CHAPITRE XXXII
faisaient gloire d'appartenir ne fût pas syslématiquement exclue de la direction des affaires nationales; ils se contentaient de ne pas être officiellement frappés d'ostracisme. Ils étaient heureux de voir répudier les doctrines de la Revue nationale.
Les choses se passèrent d'une tout autre manière dans les rangs de leurs adversaires.
La presse libérale fut unanime à blâmer les hommes qui avaient eu le courage de se charger de la succession politique de MM. Rogier et Lebeau. Chose étrange! les mêmes journalistes qui avaient si amèrement reproché aux catholiques le procès de tendance intenté au cabinet précédent, les hommes qui avaient proclamé sur tous les tons qu*il fallait des actes et non des soupçons pour combattre les ministres, en un mot, tous les amis du dernier cabinet entamèrent une polémique virulente et implacable. Ils paraissaient ne pas se douter que cette attitude hostile constituait un procès de tendance bien autrement caractéristique. Les ministres étaient en majorité choisis dans les rangs de Topinion libérale ; on n*avait aucun acte à leur reprocher; ils avaient déployé la bannière de la modération, de la justice et de l'impartialité ; et cependant on les dénonçait à l'indignation de toutes les fractions du libéralisme, on les qualifiait de transfuges et de traîtres , on leur faisait une guerre à outrance! On poussa l'imprudence et la haine au point de faire un appel direct aux passions populaires. C'était, disait-on, un ministère plébéien que le Sénat avait culbuté par une adresse inconstitutionnelle; c'était une guerre déloyale, que l'aristocratie de la naissance et de l'or avait déclarée a des ministres appartenant aux classes
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moyennes! Par cela seul que le cabinet formé par M. No- Ihomb n'était pas exclusivement composé de libéraux, il était représenté comme assujetti à toutes les exigences de Vinfluence occulte.
Celte polémique ardente ne fut pas entièrement stérile. Au milieu de l'effervescence des passions politiques, le libéralisme exclusif organisa ses phalanges , et de nombreuses défections éclaircirent les rangs des unionistes ; mais la tendance générale du corps électoral se maintint dans la voie des saines idées gouvernementales. La majorité catholique-libérale, dont le ministère réclamait le concours et que voulait anéantir M. Lebeau, sortit plutôt fortifiée qu'affaiblie des élections du 42 juin 4844 (4).
Heureux de ce résultat, les ministres se préparaient à comparaître devant les Chambres, lorsque tout à coup leur attention et celle du pays fut absorbée par une folle tentative de restauration orangiste.
Le traité du 49 avril, l'admission incontestée de la Belgique dans la famille des Etats européens, la recon-
naissance de sa dynastie par Guillaume !«' lui-même, la présence d'un envoyé belge à la cour de La Haye, celle des ambassadeurs des souverains de la Sainte-Alliance à Bruxelles, toutes ces preuves de la vitalité du régime issu de la révolution de Septembre avaient profondément découragé les orangistes. Acceptant désormais la dissolution du royaume des Pays-Bas comme un fait accompli, la plupart d'entre eux se préparaient à passer dans les rangs du parti libéral.
(1) Des appréciations contradictoires remplissent les journaux de Tcpoquc. Les événements postérieurs donnèrent gain de cause aux partisans du ministère.
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Mais celte transformation politique de l'oraugisme ne s*était pas effectuée sans quelques protestations isolées. Un certain nombre de conspirateurs incorrigibles persistaient à rêver la chute du trône national et le retour de la famille d'Orange. Plusieurs circonstances, qu'il est indispensable de rappeler ici , avaient contribué à enlretenir leurs illusions.
Malgré son caractère éphémère et la nullité de ses résultats, Talliance conclue entre les orangisles et les républicains, en novembre 1838, avait fait entrevoir la possibilité de grouper dans un seul faisceau tous les adversaires du gouvernement national (1). Avec cet aveuglement qui distingue les passions politiques, on nourrissait l'espoir de faire entrer dans une ligue formidable toutes les fractions mécontentes du pays. On voulait exploiter toutes les passions, coordonner toutes les résistances, exploiter toutes les haines i et l'on se disait que, si le trône de Léopold était brisé dans la tourmente, la dynastie de 1814 aurait bientôt repris, sa place à Bruxelles.
Une démarche imprudente de M. de Potter vint fournir un nouvel aliment à ces folles espérances.
En 1839, pendant son séjour à Paris, Tex-membre du gouvernement provisoire avait communiqué à M. Van Gobbelschroy, ministre de l'Intérieur sous Guillaume I«% un projet de fédération hollando-belge. Profondément humilié par l'acceptation des vingt-quatre articles, toujours prêt à oublier ses, griefs personnels quand l'intérêt national lui semblait en, cause, M. de Potter s'était sérieusement occupé da «rappel do la
(I) Voy. T. III, p. 304.
