LE CERCLE DE LA REINE-MÈRE
Ces vingt jours, il ne les avait pas uniquement employés à voyager. Forcé, pour ménag-er ses chevaux, de faire chaque jour d'assez longues haltes dans les villes qu'il traversait, il avait mis à profit ces moments de loisir et rendu visite h tous les gentilshommes pour lesquels il avait des lettres de crédit.
Quelques-uns même des principaux chefs, avec lesquels il devait entrer en relations, avaient été prévenus d'avance et avaient quitté leur camp pour attendre Gilbert au passage.
Tous avaient protesté de leur dévouement au roi de Navarre et juré qu'ils se joindraient à lui avec le corps d'armée qu'ils commandaient, pourvu qu'Henri prit la résolution de tenir la campagne pour son propre compte.
— N'est-il pas honteux, disaient-ils, que ce soit un homme comme M. d'Alençon qui se soit mis à la tète des mécontents? N'était-ce pas à notre jeune roi, qu'on joue et qu'on bafoue depuis trois années, que ce rôle semblait destiné? Car, que résultera-t-il de ce conflit du duc d'Alençon avec la cour? Rien de bon pour nous, vous le savez bien. Jamais le duc n'aura le courage de livrer bataille. [1 se fera donner de l'or, des titres et des dignités, puis il ira s'enfermer prudemment dans le gouvernement que sa mère lui accordera, dès qu'il aura obtenu ce qu'il voulait avoir.
Ces paroles étaient l'expression du sentiment le plus général. Gilbert promit de les transmettre fidèlement.
Il avait fini par prendre à cœur la mission qu'on lui avait confiée.
— Non, s'écriait-il avec cet enthousiasme de la jeunesse, qui s'abandonne si facilement à l'espérance, il n'est pas possible qu'Henri, assuré du concours et de l'amitié de tant de braves gens, ne se décide pas immédiatement à quitte*' la cour!
On comprend maintenant quels furent son étonnement et sa colère, quand il fut accueilli par le jeune roi sur ce ton plaisant et badin, qui ne permet pas d'aborder une question sérieuse. Bien certainement, si Marguerite n'avait pas réussi à le calmer, si surtout il n'avait pas rencontré de nouveau sur son chemin la Belle Argentière, il serait retourné sur l'heure en Béarn.
On comprend également quelle impression produisit sur lui la vue du comte de Lapeyre. Tous les anciens souvenirs que lui rappelait ce nom abhorré se réveillèrent à la fois ; les bruits sinistres qui avaient couru à Aromitz se représentèrent à sa pensée.
Il est vrai que M"" de Prévalais, la première, avait refusé d'y croire et avait tout fait pour empêcher son fils d'y ajouter foi; mais Gilbert était tout jeune alors et subissait sans contrôle l'influence que sa mère exerçait sur lui.
Aujourd'hui, il avait pour elle encore plus de respect que par le passé, mais il n'agissait plus' que d'après ses inspirations personnelles.
— Si c'était vrai pourtant... s'était-il dit en retrouvant M. de Lapeyre chez M''" d'Ermilly.
Ce fut donc, moitié sous l'impression de ce qu'il avait vu, moitié sous l'inspiration des répugnances que le comte lui causait, qu'il écrivit à M"" de La Modane.
Il était quatre heures à peine quand la lettre fut terminée.
— Que faire? se demandait-il. Ma foi! je n'ai guère qu'à me promener... Il se leva, ceignit son épée et ouvrit la porte de sa chambre.
Il se trouva face à face avec Dégourdi, qu'accompagnait un autre homme.
î>G LA in;i.i.i; AU(ii;.\Tii;iiE
— Moiisoi^nciir, lui dit Fran(;ois, voilà juslcmont (jii(;I<|ii'uii qui a si vivement insisté pour vous voir quo j'ai pris sur moi de. vous ramener.
CiilIxMl dévisagea ce porsonnago et crut reconuaîtro Pascal, le valet de chambre d'Henri do. Navarre.
— Que me voulez-vous/ lui demanda-t-il avec em[»n'ssement.
— Je viens de la part de Sa Majesté prier monsieur io baron de se rendre au Louvre sur-le-cliamp, si cela lui est possilile.
— Assurément, lit (lilbert, je suis aux ordnîs du roi de Navarre.
