CHAPITRE V
est la loi de tous les peuples civilisés. Les cours alliées ne pouvaient, sans blesser la justice, sans méconnaître les notions les plus élémentaires de l'équité politique, écarter ce principe des protocoles de leurs mandataires. Confiante, loyale, fidèle à ses engagements, la Belgique avait eu foi à la parole des représentants de l'Europe. Celle-ci devait réaliser les promesses faites en son nom. Un autre système prévalut parmi les diplomates de Londres. Revenant sur des concessions acquises à la Belgique, oubliant les garanties stipulées en faveur du prince Léopold, ils traitèrent la Hollande avec une faveur marquée et lui sacrifièrent les intérêts de sa rivale !
Le 2 août, les troupes hollandaises avaient franchi nos frontières ; le 5 du même mois, la Conférence se plaignit de la violation de la parole donnée. Dans une dépêche collective adressée au baron Verstolk , ministre des affaires étrangères à La Haye, nous lisons : « Par la lettre »que Votre Excellence nous a fait l'honneur de nous » adresser le 1 er août, elle veut bien nous prévenir qu'il » entre dans les intentions du roi, son auguste maître, » d'appuyer par dus mesures militaires les négociations que ses plénipotentiaires sont chargés d'ouvrir à » Londres. Nous aurions pensé que ces mesures ne serraient adoptées que dans l'intérieur de la Hollande, si le * bruit public ne nous apprenait qu'elles ont été étendues »au delà de ses frontières; que les hostilités ont été » reprises contre les Belges d'après les ordres du roi, et »que l'armistice, qui avait été établi à Anvers, venait » d'être dénoncé. N'ayant pu obtenir des plénipotentiaires
* hollandais aucune explication de cesfaits,nous nous refaisons encore à croire que le roi, au moment même où il »nous faisait communiquer son intention de négocier un » traité de paix définitif, ait pris la résolution de rallumer »Ia guerre.... Votre Excellence connaît les motifs d'in- »térêt général qui ont porté les cinq puissances, dès le »mois de novembre, à établir une suspension d'armes » entre la Hollande et la Belgique. Elle connaît les engavgements qui existent à ce sujet entre les cinq cours.... »Ces motifs et ces engagements sont les mêmes aujourd'hui. Le repos de l'Europe s'y rattache. Nous espérons » qu'il suffira de les rappeler ici, et que Votre Excellence »ne manquera pas d'obtenir du roi les ordres nécessaires pour que les hostilités cessent sans aucun délai »et pour que les troupes de S. M. rentrent dans les frontières de son territoire.... Ces demandes, fondées sur »nos engagements et sur les besoins de l'Europe entière, useront sans doute favorablement accueillies par S. M. » La dépêche se terminait par la demande d'une réponse prompte et satisfaisante (1).
La Conférence se réunit de nouveau le lendemain, 6 août.
Le plénipotentiaire anglais ouvrit la séance en déclarant que le ministère britannique, en apprenant la reprise des hostilités, avait donné à une division de la flotte l'ordre de se rassembler aux Dunes, afin d'être à portée de concourir au rétablissement de l'armistice garanti par les cinq puissances ; il ajouta que, depuis l'expédition de
(1) Moniteur Belge du 19 août 1831. La dépêche était signée Esterhazy, Wessemberg , Talleyrand, Palmerston, Bulow, Lieven, Matuszewic. — Papers relative to the affairs ofBelgium, A, p. 80.
cet ordre, le roi des Belges avait réclamé l'assistance des cinq puissances, et spécialement le secours naval de la Grande-Bretagne.
L'ambassadeur de France, prince de Talleyrand, fit une déclaration plus explicite. Il annonça que le roi Louis-Philippe, sur les instances du nouveau souverain de la Belgique, avait fait marcher un corps d'armée pour refouler les troupes hollandaises sur leur territoire; mais en même temps il donna l'assurance que son gouvernement, repoussant toute idée de conquête, ne voulait faire servir ses forces qu'à l'exécution des engagements pris par les cinq puissances au sujet du maintien de l'armistice entre la Hollande et la Belgique.
Pas un membre de la Conférence n'éleva la voix pour protester contre les mesures prises par l'Angleterre et la France. Tous, au contraire, s'empressèrent d'avouerque la marche de l'armée française avait lieu pour assurer l'exécution des engagements pris par les cinq puissances. Ils se contentèrent d'exiger que les troupes françaises ne franchissent pas les anciennes frontières de la Hollande ; que leurs opérations se bornassent à la rive gauche de la Meuse ; que dans aucune hypothèse on ne procédât à l'investissement des places de Maestricht et de Venloo, trop rapprochées de la Prusse pour devenir le théâtre de la guerre sans inconvénients pour l'Allemagne; enfin, que les troupes françaises se retirassent dans les limites de la France dès que l'armistice aurait été rétabli tel qu'il existait avant la reprise des hostilités. Le plénipotentiaire français accepta ces conditions. Quant à l'intervention éventuelle de la marine anglaise, il fut stipulé que la flotte mouillée aux Dunes n'agirait que pour l'accom-
plissement des mêmes vues et d'après les mêmes principes (1).
On le sait déjà : ces décisions des plénipotentiaires , pas plus que leur dépêche du S août, n'eurent pour effet d'arrêter les mouvements de l'armée hollandaise. A toutes les instances, à tous les ordres, à toutes les menaces de la Conférence, M. Verstolk de Soelen répondait, sans sourciller, que les mouvements des troupes hollandaises, loin d'être dictés par des motifs de politique et de vengeance, avaient pour seul but d'appuyer les négociations et de hâter la conclusion d'un traité définitif. M. Verstolk ajoutait : « La conclusion de ce traité, dont Sa Majesté espère »le moment très-rapproché, va immédiatement mettre un » terme aux opérations militaires (2). » C'était joindre la dérision à l'oubli des engagements contractés envers l'Europe. Il fallut qu'une armée française vînt arrêter le prince d'Orange à quatre lieues de Bruxelles (3).
(1) Recueil de pièce* diplomatiques, T. I, p. 287. — Papers relative to the affairs ofBelgium, A, p. 82.
(2) Recueil de pièces diplomatiques , T. I , p. 284.
(3) En lisant les actes diplomatiques que nous avons transcrits , on aura remarqué la phrase où la Conférence déclare n'avoir appris la reprise des hostilités que par le bruit public. La sincérité de cette déclaration a été révoquée en doute. On s'est demandé comment la signification des préparatifs militaires de la Hollande avait échappé à l'attention de l'ambassadeur britannique accrédité à La Haye. On a imaginé je ne sais quelle combinaison machiavélique consistant à préparer une humiliation sanglante aux révolutionnaires de Septembre , sauf à prier la France d'accourir à leur aide aux portes de Bruxelles. Ces soupçons sont le produit de l'imagination populaire. Le langage de la Conférence était sincère. A Londres comme à Bruxelles, on connaissait les préparatifs de la Hollande ; mais on se refusait à croire à la rupture d'une suspension d'armes garantie par les grandes puissances et acceptée par Guillaume I er . On ne s'attendait pas surtout à une reprise d'hostilités sans dénonciation préalable. Depuis longtemps , il est vrai , Guillaume avait pris la résolution d'envahir la Belgique, au premier