CHAPITRE XXXII
La pensée d'attribuer à un grand établissement national la qualité de personne civile était en réalité trèssimple, très-naturelle et surtout très-inoffensive. Les universités de Liège et de Gand étaient largement dotées parle trésor public; le budget de 1841 contenait pour elles un crédit de 606,800 francs, et cette somme énorme ne comprenait pas môme les pensions assez élevées que l'Etat payait à d'anciens membres du corps professoral. L'université de Bruxelles, établie dans la capitale, au milieu de conditions économiques impossibles à réaliser en province, prélevait annuellement 40,000 francs sur les deniers des contribuables (1). Placée dans une ville secondaire, l'université catholique était la seule qui ne demandât rien aux finances de l'Etat el de la province. Vivant de subsides librement fournis par les catholiques, elle rendait au pays des services immenses et gratuits. La proposition de MM. Brabant el Dubus n'avait d'autre but que de donner une position plus stable à un établissement qui faisait honneur à la Belgique et qui, sans contredit, était le résultat le j>lus important que la liberté d'enseignement eût produit dans nos provinces.
Dans tous les pays et à toutes les époques, l'esprit de parti est ingé^iieux a grossir et à dénaturer les faits qui lui portent ombrage; mais c'est surtout en Belgique que cette puissance d'exagération se manifeste dans les luttes politiques. La proposition de MM. Dubus et Brabant eut un immense retentissement dans la presse. Elle devint un sujet de colère pour les uns, un objet
(1) Voy. Quelques mois tur la proposition de MM. Dubus el Brabant, p. ôi. Luuvdia, VuQlialhoul, ISil.
88 13 AVttiL i841 — 16 AVUiL 1843.
de terreur pour les autres. Le moyen âge allait reparaître, avec toutes ses iniquités et tous ses privilèges; des propriétés incommensurables allaient être soustraites à la circulation; le sol national allai! être frappé d'une immobilité stérile; les corporations anéanties en 1789 allaient revivre et s'emparer de toutes les richesses; le trésor allait perdre ses ressources indispensables; la Constitution allait être violée dans ses dispositions fon^ damenlales; la liberté d'enseignement allait elle-même recevoir une atteinte irréparable! La proposition de MM. Dubus et Brabant était la résurrection de la mainmorte, l'abandon des grands principes de 1789, la réhabilitation de l'ancien régime! Et ces exagérations, ces craintes absurdes ne se trouvaient pas seulement dans les colonnes des journaux politiques; sous une forme plus ou moins déguisée, plus ou moins adoucie, elles se manifestaient dans les adresses des régences de quelques villes qui, sortant encore une fois du cercle de leurs attributions, avaient cru devoir adresser des plaintes à la Chambre des représentants (1).
Pas un atome de vérité ne se trouvait au fond de ces clameurs étourdissantes. Ceux qui se plaignaient de la résurrection de la main-morte ne pouvaient ignorer qu'ils vivaient depuis leur enfance au milieu de milliers d'établissements de main-morte disséminés dans tous les districts du royaume. La personnification civile ap^ partenait aux communes, aux bureaux de bienfaisance, aux fabriques d'église, aux séminaires, aux fondations
(i) Voy. les adresses des consnils communaux de Gand et de Liégp,^ 9 la suite de la brochure intitulée : Quelques mots sur la main-njioxi^x Ççuxelles^ 1841.