Pascal, car c'était bien lui, s'oifrit à lui scrvij" de guide. Le jeune gentilliomme accepta.
Il marchait d'un pas allt'gre.
— Henri a réfléchi, se disait-il chemin faisant, c'est pour m'inlerrogcr qu'il me fait venir. Enfin!...
Cinq minutes après, il franchissait le guichet du Louvre et pénétrait dans l'appartement d'Henri.
— Ah! te voilà, fit Sa Majesté en l'apercevant cl en manifestant une joie réelle. Eh bien! Que le disais-je, ami Gilbert? Je t'avais promis que les plaisirs ne te feraient pas défaut, et ma bonne mère Catherine s'était engagée à te procurer tous ceux qui seraient en son pouvoir. Nous tenons tous deux notre parole.
— Que voulez-vous dire, Henri? demanda Gilbert interdit.
— Je veux dire, mon cher baron, qu'il y aura cercle ce soir chez la reinemère, qu'elle m'a prié de t'y amener et de te présenter au roi de France.
— Quel honneur ! s'écria le baron confus.
— C'est ce que j'ai trouvé, avoua le jeune roi avec une nuance d'inquiétude.
— Et Sa Majesté vous a-t-elle dit pourquoi j'étais l'objet d'une distinction si (laiteuse, moi qu'elle connaît à peine de vue et dont elle a peut-être oublié le nom?
— Tu te trompes, Gilbert. Ma bien-aimée mère n'oublie jamais les noms de ses amis ni de ses ennemis. Tu peux donc être certain, dès à présent, de figurer au nombre des uns ou des autres.
— J'aime encore mieux cela que d'être classé parmi les indifférents, fit le baron. En effet, l'amitié de Catherine ne le séduisait pas plus que ne l'épouvantait sa haine.
— Ne dédaigne ni l'un ni l'autre, répliqua gaiement Henri. Autant il fait bon être l'ami de la reine-mère, autant il peut en coûter d'être son ennemi. Je puis te l'affirmer mieux que personne, moi qui suis si fort son ami qu'elle ne peut plus se passer de moi.
Gilbert dressa l'oreille. Ëtait-ce sérieusement que parlait Henri? Il l'interrogeait d'un œil curieux, essayant de lire au fond de sa pensée; mais le roi le regardait aussi, sans baisser les yeux, calme et souriant de ce sourire narquois qui lui était particulier et qui était empreint d'une si fine ironie.
LA BELLE AllGENTlERE
Henri se dirigea vers Léona avec laquelle il entama un long entretien,
- Ruggieri pourrait également te renseigner à cet égard, poursuivit-il, car nul, h l'exception peut-être de Gapricanti, n'est si avant pour le moment dans les bonnes grâces de ma mère.
— Qu'est-ce que Ruggiori?... fit Gilbert aux oreilles de qui ce nom retentissait pour la première fois.
— Comment! tu ne connais pas Gosme Ruggieri! s'écria le jeune roi avec une emphase comique. Ah! qu'on voit bien que tu arrives de nos montagnes,
LlV. 13. F. HO Y, édit. — Reiiroductioa interdite. 13
îw I, A iii;i,m; AiMiii.NïiKiiK
iiinii paiiviT ami ! .\p|iirmls donc, (jiic lln^L'it-ri est un liomiii'' (|(ii (((iisiillf les étoiles et (|tii jMissi'dc l'acl d'eu tirer dos horoscopiîs. Clilborl Imiissa les éjjaules.
— Ne ris pas, coiilimia Henri, niif,^i,neri est une ])iiissance. II est penl-êln; plus roi (|uo le roi de France, car c'est Catliisriiie (jui ^n)iiveriio le roi et c'est Hii.i^l^ieri qui gouverne Catherine, — astrologiqueinent parlant, bien entendu, s'ein])ressa-t-il d'ajouter. Or, il faut bien (]ue son mérite soit au-dessus d(! celui de tant de courageux gentiliioinnies, car s'il n'a jias subi, l'an dernicif, h: snpi)Iir,e de La Môle et de (ïoconnas, à la conspiration desquels il avait j)ris part, c'est .'i la roinc-mèro qu'il le doit.
— Ksl-il possible ! fit le baron étonné.
