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CHAPITRE I L'efTort des communes

L'égotisme et la curiosité n'excluent pas la tolérance chez le Belge. — L'idée de liberté est une idée de justice. — La commune contre le pouvoir seigneurial. — Le peuple contre l'oligarchie des lignages. — L'autonomie communale. — Nul seigneur sans titre. — La poussée populaire. — Les corporations maîtresses de la cité. — L'héroïsme des communiers.

— Le respect de la liberté individuelle. — Excès liberticides.

— La commune sous le régime centraliste. — La survivance du communisme. — Le sentiment héréditaire de la liberté. — L*œuvre de la Révolution française est une continuité. — La commune, école primaire de la liberté. — La conception du droit. — Aujourd'hui et autrefois. — Pourquoi le privilège était la liberté.

Qu'il soit Wallon, qu'il soit Flamand, le Belge est individualiste. Le sentiment de sa personnalité s'accuse très nettement. Il a une philosophie préférée : l'égotisme. Il la pousse jusqu'à l'égoïsme dans tout ce qai touche au bien-être. Il n'hésitera pas à donner des coups pour se frayer passage à travers les hommes et à travers la vie, comme si un peu de sang espagnol bouillonnait encore dans ses veines. En

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même temps, par une contradiction singulière, il a rinstinct de Tordre et de la discipline.

La contradiction s'augmente encore du respect de la liberté d'autrui. Le Belge, qui vit en quelque sorte replié sur lui-même comme pour attaquer ou se défendre, n'en est pas moins très tolérant. Il laissera les autres tranquilles pourvu qu'on ne touche pas à sa tranquillité. 11 a le caractère trop provincial pour n'aimer pas savoir ce qui se passe chez le voisin; mais il n'épie qu'avec discrétion. Le rideau de la fenêtre ne se lève qu'à peine, tout juste l'espace d'un œil, et s'il croit s'apercevoir qu'on surprend son regard, le Belge tout de suite quitte son poste d'observation. Encore, n'a-t-il pas besoin souvent de jouer du rideau. Il est renseigné sur ce qui se passe dans la rue par ces miroirs extérieurs si justement dénommés « espions ».

Cette curiosité s'explique chez des gens qui, colimaçonnés dans leur intérieur confortable^ cherchent une diversion à la monotonie des jours ouatés, dans les menus incidents du quartier où ils se calfeutrent.

Mais que vienne à passer une bande de manifestants socialistes, drapeau rouge en tête; que tout de suite après passe une procession, le Belge, quelles que soient ses convictions, ne s'offusquera pas plus de l'un que de l'autre de ces cortèges. Il en pourra jaser, il en pourra sourire: il ne criera jamais qu'on devrait interdire la manifestation ou la procession.

Une largeur de vues étonnante se marie chez lui à une flagrante étroitesse de vie, d'idées et d'horizon. Petit dans les petites choses, grand dans les grandes, le Belge sait merveilleusement s'adapter aux milieux et aux circonstances.

Des étrangers peuvent ainsi ne voir que le Belge casanier, renfrogné, peu hospitalier, désagréable ou obséquieux dans la vie de tous les jours et le critiquer àprement, tandis qu'il sera porté aux nues par

d'autres, qui auront su apprécier ses qualités élevées d'énergie virile et d'inteïligènte tolérance.

Les peuples sont rares qui ont plus que celui-ci le respect de la liberté. C'est qu'aucun n'en a été autant privé que lui, c"* est qu'aucun n'a plus souffert du joug des dominations étrangères.

Pour la liberté, c'est-à-dire pour le travail sans entraves tyranniques, les Belges ont toujours lutté. Ils ont lutté jusqu'à Théroisine. La forme du gouvernement a toujours paru leur importer peu. Ce qu'ils lui demandaient seulement, c'était d'exister le moins possible. Le minimum de gouvernement dans le maximum de liberté : telle aurait pu être la devise des Belges. Il est dommage que la Belgique commence 'aujourd'hui à se laisser contaminer à son tour par la théorie de l'Etat-Providence.

