‹ La Belgique moderne: une terre déxpériencesChapitre 6 sur 61 · A-T-IL UNE AME BEL6B · texte numérisé non relu

A-T-IL UNE AME BEL6B

subsista à travers les épreuves et nous ne devons pas nous montrer injustes, et nous le serions vraiment trop si nous regrettions le prix que nous a coûté la formation de notre nationalité à travers ces périodes difficiles, mais finalement fécondes en résultats. »

Des écrivains et des artistes se sont précipités sur cette appréciation comme sur une découverte et une sorte de parti bourguignon s'est formé en Belgique dans la classe intellectuelle. Mais faut-il dire qu'il né comprend guère que des Wallons? Une fois encore, la sociologie s'élève ici contre Thistoire. La maison de Bourgogne a pu réunir, des provinces distinctes ; elle ne les a pas unies. Elle les a si peu unies que les Flamands n'acceptent nullement la thèse de M. Pirenne et ne voient, dans la période bourguignonne, qu'une période délétère où les communes perdirent leur influence sous le joug du pouvoir centraliste.

Voici d'ailleurs un autre grand historien belge, M. Kurth, qui, faisant ressortir ^ la merveilleuse facilité avec laquelle les Liégeois se sont amalgamés aux Belges », déclare : « Quand, le 4 septembre 1830, les volontaires liégeois partirent pour Bruxelles sous la conduite de Charles Rogier, ils ouvraient une ère nouvelle de l'histoire. Ils allaient prêter main-forte aux Brabançons qui, pendant des siècles, avaient été leurs mortels ennemis. Us inaugurèrent en 1830 l'ère d'une parfaite fusion, d'une fraternité définitive, dont nous recueillons aujourd'hui les fruits infiniment précieux. >•. Pour M. Kurth, la Belgique ne daterait donc que de 1830.

Quant à nous, qui nous trouvons en présence des mêmes différences de langue, de mœurs et de caractère qu'avant la Révolution de 1830 et qu'avant môme la domination des ducs de Bourgogne, nous sommes bien forcé de ne voir, dans cette domination, aussi bien que dans celles qui se. sont succédé et

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daos la Révolution de 1830 même, que des incidents superficiels, si considérable qu'ait été leur portée politique.

M. Jean Cniet a écrit un livre remarquable sur l'impuissance des lois^ pour attester que TÉtat ne fait qu'obéir à l'évolution économique et sociale, et que, par lui-même il ne crée rien et ne transforme rien. Par l'exemple de la Belgique, nous poufvons voir que TÉtat ne change pas davantage, etphitôt encore moins, la nature des peuples.

Les Wallons, issus des Gallo-Romains ou mélangés à eux, sont restés latins; les Flamands sont restés germaniques. Ni la maison de Bourgogne, ni les maisons d'Espagne et d Orange, ni l'indépendance môme, n'ont pu modifier un état de choses permanent, infuser du sang wallon dans des veines flamandes ou du sang flamand dans des veines wallonnes, ou seulement unifier quelque peu des tempéraments dissemblables.

Les ducs de Bourgogne d'abord, puis Charles-Quint, voulurent faire des Pays-Bas belges et bataves un Etat unique, étroitement uni, et plus tard, au commencement du xvm'' siècle, Charles Yl crut pouvoir proclamer que a les provinces belgiques ne formeraient qu'un seul, indivisible et inaliénable domaine ». Vaines tentatives! Les édits ne font pas les patries.

Encore aujourd'hui la Belgique ne paraît pas avoir tout à fait conscience de sa nationalité. On en trouve la preuve dans son aversion du service militaire et d'une armée forte. Les Belges, — je parle de la généralité, — voient là une servitude et une dépense inutiles. L'a ne des révolutions les plus caractéristiques de la Belgique, la Guerre des paysans, sous la

1. La vie du droit et Vimpuissance des loiSj par Jean Cruet, avocat à la Cour d'appel ; 1 volume à 3 fr. 50, de la Bibliothèque de philosophie scientifique. (Ernest Flammarion éditeur.)

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domination française, fut provoquée surtout par Toblîgation du service militaire. Et c'est un fait singulier: les paysans flamands prirent les armes pour n'être pas soldats, tant ils avaient horreur de la servitude. En 1850, le roi Léopold P' se plaignait, dans une lettre >u ministre Rogier, du désintéressement de ses sujets pour les questions militaires et il rappelait cette observation que Thiers lui avait faite : « Sans sérieux mojens de défense, vous deviendrez la risée du monde entier w. Les Belges n'ont pas changé. lis se retrouvent tels. Ils sq disent, non sans raison, qu'un pays ne peut devenir la risée du monde quand il affirme, comme Ta fait la Belgique, sa puissance industrielle et commerciale et qu'il remporte tant de victoires sur les champs de bataille économiques. Le sentiment leur échappe de la patrie commune à défendre, du territoire commun à préserver des invasions. L'histoire ne les a guère habitués qu'au patriotisme de la liberté.

Lucien de Samosate cite cette phrase de Thucydide : (( La patrie n'est pas un amas de villes et de maisons, des citadelles, des remparts ; la patrie est l'âme vivante de la cité et ce qui dans le cœur des citoyens reste du cœur des ancêtres. » La parole de Thucydide est vraie : il y a deux patries en Belgique. Et Timmuabilité du dualisme y est d'autant plus profonde qu'il ne s'agit pas seulement ici, comme en d'autres pays, de la division de deux nationalités : il s'agit aussi et surtout de la division des Germains et des Latins, c'est-à-dire de deux civilisations et de deux mondes à la fois.

La constitution sociale, j'entends les conditions d'existence de la nation, n'établissent en Belgique qu'une unité toute artificielle, de pure convenance. Flamands et Wallons ont des mœurs et des traits distinctifs.

Le Flamand est solide, bien musclé ; la tèle est

ronde, la face colorée, les yeux bleus ou gris, les cheveux blonds, le sang riche. Il donne une impression de force et de lourde santé. Le regard est lointain. Il n'est pas nécessairement vague. On y sent une mystérieuse résolution, la volonté d'une marche hautaine. Taciturne, renfermé, ne se livrant jamais, le Flamand apparaît têtu et comme buté, avec cette pensée dirigeante qui fut une devise royale, qu' « il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre et de réussir pour persévérer». L'obstination se lit dans le front bas, les sourcils durs et c^roits, la mâchoire anguleuse. Un tableau du peintre Laermans, au musée de Bruxelles, nous montre des ouvriers flamands revenant du travail. Ils vont, à travers la campagne, grands, vigoureux, un peu courbés, le visage sombre, réellement beaux à force d'impulsion figée et d'énergie farouche, toute ramassée. De ces hommes, qu'on devine silencieux comme toute la nature qui les entoure et mornes comme elle, une puissance se dégage : celle d'un labeur opini&tre et d'une immuable philodoxie.

Les femmes sont souvent sculpturales dans leur plantureuse beauté. Le teint est frais comme il devait l'être aux époques où l'on ne se nourrissait que de chair et de lait. Le profil est assez régulier; mais l'expression est dure, presque rugueuse, dans son immobilité grave. Les formes sont opulentes et les assises, très larges, tombent à plat sur des jambes courtes.

Les jeunes filles ont, dans l'allure, quelque chose de masculin. Le garçon a déjà, lui, dans le regard, la hardiesse du mâle qu'il sera un jour. Il met de la violence dans ses gamineries. Dévastateur de jardins et de squares, c'est un terrible petit vandale. Il ne respecte rien ni personne.

La race est foncièrement virile: on sent que la trempe de l'âme répond à la vigueur du corps. Il faut

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