— Oui, mon bon Gilbert. Et non seulement il n'a pas payé de sa vie son imprudence, mais encore sa haute protectrice lui a généreusement octroyé l'abbaye de Saint-iMabé, en Bretagne; elle lui a fait construire par Bullant, ,'i deux pas du Louvre, un observatoire dont on dit monts et merveilles'. Enfin, loin d'aller ramer sur les galères, ainsi qu'il y avait été condamné, il a, comii c toi et moi, ses entrées au Louvre, et reçoit très assidûment en outre les visite.-^ de Catherine.
— Cependant, fit observer Gilbert, puisque MM. La Môle et Coconnas ont été décapités, il me semble juste...
— Tu te trompes, voilà tout. Ruggieri a été gracié et le voilà blanc comme neige. Oh! c'est un homme à ménager, mon ami! Nous irons le voir ensemble, un de ces jours, si cela peut t'être agréable. Je regrette même que tu n'aies pas été avec moi au moment où je me rendais chez la reine-mère, je t'aurais présenté à lui.
— Votre Majesté l'a donc vu?
— Il quittait l'appartement de ma mère au même instant où j'y entrais, et c'est immédiatement après son départ que Catherine m'a si gracieusement prié de t'amener chez elle.
— Bien, mais pourquoi me racontez-vous si longuement l'histoire de ce Ruggieri? Quel rapport y a-t-il entre cet homme et ma présentation de ce soir au cercle de la reine-mère?
Henri regarda le gentilhomme d'un air de tendre pitié.
— Comment! tu ne comprends pas?... fit-il vivement et à demi-voix en saisissant le bras de Gilbert.
Puis, changeant brusquement et reprenant aussitôt le ton léger qu'il affectait :
— Ma foi! moi non plus, je ne comprends pas, reprit-il. Qui sait... tu as peut-être ton étoile? ajouta-t-il en riant.
— Mon étoile! fit le baron stupéfait.
i. De cet observatoire, il ne reste plus que la colonne astrologique de la huile au Lié.
LA BELLE ARGENÏIERE 99t
— Sans doute. Ah! c'est que tu u'es pas encore au courant, toi... A la cour, nous avons chacun notre étoile. Mes frères regrettés, François II et Charles IX,: qui sont morts, avaient leur étoile; Henri III et d'Alençon ont la leur; j'ai la mienne aussi, moi, m'a-t-on dit. Alors, paraît-il, suivant que ces étoiles se rapprochent, s'éloignent, augmentent ou diminuent d'intensité, l'horoscope change...
— Oui, je conçois, interrompit Gilbert, Le luxe des étoiles est bon pour les rois ou pour les princes; mais un obscur montagnard comme moi...
— Peut devenir plu^ tard un grand homme et avoir dès aujourd'hui l'importance d'une constellation, dit Henri. Nous le saurons quand tu voudras.
— De quelle façon ?
— En allant chez Rug:g'ieri, ainsi que je te l'ai proposé, fit gaiement Henri ; en attendant, va revêtir tes plus riches habits et viens me prendre à sept heures. J'aurai l'honneur de te servir de parrain auprès de Leurs Majestés la reine et le roi de France.
Sans donner au g-entiihomme le temps de placer un mot, Henri le reconduisit jusque sur le seuil de sa chambre.
— Pascal, dit-il alors à son valet de chambre, accompagne M. le baron de Prévalais jusqu'à la porte du Louvre, il n'en connaît pas très bien encore les détours.
Puis, saluant Gilbert de la main :
— A tout à l'heure! lui cria-t-il.
Et il rentra dans son appartement.
Quant au baron, il regagna l'auberge du Soleil levant. Il était tout décontenancé.
Décidément il n'y avait pas moyen de causer avec Henri d'autre chose que de futilités. Et c'était pour Finviter au cercle de la reine-mère, pour l'entretenir du plus ou moins de mérite de Ruggieri, que le roi l'avait fait mander en toute hâle? Etait-ce croyable! En vérité, c'était à confondre l'imagination, à désespérer de l'avenir!
Cependant Gilbert avait surpris dans le regard du jeune roi un éclair, alors que, saisissant vivement le bras du baron, Henri lui avait dit d'une voix étouffée : I
— Comment! Tu ne comprends pas?...
Tu ne comprends pas... quoi? Que signifiaient ces paroles? Pourquoi ne les
avait-il pas expliquées? Craignait-il donc, comme Marguerite, lui aussi, que les murs n'eussent des oreilles?