Si l'on a pu dire que l'histoire des villes belges est écrite en caractères de sang, c'est qu'elles ne plièrent jamais dans la défense de leurs drplts.

L'idée qui prédomine au Moyen Age est que Tâir, l'eau, les bois appartiennent à tous et que chacun a droit à leur' jouissance gratuite. Les premières communes ont des terrains communs à tous les habitants, où tous peuvent faire paître les animaux et ramasser du bois pour se chauffer ou se construire des habitations.

Encore aujourd'hui dans les Ardennes et dans là Campine, l'usage des biens communaux s'est conservé, malgré la loi de 1848 qui en a décrété l'aliénation, et malgré le développement de l'agriculture qui tend à absorber les domaines collectifs sans culture spéciale.

Sous lés Césars, nous voyons les Ménapiens défier l'aigle romaine. Au milieu dé leurs marécages et de leurs forêts inaccessibles, ils défendent leur indépendance avec une indomptable énergie.

Au Moyen Age, c^est la bourgeoisie marchande qui

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d*abord s'émancipe par le moyen de privilèges, et dans le sillage tracé par elle nous voyons peu à peu l«s classes inférieures se presser à leur tour. L'industrie et le besoin de se grouper pour mieux se défendre ont fait, du village, la cité. Les cîïés entendent s'administrer elles-mêmes. Elles commenceront par nommer des prévôté assez semblables aux duumvirs des régions gallo-romaines, puis des jurés comme à Rome, et, malgré leur résistance contre la civilisation latine, les provinces du Nord refléteront par cette magistrature, émanée de la cité elle-même, l'image de la curie antique»

La fonction du juré est toute de sacrifice et dé dévouement. Désigné par Téiection populaire, il se doit à la cité qui Ta choisi. Il doit jurer de « remplir son office avec équité suivant Dieu et sa conscience ». S'il refuse la charge, il paiera une amende ou sa maison sera rasée. La liberté était déjà un culte : le juré en était le prêtre.

Contre la motte, le manoir du seigneur flamand qui rivalisait avec le donjon français et le schlosser allemand, se dressa ainsi la maison de ville, et, devant la maison de ville, le perron symbolique où les grands d'abord « en remontrèrent au peuple », et où le peuple devait ensuite en remontrer aux grands.

Ghariemagne crée les échevins ou francs-hommes qui, dans chaque commune, rendent la justice en toute cause. Avec les échevins apparaissent les lignages. La race se perpétuera longtemps de ces bourge<»s élevés aux rangs de petits consuls, et les seigneurs auront souvent à compter avec eux. Une force est née qui tiendra d'abord en échec, puis brisera le pouvoir seigneurial. Et quand le seigneur sera vaincu, on verra souvent ces nouveaux patriciens agir à leur tour comme de vrais seigneurs. Du pouvoir, il n'y a qu'un pas à l'abus du pouvoir; quand on détient une parcelle d'autorité, il est difficile de ne

pas se croire toute Tautorité. Les lignages créèrent ainsi une sorte d'oligarchie.

Aux échevins, cependant, Philippe-Auguste associera de simples bourgeois pour opérer la taille dans chaque paroisse, au mieux des intérêts de tous, et ce sont les habitants eux-mêmes qui établiront Tassiette de l'impôt. On a retrouvé dans les archives d'Anvers une charte de 1228, où le duc Jean 1°'' donne carte blanche aux bourgeois pour les arrangements relatifs à l'aide qu'ils lui ont promise, leur permettant de s'y prendre pour leur mieux {accipiant ad suum meiius). Le plus ancien privilège des Liégeois (un diplôme de l'empereur Philippe n qui confirme, en 1208, une partie de leurs franchises) porte que « l'assise sera réglée du consentement de l'Église et des bourgeois )>.

