La réaction française après 1830. — La réaction flamande après la réaction française. — L'échec des tentatives de francisation. — La lutte contre le « fransquillonnisme ». — Sans la langue, pas de liberté. — La naissance du flamingantisme. — Premières revendications et premières conquêtes. — L'appui des catholiques. ■— Exigences et excès. — L'affaire du chapeau.

— Les raisons flamingantes. — La langue, c'est la nation. — On doit parler selon son « bec ». — Les tendances germaniques du flamingantisme. — L'Allemagne est « la grande patrie d.

— Manifestations antifrançaises. — Sympathies néerlandaises.

— Les intérêts économiques et religieux qui les contrarient.

— L'invasion germanique. — Anvers port allemand. — Les premières empreintes.

Le flamingantisme est nationaliste et gallophobe. Il constitue une réaction contre la francisation de la Belgique après la révolution de 1830, contre Tinteryention de la France qui assura au pays son indépendance, et contre la révolution elle-même qui fut l'œuvre de Wallons et de « demi-Français ».

La francisation d'après 1830 avait marqué ellemême une réaction contre la néerlandisation de la Belgique. De 1815 à 1830, la Hollande avait imposé à la Belgique sa langue avec son autorité. La grande majorité des Belges, les Wallons en particulier, avaient beaucoup souffert de cette domination oppressive. Le roi Guillaume soupçonnant les Belges de tendances françaises et craignant de voir leurs institutions se rapprocher de celles de la France, avait, en effet,

imposé le néerlandais comme langue officielle du pays. Par un arrêté daté de 1822, il décidait « qu'il ne pourrait plus être présenté, pour les places et les emplois publics, que les personnes ayant la connaissance nécessaire du hollandais ».

Aussi la constitution belge de 1830 ne manqua-t-elle pas d'établir que « l'emploi des langues usitées en Belgique serait facultatif », qu'il ne pourrait être réglé que par la loi et non par de simples arrêtés, et enfin que, même par voie législative, on ne pourrait innover en matière de langues sinon « pour les actes de l'autorité publique et pour les affaires judiciaires». En même temps, le français était reconnu comme langue officielle. La lutte contre la Hollande avait été surtout une lutte de langues : la proclamation du français langue nationale, c'était l'indépendance, c'était la liberté. Le français devint donc la langue unique de l'administration, de la magistrature et de Farmée.

Mais la Flandre, où le français était à peu près ignoré? La Flandre, on la franciserait. La patrie serait « une et indivisible ». Des hommes d'Etat comme Rogier* conçurent ce rêve. Ils crurent qu'il pouvait suffire d'une proclamation pour amener toute la population à ne plus parler qu'une seule et même langue ; ils crurent qu'il suffirait de faire enseigner le français dans toutes les écoles pour qu'aussitôt le français soit appris partout. Leur erreur était grande. Ils ne tardèrent pas à s'en apercevoir.

Les Flamands étaient attachés à la langue de leurs pères. Leur vieille « moedertaal» représentait à leurs yeux leur nationalité propre, leur caractère, leur race. Il y eut des résistances d'abord sourdes, puis

1. Charles Rogier, en 1834, écrivait au ministre Raikem : « L'unité de langage est la base nécessaire d'un Etat solide et le français devrait ôtre la langue de la Belgique. »

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de plus en plos hardies. Les catholiques royaient encore dans le français Tidée de la Révolution. Le français, c'était pour eux Rousseau, Voltaire, Diderot : c'était l'enyahissement de Tesprit philosophique, la négation de leurs croyances. Aidés par de nombreux libéraux qui, s^inspirant du principe de leur parti, ne pouvaient admettre aucune tyrannie, même légale, ils cherchèrent à s'organiser et à dresser toutes sortes de barricades morales contre te « fransquillonnisme ».

Gomme les Wallons sous la domination hollandaise^ c'était au tour des Flamands de crier : « Sans la langue, pas de liberté! ». Le cri fut entendu. II se répercuta dans toutes les classes éclairées. Il y eutentre elles comme une conjuration spontanée. Des poètes, des artistes, des savants, des prêtres se mirent à la tète du mouvement revendicateur. Le gouvernement «( fransquillon » dut bientôt reconnaître que la race essentiellement traditionaliste, que ni César, ni Gharlemagne ne purent jamais dompter, ne se résignerait pas à parler une autre langue que la sienne.

Cependant l'agitation couva longtemps parmi les masses sans prendre corps. Le peuple continuait à. parler sa langue; les enfants n'allaient guère à l'école : il élait indifférent à une « tyrannie » qui ne l'atteignait pas directement. Faut-il dire qu'il ne comprenait pas grand'chose à tout ce qui se passait dans son pays ? En moins de quarante ans, il s'était vu tour à tour autrichien, français, hollandais. Un jour, enfin, on lui avait dit qu'il était belge. Ainsi ballotté, ne sachant guère ce qu'il serait demain, il avait fini par s'abstenir de parler et même de réfléchir. A quoi bon? On ne brisait un joug que pour retomber sous un autre. Le mieux n'était-il pas d'accepter la vie toute faite et de cultiver son champ le mieux possible sous la double tutelle de la foi et de l'autorité ? Il fallut vingt ans d'indépendance et la

révolution de 1843 pour que les masses populaires se missent en branle à leur tour. Le clergé flamand, effrayé par les nouvelles lueurs des idées républicaines qui se propageaient dans toute la France comme un vaste incendie, avait redoublé de zèle. Une opinion revendicatrice en résulta.

Dès 1850, les effets de la campagne protestataire commencent à se préciser. Deux congrès de linguistique néerlandaise tenus, l'un à Gand> l'autre à Anvers, donnent successivement leur adhésion à l'orthographe néerlandaise et, en 1864, le gouvernement admet définitivement celle-ci comme orthographe officielle : les deux uu remplacent la voyelle longue composée ue; les deux aa, ae\ y est remplacé par y, etc.

