T A-T-IL UNE AME BELGE
sans doute distinguer : les Flandres comprennent la Flandre orientale, la Flandre occidentale, la Campine anversoise, la Campine limbourgeoise, le Brabant flamand ; autant de régions autant de variétés de Flamands. Le paysan de la bruyère sera plus mélancolique et plus craintif que celui des grosses bourgades opulentes. Un peu plus de richesse marque un peu plus de franchise : le caractère s'ouvre avec la satisfaction du bien-être. Aux environs de Gand ou de Bruges la campagne féconde fait des hommes gras, d'une santé intumescente. Dans les sables de la Campine, les êtres, comme les arbres, sont plus maigres, le dos est plus voûté, le corps et le caractère se ressentent des misérables pitances — pommes de terre, laitage, café de chicorée, un peu de lard salé les jours de fête — et de la vie solitaire que seules deux distractions démonotonisent un peu le dimanche : Téglise et le cabaret.
Mais il y a des traits communs : rudesse, ténacité, vaillance, esprit d'union,^ — qui font clairement apparaître l'ascendance germanique.
11 y a chez tous les Flamands la même tranquillité de vie, le même souci de l'existence intérieure jalousement dérobée, aux regards indiscrets, la même impénétrable placidité, et, en même temps, la même humeur batailleuse mal endormie et qu'un peu d'alcool suffit à réveiller.
Au pays de Waes comme au Limbourg, dans la campagne gantoise aussi bien que dans la partie flamande du Brabant, les grandes lippées populaires des kermesses finissent par des batailles. Lorsqu'il est gorgé de nourriture et de genièvre, le Flamand, dominé par son instinct brutal, éprouve le besoin de faire du tapage, de briser quelque chose, d'affirmer sa force avec éclat. Il est rare qu'un dimanche se passe sans qu'il y ait dans quelque village une « kermesse rouge ». Nous avons vu dans un cabaret, aux
18 LA BELGIQUE MODBBNE
environs d'Anvers, des Flamands à moitié ivres casser des vitres et des bouteilles pour le plaisir unique de casser. Aux environs de Bruxelles, un petit village, Dilbcek, est réputé pour le caractère vindicatif de ses habitants* Us sont redoutés. Quand on voit leurs petites maisons toutes blanches, toutes propres, presques riantes, et la campagne si douce aux environs , on n'imaginerait pas à quel débordement de fureur ils peuvent en arriver après quelques stations dans les estaminets. La commune de Merchem^ dans le Brabant encore, est renommée pour ses rixes continuelles les jours de liesse. Ses habitants pourtant ne se livrent pas à une industrie qui surexcite beaucoup lés nerfs : ils élèvent des poulets.
Les jours de tirage au sort surtout, le mauvais ferment remonte. Saturés de bière et de liqueurs, les jeunes gens se livrent à de sauvages emportements. 11 y a, comme aux pays chauds, comme en Espagne, comme en Italie où le soleil déjà vous grise, de sanglantes luttes au couteau.
Au commencement du xiii* siècle, Guillaumele-Breton disait de la population flamande qu'elle était € fatale à elle-même par ses querelles intestines ». Les Flamands d'aujourd'hui ont encore en eux Thumear belliqueuse des ancêtres. Ils vivent dans la sérénité de campagnes où tout invite à la mansuétude. Mais ceux d'autrefois furent des théomaques à leur manière, et quelque chose a subsisté de tant de gloire guerrière : la chicane, — de l'épopée en raccourci.
Le Wallon, qui descend des Gallo-Romains, a, lui^ la physionomie ouverte, l'œil vif, le cœur chaud. Le Flamand inquiète : on le sent ombrageux, d'orgueil violent. Avec le Wallon aucune gène : les atomes crochus s'accrochent naturellement. Pas de morgue, pas de solennité : une simplicité d'accueil qui crée tout de suite une atmosphère de sympathie.