Nous voyons ainsi les communes administrer ellesmêmes leurs finances. Pourvu que le prince ait son compte, il leur laisse toute liberté quant aux moyens : à elles d'établir le plus équitablement possible ce que nous pourrions appeler déjà Cimpôt sur le revenu.

Les cités furent rares en France qui réussirent à conquérir de telles prérogatives. On les taillait à merci, et la dîme arbitraire écrasait les malheureux serfs. Dans le Nord, où les esprits sont moins malléables, le prince y met des formes : il promet aux habitants paix et liberté suivant les usages établis et il stipule dans ses édits qu'il s'en rapporte au souvenir des jurés s'il a oublié de mentionner quelques droits. Les villes, de leur côté, lorsqu'une nouvelle loi est introduite, ont soin de faire admettre cette restriction : « sauf le maintien des franchises que nous possédons ». Et non seulement les habitants gouvernaient leurs finances, mais encore ils pouvaient exercer une sorte de contrôle. « La commune, disent les gens de Bruges dans une requête de 1280, veut connaître le compte et voirx)ù a passé l'argent :

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on doit le lui apprendre puisque c^est elle qui paye ». Logique admirable dans sa simplicité!

La demeure du bourgeois est, dès ce moment, déclarée inviolable : le respect de sa personne et de ses biens est consacré dans toutes les chartes.

A Ypres, dès le xm* siècle, non seulement la commune a le droit de battre monnaie et d'avoir ses changeurs et ses courtiers, mais elle intervient dans l'organisation des écoles moyennes et fait prévaloir le principe de la liberté de Tinstruction élémentaire. Pour la première fois, nous voyons apparaître dans rhistoire des peuples la question de la liberté de l'enseignement.

La paix de Dieu, la paix du seigneur, la paix de la ville, il y a là comme un tryptique de principes qui résume toute la féodalité ! Mais les premiers citoyens belges, s'ils reconnaissaient l'autorité du seigneur, n'admettaient nullement la maxime : « Nulle terre sans seigneur ». Ils disaient : « Nul seigneur sans titre ». La présomption de franchise était attachée à la terre et Tallodialilé énergiquement proclamée. Le seigneurial était une fonction. Il n'y a pas de fonction sans titre.

L'histoire de l'émancipation du peuple nous apparaît, dans la succession de tant d'événements, comme une longue ligne brisée, mais non interrompue. Chaque poussée est suivie de reculs ; mais du terrain gagné quelque chose reste acquis toujours. Nous ne voyons d'abord, autour des seigneurs et sous leur dépendance, que des serfs, véritables esclaves. Parmi ces serfs, quelques-uns parviennent à s'élever par le négoce : la bourgeoisie est née. Elle s'organise en gildes, endosse la cotte de mailles, monte à cheval comme la noblesse, participe enfin au gouvernement du pays, et un jour vient où sa puissance contrebalance et même dépasse celle du seigneur. A leur tour, les métiers s'organisent et voici que les artisans

« aux mains sales » parlent eux aussi de droits sacrés, et réclament leur part des libertés conquises. Quelques faveurs accordées en aumône ne leur suffisent plus. Il leur faut une place dans la magistrature de la cité : ils l'obtiennent. Au commencement du xiv siècle, un échevinat mixte, moitié gens des lignages, moitié gens de métiers, se forme à Bruges. Il est d'abord stipulé qu'un ouvrier ne pourra devenir échevin qu'après s'être réhabilité et comme purifié en obtenant son admission parmi les « marchands de la hanse » et avoir renoncé depuis un an et un jour au travail de ses mains. Puis les rôles sont renversés : ce n'est plus l'artisan qui doit passer par les gildes bourgeoises pour être admis à Téchevinat ; c'est le patricien, le haut bourgeois qui ne pieut plus être magistrat de la cité s'il n'a été agréé par une corporation. L'idée plébéienne est celle de la liberté ; mais de la liberté avec l'égalité. Et les bourgeois doivent transiger avec les basses classes comme la féodalité a transigé avec la bourgeoisie. Les Flamands sont alors eux-mêmes, au dire d'un contemporain, « seigneurs de leurs pays, les plus petits comme les plus grands ». Et Michelet pourra dire plus tard du Liégeois qu'il a été Thomme le plus anciennement libre de la terre.