En 1873, la Chambre des représentants vote une loi qui prescrit l'emploi de la langue des prévenus pour l'instruction des procès et pour les plaidoiries. En 1889, le régime bilingue est étendu à tous les débats criminels; en pays flamand, le français n'est plus employé comme langue judiciaire que si le prévenu lui-même le demande. En décembre 1907, une nouvelle loi établit le régime bilingue dans les tribunaux du Brabant.

En matière administrative, la loi du 22 mai 1878 oblige les fonctionnaires à communiquer avec le public dans les deux idiomes et les officiers à commander en flamand aux recrues flamandes. D'autre part, une loi de 1898 élève le flamand au même rang que le français dans les débats législatifs, la rédaction et la publication des lois, etc.^ de sorte que tous les imprimés de l'Etat sont maintenant rédigés dans les deux langues, même dans la partie wallonne du pays.

En matière d'enseignement enfin , la loi du 15 juin 1885 ordonne que, dans les écoles moyennes et les athénées (lycées) de l'Etat des provinces fla-

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mandés, le flamand soit employé exclusivement pour l'enseignement des langues dites germaniques (flamand, anglais, allemand) ainsi que pour deux autres cours au moins du programme (histoire et géographie, et sciences naturelles). C'était, de façon détournée, l'obligation d'apprendre le flamand.

Entre temps une puissante association libérale, le Willems-Fonds, fondée en 1851, centralisait les efforts tentés pour favoriser l'émancipation intellectuelle et politique du peuple. Dans toutes les localités un peu importantes du pays flamand, des bibliothèques, des lectures, des conférences, des leçons, furent créées ou organisées. Le catholique Davids-Fonds vint à son tour, en 1877, prêter main-forte au Willems-Fonds.

Par une propagande active et merveilleusement comprise, les Flamands obtinrent ainsi successivement des atténuations à la loi de 1830 qui avait fait du français la langue nationale de la Belgique. Ces atténuations équivalent aujourd'hui à une reconnaissance officielle de leur langue au môme titre que le français. Mais là ne s'arrêtent pas leurs prétentions. L'équiparité ne sufflt plus au flamingantisme. Le mouvement, qui n'était d'abord que protestataire, a pris peu à peu le caractère d'une lutte pour la prédoininance du flamand en Belgique.

Les Normands du Moyen Age qui ravageaient les bords de la Seine revenaient toujours à la charge avec plus d'audace parce qu'on les comblait toujours de présents, tant on les redoutait. Les Flamands ressemblent à ces Normands. Chaque jour, par toutes sortes d'incidents, d'épisodes, de menus faits, nous voyons s'affirmer l'idée poursuivie : l'unité nationale par la flamsLndisation du pays. En 1830, on voulait faire cette unité par la francisation ; on veut l'établir aujourd'hui par la prédominance du flamand. Lorsqu'un peuple, une race, un parti parviennent à acquérir la force, cette force se manifeste aussitôt par de

Toppression comme si c'éUit par Fabus seulement que l'existence se prouve.

La loi de 1883 ne s'applique qu'aux établissements de TEtat. Un projet Coremans ne tarda pas à surgir pour rétendre même aux écoles priyées.

Aux termes de la Constitution, pleine et entière liberté est laissée aux institutions privées pour le choix des méthodes pédagogiques. L'emploi des langues est facultatif; on ne peut en imposer aucune. L'Ëtat n'a le droit d'intervenir que pour les actes de Tautorité publique et les affaires judiciaires. Il ne peut, dès lors, s'occuper de l'organisation de l'enseignement que dans ses établissements à lui. La constitution est très catégorique. Elle dit à tout citoyen : « Tu enseigneras ce que tu voudras, comme tu voudras et dans la langue que tu voudras». Une seule réserve: «Tu ne pourras être obligé d'employer une langue déterminée, à moins que tu ne sois fonctionnaire >»^ Si l'Etat peut organiser dans ses écoles ce qui lui plait, son pouvoir s'arrête donc au seuil des établissements privés. Eh bien, les flamingants veulent le lui faire franchir. Us demandent qu'aucun élève ne soit admis aux études universitaires, qu'aucun citoyen ne jouisse du double vote attaché, pour les élections législatives, au certificat d'études nioyennes, s'il n'a suivi des cours en flamand et subi un examen spécial de flamand. Les sections purement françaises seront maintenues, mais les certificats décernés aux élèves seront sans valeur. Ces élèves ne pourront obtenir aucun grade académique. La loi projetée stipule qu'on leur enseignera le flamand, et une langue étrangère, français, allemand ou anglais. Aucune faveur pour le français qui est pourtant la langue de leurs compatriotes wallons.

1. La Langue française en Belgique j par Oscar Grosjean (rapport au Congrès international pour l'extension et la cultunô de la langue française, 1909).

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ÂQCiuie exception pour les flamaods d'expression française. Obligation stricte de savoir le flamand et de passer par une section flamande.

Dans un meeting, Vun des chefs du flamingantisme, M. Pol de Mont, exposait ainsi le pr<^amme an parti : « Il ne suffit pas d'être flamand, c'est-à-<lire d'aYOÎr l'amour platonique de sa langue. On doit être flamingant^ c'est-à-dire propagandiste actif des droits du flamand. Pas de système bilingue : en pays flamand, tout doit se faire en flamand». Et, pour terminer, l'orateur préconisait la formation d'un cartel!, d'une vaste association qui engloberait tout le pays flamand.

Ce cartell, les négociants flamands sont en train de l'organiser. Ils ont créé, en décembre 1908, une «ligne commerciale flamande» dont les adhérents se proposent non seulement d'effectuer toutes leurs opérations dans leur langue maternelle; mais encore de « se favoriser mutuellement de commandes et d'échanges ».

Le gouvernement catholique protège le flamingantisme. Cela s'explique: la race wallonne, qui a des affinités françaises, représente surtout l'élément libéral et démocratique du royaume, alors que la race flamande reste fidèle au catholicisme et, en général, à la politique d'immobilisiùe social et d'autorité*.