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»séparatioQ entre la Hollande el la Belgique. » 1! n& reculait ni devant la fédération, ni même devant runîon intime des deux peuples séparés en 1,830. La fédération toutefois lui semblait préférable. Cbaque Etat aurait exercé sa souveraineté propre; mais il n'y aurait eu qu'un seul chef du pouvoir exécutif paur Içs deux Etals fédérés. Pour le surplus, chaque peuple auraH été placé sur le pied de la plus parfaite égalité. On aurait anéanti toutes les restrictions douanières, et la frater-^ nité entre les deux nations eût été- tellement complète, que les membres de l'une auraient acquis chez l'autro la plénitude des droits politiques par une année de. domicile. Un congrès, fédéral composé de dix pension-, nairesy nommés par la législature des deux pays, aui:ait résolu les questions intéressant toute la commu-. nauté, telles que le contingent militaire et les lois de douanes (1),
Un orangiste, porteur de cette utopie, fut envoyé à La Haye. Guillaume !•% effrayé du nom de de Potter, so renferma dans une prudente réserve; mais, tout en refusant de s'exprimer d'une manière catégorique, il fit suffisamment entendre qu'il verrait avec grand plaisir propager et développer ces idées par les amis qu'il avait laissés en Belgique. Puisque l'homme dojit le nom avait servi de drapeau au mouvement populaire de 1830 parlait lui-même du rétablissement du royaume des Pays-Bas, le roj devait naturellement se dire que tout
(I) Voy. pour ce projet \qs Souvenirs personnels de M. de Potier, T. H» pag. 146, 398 el 503; le Mémoire adressé à la Chambre des représentants par le comle Van der Meere, le 25 février 4856 {Annales pari. 1850, y^. 1145) et la réppusc de M. de Potier {Annales jiarL 1856, p. 1383).
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espoir n'élait pas perdu pour les princes de sa. maison. M. de Polter se relira de la scène, mais sa démarche avait contribué à faire renaître des espérances aussi insensées que coupables (1).
Un homme qui parlait la cocarde belge et les épau»leltes de général devint la cheville ouvrière de Tintrigue. En 1840, un complot s'ourdit à Bruxelles.. Le comte Van der Meere, général de brigade en disponibililé, s'associa l'ex-général Van der Smissen , et ces deux hommes, dépourvus de toute influence personnelle, se crurent assei forts pour briser le trône du premier roi des Belges^
Jamais conspirateurs ne procéclèrent avec plus de légèreté , d'imprudence et de maladresse.
Il suffisait qu'un homme (ùt mécontent pour qu'on lui fit immédiatement des offres. Une plainte, un murmure semblait autoriser les. confidences les plus dangereuses. Tout officier qui se plaignait de ne pas avoir obtenu l'avancement auquel il se croyait le droit de prétendre était entouré , fêté , ébloui de promesses magnifiques. Il suffisait qu'un soldat se laissât régaler dans un cabaret pour qu^ sou nom fut aussitôt porté sur la liste des conspirateurs les plus ialrépides. Deux canons, fondus à Anvers pour compte des conjurés,, furent expédiés à Bruxelles par le chemin de fer de l'Etat! Les balles destinées à ces canons furent fondues, avec si peu de mystère que le général Buzen put y asr sisler sous un déguisement. Le secret de la. conjuration,
(1) H. de Potter, après la rédaclion de son projet de fédération, resta complètement étranger à toutes les manœuvres que nous allons rap-. porter (Voy. ba lettre adressée à la, Chambre des représentants, cUéQ
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élait, dans loule la force des termes, le secret de la comédie. Le gouvernement, mis au courant par des révélations spontanées, laissa conduire Tinlrigue jusqu'au jour où il eut sous la main des pièces de conviction suffisantes pour motiver Tintervention de la justice.
Les moyens d'exécution n'ont jamais été clairement indiqués par les chefs du complot. S'il faut ajouter foi à quelques dépositions recueillies par l'enquête judiciaire, on aurait mis le feu au magasin qui renfermait les fourrages de la garnison ; les soldais seraient accourus sans armes pour éteindre l'incendie; pendant leur absence, on se serait emparé des casernes, des armes et des munitions; on aurait mis en état d'arrestation les principaux déposi (aires de l'autorité publique; on aurait agi de la même manière à l'égard des membres de la famille royale, et finalement on aurait proclamé l'avénement de Guiilaunie II, l'union politique de la Belgique et de la Hollande, avec une simple séparation administrative.
L'intervention de quelques îigenls de police suffit pour dissiper ces rêves de cerveaux malades. Celte ridicule échauffourée, que le peuple nomma a la conspiration »des paniers percés, » se termina par une condamnation en cour d'assises (1).
Ce n'étaient pas les menées des orangistes que le ministère devait redouter. Il avait des ennemis à la fois plus nombreux et plus habiles. Désormais enveloppé dans la guerre faite aux catholiques, il se trouvait, au
(I) Voy. à VÀppe7idice les explications lournies parle général Van der Meere et les détails ultérieurs [Litt. A).