CHAPITRE I
L'esprit pratique dans le socialisme belge.
Le socialisme belge ne veut pas être destructeur. — Un travail de juxtaposition s'opère. — La propriété respectée en tant qu'associée au travail. — Le socialisme rationnel. — Le philosophe Colins inventeur du mot et collectivisme ». — L'autocratie de l'intelligence dans le socialisme. — Manuels contre intellectuels. — La fondation du Parti ouvrier : on craint de l'appeler «socialiste ». — L'éducation socialiste. — Le citoyen Syndicat. — La question de la collaboration à un gouvernement bourgeois. — Les socialistes se déclarent « un parti de gouvernementf ». — Ils craignent de n'être pas prêts à prendre seuls le pouvoir. — Exemples d'opportunisme et de modéran- .tisme. — Le vote de l'augmentation des forces militaires. — La conscience nationale et celle de l'individu.
Le passé nous montre que les évolutions pacifiques sont rares dans les domaines économiques et politiques. Les conflits entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, entre ceux qui gouvernent et ceux qui ne gouvernent pas, ont presque toujours dégénéré en violences. En Belgique, cependant, le socialisme donne l'exemple d'un avancement continu, sans heurts, et d'une conquête progressive dans l'ordre et dans la paix.
Le syndicalisme a marqué en Belgique le réveil de la conôcience populaire. Il s'est résolument posé comme une protestation contre l'impuissance de l'Etat, mais nullement dans un sens destructeur.
Au socialisme romantique primitif, succéda assez vite une phase réaliste et il s'est créé une sorte de socialisme juridique, qui se propose d'absorber pacifiquement le droit privé dans le droit public, — ce qu'on appelle aujourd'hui le droit nouveau — en organisant la protection de la masse. Il est important d'en faire la remarque : c'est en devenant plus nombreux que le parti socialiste s'est montré de plus en plus conscient de ses responsabilités. Et l'on peut dire, sans qu'il y ait là la moindre idée paradoxale, que le socialisme est aujourd'hui d'autant moins redoutable qu'il est plus fort. L'évolution se manifeste vers le socialisme; mais le socialisnie évolue aussi vers plus de positivisme politique.
Le parti socialiste français s'attarde encore dans le révolutionnarisme en dépit de désertions multiples; le parti socialiste allemand s'aflirme en même temps révolutionnaire et réformiste; le parti socialiste belge est, de façon très accusée, plus réformiste que révolutionnaire. Alors qu'en France les théoriciens de la Confédération générale du travail dirigent le mouvement syndical avec cette idée que a la bourgeoisie se laisse aisément dépouiller pourvu qu'on la presse un peu », les chefs du parti socialiste belge s'efforcent, eux, visiblement, de conquérir cette bourgeoisie par une action consciente et coordonnée. 11 se fait un travail de juxtaposition.
Les syndicalistes belges estiment bien qu'ils doivent soutenir inébranlablement, et révolutionnairement s'il le faut, leurs revendications légitimes; mais nous les voyons s'assurer d'abord de cette légitimité eu cherchant à connaître la limite où ils doivent s'arrêter « afin, disent-ils, de ne pas rompre l'équilibre
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indispensable pour maintenir la stabilité du capital etsdu travail ». Ils poussent le scrupule jusqu'à s'inquiéter de l'attitude du public « qui a des fonds à placer, qui crée les usines et qui pourvoit aux besoins financiers de l'industrie ))^, et qu'il faut éviter d'alarmer.
Loin d'imiter les « chambàrdeurs » qui rêvent de tout reconstruire en commençant par tout détruire, ils se placent sur le terrain utilitaire et font œuvre d'adaptation.
Il n'y a pas d'organisation sociale en dehors des lois, et il n'y a pas de lois sans ane majorité qui les accepte. Tel est le principe qui ressort de leurs actes, les incite à réprouver la doctrine de la révolution pour la révolution, et en fait, en somme, des légalistes.
L'idée fondamentale du marxisme — l'absolue distinction des deux classes nettement déterminées dans l'organisme social, la classe des exploiteurs et celle des exploités, — est, dès à présent, rejetée par les marxistes belges — il ne faudrait pas le leur dire — lorsqu'ils reconnaissent l'existence de classes intermédiaires qui n'appartiennent ni à la première ni à la seconde, lorsqu'ils ne perçoivent plus nettement la catégorisation et déclarent qu'au surplus le mot de classe, dans une société démocratique et mêlée comme la nôtre, ne répond plus à aucune réalité pratique. C'est ce qui a fait dire à Paul Lafargue, à propos du collectivisme de César de Paepe, qu'un tel parti était « une contrefaçon belge du marxisme ». César de Paepe, en effet, ne fut jamais un outrancier. Il était l'homme de la conciliation, acceptant, faute de mieux, une solution modérée et pensant qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Non seulement de Paepe admettait les réformes politiques ou économiques « dont la réalisation ne peut que rapprocher