K Toutes les communications faites au public dans les contrées flamandes », a ordonné un ministre des chemins de fer, postes et télégraphes, «doivent être

1. On demandait au baron Haus&mann, après 1870, s'il était vrai qu'il eût été partisan de l'annexion de la Belgique à la France. « Jamais, répondit^I, je •n*ai eu cette pensée. Certes, dans rentourage de l'empereur, on y poussait. J'y étais opposé. Je n'admettais que rétablifisemeirt du protectorat de la France sur la Belgique. Je ne désirais pas voir mêler à nos élections les quelques millions de flamands, inféodés au cléricalisme, qui auraient renforcé nos cléricaux du Nord. C'eût été la cléricalisation déÛDÎtive de la France. »

rédigées en flamand et peuvent être accompagnées d'une traduction française». Je souligne à dessein le moi peuvent. Il atteste que la traduction française n'est pas obligatoire. « Tous les employés interrogés en flamand, continue le ministre, sont tenus dé répondre dans cette langue. Les mandats-poste demandés en flamand doivent être rédigés de même. »

Anvers est le grand boulevard, la citadelle du flamingantisme. C'est à Anyers que les flamingants se montrent le plus intransigeants. Pour eux, le français est réellement Tennemi. On ne peut, sous aucun prétexte, lui accorder droit de cité. Il est permis à un bon flamingant de parler anglais ou allemand : français, jamais ! Un anversois reçoit une quittance rédigée en français. Horreur!... Il la refuse. Il ne paiera qu'une quittance flamande. Qu'on ose le poursuivre !

Lorsqu'ils se rendent officiellement à Anvers ou à Gand, les personnages officiels sont régalés de discours rigoureusement flamands et il est interdit de prononcer un seul mot de français au cours des cérémonies. Ces personnages doivent répondre dans la même langue. Sans quoi, c'en serait fait de leur popularité.

Au conseil provincial, des protestations s'élevèrent parce qu'un ministre des travaux publics avait adressé à cette assemblée une dépêche en français. Une délégation d'employés allemands ayant été reçue à l'hôtel de ville d'Anvers, le président de la Société des employés anversois leur parla en français. Le président de la Fédération des employés allemands répondit également en français. Un employé de l'hôtel de ville s'approcha alors du président de la Fédération anversoise et, publiquement, lui reprocha de s'être exprimé en français dans un hôtel de ville flamand.

Faire des Flandres une sorte de territoire réservé,

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inaccessible à la langue française, telle paraît être l'ambition des flamingants.

Leurs [exigences deviennent quelquefois puériles : une association flamande de Bruxelles adresse à M. Helleputte, ministre des chemins de fer, une réclamation des plus énergiques parce que Tinscription « Défense de fumer » se trouvait placée dans les trains au-dessus de [la même inscription flamande. Au-dessus^ c'est-à-dire au premier rang ! Pouvait-on souffrir ? Aussi, lisez maintenant les affiches dans les gares : les villes y sont désignées en flamand, et, à Bruxelles, sur la voie, les écriteaux indiquant la direction des trains en partance portent tout d'abord le nom flamand, puis, au-dessous le nom français : fient-Gand, Leuven-Louxuinj etc. Jadis, il en était autrement : en 1909, le français dut céder le pas au flamand et il fallut faire les frais d'écriteaux neufs pour satisfaire les flamingants*

La ville d'Anvers organise tous les ans des concours de chansons. On a remarqué que la plupart proclament la haine de tout ce qui est français. L'un des poèmes primés, dédié « Aux femmes flamandes », renferme les vers suivants :

Ne tolérez pas qu'il soit parlé français, Notre langue maternelle se perdrait.

Les flamingants, très tenaces, saisissent toutes les occasions pour faire rendre à la langue flamande, partout où elle leur paraît négligée, les hommages qui lui sont dus. C'est ainsi qu'un avocat de Bruxelles dut comparaître devant le tribunal de police, pour avoir lacéré à la poste centrale de Louvain des affiches ; réclames apposées par l'Etat belge pour sa ligne Ostende-Douvres. Ces affiches étaient rédigées exclusivement en français.

Parfois les protestations flamingantes sont moins héroïques et plutôt divertissantes. Un monsieur monte

SS LA BBLGIQUB MODEBHB

sur un tramway complet, «Vous devei descendre » lui dit le receveur en français. Le monsieur ne bronche pas. En Tain, le reoeyeur réitère sous toutes les formes — mais toujours en français — son observation. Indifférence obstinée du voyageur. L'employé va chercher un agent de police, on parle de verbaliser. Alors le muet retrouve la parole et demande en flamand d0 quoi il s'agit. On le lui explique dans le même idiome. Et lui de se récrier. Que ne le lui avait-on dit plus tôt? Il ne demandait qu'à descendre

k la Chambre, les députés flamingants donnent à leurs électeurs la satisfaction d'inonder leurs collègues wallons des ilôts de leur éloquence flamande. On cite une séance qui fut entièrement occupée par les discours flamands de MM. Augusteyns, Henderickx et Helleputte. Tous trois parlent très bien français ; mais il s'agissait d'interpeller un ministre wallon, M. Hubert, qui ne comprend pas le flamand !

A leur tour, les Wallons agitent la queistion de porter à la tribune, en guise de représailles, les dialectes de leurs différentes circonscriptions, et de s'exprimer dans les patois de Liège, de Namur ou de Tournai — et cela, bien entendu, quand ils interpeK leront un ministre flamand !

L'animosité des Flamands ou plutôt des flamingants envers la langue française se traduit parfois par des ^ procédés nettement malveillants pour la France. C'est ainsi qu'en février 1909 une affiche ''placardée à Anvers — affiche encadrée aux couleurs nationales belges et portant en vedette le lion des Flandres — proclamait que, depuis 870 jusqu'à nos jours, la France avait envahi cent dix-sept fois la Belgique, l'avait pillée, rançonnée de toute manière, et que l'influence de la France avait toujours été néfaste. En conclusion, le placard dénonçait M. Crozier, consul général de France, coupable d'avoir déclaré, en parlant du théâtre des Variétés d'Anvers, que « ce théâtre aidait

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i la diffusion de la langue française ». En consé-» quenee, le conseil communal était sommé de faire œuvre patriotique en refusant aux Variétés la subvention accordée jusque-là. M. Crozier réclama la lacération de ces affiches. Le bourgmestre et le parquet d'Anvers se renvoyèrent réciproquement la balle et notre consul général fut obligé de recourir à la voie diplomatique pour qu'on fit droit à sa requête.

