CHAPITRE II
M. Lebeau, récemment sorti du ministère, avait repris ses fonctions d'avocat-général à la cour d'appel de Liège. Le roi le fit appeler et l'interrogea sur l'état de l'armée. M. Lebeau ne dissimula pas la vérité ; il dit franchement sa pensée tout entière. « L'armée ne manque ni d'ardeur,
• ni de courage, dit-il. La garde civique est animée d'un •vif sentiment national. Mais je ne puis cacher que, malgré les efforts louables et persévérants des divers officiers supérieurs qui ont dirigé le département de la » guerre depuis la révolution, l'armée nouvelle doit, dans
• mon opinion, laisser beaucoup à désirer sous le rapport
• de l'organisation. Nous sommes trop près d'une révolution qui a relâché les liens de toute subordination et de » toute discipline pour que l'armée ne s'en ressente pas
• profondément. De là un grand obstacle à sa réorgani-
• sation. Ajoutez-y l'incertitude sur l'issue de cette même » révolution, incertitude qui jusqu'ici a dû exercer une » fâcheuse influence sur l'esprit de l'armée. Quant à la » garde civique, je la crois capable de faire des prodiges •derrière des remparts, des barricades, ou retranchée •dans des maisons, si l'ennemi osait s'engager dans les •rues de nos villes; mais peu exercée, organisée très-in- » complètement, je la crois incapable de soutenir un choc
• en plaine et de résister à la cavalerie et à l'artillerie (1).»
La position du roi était vraiment perplexe. Réclamer les secours de l'étranger, placer notre indépendance sous l'égide des baïonnettes françaises, c'était humilier l'orgueil national et porter à notre réputation militaire une atteinte grave, sinon irréparable. D'un autre côté, confier
(I) Juste, »6/rf v p. 288 et 289.
28 août 1831.
le sort du pays à une armée insuffisante par le nombre , peu exercée et peu disciplinée, c'était marcher au devant d'une défaite probable, c'était exposer la Belgique à la dernière des humiliations, l'occupation de sa capitale par une armée hollandaise. Cette seconde alternative était d'autant plus redoutable que le parti orangiste, renforcé de cette tourbe d'intrigants que le succès a toujours le privilège d'attirer, eût pu se livrer à des démonstrations propres à tromper les Puissances sur les sentiments réels des Belges.
Le recours à l'intervention française était en définitive le parti le plus sage. Huit ou dix jours devaient se passer avant que les Français pussent se trouver en ligne de bataille aux environs de Bruxelles. Or, les armées belge et hollandaise étant déjà en présence, ces huit jours suffisaient pour laisser aux événements le temps de se dessiner. Si les Belges obtenaient des avantages, on pouvait arrêter la marche des Français. Si le sort des armes leur était contraire, l'armée auxiliaire arrivait au moment opportun.
Ces considérations ne pouvaient échapper à l'esprit éclairé de Léopold. Après quelques instants de réflexion, il chargea M. Lebeau de transmettre à M. Lehon, notre ambassadeur à Paris, l'ordre de demander officiellement l'assistance d'une armée française.
Le roi quitta Liège le 2 août, à neuf heures du soir. Il arriva à Bruxelles le lendemain, à quatre heures du matin. Les ministres attendaient son retour avec impatience. Ils s'étaient bornés à prier M. Lehon de porter le fait de l'invasion à la connaissance du gouvernement français. M. Van de Weyer avait été chargé de faire la piême notification à Londres.