Aux prétentions des métiers, les patriciens avaient voulu répondre par un peu plus d'oppression. Mais, pas plus qu'un ouragan, on n'arrête un mouvement populaire. « La justice n'est plus gardée » ! tel fut le cri auquel le peuple se réveilla. C'est en vain que les riches bourgeois des lignages essaient de boycotter les meneurs « socialistes ». Socialistes, sans doute. Comment appeler autrement les meneurs qui prêchaient déjà la destruction des privilèges et le nivellement des classes? Poux étoufTer leurs conspirationsi, on dresse des listes de suspects que les cités se commu^niquent. Malheur aux plébéiens « repoussés du lieu qu'ils habitaient »! Ils étaient chassés dé

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partout. « Nul ne pourra leur donner asile que pour une seule nuit et celui qui les admettrait dans un métier perdrait sa maîtrise ». Rigueurs inutiles I Pour défendre leur indépendance, les communiers donnent leur sang avec l'enthousiasme de la foi. La vie de quelques-uns sera la rançon de la liberté de tous. Et mieux vaut encore que la cité périsse que de vivre asservie. Un souffle d'épopée a traversé les Flandres. Dès que le tocsin d'alarme annonce un danger, tous les habitants prennent immédiatement les armes, excepté les malades. Et ceux-là seuls obtiennent un délai « qui ont à tirer leur pain du four ou leur cervoise de la chaudière »•

Il est curieux de constater que les fameuses « matines brugeoises » qui coûtèrent la vie à deux cents Français furent organisées par un tisserand, Pierre de Louninck, et par un boucher, Jean BreydeL Ce tisserand et ce boucher avaient formé le projet de délivrer le pays de la domination étrangère. Et pour quelque temps, en effet, après cet exploit, Bruges fut libre et toute la Flandre avec elle.

L'une des villes les plus turbulentes, Huy, fut mêlée à toutes les luttes contre les princes et les nobles. Elle était jalouse de ses privilèges et la liberté lui était si chère que pour voir se relâcher la domination de l'évèque, les habitants acceptèrent le marché qui leur était proposé de faire construire une église, lia aliénèrent la moitié de leurs biens; mais ils ne furent plus des t< fidèles de condition servi le ». A Saint-Trond, les émeutes succèdent aux émeutes, et comme les moines de l'abbaye sont hostiles au développement des libertés communales, la colère du peuple se tourne contre eux. Us durent de n'être pas massacrés aux fortifications énormes dont leur cloître était entouré. Il n'y eut quelque apaisement dans la ville que lorsque les droits des métiers furent reconnus, avec les franchises y attachées.

Rien ne put désarmer les « bonnes gens du commun » marchant à la conquête de Tégalité politique et administrative. Leur énergie fut aussi grande que celle des « hauts bourgeois » des vieux lignages à défendre leurs immunités ; elle fut plus grande puisqu'elle triompha.

Les ennemis étaient partout : ils étaient au dedans dans les classes qui voulaient ou paraissaient vouloir opprimer le peuple; ils étaient au dehors dans ces conquérants qui passaient sur les villes comme des trombes dévastatrices. Et c'était partout Tétat de siège permanent. Les femmes et les enfants prenaient part aux combats défensifs. Après le siège de Tournai par Tarmée d'Alexandre Farnèse, siège qui dura deux mois et au cours duquel les défenseurs opérèrent douze sorties, la liste des citoyens morts sur la brèche fut dressée : on y voit figurer quarante el une femmes, trente-trois garçons et dix-huit fillettes. Des prêtres même cachent leur froc sous la cotte de mailles ou le haubergeon des artisans. Après la bataille de Gayre, livrée à Philippe le Bon, et dont l'autonomie des communes était l'enjeu, on trouva, parmi les vingt mille Gantois tués, huit échevins et deux cents prêtres, en majeure partie des religieux de Tordre des Minoristes, qui avaient embrassé ardemment le parti des revendications populaires et soutenu le courage des corporations malgré la réprobation du Saint- Siège.