Notonfi toutefois qu'au lendemain de Taffichage injurieux contre le consul français, il se trouva une gazette libérale pour faire observer : « Il y a une invai^ion que les auteurs du factum oublient : c'est celle de 1831 par laquelle la France nous rendit notre indépendance y>^.

Mais c'est « Taffaire du chapeau » qui a marqué surtout répanouissement du flamingantisme. Incident fort menu par lui-môme, il a pris des proportions énormes par Timportance qui lui a été donnée et restera dans Thistoire de la Belgique comme l'un des épisodes les plus caractéristiques du « réveil flamand». Un chapeau qui devient un symbole, un mot, ungeste quidéchainentun mouvement populaire : rhistoire est féconde en menus faits qui ont ainsi des répercussions inattendues. L'événement s'est produit en 1909, à Anvers encore. Les troupes revenaient de

1. M. Gkoages Claabtis a fait à ce propos une constatation ; CD a élevé à Anvers, en 1883, un monument pour rappeler les circonstances dans lesquelles fut repoussée — en i583 — l'attaque dn duc d*Âlençon ; mais rien, dans cette ville, ne commémore sa libération parles Français, en 1S32. Ily a bien, dans un cimetière, un mausolée à k mémoire des soldats du maréchal Gérard, morts à Tattaque de la citadelle : rien de plus I M. Glaretie remarque que les enfants anyersois nés depuis 1883 (et combien aujourd'hui sont des hommes) n'ont sous les yeux que le durable floavenir de la « fransche furie » de 1583. Les Français, depuis, ont jBMW^vers sur les Hollandais en 1832 et l'ont rendu à la

j. Mais il n'est, dans l'opulente cité, aucun monument qui

n^lj^Pi^e que les Belges doivent à la France à côté du monutardive rancune.

la revue. Au moment de la dislocation, le major Aelbrecht, des chasseurs, commit l'inadvertance de donner à ses soldats Tordre de rompre les rangs en français. Un jeune flamingant nommé Groote était là ; il entend et crie à Tofficier : « Gommandez-donc en flamand! » Irrité de cette intervention, celui-ci, d'un coup de sabre, fit tomber le chapeau du quidam. Je dis « fît tomber ». Le major, en effet, a soutenu qu'il n'avait voulu que donner une leçon de politesse au jeune et impétueux flamingant. Mais, voilà : le chapeau, quand il fut présenté aux autorités militaires et civiles, portait une fente. Gette fente ne pouvait provenir que du coup de sabre. Ergo : le major avait frappé le bouillant Anversois avec une brutalité telle que celui-ci aurait pu être blessé. Il aurait pu... Cette pensée suffit pour faire bondir d'indignation tous les flamingants des deux Flandres et du Limbourg et provoquer de furieuses manifestations contre le major Aelbrecht, contre tous les officiers de chasseurs, contre les Wallons, la Wallonie et la langue française.

Une affiche, portant en gros caractères : Tentative de meurtre^ proclamait les intentions homicides du major et invitait les Flamands à prendre les armes. Le chapeau fendu ayant été exposé dans la vitrine d'un magasin, tout Anvers défila pour le contempler. Des environs même, on vint en foule voir le fameux chapeau. Les commentaires allaient leur train, les discussions aussi. Des « fransquillons » ayant insinué que la déchirure avait tout l'air d'être l'œuvre d'un canif plutôt que d'un sabre et pouvait bien avoir été faite après coup, il y eut, dans un café, une reconstitution de la scène. Un consommateur s'étant coiffé d'un chapeau de paille, un autre lui asséna un coup de sabre si consciencieux qu'il feadit non seulement le chapeau, mais l'épiderme, à là grande colère du figurant.

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Il y eut un meeting monstre, où tous les flamingants de quelque notoriété prirent la* parole et celé* brôrent le réveil du lion des Flandres. Au Conseil communal, à la Chambre, dans toutes les assemblées délibérantes, les interpellations se succédèrent. La loi prescrit aux officiers de la garde civique d*Anvers de commander leurs hommes en flamand. Pourquoi cette rébellion scandaleuse du major Aelbrecht?

Précisément, quelques mois auparavant, au Conseil communal d'Anvers, un très vif incident s'était déjà produit. Aux funérailles du bourgmestre Hertogs, le député Henderickx avait entendu des officiers commander en français. Flamingant convaincu, M. Henderickx prononça au Conseil communal une philippique indignée : « Pouvait-on laisser violer la loi par ceux qui sont chargés de la défendre? Cela ne conduisait-il pas à l'anarchie? etc. » Cette indignation avait été partagée par le Conseil communal, et, pour donner une leçon à la garde civique, on lui avait supprimé les « dépenses facultatives », c'est-à-dire les musiques, tambours, plantons, etc. La garde civique d'Anvers s'était trouvée ainsi privée, non pas de dessert, mais de musique, parce que ses officiers n'avaient pas exclusivement commandé en flamand.

Lorsque fut connue l'incartade nouvelle, le gouvernement fut donc sommé de fournir des explications. Le président du Conseil ne put que blâmer l'officier : c( Il y a à Anvers, expliqua-t-il, entre le corps des chasseurs-éclaireurs et une partie de la population un conflit sur la question de savoir si les commandements doivent se donner en flamand. La question n'est pas douteuse. La loi a une portée générale: elle doit être appliquée aux corps spéciaux comme à la garde civique. Les officiers doivent commander en flamand. » Un député wallon ayant fait observer qu'en temps de guerre, ces gardes, versés dans l'armée, ne comprendraient pas les commandements

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français des officiers wallons, quelqu'un s'écria: « C'est le gâchis ! » n C'est la loi ! » répliqua le président du Conseil. C'était l'un et Tantre.

