‹ La Belgique moderne: une terre déxpériencesChapitre 8 sur 61 · Y A-T-IL UNE AME BELGE · texte numérisé non relu

Y A-T-IL UNE AME BELGE

mort de faim et de soif, ne cessait de répéter en chemin au moine qui l'accompagnait: «Ce n'est pas la joie parfaite ! » Son compagnon finit par lui demander ce qu'il faudrait encore. « Il faudrait, expliqua saint François, que nous trouvions le couvent fermé ou qu'on ne pût rien nous donner à manger ou à boire. » Pour le Flamand, la joie parfaite eût été de trouver, en arrivant, une table abondamment servie. Pour le Wallon, une table bien servie aussi, mais avec des mets plus succulents que copieux, et surtout de vieilles bouteilles couvertes de toiles d'araignée.

A travers l'Histoire, les Flamands se sont fait une réputation de « grands fouaciers ». A Gand, pendant la révolution brabançonne, le triomphe de la réaction contre les réformes libérales de Joseph II fut fêté par un banquet. On dévora 6.000 pains, 2 bœufs gras et 6 moutons; on défonça 4 pièces de vin et 100 ton^ neaux de bière. Au cours de la Révolution de 1830, les deux camps opposés — Belges et Hollandais — cessaient les hostilités aux heures des repas. Il y avait la trêve de la faim. Flamands et Hollandais étaient tout à fait d'accord sur ce point: qu'on ne peut bien se battre lorsque l'on est à jeun.

Aux environs de Bruxelles, se trouve un hameau fameux : Neer-Zellick, — fameux par une coutume qui montre bien le côté matérialiste du tempérament flamand. On y organise, tous les ans, des concours de victuailles. Le prix est à celui-ci qui parvient à en enfourner le plus dans le temps le plus court. Les bÀfreurs sont nombreux qui se donnent rendez-vous à ces séances de goinfrerie. Et comme on ne mange pas sans boire, on devine dans quel état sortent les pauvres diables qui prennent part à ces crevailles.

En Wallonie, où les palais sont plus délicats, il y a des concours de dégustation» Il s'agit de deviner la composition de breuvages compliqués, mélanges de vins, de liqueurs, de bières, etc.

Le Flamand est gounnaDd ; le Wallon est gourmet. Un éminent musicographe, M. Maurice Kuffenath, afQrme que les xleux races sont également musiciennes. Il est certain que, dès les temps les plus reculés, les Belges se réunissaient pour chanter. Peut-être ce goût de la musique chorale est-il un effet de leur instinct d'association ? En tout cas, il n'y a qu'à voir dealer dans les rues les innombrables sociétés qui pullulent dans toutes les yilles et les moindres bourgades belges pour être convaincu que la musique y est en honneur. Chaque société a sa fanfare, chaque fanfare son drapeau, et les musiciens sont parfois aussi nombreux que les sociétaires qui suivent. Mais si tous les Belges aiment entendre et faire de la musique, si aucune fête ne serait complète sans le concours des fanfares et des orphéons, l'invention, la composition, ce qu'on pourrait appeleria science musicale, n'exista guère qu'en Wallonie, malgré tous les efforts des Peter-Benoit, des Gevaert et des Blockx, à Anvers.

L'àme profonde des Flandres s'est surtout expri^ mée dans la forme et la couleur. Le Flamand a mis dans la peinture toute sa puissance de création. Il s'affirme un grand voyageur à travers l'inconnu si, comme le dit Eugène Fromentin, une œuvre d'art est une découverte. Le tumulte en dedans de sa nature concentrée se donne libre cours dans le rythme des formes, la poésie de la lumière et de la chair, la dépense du mouyement, l'expression de la vie sous tous ses aspects. La peinture est l'instrument réflexe de la cérébraiité farouche, domptée à force d'énergie, et de la sensibilité cadenassée de la race.

Plus vive et plus gaie, la Wallonie, elle, exhale en chantant ses joies et ses peines. Elle a le sens et le culte du rythme musical. L'école wallonne, dite «néer^ landaise )> par une singulière erreur géographique, fut, au Moyen Age, une véritable pépinière de maîtres de

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