‹ La Belgique sous le règne de Léopold IerChapitre 129 sur 178 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

partie des séances, ils étaient prêts à seconder le pouvoir, pour peu que celui-ci voulût se montrer bienveillant à l'égard des droits et des intérêts des vaincus. Jetant un regard en quelque sorte prophétique sur l'avenir, M. Dechamps s'écria : « Les questions cathox>liques et libérales vont faire place à des questions plus

]»brùlautcs, à des questions sociales, agitées ici et autour » de nous, questions qui nous diviseront bientôt en » parti conservateur, voulant le progrès dans l'ordre »et dans nos institutions, et en parti avancé, radical, i>voulant, à son insu peut-être, le progrès par la ruine ï>de l'ordre et des institutions... Je me refuse à opposer »au ministère un vote d'hostilité prématurée (1). t> Qu'on compare l'attitude de la droite en 1847 à celle de la gauche en 1843, en 1848, en 1846, et l'on verra de quel côté se trouvent le respect de la majorité, rintelligence des principes constitutionnels, l'acceptation loyale des verdicts du corps électoral.

Cette conduite pleine de modération des catholiques était d'autant plus remarquable qu'on semblait peu disposé à leur en tenir compte. Une sorte de surexcitation, d'ivresse causée par la victoire régnait dans toutes les phalanges du libéralisme. Le vœ victis ne se trouvait pas seulement dans les colonnes des journaux, dans les cris de triomphe des clubs : pour la première fois depuis la révolution, il apparaissait dans les discours des ministres. M. Rogier et M. Frèro avaient la parole hautaine, dédaigneuse, pleine de menaces faiblement déguisées. Oubliant les promesses de bienveillance et de justice formulées dans le pra-

(1) Ànn.parî.y^. 67.

280 12 AOUT 1847—81 octobre 1852.

gramme du 12 août, le premier se permit de jeter la tirade suivante à la face de ses prédécesseurs : « Nous sommes entrés unis, nous sortirons unis, et ïsous ce rapport encore nous espérons donner de «salutaires exemples au pays; au pays qui Q*a que »trop souffert de ces administrations bâtardes, admi- «nistrations peu dignes d'une nation libre, où Ton a »vu des ministres, préoccupés avant tout du soin de »leur préservation personnelle, siégeant aujourd'hui »avec M. Nothomb, demain avec M, Van de Weyer, » après-demain avec M. de Theux, toujours contents »de leur position, jusqu'à ce qu'enfln la grande voix »du pays soit venue mettre un terme à ce système «justement flétri (1). » Il est vrai que, dans la séance de la veille, M. Rogier avait brisé les derniers liens qui rattachaient aux défenseurs de la politique unioniste. La tète et les bras tournés vers la gauche, il^ s'était écrié : « .... D'autres influences ont été amenées »aux affaires par les élections du 8 juin. Ce sont ces » influences-là qui doivent faire aujourd'hui notre force «principale. C'est à elles que nous en appelons, c'est «sur elles que nous nous reposons.... Nous ne deman- «derons rien à la nouvelle majorité qui répugne à ses «antécédents... Nous soumettons nos actes à son con- «trôle. Mais dans les circonstances décisives, lors- « qu'il s'agira de l'existence du cabinet, alors nous, »jwi ne sommes après tout que vos représentants, nous «réclamerons, mes chers amis^ votre concours éner- «gique et sympathique (2)!« Il n'est pas nécessaire

(1) Séance du \7 novembre 18i7. Ann. parl.^ p. 58.

(2) Ann. parlem., p. 39.

CHAPITUE XXXVII. 28 f

tTajouler que le minisire des Travaux publics s'empressa de suivre les traces de son collègue de Tlnlc- Fieur. Répondant à deux orateurs catholiques, qui avaient affirmé que la lutte entre les hommes modérés de la droite et de la gauche provenait en grande partie d'un regrettable malentendu, M. Frère, montrant du doigt les bancs où siégeaient ses adversaires, s'écria : « Il est impossible d'admettre qu'il n'y ait }!>pas au fond de ces discussions, au fond de ces débals »ardents, un motif vrai, sérieux, avouable de notre >part, mais que l'on eaeJie de ce côté de la Chambre (1). !► A des avances loyales, franches et sincères, il répondait par une accusation d'hypocrisie politique; puis, passant des députés catholiques au chef de la hiérarchie religieuse du royaume, il accusa le cardinal de Malines de viser à l'asservissement du pouvoir civil, parce que, dans une lettre adressée à M. Nothomb, le prélat avait signalé la convenance de ne pas donner aux écoles normales de l'Etat une extension telle qu'elles rendraient impossible l'existence des écoles normales libres, élevées à l'aide d'énormes sacrifices. Peu soucieux des précédents administratifs, un ministre communique à la Chambre et jette en pâture aux passions politiques une lettre qui, dans l'opinion du prélat qui récrivit, aussi bien que dans celle du fonctionnaire qui la reçut, n'était pas destinée à la publicité !

- fie n'élait là que le prélude d'un incident parlementaire, qui restera comme un monument des passions et des luttes ardentes de l'époque. M. le ministre

(I) Ànn. parl.^ p. 53.

282 12 AOUT 1847—31 octobre 1852.

des Travaux publics avait donné lecture d^ane Idlre écrite par le chef du clergé national. Un député de Tournai s^emprcssa d'aller puiser aux mêmes sounees. Ayant abtenu communication du dossier renfermant la correspondance échangée entre les évéques et le département de l'Intérieur, M. Lehon vint, quelquessemarnes plus tard, donner lecture de plusieurs fragments remplis de détails, de renseignements et d'aveux d'une nature nécessairement confidentielle. Il poussa l'ardeur de ses révélations au point de lire un passage que M. Nothomb avait biffe dans ta minute, comme empreint d'une éxagéralion miànifestel Ainsi qu'on devait s'y attendre, l'ancien ministre de l'Intérieur s'empressa de protester contre cet ouWi des convenances administratives. Ne voulant pas laisser à ses adversaires la tâche facHe de s'emparer de quelques phrases isolées, pour en déduire l'asservissement de l'Etat et la suprématie politi([ue de l'Eglise, il demanda que la correspondance tout entière fût publiée dans les annales parlementaires. La Chambre aceueillit la proposition ; mais l'effet de cette indiscrétion administrative n'était pas moins produit. Toutes les feuilles libérales avaient avidement accueilli, propagé et eouhmenté les révélations dont elles étaient redevables à la complaisance du cabinet, à l'humeur agressive de M. Frère, à Tardeur militante de M. Lehon. Cétaît ainsi que les amis de la politique nouvelle interprétaient le passage du programme qui promettait justice et bienveillance aux ministres des cultes (1).

(1) Voy. le discours de M. Lehon {Ànn, pari., p. 308, 33i et suiv.} et la réponse de M. Nothomb {Ibid., p. 312, 333 etsaiv ). La poblicaUoa

Page 1