Peut-être... pensa Gilbert.
Et alors tout un monde de pensées nouvelles s'ouvrit devant lui. Le geste et les paroles du roi lui parurent contenir un avertissement et signaler un danger.
Le gentilhomme résolut donc de se tenir sur ses gardes. Il soupa bien,
soi'Mia s.'i loilt'lli", t't so roiulit h scjit liciircs au lionvrc, ainsi (|iio l'en avait \\vii
Ilciui.
Le roi «lt>. Navarni l'altciulail. Dès (in'il lo vit riilrtîf, il passa son hias sons celui (!•' ('iill)i'rl cl l'cnlraîna.
(Juchiucs inslHuts a[»rès, ils pénélraieiit tous les (Unix clans les a|n>aiLriiiciil3 tlo (îalluninc!.
Tout d'abord, Gilbert fut ébloui. Dames ot gontilshommos rîtaioiit couverts do si magnilîques pierreries et de costumes si éclatants, que le coup d'œil était vérital)lemenlfé(>ri(iue; mais il n'avait pas fait dix pas que ses yeux s'habilm'îrent au sriulillemout de l'or et des broderies, et se dirigèrent sur le ciîrcle des dames d'honneur de la reine-mère, qu'elle-même appelait « son escadron volant ».
Au milieu de ce cercle, il avait distingué du premier coup la Belle Argentière. Ce fut sur elle que, dès ce moment, se concentra toute son attention.
Certainement elle l'avait vu aussi, car il y eut un instant où leurs regards se croisèrent. Gilbert tressaillit comme s'il avait reçu lo choc d'une étincelle électrique. Quant à Léona, elle baissa les yeux, se détourna et se pencha vers sa voisine, avec laquelle elle échangea quelques mots.
Cette scène muette n'eut, du reste, que la durée d'un éclair. Henri, tenant toujours par le bras son ami d'enfance, le conduisit devant la reine et le roi de France, auprès de qui se tenait Catherine.
Sire, dit Henri, je viens, avec l'autorisation de notre mère, vous demander
la permission de vous présenter, ainsi qu'à Sa Majesté la reine, mon ami le baron de Prévalais.
— En etlet, dit Henri HI, madame ma mère vient de m'annoncer l'arrivée de ce gentilhomme, dont elle m'a fait le plus grand éloge.
En même temps qu'il parlait le roi fixait sur le baron un regard, qui l'enveloppait de la tête aux pieds.
— Et pourquoi, reprit-il, en s'adrcssant à Gilbert, vous qui avez été élevé avec mon frère Henri, ne l'avez-vous pas accompagné à Paris quand il y est venu?
— Parce que je ne voulais pas abandonner ma mère, qui était veuve et dont j'étais l'unique affection, sire.
— Auriez-vous eu le malheur de la perdre ?
— Non, sire. Grâce au ciel! ma mère est en parfaite santé.
— Comment alors avez-vous eu, cette fois, le courage de la quitter?
— Parce qu'il me tardait d'embrasser Sa Majesté le roi de Navarre, que je n'avais pas vu depuis trois ans, sire. Et aussi, ajouta Gilbert, parce que je n'étais pas fâché d'admirer de près cette cour de France, dont on m'avait tant vanté les magnificences.
— Depuis combien de jours avez-vous quitté la Navarre, monsieur? demanda la reine-mère.
— Depuis vingt-deux jours, madame, répondit le gentilhomme.
— Ainsi c'est le 3 septembre que vous vous êtes mis en route?
— Oui, madame.
Catherine n'insista pas. Elle échangea avec son fils un regard d'intelligence.
— Le 3 septembre, vous entendez? lui dit-elle à voix basse. Henri III fit un petit signe de tête et se prit à sourire.
— Je vous fais mon compliment, baron, dit-il. Deux cent vingt lieues pour embrasser un ami! C'est héroïque! Mon frère Henri vous doit de grands dédommagements, en échange d'une telle amitié. J'espère qu'il ne manquera pas de vous les donner. Quant à nous, nous vous offrirons pour l'amour de lui tous ceux qui seront en notre pouvoir.
A ces mots, il salua légèrement et alla rejoindre le groupe de ses mignons, qui se tenaient discrètement à trois pas en arrière.
Henri de Navarre avait observé et silencieusement écouté.