Avec la même ardeur qu'ils apportent à défendre l'indépendance de la cité, les communiers défendent la liberté et la propriété individuelle. A Huy, à Liège, à Tongres, les jurés font sortir de prison les « gens indûment arrêtés », et quand un citoyen commet contre un autre un acte de violence illégitime, la maison du coupable est « brisée ».

Van Artevelde vient. Il organise la liberté ou plutôt la victoire populaire. Car l'indépendance commu-

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nale est déjà acquise lorsqu'il est proclamé ruwaert. Comme, plus tard, ces généraux de la Révolution qui s'improvisèrent de grands stratèges, Van Arteveldefut porté, conduit et dirigé par les événements. Il fut l'émanation et la synthèse d'une pensée déjà existante et d'une évolution accomplie. Un courant irrésistible traversait les Flandres; il fallait un homme à sa tête. Il apparut. Le même courant, d'ailleurs, le même orage populaire qui l'avait porté au faîte des honneurs devait l'anéantir et le balayer comme un fétu. Sa gloire est toute dans ce qu'il représente et résume un moment, le plus glorieux de l'histoire flamande.

Après Artevelde, les petites gens saccagent les châteaux et y mettent le feu. La raison? Celle-là même qui fit commettre tant de cruautés en 1793 et plus tard, et qui, sans doute, en fera commettre d'autres : « Il n'était pas bon que les nobles eussent au milieu du pays des forteresses qui leur permettraient plus tard de tirer vengeance du peuple. »Et comme l'Eglise était avec les seigneurs, un farouche capitaine de Bruges, Jacques Beyt, rééditant à sa manière le mot fameux de l'empereur romain, pouvait s'écrier : « Je voudrais qu'il n'y eût plus au monde qu'un seul prêtre et quîl fût suspendu en l'air au bout d'une corde. » Apr^s la liberté, les métiers voulaient les garanties de la liberté. Après la liberté, ce fut l'ivresse et l'orgie de la liberté. Et lorsque Charles le Téméraire descendit dans la rue pour essayer de calmer une émeute à Gand, en haranguant lui-même jes masses, il fut si malmené qu'on put craindre un instant pour sa vie. Il dut se soumettre aux exigences des corporations. Les rois eux-mêmes, à présent, cédaient devant le peuple.

Les luttes des classes, qui firent se ruer les pauvres contre les riches et ensuite les métiers les uns contre les autres tournèrent vite à la démagogie. Le peuple n'était pas mûr encore pour tant de liberté. Aujour-

d'hui même, pourrait-on dire que le peuple est mûr pour toute la liberté?

L'avènement de Philippe le Hardi clôture la période communale^ Dès ce moment, le pouvoir centralisateur se dresse contre Tautonomie de la commune. Le pays y gagnera en unité ; il y perdra en initiatives privées. Et longtemps les communes resteront comprimées, comme étouffées. On les persuade qu*elles ne sont plus qu'un rouage dans une grande machine : elles ne comprennent pas; elles sont trop épuisées pour recommencer une nouvelle lutte titanomachique. Mais toute liberté n'est pas perdue. Les princes et les rois savent à présent qu'ils ont à compter avec le peuple et qu'on ne le soumet pas longtemps par la force. La charte de Marie de Bourgogne, la première qui fut commune à toutes les provinces, établit un conseil de ministres responsables, émancipe complètement la représentation nationale vis-à-vis du souverain, subordonne les déclarations de guerre et les traités de paix au consentement de tous les députés des Pays-Bas et stipule, au point de vue de l'emploi des langues, des garanties pour les sujets flamands, wallons et allemands, sous la vaste monarchie bourguignonne.