An Conseil communal d'Aurers, une séance fut consacrée à « l'affaire du clu^au «. Elle fut si iriolente, des propos si Tifs furent échangés entre conseillers flamingants et fransquillons, au milieu d'un tel tumulte, que le bourgmestre dut ierer la séance. On se serait battn«

Toute cette agitation émut un certain nombre de Flamands qui aiment leur pays, mais qui n'approuvent pas les flamingants dans leur campagne agressive contre tout ce qui est français. Ils fondèrent \ine « Ligue pour la liberté des langues ». Le soir de la première réunion, des jeunes gens qui sHntitulent orgueilleusement les « lions des Flandres » attendaient les ligueurs à la sortie et les accueillirent par nne bordée de sifflets agrémentés d'injures variées. La police voulut intervenir : mal lui en prit. Les •cannes, déjà levées, s'abattirent et il y eut une affireuse mêlée dont les agents, débordés, reçurent les éclaboussures. Ils durent dégainer. Ceux que le Téméraire appelait « mes dures têtes flamandes » ne sont pas devenus plus malléables avec le temps.

Le flamingantisme tend à devenir même un article d'exportation. Depuis que le Congo est devenu belge, les flamingants demandent que le flamand y soit imposé comme langue nationale. Dans les écoles du Congo, ce n'est pas le français, c'est le flamand qui, disent-ils, doit être appris aux indigènes.

La Société royale de géographie a dû intervenir : « Si la Belgique prétend s'acquitter de la tâche civilisatrice qui lui a été confiée, a-t-elle déclaré, elle ne peut le faire qu'en initiant peu à peu les populations nègres à la culture européenne ; pour cela, les langues indigènes sont des instruments insuffisants, inadéquats. Dès lors, la seule langue française nous

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semble capable dé jouer un rôle civilisateur en Afrique ; ne pas combattre de tous nos moyens l'influence, déjà trop grande, de l'anglais serait une naïveté que Ton ne manquerait pas d'exploiter contre nous et vouloir imposer la moedertaal au Congo serait consumer, en pure perte d'ailleurs, dans des efforts parallèles, des énergies impérieusement réclamées par la poursuite d'un but unique. »

Le fiamingantisme, on peut s'en faire une idée par ces exemples, entretient ainsi une agitation comme jamais encore le pays n'en avait connu. C'est la lutte sourde et disséminée de tous les instants, c'est la guerrillûj la guerre d'embuscade sous toutes les formes et par tous les moyens.

Quelles raisons donnent les flamingants? Elles sont de divers ordres. Ils considèrent que la Flandre se trouve, vis-Â-vis des autres peuples, dans une triple infériorité : nationale, économique et intellectuelle.

Infériorité nationale, — Une pression méprisante à pesé pendant un demi-siècle sur la langue flamande, et le pays a soufl'ert des influences meurtrières qu'une <( francisation » outrée exerçait sur l'originalité de l'Âme flamande et sur le développement de ses énergies esthétiques. C^est la pensée personnelle du peuple, ses sentiments autochtones qu'il s'agit aujourd'hui de préserver de la pire des b&tardises : la bâtardise intellectuelle. Les Flamands veulent vivre leur vie flamande. Gesi pour eux une question de race, d'identité nationale. Ils entendent, par leur langue, affirmer leur existence propre.

Le fransquillpnnisme a fait de la Flandre une nation métisse. Il supprime son originalité. Il empêche l'expression juste et claire de la pensée. A la tribune, au barreau, dans la chaire, les Flamands sont de piètres orateurs à côté des parlementaires, avocats, professeurs, bu prédicateurs de la Wallonie. Com-

ment s'en étonner s'ils ont deux langues à cultiver quand les Wallons n'ont à savoir que leur langue maternelle ?

Infériorité économique. — Pour parvenir dans le commerce, dans l'administration ou les exploitations techniques, il faut posséder des connaissances spéciales, qu'on ne peut acquérir que dans les écoles supérieures. Or, en pays flamand, l'enseignement supérieur est donné en français. La grande majorité du peuple flamand ne peut donc en proflter, ni par conséquent acquérir une situation indépendante.

On se plaint qu'en Flandre, dans les métiers où un certain développement de l'intelligence est indispensable, les bonnes places sont occupées par des Allemands. C'est bien naturel. Ils n'ont pas perdu, eux, 1.512 heures — on a calculé — à l'étude d'une seconde langue durant leur séjour à l'école primaire, comme les ouvriers flamands. Ces Allemands ne connaissent que leur langue et ils réussissent admirablement. Il n'est donc pas juste de dire qu'il faut connaître deux langues pour être un bon ouvrier.

Infériorité intellectuelle. — Le fransquillonnisme, en forçant les Flamands à parler français, soumet les enfants à l'assimilation souvent pénible, rarement complète, toujours lente, d'une langue étrangère. Il leur fait perdre un temps considérable que les autres enfants, instruits dans leur langue maternelle, emploient^ avec avantage, à leur instruction scientifique. Les petits Flamands en arrivent à ressembler à des enfants arriérés, à des rustres, à côté des petits Allemands, des petits Hollandais, des petits Anglais, des petits Français dont l'éducation linguistique se développe très vite, parce qu'elle est en quelque sorte unilatérale.

L'enfant instruit et possédant des notions sérieuses

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de la grammaire générale, par Tétude de la seule langae maternelle, serait mieux préparé pour commencer, plus tard. Tétude d'une seconde langue ; ses progrès seraient d'autant plus rapides. Mais ce supplément d'instruction doit être facultatif comme le catéchisme.

Le français est mal parlé et mal écrit par les petits élèves flamands, et on en demande la cause. Elle est bien simple. Les neuf dixièmes des élèves n'entendent jamais un mot de français en dehors de la classe. S'ils quittent l'école à douze ans, leur instruction générale est insuffisante, et les quelques notions de français qu'ils ont pu acquérir sont perdues sous peu. Il arrive même, avec cette dualité d'instruction, que beaucoup ne savent ni le français ni le flamand. Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils connaissent bien une seule langue que deux à moitié?