Quelle importance Gilbert avait-il donc conquise pour que le roi et la reinemère se fussent entretenus de lui avant même qu'il eût été présenté?
Gilbert avait fait la même remarque et n'en était pas moins frappé.
— Tu le vois, mon ami, lui dit Henri, à peine es-tu arrivé ici, qu'on s'occupo de toi et qu'on te ménage toutes les distractions.
— Oui, fit le gentilhomme, je reconnais qu'on n'est pas impunément l'ami de Votre Majesté.
— Tu me vois tout saisi moi-même du grand intérêt que le roi et la reine t'ont témoigné, « pour l'amour de moi », comme ils disent. Ventre-saint-gris ! Je ne me savais pas si bien en cour! Sur ma foi! je ne serais pas étonné qu'avant la fin de la soirée mon bien-aimé frère ne t'invite à sa chasse de demain dans la forêt de Saint-Germain.
— Eh bien! j'irais, dit Gilbert, car il faut bien prendre mon parti de toutes les surprises qui me sont réservées.
Au même instant, les violons donnèrent le signal et les danses commencèrent.
Gilbert profita du mouvement qui venait de se faire pour se rapprocher de la Belle Argentière.
Elle lui tournait le dos et ne paraissait même pas se douter que le baron fût si près d'elle. Pourtant, plus Gilbert avançait, plus elle soutenait avec animation la conversation qu'elle avait entamée avec sa voisine.
Il arriva presque à la toucher, sans qu'elle fît un mouvement. Quant à lui, il tremblait et retenait son haleine. Si la danse et la musique n'avaient pas mené si grand bruit, on aurait entendu distinctement son cœur battre dans sa poitrine.
Le menuet était fini. On allait danser la chaccone.
— Ah! quel dommage, s'écria la reine-mère, que nous n'ayons ici personne qui puisse nous danser une chaccone comme on la danse à Venise et à Florence !
\'Aï t'Il'cl, la chaccono, dont lo nom n'est pas aiilro clioso «pu* lo mol italien ïvAwnsr rrrrniir, avait él6 iru'cnlée jiar un av(!U^le et inijxntcc d'italio on France, (III l'on eu avait iloiialliré et le caiaclere et l'éle^^aiH'e.
— Léona, poiirsuivilCiallierinn, lu devrais, pour m»; faire, plaisir, nous danser une chaccone do ton i)ays. Toi seule ici (îs capabhi do nous ou donner l'idée.
— Je jirie Voire Majesté do m'exeuser, dit la jeuno fcunme; je soullro (Micoro un lien (le ma roninre.
— Tu mens, ciittirii! Tu viens (l(; w\{\ (lir(! tout à l'IieniM! (pui In n'en sonlIVais pins.
— D'ailleurs, lit ohservor Léona, je ne puis pas danser senh;; il me l'aiidrait un cavalier.
— Sans doute, cela vaudrait mieux, (il la rcim^mère. Aucun des geutilshommos jirésents ne connaît donc la véritable cliaccono? dcmanda-l-oUo en pioiuenanl ses regards autour d'elle.
11 se lit un grand silence.
Puis on entendit une voix d'homme s'élever timidement à quelque distance du groupe où se tenait Léona.
— Si je croyais que cela put être agréable à Votre Majesté, dit cette voix, j'essayerais...
— Vous savez donc la chaccone, monsieur de Prévalais? fit Catherine étonnée.
— Je le crois, madame.
— Comment! vous n'en êtes pas sûr? Qui donc vous l'a apprise?
— Un ami de mon père, madame : le capitaine La Coudraye.
— Il est donc allé en Italie?
— Il y a fait la guerre pendant vingt ans, madame.
— Oh! c'est plus qu'il n'en faut pour apprendre la chaccone, dit g-aiement la reine-mère, toute ragaillardie à f'idée de faire revivre un souvenir de son pays.
Elle força Léona à se lever, lui mit la main dans celle de Gilbert, prit place dans son fauteuil, recommanda du g-este un profond silence, et donna l'ordre au^ violons de jouer la ritournelle.
