‹ La Belgique sous le règne de Léopold IerChapitre 92 sur 178 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

trouvent dans rimpossibililé de s'entendre, de se concerter, de se connaître, le choix des représentants y dépend presque toujours de deux ou trois hommes qui réussissent à se placer à la tête d'une association politique. En fait, on ne doit pas seulement tenir compte de la qualité des électeurs, mais aussi des idées et des lumières de l'élu; en droit, il convient de se rappeler le texte de la Constitution qui accorde à tous les membres de la législature le même titre et les mêmes prérogatives.

Pour couronner sa tâche, pour dissiper les derniers scrupules de ses amis politiques, M. Devaux se livrait à de longues dissertations sur la nécessité de placer désormais l'union des catholiques et des libéraux parmi les utopies parlementaires. Sans doute, il eût été puéril de nier l'existence de deux partis profondément divisés; sans doute, bien des amitiés s'étaient brisées dans la lutte, et la majorité mixte avait subi des changements notables dans le personnel de ses membres; sans doute encore, les circonstances qui avaient amené la coalition des deux grands partis nationaux avaient disparu le lendemain de la victoire du peuple. Mais si la nation était désormais affranchie du joug de l'étranger, était-ce une raison pour rompre un pacte librement et loyalement conclu en présence de l'ennemi commun? Si la passion, la haine et l'esprit de vengeance se glissaient dans le corps électoral ; si les croyances et les intérêts devenaient la source d'une lutte acharnée; si les rivalités des partis prenaient des proportions alarmantes, était-il équitable et prudent de s'en prévaloir pour ériger en axiome la domination permanente des uns, le vasselage

éternel des autres? Ne fallait-il pas, au contraire, s'efforcer de maintenir le pouvoir dans une sphère supérieure aux passions déchaînées? N'élait-il pas mille fois préférable de confier les rênes de l'Etat à des hommes choisis dans les nuances modérées des deux camps rivaux? N'y avait-il pas un incontestable avantage à calmer les consciences inquiètes, à rassurer toutes les opinions honnêtes, à résoudre dans un esprit de concession mutuelle les problèmes parlementaires qui attendaient encore leur solution? L'organisation de la commune et de la province, la loi sur l'enseignement supérieur, la loi sur l'instruction primaire, la fondation du chemin de fer, l'adoption du traité de paix, tous ces grands problèmes résolus par une majorité mixte prouvaient assez que la politique de l'Union ne devait pas être appelée « une politique de fantômes (1). » Puisque la Constitution elle-même était l'œuvre de l'Union, le produit des eflforts des centres coalisés, pourquoi les nobles et fécondes traditions du Congrès devaient-elles être proscrites, lorsqu'il ne s'agissait plus que de l'examen de questions relativement secondaires? La polémique alimentée par M. Devaux, tout en partant d'un fait vrai, l'existence des partis, ne pouvait avoir d'autre résultat que de rendre la lutte plus ardente, les convoitises plus âpres, les haines plus implacables. Le directeur de la Revtie s'était lui-même chargé d'en fournir la preuve, lorsqu'il écrivit ces lignes significatives : <x Nous demanderons si c'est en déclarant une opinion » puissante indigne du pouvoir, en n'opposant a ses

(t) Expression de M. Devaux [Rev. nat.y T. XII, p. 3i4).

» progrès qu'un aveugle dédain et une injuste pros- >cription, qu'on espère la modérer (1)? »

Comme conclusion de toutes ces prémisses, M. Devaux prétendait que les catholiques devaient se laisser gouverner par les libéraux modérés. « La querelle des »deux partis, » disait-il, <r ne fera que s'aigrir de plus »en plus, tant que l'opinion libérale ne sera pas en «possession de l'influence prédominante, tant que l'o- Dpinion catholique ne sera pas convaincue par les faits ^qu'elle doit se résigner au rôle de minorité (2). » Il en concluait que les catholiques, dans l'intérêt de la paix, dans l'intérêt du pays , dans leur intérêt propre, n'avaient rien de mieux à faire que de mettre les portefeuilles à la disposition des amis de la Revue nationale. Mais si ce langage étrange était conforme aux exigences du régime constitutionnel; si une grande opinion devait renoncer au pouvoir, par cela seul qu'elle trouverait en face d'elle des adversaires bruyants et passionnés , il faudrait en déduire cette singulière conclusion, que le gouvernement d'un pays revient de droit au parti le plus remuant , le plus audacieux , le plus intraitable ! Que répondrait M. Devaux aux démocrates qui , le lendemain de l'anéantissement du parti conservateur, viendraient dire aux libéraux modérés: « Cédez le pouvoir »de bonne grâce; des symptômes d'agitation se mani- • festent dans toutes les provinces ; cette agitation pren- »dra chaque jour des proportions plus redoutables, ^jusqu'à l'heure où vous serez enfin convaincus que le

(1) Bévue nationale, T. XII, p. 315. — Voy. sur la dissolution de TUnion la Rev. nat., T. XIII, p. 235 et suiv.

(5) Ibid., T. VIII (1843), p 290.

•libéralisme modéré doit se résigner au rôle de mino- »rilé? » Il leur répondrait sans doute que, fidèle à ses antécédents et à ses principes , il resterait sur la brèche aussi longtemps qu'il croirait défendre le droit, l'équité, l'intérêt bien entendu du pays! Il leur citerait ce passage de la Revue nationale: « Existe- t-il dans le monde » politique un seul homme d'une opinion sincère, qui »ne désire pas que son opinion exerce de l'influence sur »les affaires de son pays? Non-seulement il le désire, imais s'il a la moindre confiance dans ses convictions, »il l'espère. En exprimant ce désir, cette espérance, »que disons-nous de plus que ce que pense tout homme » politique, quel que soit son parti, quelle que soit la •nuance de ses idées (1)?» Les catholiques ne disaient, n'espéraient rien de plus! Sans doute, une irritation vive et profonde se manifestait dans une partie du pays; mais la responsabilité de cette situation anormale ne devait pas être imputée à ceux qui, fidèles au pacte de 1830, persistaient à tendre loyalement la main à leurs adversaires politiques. On reprochait aux ministres, et par conséquent à ceux qui leur servaient d'appui, d'envisager « l'esprit de nationalité comme une espèce de horsïd'œuvre frivole, comme une plante de luxe (2). » On représentait le pouvoir comme vivant dans une atmosphère de corruption et d'intrigues; on lui reprochait de tarir toutes les sources de la vie nationale, de flétrir tous les germes de grandeur et de gloire que renfermait la Belgique ; on l'accusait de faire la chasse aux consciences , de se livrer à des manœuvres sataniques

(1) Revue nationale, T. IV, p. 88.

(2)/6W., T. XI08U),p.l77.

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