Le Belge, d'ailleurs, parle mal le français. Pourquoi s'entéterait-il à parler une langue qui ne veut pas être par.ée par lui? Quand il ouvre la bouche, il en sort une langue hétéroclite, et, s'il va en France, on dira tout de suite en se moquant : « C'est un Belge ! ». On a beau s'efforcer d'acquérir la prononciation française : peine inutile. Chaque oiseau chante d'après la forme de son bec, et « les fransquillons eux-mêmes ont un bec flamand » ^

La langue, c'est le peuple. Les Flandres sont un peuple. Il est donc juste qu'elles aient leur langue et qu'elles écartent les éléments de corruption et de dégénérescence.

Un écrivain français, M. Maurice Barrés, a démontré que la destruction de l'esprit français en Lorraine s'effectuait peu à peu par Texclusion systématique de la langue française. Le patriotisme le plus élémentaire commande de travailler pareillement à la fla-

i. Van Ryswyck, bourgmestre d'Anvers {Kleine Gazet).

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mandisation de la Flandre en bannissant le français qui l'abâtardit.

Telles sont les raisons flamingantes journellement présentées. Il y en a une autre : la raison de race.

Les races ont une tendance à se rapprocher des races avec lesquelles elles ont le plus d'affinités. Il existe des consanguinités que les raisons politiques lés meilleures et les tentatives d'alliage ne détruisent Jamais. La présence de l'Italie dans la Triple-Alliance est une double hérésie : l'Italien n'est uni à l'Allemand par aucun lien^ aucun courant de sympathie, et l'Autriche est restée pour lui l'ennemie héréditaire. Un mariage de raison n'est pas un mariage dans le sens absolu du mot. On le vit au cours des affaires du Maroc qui faillirent déchaîner une guerre européenne; l'Italie se porta toute, dans un élan, du côté de la France. Si la France elle-même est très fidèle à la Russie, n'est-ce pas surtout par devoir? Au fond, la France est restée méditerranéenne, avec un penchant pour l'esprit britannique qui lui apparaît comme l'esprit de raison et de liberté^ et qui est lui-même imprégné de plus de latinisme qu'on ne croit.

Û ne faut donc pas s'étonner si les Flamands, restés de purs Germains à travers toutes les dominations et tous les bouleversements politiques, sont instinctivement ou inconsciemment préparés à servir les intérêts germaniques. Et de même, si les Wallons se tournent instinctivement du côté de la France, c'est •que les gens de Tournai (ancienne orthographe Tournât/), de Charlerot/, de Mons, de Namur, de Dinant, de Liège sont bien plus des Français que les Alsaciens, bien plus des Français que les Flamands des environs de Lille.

S'il est une carte mal faite, en vérité, c'est bien «celle de la Belgique. Il y a une Flandre belge et une Flandre française ; il y a des Ardennes beiges et des

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Ardennes frasçaises ; il y a un Luxembourg belge et un Luxembourg allemand; il y -a un Limbourg belge et un Limbourg hollandais. La Belgique, dans toute cette confusion, apparaît comme un composite hybride, un salmigondis de « débris de frontières ». La Wallonie unie à la Flandre, le grand-duché de Luxembourg allemand ! Ce sont de ces aberrations politiques comme il n'y en a que trop. Si deux peuples étaient faits pour s*entendre, c'étaient bien les WaUons et les Luxembourgeois. Une lourde frontière infranchissable, au moins en apparence, les Sépare implacablement, j'allais dire grossièrement.

Le Flamand ne crie pas qu'il aime l'Allemagne, mais il proclame son arersion pour la France. Ceci implique cela. C'est comme un sous-entendu.

Les Flamands sont catholiques. Déjà, comme tels^. ils n'ont pas aimé la France de 1789, ni la France de 1848. Ils ne pouvaient pas aimer davantage la France de 1871. Ils ne peuventi qu'abominer la France d'aujourd'hui qui rompt arec Rome et ferme les couvents. Aussi le elergé flamand ne cesse-t-il de faire de la France, surtout depuis la séparation de l'Eglise et de l'Etat, un tableau diabolique. Ce pays excommunié est devenu la patrie et la proie des réprouvés. Tout ce qui vient de France est entaché d'hérésie^ la langue la première, la langue qui est la propagatrice des idées pernicieuses.

Au congrès catholique de Malines, en 1909, un orateur flamingant s'est écrié : « Les Flamands ont le droit d'exiger que leurs enfants soient instruits dans leur langue et que le flamand soit la langue véhicu* laire de l'enseignement de l'école primaire jusqu'au bout de leurs études. La langue française est d'ailleurs néfaste : elle est la conduite des égouts parisiens, » Une telle opinion n'est pas rare en Belgique. Elle est pieusement entretenue par des esprits très avisés qui, en cherchant à faire de Paris une seconde Baby-

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lone, veulent détacher la Belgique des idées et de la civilisation françaises*

La Belgique veut être elle-même. Elle veut être la Belgique. L'ambition est légitime. Mais il est un fait certain, contre lequel rien ne peut rien aujourd'hui : c'est que les petits Etats, après les fédérations qui se sont formées, après tant de groupements arbitraires ou non, sont forcément des satellites. Les grandes puissances exercent des attractions irrésistibles. Au lendemain des grands événements balkaniques de 1908, la Serbie s'est spontanément portée vers la Russie et le Monténégro vers la Serbie. Il y a, autour des grandes puissances, comme un rayonnement qui établit les sphères d'influence. Les zones neutres ne sont guère plus qu'une illusion. Et Ton peut dire, en ce qui concerne la Belgique, que tout ce qui est perdu dans ce pays pour la France est gagné par r Allemagne.

' D'ailleurs, parmi les zélateurs du mouvement flamingant, il en est quelques-uns qui ne cachent pas leur inclination pour l'Allemagne. Ils veulent bien admirer la culture française; mais estiment que « l'Allemagne atteint aujourd'hui un développement intellectuel et économique que la France est loin d'égaler».

