CHAPITRE IV
les plus importantes. Chaque jour les partisans de la maison déchue multipliaient les embarras et les résistances. Quelques mois avant l'élection du prince Léopold, il restait dans les régions élevées de l'administration un petit nombre d'esprits fortement trempés qui osaient envisager l'avenir avec confiance ; mais la majorité des fonctionnaires publics semblait en proie à un découragement irrémédiable. Le peuple seul avait conservé ses illusions et son patriotisme.
Ce fut alors que les agents du prince d'Orange se présentèrent avec un thème éminemment propre à séduire des hommes que la seule pensée de la restauration de Guillaume I er faisait trembler. « Vous avez récupéré, disait-on , l'indépendance nationale et la liberté politique ; vous voulez que la Belgique, libre et prospère, occupe une place honorable parmi les nations européennes; vous cherchez les débouchés que réclament vos manufactures et vos mines ; vous désirez conserver vos emplois et vos grades. Voulez-vous obtenir tous ces avantages et réaliser tous ces vœux? Acceptez la royauté du prince d'Orange. Le prince est le candidat de l'Europe. Il vous aime : il est prêt à renoncer pour vous au trône de Hollande (1). »
Ces discours, auxquels l'or hollandais venait parfois en aide, ne furent pas entièrement inefficaces. Les uns cédèrent à l'appât des récompenses ; les autres , dupes ou complices, expliquèrent leur défection par le désir de consolider l'indépendance de la nation; mais tous, patriotes séduits ou traîtres soldés, se mirent à miner,
(1) Gciie thdorie se trouve développée avec an art infini dans une brochure anonyme répandue à profusion quelques jours après l'échauf* fourée d'Ernest Grégoire. — On n'oubliait qu'un seul point : c'est que , comme nous le verrons plus loin , Guillaume I er repoussait cette combinaison de toutes ses forces.
parfois ouvertement, les obstacles qui s'opposaient au retour du prince héréditaire. Il est certain que tous les complices d'Ernest Grégoire et du général Vandersmissen ne furent pas signalés à la police militaire. Mais il est un autre fait qu'il importe de ne pas perdre de vue : c'est que l'élection du prince Léopold fit rentrer dans le devoir le petit nombre d'officiers que les émissaires de la Hollande avaient momentanément séduits. Quelques hommes, il est vrai, n'imitèrent pas cet exemple et continuèrent à fournir aux ennemis de leur patrie les renseignements les plus complets sur le nombre, l'armement et la position de nos troupes (1).
Mais ces traîtres, — nous avons hâte de le dire, — ne se trouvaient pas au département de la guerre. On peut affirmer qu'il y a eu absence d'énergie, défaut d'activité, confiance exagérée dans l'intervention de la diplomatie européenne; mais, si les ministres ont commis des fautes, aucun d'eux n'a failli aux lois de l'honneur. Nous ne ferons pas partager cette conviction à tous nos compatriotes; mais l'histoire triomphera de la calomnie, le jour, malheureusement encore éloigné, où les archives secrètes de La Haye seront accessibles à la publicité.
Constatons, dès aujourd'hui, que les fautes et les erreurs commises en 1831 trouvent plus d'une excuse dans les mille obstacles que nous avons passés en revue, et surtout dans l'absence d'une administration convenablement organisée. Ces obstacles étaient tels que le courage et l'habileté ne suffisaient pas toujours pour les surmonter. C'est là surtout qu'il faut chercher les causes de la triste issue de la campagne de 1831.
(1) Ce fait n'est malheureusement que trop certain.