Y Ar^-fL UNB AME BELGE? 1S>
L'homme est robnste et martial. Il a la figure osseuse, le nez courte le front bombé, la lèvre senr suelle et souriante. Il n'a pas la puissance créatrice du Flamand ni, au même degré, son esprit de suite et d'association; mais il a plus d'esprit, — d*esprît tout court. H aime la satire et la gouaille. Un fond de farce méridionale traîne et s'agite en son âme ardente. 11 est mobile, mais enjoué; il est moins sérieux, mais moins âpre ; moins déductif, mais plus intuitif; moins profond, mais plus subtil. Ce qu'il perd en gravité, il le gagne en spontanéité. S'il se montre moins^ appliqué au travail, il a l'activité plus rapide. Il est moins indépendant peut-être^ mais moins soumis. « Ce n'est pas, dit Fustel de Coulanges en parlant des picards-wallons, que l'amour de l'indépendance ne fût au fond des âmes ; mais il était moins fort que les passions et les haines de parti ».
Plus enthousiaste que le Flamand, le Wallon est aussi plus généreux. Lorsque le grisou fait des victimes au fond de la mine, lorsqu'une explosion se produit dans une usine, il court au péril et se dévoue avec un courage admirable. Le Flamand se dévouera aussi ; mais avec plus de flegme et de résignation fataliste, avec la religieuse pensée peut-être qu'il jades immolations nécessaires.
Voici deux régions peu éloignées où la vie est dure au paysan : le Limbourg et les Fagnes. Dans le Lim> bourg, acharné à tirer d'un sol ingrat le peu qu'il lui faut pour vivre et à tâcher d'améliorer un peu une situation si précaire qu'on voit des familles entières ne pas dépenser plus de quatre à cinq sous par jour, le paysan est un peu la patiente bètc de somme. Et, en vérité, sa vie s'identifie beaucoup avec celle des animaux qui vivent sous son toit, l'écurie étant presque toujours contiguë avec la cuisine. Dans les Fagnes, la terre est tout aussi marâtre, mais déjà les physionomies s'éclairent. Les esprits ne sont pas
20 LA BELGIQUE MODEBNB
plus cultivés ; mais ils ont, dans leur double misère intellectuelle et physique, Thospitalité large. L'étranger n'est plus l'ennemi : la curiosité avec laquelle on le reçoit n'est jamais malveillante.
Le Wallon a des impulsions, des émotions. 11 est latin par sa jovialité, latin aussi par sa versatilité. C'est le point faible du Wallon: il est mobile et mouvant* Il est plus à la surface. Dans ses entre* prises, on ne sent pas toujours la réflexion profonde et la conviction indéracinable du Flamand.
Le contraste est frappant : il est tout dans les origines et dans l'hérédité. Contre les étrangers, même sous leur domination, le Flamand opposa, à travers les siècles, sa lourde passivité, son impénétrabilité squamoderme, son traditionalisme infrangible. Le Wallon, avec son optimisme quasi méridional, a toujours été plus malléable; il s'est mieux accommodé de tant de régimes divers. Pourvu que la liberté fût sauve, il n'en demandait pas plus. Point de lâcheté j en cela : la philosophie de la bonne humeur.
Flamands et Wallons sont sensuels. Leur amour de la vie se manifeste sous la forme de longues bom- \ bauces pantagruéliques. Le Flamand, circonspect et ^ réfléchi, se délivre à table de sa carapace bourrue et sa joie s'épanouit avec exubérance. La bonne chère l'attendrit. Son œil gris s'allume. Un gros rire le secoue. La cuisine tient une place énorme dans son existence. Bien manger, bien boire, c'est son luxe. L'ostentation s'affirme par de somptueux repas largement arrosés. Cependant, s'il aime boire, le Flamand n'a pas autant que le Wallon le culte du bon vin. Le Flamand est surtout adéphage, le Wallon surtout dyonisiaque. Le vin est soigné par celui-ci avec religion. Il le boit avec respect et dévotion, comme le prêtre qui officie.
On rapporte que saint François d'Assise, rentrant un jour dans son couvent, harassé de fatigue et à demi-