Dans une brochure de propagande intitulée VAme belge et le Peuple flamand et signée Louis Germain — le pseudonyme ne saurait être mieux choisi si c'en est un — nous lisons : « Le Flamand pourrait encore, avec un peu d'efl'ort, aussi bien que l'Allemand du Nord qui parle le bas-allemand, s'assimiler le hautallemand, langue littéraire d'une population germanique de 70 millions d'habitants, répandu en Allemagne et dans les pays limitrophes. La langue, la science et la culture allemandes jouent actuellement un rôle prépondérant. L'Allemagne dispute à TAngleterre la suprématie du commerce mondial. L'Aile-

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magne, le pays des poètes et des penseurs, est aussi en Europe le pays des afifaires et des grandes entreprises. Tout le monde sait cela, même les Français, à l'exception de quelques romanciers qui croient encore, du moins dans leurs romans, à la supériorité de la race française ».

Au congrès international pour l'extension et la culture de la langue française tenu à Arlon, en 1908, l'un des rapporteurs, M. Engel, a démontré que la campagne pour V « enflamandement i» de rUniversité de Gand était soutenue ouvertement par les pangermanistes. Les fonds destinés à cette campagne furent recueillis par Torgane pangermaniste Alldeutsche Blatter^ et la revue Gei^mania publia un appel enflammé : « Pleine d'espoir et de confiance, la Germania s'adresse à ses lecteurs pour les engager à soutenir énergiquement la propagande pour l'obtention d'une université purement flamande. En avant donc pour une situation meilleure! Qui restera en arrière ? Il s'agit de défendre une cause sainte ! »

Le plus fougueux des chefs du flamingantisme, un poète, M. Pol de Mont, a toujours applaudi à l'idée d'une Flandre englobée dans l'empire germanique, qu'il appelle «la grande patrie». lia fait en Allemagne des conférences pour affirmer les aspirations instinctives de sa race vers la civilisation germanique, et, à Dresde, notamment, il s'est écrié: «La Belgique doit être considérée par l'Allemagne comme son plus sûr bouclier contre la France ! » Un autre écrivain flamand, M. Léon Yanderkindere, a appelé l'Allemagne « Notre mère la Germanie » .

Tous les ans, les Flamands fêtent, en grande solennité, l'anniversaire de la bataille des Eperons d'or qui marqua la victoire des foulons et des tisserands de Bruges, commandés par Guillaume de Juliers, sur la chevalerie de Philippe le Bel conduite par Robert d'Artois. Cette terrible mêlée sonna pour la Flandre

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l'heure la plus héroïque de son histoire. Les commu-' niers flamands luttaient alors contre l'aristocratie fla.* mande, et, pour exalter les foules, on leur] dit aujourd'hui que le mouvement flamingant est un mouveiment démocratique et social. Mais c'est aussi contre le roi de France que les artisans flamands se soulevèrent, et les manifestations organisées à chaque anniversaire de la fameuse bataille ont pris^ et prennent de plus en plus, le caractère d'une manifestation antifrançaise.

Parmi les écrivains belges qui ont le plus travaillé à la gloire de leur pays, Geoi^es Rodenbach, l'auteur de Bruffes-la-moriej est l'un des plus connus. Les touristes qui ont fait le voyage de Bruges, comme un pèlerinage, après la lecture de ce livre^ se: comptent par milliers. Ses compatriotes, pourtant, ne lui parr donnent pas d'avcâr été an romancier « d'expression française », et aussi d'avoir insulté Bruges par ce surnom : la morte. Des amis auraient voulu faire édifier une statue à Georges Rodenbach sur l'une dea places de Bmges. La ville s^y est opposée. Par contre, un grand enthousiasme s'est produit lorsqu'il s'est agi d'élever à Roulers un monument à la gloire d!Alr bert Rodenbach, un cousin de Georges, poète médiocre mais bon flamingant, dont toute l'œuvre se résume dans une poésie dont voici quelques verft très significatifs dédiés précisément à l'auteur de Bruges-la-morte :

Peut-être, mon cousin, avez-vous souvenance Gomme, nous promenant tous deux en discutaat, Nous rompîmes, un jour, mainte courtoise lance Vous, jeune fransquillon, moi, jeune flamingant ?

Aujourd'hui, dans Fardeur de ma pleine jouvence. Je niaudifi et l'idée et la muse de France, Sentant, moi, pour doubler ma haine de flamand, Sourdre encore en mon cœur notre sang allemand.

Lorsque fut fondée à Bruxelles l'Ëcole française

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d'enseignement supérieur, rassociation dite : le Vkamsche Volksraad rédigea une pétition pour protester « contre le travail pernicieux tendant à abàtar^ dir le peuple flamand et k étouffer le sentiment national, par l'exaltation constante de tout ce qui est français » ; déplorer « Tappui moral donné par certains législateurs aux écoles françaises » et plaindre « les parents qui confîent l'éducation de leurs enfants à ces écoles, établies audacieusement dans les grandes villes flamandes, avec l'appui de la France )»• Déjà, à Bruxelles et à Liège, des écoles allemandes s'étaient ouvertes^. Le Vlaamsche Volksraad n'avait élevé aucune protestation. Le Vlaamsche Volksraad est une de ces nombreuses ligues flamingantes qui, sous la forme d'œuvres patriotiques, religieuses, de prévoyance ou d'intérêt public, enserrent le pays d'un réseau solide de foyers d'activé propagande.

Le mouvement flamingant n'est bien, en réalité, qu'un mouvement pangèrmanique déguisé. La culture qu'il préconise, lorsqu'il cherche à défendre Tindividualité propre de la race, est toute germanique. Et cela est logique puisque la race et la langue flamande le sont aussi. Un bourgmestre d'Anvers, M. Hertogs, a pu officiellement affirmer que « la fidélité germanique est une locution proverbiale conservée par la langue néerlandaise», et qu'entre les Flamands et les Allemands, « ces deux races unies par les liens de la langue et du sang » il y a une «parenté historique».

