CHAPITRE XXXV
libéralisme exclusif (1). On en acquit bientôt la preuve par la transformation complète qui s'opéra dans Tatlilude et le langage d'une partie de la presse. A Liège, à Anvers, à Gand surtout, les écrivains qui jusque-là s'étaient montrés si âpres, si hautains, si arrogants à l'égard des auteurs de la révolution, parlèrent tout à coup avec une sympathie respectueuse des hommes et des choses que, pendant douze années, ils avaient accablés de leurs dédains et de leurs sarcasmes. Le Messager de Gand , réservant désormais son fiel pour les candidats catholiques, se mit à faire des vœux en faveur de l'avènement ministériel de M. Rogier ! Le secours n'était pas à dédaigner, parce que Torangisme, toujours débordé par les masses, s'était réfugié dans les classes supérieures. Dans la seule ville de Gand, la fusion du libéralisme et de l'orangisme valait au premier un appoint de quelques centaines de voix. Aussi les libéraux furentils loin de se montrer ingrats envers ces nouveaux auxiliaires. Dans les élections pour la commune, pour ia province et pour les Chambres législatives, ils placèrent parmi leurs candidats plus d'un chef avoue de l'orangisme. On vit leurs feuilles les plus influentes acclamer des noms qui, au milieu des luttes du patriotisme et des dangers de la patrie , avaient été la personnification du dévouement aux intérêts d'une dvnastie étrangère.
L'adhésion des radicaux, moins sincère peut-être, n'était pas moins chaleureuse. Impuissants et sans lieu au moment de la promulgation du traité de 1839, peu
i\) On trouve à ce sujet des détails intéressants dans les Souvenin de Lcbrocquy, p. 97 et suiv.
nombreux encore en 184S, ils suppléaient au nombre par l'audace et le bruit d'une polénoique implacable. Tandis que leurs émissaires semaient la méfiance et la désaffection dans les classes moyennes, surtout à Bruxelles, leurs rares organes dans la presse des provinces se distinguaient par l'énergie des attaques qu'ils dirigaient contre les candidatures électorales appuyées par les catholiques. Ajoutons que, même sous le rapport du nombre, leurs partisans ne restaient pas complètement slalionnaires. Une sorte de vent démocratique soufflant de l'étranger leur procurait des recrues dans cette classe toujours nombreuse qui porte son dévouement banal, là où se montrent des indices même trompeurs d'une domination future. Le concours qu'ils apportaient à l'opinion libérale, sans offrir une importance considérable, avait sa valeur dans l'arène électorale, où très-souvent le succès d'une candidature dépend d'un petit nombre de suffrages. Les doctrines étaient inconciliables ; tôt ou tard une guerre politique devait éclater entre des alliés qui n'avaient ni les mêmes principes ni le même but : mais, en attendant le jour de cette lutte inévitable, la réunion de leurs forces respectives pouvait être avantageusement exploitée au détriment de la majorité des Ctiambres.
Abandonnés de leurs alliés naturels, combattus par les chefs de la gauche parlementaire, les catholiques restaient seuls en présence des radicaux, des orangistes, des libéraux avancés et de la presque totalité des libéraux modérés.
Un autre fait, dont l'importance ne doit pas être méconnue par l'histoire, contribuait à donner à lu
luîlo des proportions de plus en plus redoulables. Nous voulons parier de l'appui que le libéralisme trouvait dans Fextension sans cesse croissante des loges maçonniques.
Depuis la circulaire épiscopale de 1837, les loges s'élaient mullipliées avec une rapidité extraordinaire. Los chefs les plus actifs de l'opinion libérale avaient aisément compris les avantages qu'offraient les cadres d'une société séculaire, précisément organisée en vue de centraliser les forces et de diriger toutes les volontés vers la réalisation d'une pensée commune. Des hommes énergiques et habiles formèrent le projet d'opérer, sinon la fusion, au moins l'alliance intime du libéralisme et de la maçonnerie.
La nature, le but et les résultats de cette alliance sont clairement indiqués dans un discours prononcée la loge d'Anvers, le 12 février 1845. « La maçonnerie, » disait l'orateur, « est florissante; les cadres de notre sainte » milice s'étendent de jour en jour, nos bras se tmdtiplienty ffet bientôt novs pourrons étreindre tout le pays dans un
j>enibrassement fraternel Quelle ne serait pas notre
» force et notre puissance sur le monde, si nous élevions » notre but, notre pensée et nos actions à la hauteur de i>ses besoins actuels? Unis par toutes les forces du cœur, *de l'intelligence et de la volonté, ne serions-nous pas »à l'inslant même à la tête du parti libéral, vaste corps, »se soutenant tout en succombant souvent, parce que lui »aussi manque d'unité? Je n'entends point remorquer »le parti libéral; mais le libéralisme sera nous; nous y> serons sa pensée y son lîme^ sa vie^ nous serons lui y> enfin /... Pour poursuivre ses succès et ses conquêtes ^
une voit-on pas quHl nous attende Hâtons-nous d'aller »à lui (1). » Cette harangue, imprimée par ordre de l'assemblée, fut envoyée à toutes les loges du royaume, accompagnée d'une lettre dans laquelle le véi>érable d'Anvers annonçait nettement la domination prochaine de l'ordre maçonnique. « Déjà à Bruxelles, » écrivait-il, « la maçonnerie est totite-piiissante; il y a quelques «années, son influence était presque nulle. Ce n'est »que par la persévérance et l'union qu'elle est parvenue i>à ce résultat. Ce qui est possible à Bruxelles l'est »dans tout le pays; seulement le but est plus difficile à «atteindre. » Nous ignorons quelle fut la réponse officielle des loges, mais les faits nous apprennent que, dès cet instant, elles s'emparèrent du premier rôle et. devinrent décidément la force prépondérante du libéralisme. Les vœux de l'orateur d'Anvers se réalisèrent, et la maçonnerie put décidément s'écrier, comme lui : «le libéralisme sera nous; nous serons sa pensée, son »âme, sa vie. » Et qu'on ne s'imagine pas que les loges n'eussent d'autre ambition que de s'emparer du pouvoir et d'en expulser les catholiques. Elles étalèrent hautement, sans détour et sans ambages, la prétention do former l'esprit public et de façonner A leur gré le cœur et rinlclligence de la jeunesse. Le 2 juillet 1846, le vénéi*able de la loge la Fidélité^ de Gand, formula les projets de l'ordre avec une précision rigoureuse. Apres avoir parlé avec emphase de l'hydre monacale relevant partout ses tètes hideuses; après avoir tonné contre l'organisation cléricale y ayant sa tête à Rome et ses bras dans
{{) Voyez la Franc-Maçonnerie dans sa véritable signi/icalion y par Ed. Eckcit, Iraa. de Tabbé Gyr, T. II, p. 40ii.