Le pays est comme écrasé sous son propre effort ; mais ridée qui Ta soulevé ne s'éteindra pas. La liberté est enchaînée : elle n'est pas morte. Des jours libres, le peuple a gardé l'empreinte, et ne pouvant briser ses chaînes d'un coup violent, il cherchera toujours, avec l'aide du temps, à les limer et à les élargir.

Si, aujourd'hui, le Belge a le culte de la liberté, les gouvernants du pays et les législateurs peuvent y. être pour quelque chose, mais la nation le portait en elle ; c'est elle qui Ta imposé, et les autorités publiques n'ont fait que respecter un sentiment populaire, héritage de plusieurs siècles de luttes acharnées.

Parce que les sursauts libertistes des communiers

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flamands et liégeois ne parvinrent pas à un complet affranchissement moral, de nombreux écrivains ne voient la liberté en Belgique qu'à travers et que depuis la Révolution française. Ils prétendent que ce que les anciens Belges appelaient leurs libertés n'était que la négation de la liberté^ qu'ils n'obtinrent, en somme, que des privilèges octroyés sans souci des droits des plus faibles et des moins nombreux.

Il est vrai : la liberté religieuse n'existait pas. La religion catholique était la seule dont la profession fût constitutionnellement permise aux régnicoles dans les diverses principautés des Pays-Bas. Les protestants, les acatholiques comme on les appelait, n'étaient pas admis aux emplois, offices et dignités. On obligeait les fonctionnaires et les officiers à jurer « qu'ils appartenaient à la religion catholique, apostolique et romaine, et qu'ils éloigneraient, en tant qu'il dépendrait d'eux, toutes sectes contraires ». La .. liberté de Pimprimerie n'existait pas non plus. Un livre ne pouvait être publié qu'après visa d'un juge censeur, et tout ce qui contrariait le pouvoir en matière civile ou religieuse était prohibé. Un sieur François Meulemeester, auteur d'un libelle jugé diffamatoire, est condamné, en 1714, « à être mené à un échafaud à la place du Sablon, à Bruxelles, à y être fustigé jusqu'au sang et marqué au dos d'un fer rouge, banni à perpétuité hors des terres de l'obéissance de Tempereur, à peine du gibet, tous ses biens confisqués ». L'émigration était considérée comme un crime, et il est encore vrai qu'on n'avait pas le droit de quitter sa patrie et que les aubains n'avaient aucune sécurité. Enfin, le travail était sévèrement réglementé par les travailleurs eux-mêmes de par les lois corporatives.

Mais, si des lacunes assez nombreuses apparaissent dans les régimes antérieurs à la Révolution, il faut reconnaître que le terrain était singulièrement pré-

paré par Feffort admirable des commuûes. La Révolution fît craquer la carapace monarchique qui enserrait étroitement le peuple ; mais les communes avaient fait déjà craquer la carapace féodale.

Dans les libertés apportées par la Révolution — et qui d'ailleurs ne lui survécurent pas toutes — une continuité s'atteste. Si les Belges reçurent avec tant de manifestations de sympathie les Français qui les délivraient du joug autrichien et de la tyrannie catholique, c'est qu'ils avaient fait déjà, avec les communes, un apprentissage de la liberté. « L'autonomie communale, dit Tocqueville, fut pour les Belges l'école primaire de la liberté. » Déjà, la Paix de religion d'Anvers, en 1578, et l'Unioa d'Utrecht, de 1579, n'avaient-elles pas élargi la contrainte dans laquelle vivaient les acatholiques ^ ?