Cette parenté existe surtout avec les Hollandais et

1. Il est à remarquer que, dans les écoles allemandes fondées en Belgique, la langue « véhiculaire » est le français pour Thistoire, la géographie, les sciences naturelles et l'allemand, pour les autres [matières. Les organisateurs des écoles allemandes reconnaissent à ce point la haute valeur de la langue fran^se et son caractère « mondial » qu'ils n'hésitent pas à lui assigner, dans des établissements nettement germaniques, une place égale à celle de rallemand.

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il importe de noter, à ce propos, que la révolution de 1830 ne fut pas faite de gaîté de cœur par les Flamands. Des esprits très libéraux Tont considérée depuis comme plus néfaste pour leur race que la fatale et inoubliable journée de Roosebecke où les libertés flamandes périrent sous les coups de la chevalerie française.

Un écrivain anversois, M. Frans Gittens, Ta confessé : « Si le ministre hollandais Thorbecke (1842) fût venu quelques années plus tôt avec sa loi qui admit les catholiques à l'exercice de tous les droits civils réservés aux seuls protestants jusque-là, et si l'on eût jeté sur le Moerdyck (bras du Rhin) le pont qui, parla suite, supprima les distances, la séparation de la Belgique d'avec la Hollande ne se fût jamais faite, quelques raisons économiques qu'eussent fait valoir les Wallons métallurgistes, en opposition sur ce terrain avec les Flamands navigateurs, tisseurs et commerçants, qui ne se rangèrent du côté de la révolution qu'en rechignant et ployant uniquement sous la discipline du clergé. »

Anvers ne mit aucun empressement, en effet, à accepter la révolution. Il fallut le bombardement de la ville, provoqué par les émissaires du comité révolutionnaire, pour l'entraîner. Gand resta longtemps le foyer de l'orangisme, et, jusqu'en ces derniers temps, la franc-maçonnerie gantoise, représentée par la loge le Septentrion, demeura sous l'obédience du Grand-Orient des Pays-Bas présidé par le prince Henri.

Il y a, aujourd'hui encore, parmi les flamingants, de nombreux orangistes, et, dans les fêtes et réunions flamandes, le Vilhemus van Nassauwen est souvent entonné comme chant national.

Le 8 novembre 1576, fut conclu dans la maison de ville de Gand le traité dit de « la Pacification de Gand », par lequel les différentes provinces des Pays-

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Bas s'engagèrent « à maintenir sans dissimulation et de bonne foi une ferme et inébranlable paix et amitié, et à s'entr'aider en tout temps de conseil et de fait, de corps et de biens ». On peut dire que la Paciûca* tion de Gand existe toujours pour beaucoup de fia* mands, malgré 1830.

Dans leurs discours, certains orateurs flamingants ont appelé la patrie flamande la Néerlande du sud : « La Néerlande septentrionale et la Néerlande méridionale, déclare un écrivain flamand, s'offrent Tacco* lade, les mains s'unissent dans une fraternelle étreinte... »

Le dramaturge « nord-néerlandais » Van Halmael a écrit un poème, devenu classique en terre flamande, surtout en terre flamande, où il est dit :

Cessons dans la Néerlande d*imiter Tart des autres. N'affublons plus notre muse de défroques étrangères ! Puisons en notre propre fonds, élevons-nous de notre vol. Et après cent échecs redressons-nous encore ! Rien ne défend d'apprendre chez les autres; Mais le but à poursuivre est d'être maître aussi.

Les flamingants orangistes ont complètement oublié le temps, pas très lointain, où les rhéteurs hollandais regardaient les Flamands comme « des êtres dégradés, d'une race inférieure, d

Cependant, le mouvement néerlandophile, qui tend à englober de nouveau la Flandre dans les pays bataves, n'est pas très populaire. La raison en est que les catholiques flamands — qui furent les princi* paux instigateurs de la révolution de 1830 — n'envi- Bagent pas sans une certaine crainte la perspective d'une nouvelle union avec une nation qui compte trois millions de protestants sur cinq millions d'habitants et dont la religion réformée est la religion officielle. Il existe un proverbe flamand qui dit : « Que voulezvous qu'on y fasse ? La Hollande est protestante. » C'est-à-dire : il n'y a plus rien à faire, il est trop tard.

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De méme^ en Hollande, les protestants n'ont pas accueilli avec grand enthousiasme les démonstrations orangistes des âamingants. L'idée de l'adjonction à leor pays d'une population essentiellement catholique ne leur sourit pas. Lorsqu'on 1815, la Belgique fut incorporée dans les Pays-Bas, c'est parce que les Alliés en décidèrent ainsi au Congrès de Vienne. De nouveaux maîtres lui furent simplement donnés. La Hollande ne pouvait donc tenir à la Belgique comme à une conquête et c'est pourquoi, quinze ans après, elle se défendit si mollement contre l'insurrection. Elle se résigna facilement à rendre un territoire qui ne lui avait rien coûté. Dix fois déjà, on avait essayé de réunir la Belgique à la Hollande, sous forme de souveraineté individuelle ou de fédération. Après la onzième tentative, les plénipotentiaires des grandes puissances, réunis à Londres en 1831, et le prince d'Orange lui-même, dans une proclamation adressée aux Belges le 11 janvier de cette même année, reconnurent l'impossibilité d'une telle juxtaposition*.

Aujourd'hui, l'idée d'un agrandissement territorial ne dit rien à la Hollande. Elle préfère la quiétude du itatu quo à la menace de complications diplomatiques et religieuses.

Il y a une autre raison, celle-ci essentiellement économique. Anvers et Rotterdam sont des ports concurrents. Les Hollandais, qui sont très ûers de Rotterdam, craignent de voir Anvers accaparer la plus grosse partie du trafic, si jamais le grand port flamand devenait hollandais. Ils considèrent qu'il n'y aurait pas de place pour deux ports d'une telle importance dans le même pays. On sent percer dans un tel argument, que nous avons recueilli à Rotterdam, une vieille rivalité économique plus forte que les affinités de race. A Anvers même, les négociants ne

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