CHAPITRE IV
colonies, M. Goblet, capitaine du génie, et M. Niellon, ex-sous-officier de cavalerie en France, furent rapidement élevés au rang de généraux de brigade. M. Joly, ex-sous-lieutenant du génie , devint colonel et président du Comité militaire, c'est-à-dire, ministre de la guerre (1). La plupart de nos colonels, et même de nos généraux, n'avaient jamais commandé en ligne.
Ce n'est pas qu'on manquât de postulants pour les grades de toutes les catégories ; loin de là , leur nombre devint tellement considérable qu'il fallut nommer une commission d'examen pour vérifier les titres allégués par les pétitionnaires. Cette commission voulut en vain s'acquitter de sa tâche avec l'exactitude et la sévérité nécessaires; les circonstances étaient trop pressantes pour permettre de longues recherches. La commission commit une foule d'erreurs dont le redressement devint bientôt une source d'embarras pour le département de la guerre. Il y a autre chose que de l'amertume dans les lignes suivantes que nous empruntons au Mémoire de Daine : « Les épaulettes s'obtenaient par le seul fait de la présence au Parc pendant les journées de Septembre, et »leur grosseur semblait calculée d'après le nombre de » cartouches qu'on disait y avoir brûlées : le sous-lieute- »nant de l'ancienne armée qui comptait 12 ou 13 ans de » grade et que la révolution avait élevé d'un degré, avait »pour capitaine l'honnête artisan qui, la veille, l'avait » habillé ou chaussé (2).»
Les cadres se remplissaient ainsi d'éléments hétéro-
(1) Il est vrai que M. Joly n'avait accepté ces fonctions élevées qu'après de longues résistances et pur dévouement à la cause nationale.
(2) Mémoire au Roi, p. 5.
gènes, tout surpris de se trouver en présence. Nulle part ne se montrait le germe de cette noble fraternité militaire qui attache au drapeau et fait du régiment une seconde famille. Les épaulettes qui brillaient sur leurs épaules novices étaient loin d'avoir calmé l'ambition des combattants de Septembre. Chose étrange! ces hommes qui avaient sans cesse le mot d'égalité sur les lèvres, se plaignaient de l'ingratitude du gouvernement et criaient vengeance, quand ils n'obtenaient pas au moins le grade de capitaine. Aussi en vit-on qui devinrent, comme par enchantement, majors, colonels, chefs d'état-major, et même généraux de brigade.
Au milieu de cette lutte de convoitises ambitieuses, en présence de cet assemblage désordonné d'hommes et de choses qu'il fallait transformer en armée, une impulsion énergique, constante et surtout uniforme du pouvoir central était le premier besoin de la situation. Or, par une coïncidence fatale, le portefeuille de la guerre passait de main en main, avec une rapidité que les passions révolutionnaires de l'époque peuvent seules expliquer. Du 28 septembre 1830 au 30 octobre, il est confié à M. Joly; du 31 octobre au 24 mars 1831, il passe aux mains de M. Goblet; du 25 mars au 17 mai, il est remis à M. d'Hane de Steenhuysen; du 18 mai jusqu'à l'invasion hollandaise, on le trouve aux mains du baron de Failly. Chaque ministre débutait avec courage ; tous se mettaient à l'œuvre avec le noble orgueil de doter leur pays de sa première armée nationale; mais bientôt calomniés dans leurs intentions, offensés dans leur honneur, méconnus dans leurs actes, désespérant de l'avenir, ils réclamaient comme une faveur la permission d'abandonner un poste où ils