CHAPITRE XXXI
appelés au pouvoir, avaient deux fois partagé les portefeuilles avec les sommités du camp libéral (1). Cet espèce d*iDterdit lancé contre une grande opinion nationale, cette persistance à réclamer le pouvoir pour soi et l'obéissance pour les autres, en un mot, cet égoïsme politique faisait surgir des réflexions amères dans les rangs de tous ceux qui, peu jaloux d'introduire chez nous les luttes permanentes de la tribune française, voulaient rester fidèles au pacte politique de 1830. M. Liedts, il est vrai, n'appartenait au libéralisme que par sa foi politique; ses croyances religieuses bien connues offraient des garanties aux catholiques. Mais le cabinet semblait avoir pris à tâche d'amoindrir son rôle dans Tadrainistralion nouvelle. On lui retira les cultes pour les placer dans les attributions du ministre de la
(I) On est tellement habitué à entendre parler de l'ambition et de Texclusivisme des catholiques, leur passé a été tellement calomnié, que plus d'un lecteur sera tenté de révoquer cette affirmation en doute. Elle est cependant rigoureusement conforme à la vérité. En voici les preuves : 1» Le gouvernement provisoire, qui ne comptait qu'un seul catholique parmi ses membres (M. de Mérode), plaça des libéraux à la léte de tous les départements ministériels (MM. Nicolaï, Tielemans,^ Gendebien , Blargnies , Lebroussart , Goblet, Coghen et Gb. de Bronckere). 2» Le premier ministère du régent fut exclusivement libéral (MM. Van de Weycr, Gendebien, Tielemans, Ch. de Brouckere et Goblet). 3<* Le deuxième ministère du régent eut la même couleur politique (MM. Lebeau, Barthélemi, de Sauvage, Ch. de Brouckere,. Duvivicr et d'Hane). i» En 4832, le général Goblet organisa un cabinet purement libéral (MM. Lebeau, Rogier, Duvivier et Evain). Il se borna à nommer le comte de Mérode membre du conseil, sans p-ortefeuille.. 5<»Le ministère de 1840 fut, pour la cinquième fois, choisi dans les rangs des libéraux. — Les catholiques n'avaient pas suivi cet exemple. Dans le premier ministère du roi , MM. de Theux! et Raikem avaient pour collègues MM. Ch. de Brouckere et Coghen. Dans le ministère de 1834, M. de Theux avait à ses côtés MM. Nothomb, Ernst, d'Huart et Willmar, qui taus, au moment de leur entrée aux affaires, siégeaient sur les bancs des libéraux (Voy« T. I, p. 12, T. II , p. 173, et Revve de Bruxelles, avril 18iQ, chron. pol., XIX}.
28 18 AVRIL 1840 — 13 avril 1841.
Justice; on lui enleva rinslruclion publique, les lettres et les beaux-arts, pour en faire une division du mifiistère des Travaux publies : c'est-à-dire, qu'on ne lui laissa que la partie en quelque sorte matérielle du département de l'Intérieur.
On doit rendre au ministère la justice d'avouer qu'il s'efforçait de calmer les craintes, de dissiper les appréhensions des catholiques. En tète du programme que le ministre de l'Intérieur communiqua, le 22 avril, à la. Chambre des représentants, se trouvaient les lignes qui suivent : « Le nouveau cabinet est d'accord sur les » principes qui doivent diriger sa politique et son admi- »nistration, et sur les grandes questions i résoudre »dans le conseil ou à débattre dans le sein des Cham- »bres. Il sait bien que dans les Chambres les opinions » se fractionnent en diverses nuances, mais les nouveaux ^ministres croient que leurs principes conviennent à » toutes les opinions modérées et franchement consti- »tutionnelles. )> Entrant ensuite dans les détails du plan politique arrêté par les ministres, M. Liedts annonça que le gouvernement voulait accélérer, autant que possible, la discussion d'une loi sur l'enseignement moyen et primaire. «Nous considérons une telle loi, » disait-il, « comme parfaitement d'accord avec l'esprit de nos »institutions, et nous déclarons formellement vouloir » concilier avec cette loi la plus entière liberté d'ensei- »gnement; nous déclarons en outre que la loi doit » donner aux pères de famille qui useront des écoles » entretenues par les communes, les provinces ou l'Etat, »Ia plus complète garantie d'une éducation morale et » religieuse. » Après cette déclaration de principes dans
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rnie matière qui n'avait Cessé de préoccuper vivement l'opinion publique^, les vues ultérieures des ministres étaient indiquées avec une concision peut-être exagérée. Le cabinet se proposait de combattre les prétentions envahissantes des intérêts locaux, afin de consolider Tunité politique conquise en Septembre. Il voulait défendre les prérogatives dé la couronne et développer l'esprit national. Il annonçait que les travaux publics seraient l'objet de sea soins particuliers. Il avait conçu l'espoir de procurer des débouchés nouveaux aux produits du travail belge. L'agriculture, l'industrie et le commerce allaient être dotés de mesures de protection sages et modérées. Décidés à préserver de tout caractère exclusif nos relations avec les autres peuples, mais constamment attentifs aux éventualités qui pourraient menacer notre nationalité, les ministres comprenaient l'importance de la diplomatie et de l'armée. Ils étaient les amis du progrès; mais ils croyaient que tout progrès doit avoir Tordre pour base et qu'avant de se réaliser il doit se ftiire comprendre.
Quelques jours plus tard, le ministre de la Justice, indiquant les raisons qui l'avaient déterminé à rentrerdans la carrière politique, déclara nettement que la classification des Belges en catholiques et en libéraux était, à ses yeux, dépourvue de raison et de réalité. « Dans l'ordre amoral, » dit-il, « le pays est exposé aux funestes divii>sions qu'entraînent toujours les classifications de par- »tis, et que développeront bientôt, si on ne les arrête à » temps, ces classifications de catholiques et de libé- »raux...., qui n'ont aucun sens en présence des grands » principes de liberté qui sont consacrés par notre Cons-
x>titution. Si ces divisions tendaient à se continuer, à »se progager, la nation belge, entourée de grandes ïnations, n'aurait qu'une existence éphémère.... J'ai » pensé que tous les hommes dévoués au pays devraient »s*unir pour faire cesser ces divisions; j'ai pensé quil s> suffisait de la franchise et de la loyauté dans les » hommes qui occupent le pouvoir, pour qu'on pût se »fier à eux (1). » *
L'honorable ministre de la Justice versait dans une erreur profonde. On pouvait déplorer l'existence et l'ardeur de la lutte; mais cette division en deux partis puissants, cette classification en catholiques et en libéraux était un fait : bien plus, depuis la solution du problème diplomatique, ce fait dominait toute la situation intérieure. La formation d'un ministère homogène n'était pas le moyen de calmer les esprits, de dissiper les craintes, d'unir les cœurs dans un même élan de patriotisme et de dévouement aux institutions conquises en Septembre. Si la division devenait chaque jour plus profonde; si des dissidences, toujours plus vives, pouvaient prendre les proportions d'un danger réel pour l'existence même de la monarchie constitutionnelle de 1830; si la mission du pouvoir consistait désormais à calmer et à rapprocher les partis, M.Lebeau, chargé de la formation du cabinet, avait commis une faute grave en choisissant tous ses collègues dans le même camp, et surtout en les choisissant dans les rangs du parti qui se trouvait en minorité au sein des Chambres. On ne calme pas les partis en les frappant d'ostracisme.
(1} Séance du 25 avril.