Et plus tard Joseph II n'avait-il pas lui-même proclamé la liberté de conscience en élevant les protestants à la dignité de citoyens? Sans doute, l'acte fut sans portée. Les évoques s'interposèrent. Accorder la liberté, protéger également tous les cultes, c'était mettre l'erreur en concurrence avec la vérité. Mais le geste ne fut pas perdu; après tant d'autres, de nouvelles mailles venaient de se briser. Le peuple peut endurer des chaînes qu'il a toujours portées — on n'a pas de regret de n'avoir pas ce qu'on n'a jamais eu — mais, s'il les rompt une fois, il est bien difficile

1. La paix de religion, œuvre admirable du Taciturne, proclame une entière liberté de conscience : « Affin que, au regard de la diversité des religions, ne se pouvant maintenir, planter ni estre supprimez par force ny par armes, n'advienne plus quelque dissention ou question, est ordonné que, touchant les dictes religions, chacun demeurera francq et libre comme il en vouldra respondre devant Dieu, de manière, que Vun ne pourra troubler Vautre, ains que chacun, soit ecclésiastique ou temporel, pourra tenir ou possesser la sienne avecq paix et repos, et servir Dieu selon l'entendement qu'il luy a donné, et comme à Vextrême de sa vie il en vouldra respondre. »

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qu'on les lui forge à nouveau. Et, s'il en subit d'autres, ce n'est pas pour longtemps. Il concentre toute son énergie vers cette seule pensée : reprendre le bien qui lui a été ravi.

Lorsque l'empereur Léopold abolit le « scandaleux» décret de Joseph II en faveur des réformés, on était en 1792. C'était déjà la Révolution. Trois ans plus tard les Français s'emparaient de la Belgique et proclamaient aussitôt la liberté de conscience. Mais il n'y eut là qu'une restitution.

Il convient de remarquer que le droit n'étaît pas pour nos ancêtres le droit que la conception moderne se représente. Les communes obtinrent, avec les franchises et les privilèges, le maximum de l'équité politique et administrative à laquelle elles pouvaient aspirer. Il y aurait eu plutôt excès de liberté. Laréaction qui succéda à l'apogée du régime communal ressemble beaucoup, en effet, aux crises économiques qui éclatent lorsqu'il y a eu surproduction. Sans doute, la liberté, au Moyen Age, c'était la franchise, l'immunité. Pour un métier, c'était le monopole; pour une ville une administration indépendante ; pour une abbaye sa juridiction propre. C'était donc le privilège qui était la liberté. Le privilège : c'est-à-dire Fexemption du droit commun. Mais le droit commun, en ces temps, n'était-ce pas l'arbitraire, l'oppression, la servitude? On comprend l'effort des communiers pour acquérir des prérogatives qui représentaient à leurs yeux le droit d'être par eux-mêmes, de se gouverner, de s'administrer, enfin le droit de vivre leur vie propre.

Notre conception actuelle du droit est le résultat d'une succession de causes multiples et diverses. Qui sait si, dans la suite de» temps, il apparaîtra sous le même aspect? Le progrès est une échelle sans fin. Nous avons malheureusement l'habitude de supposer q ue nous sommes arrivés au dernier échelon et que

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nous avons trouvé les formules ^ définitives. Effet d'optique.

Les chartes du Moyen Age ont fait la liberté. Ces chartes n'ont jamais été abolies ; elles existent toujours. Elles ont simplement été appropriées à des besoins et des régimes nouveaux.

« Lorsque les provinces s'aperçurent, non sabs sur-^ prise et désappointement, qu'elles étaient accouplées pour constituer un Ëtat, les franchises municipales restèrent debout, intactes, et, quoique égarées par ridée monarchique de la grande patrie, les cités continuèrent à former dés centres d'activité et de rayonnement.

C'est sous la maison de Bourgogne que fut réalisée ta fédération administrative des Pays-Bas qui a fait la nation; mais c'est donc beaucoup plus loin, à la source même des traditions historiques, qu'il faut chercher les origines des traits distinctifs et communs du caractère politique de la Belgique : la liberté individuelle et l'autonomie communale.

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