CHAPITRE IV
ne rencontraient que des embarras, des humiliations, des dégoûts et des outrages.
A cette époque, en effet, le banc ministériel était sans métaphore le banc de douleurs si bien défini par M. Thiers. Jamais presse plus malveillante, plus absurde, plus dévergondée n'avait pesé sur les destinées d'un pays. Les évincés des emplois militaires trouvaient des organes dans les journalistes, et, chose triste à dire, toutes les déclamations des journalistes avaient un écho retentissant à la tribune du Congrès national.
Au lieu de seconder les efforts de l'administration de la guerre, en recommandant le respect de la discipline et l'amour de l'ordre, les journaux se livraient à d'interminables déclamations sur de prétendues injustices commises au détriment des combattants de Septembre. Ceux-ci avaient rendu d'incontestables services; leur courage et leur sang avaient affranchi le pays : il eût été odieux de l'oublier. Mais ce n'était pas à ce point de vue que se plaçait la presse. Imposer à des officiers novices les obligations de la vie militaire et les nécessités du service, c'était exercer un acte de vengeance occulte sur les combattants de Septembre! Parler de discipline et d'obéissance à des hommes que les passions révolutionnaires poussaient au désordre, c'était réprimer l'ardeur des soldats-citoyens et favoriser l'orangisme! Mettre un frein à l'anarchie qui menaçait de dissoudre tous les liens de la société, c'était éteindre le feu sacré du patriotisme et préparer les voies à la restauration des Nassau ! Rejeter des rangs de l'armée les hommes qui souillaient l'épaulette, c'était faire place à ceux qui portaient la cocarde orange à l'attaque du Parc de Bruxelles ! Celte tactique
était tellement passée en habitude que, même après nos désastres de 1831 , un ministre fut en butte à des interpellations acerbes, parce qu'il avait rejeté de l'armée des officiers de volontaires flétris par la main du bourreau (1).
Qu'on ne s'imagine pas que le ministre de la guerre , responsable de ses choix, fut libre de conférer les emplois aux plus dignes. Chaque fois qu'un corps nouveau allait être organisé , la presse et la tribune sommaient le gouvernement de préférer les hommes de la révolution aux anciens séides du despotisme hollandais. Nous n'en citerons qu'un seul exemple. Un mois avant l'invasion, au moment où de nombreuses nominations allaient se faire dans la cavalerie, le ministère repoussa, par la voie du Moniteur, comme une accusation grave, toute pensée de prédilection pour les officiers de l'ancienne armée. Les. clameurs de la presse avaient fini par agiter les masses^ Le public des clubs voulait des hommes nouveaux (2).
Mais les ex-officiers de l'armée des Pays-Bas n'étaient pas seuls à se plaindre. La troupe de ligne en masse, mise en regard des corps francs , était chaque jour en butte à des attaques irréfléchies, à des comparaisons humiliantes. D'imprudents orateurs exaltaient sans cesse les services des volontaires, sans s'apercevoir que ces éloges répétés provoquaient les jalousies et les plaintes de l'armée régulière. On oubliait que désormais nos différends avec la Hollande devaient se décider en rase campagne , et que dès lors la prudence la plus vulgaire exigeait que la discipline et l'art militaire obtinssent une
(i) Séance de la Chambre des représentants du 28 septembre 1831 [Moniteur du 30).
£2) Moniteur du 25 juin 1831.