Gilbert n'avait pas trouvé d'autre moyen de se rapprocher de Léona et d'attirer son attention ; il avait courageusement surmonté sa timidité. Il pressait maintenant dans sa main l'extrémité de ces doigts délicats, dont la finesse et la blancheur étaient sans rivales. Il était heureux. Debout à côté de la jeune femme, il pouvait la contempler à l'aise dans l'éclat de la magnifique toilette dont cil; était revêtue. L'échancrure du corsage lui permettait de jeter un œil indiscret sur les splendeurs qui le remplissaient, et de suivre les mouvements précipités d'une gorge plus blanche que le lait et que soulevait une incontestable émotion.
Enfin commencèrent les figures de la chaccone.
Jamais assurément couple mieux tourné n'avait été assorti par le hasard. Tout en eux respirait la grâce, la beauté, la jeunesse. Ce fut dès les premières passes un murmure général d'admiration.
Catherine surtout suivait leurs moindres mouvements avec un plaisir dont elle ne cherchait pas à dissimuler la vivacité.
Au bout de quelques minutes elle ne se possédait plus de joie.
— Bravo, Léona! Bravo, monsieur de Prévalais! disait-elle en applaudissant des deux mains.
Depuis long-temps, à la cour, on avait pas vu s'épanouir si franchement le visage de Catherine de Médicis.
Naturellement tout le monde applaudissait avec elle. Il est vrai qu'alors même qu'elle n'aurait pas donné le signal, personne n'aurait pu rester impassible devant la souplesse et l'élégance des deux danseurs.
Comme toutes les danses qui sont originaires du Midi, la chaccone déployait tour à tour des vivacités entraînantes et des langueurs adorables. Les mains cherchaient les mains, les regards se croisaient amoureusement, les tailles se courbaient avec des hardiesses et des ondulations qui en faisaient ressortir tous les avantages.
Léona se livrait franchement à un jeu qui lui rappelait ses plus beaux jours ; Gilbert la trouvait si belle que l'amour s'infiltrait plus avant dans ses veines, débordait de son cœur et faisait briller ses yeux noirs de lueurs passionnées.
La mise en scène était aussi complète que les spectateurs pouvaient la désirer.
Aussi, lorsque s'éteignirent les derniers flons-flons de l'orchestre, quand la Belle Argentière regagna sa place, la main gracieusement posée sur le bras du gentilhomme, ce fut de toutes parts des frémissements de plaisir, des trépignements de joie et des cris prolongés d'admiration.
La reine-mère, incapable de se contenir, courut vers Léona et l'embrassa sur les deux joues, sans souci de l'étiquette.
Puis s'adressant à Gilbert :
— Yous ferez mes compliments au capitaine La Coudraye, monsieur le baron, lui dit-il. [1 a fait de vous un élève dont il a droit de se montrer fier. Mais, à propos, n'est-ce pas également lui qui vous a appris à manier l'épée?
— Oui, madame.
— Ah! je ne m'étonne plus... fit Catherine rêveuse.
Sa joie n'avait pas été de longue durée. Son front s'était rembruni. Elle alla reprendre sa place, sans achever la phrase qu'elle avait commencée.
— Le 3 septembre... murmurait-elle. Est-ce que Buggieri aurait raison?... Ah! ce serait dommage... un si joli danseur!,..
Gilbert était enivré, — non pas précisément de son triomphe, mais plutôt
(loH iiilradiiisihlort éinolions (|u'il avait (''pronvôi's. Il sontait onnoro s'appiiyiT sur sa poilriiu! lo. corps fcM'inc lU llcxihlo (\(\ I^c'-oiia, il rfspirail le |)arfiiiii qui s't'xlialail (l»î co corps divin ; ces coiilaclsut ces oalaciMiu^nls Iiî hiûhiicMt comme (lu feu...
— Madame, dit-il d'une voix tremblante, en se p(!ii(liaut vers la jeune femme, dont Uî sein blanc s(; soulevait sous son regard ardent, permettcîz-mui do mo réjouir avec vous. Je vois que votre accident n'a pas eu de suites fâcheuses et ne vous a rien fait perdre de votre exquise légèreté.
— En elTet, monsieur... balbulia-t-elie, troublée* par le son de cette voix et par re.xprcission de ce regard, je n'aurais jamais cru pouvoir exécuter ce soir nu l>aroil tour do force. Je suis lieureuse, do mon côté, que vous ne vous ressentiez plus de votre blessure...
L'entretien fut aussitôt interrompu par le roi, qui s'avançait escorté de ses gentilshommes, pour lui adresser ses félicitations.
Gilbert se retira discrètement, mais avec un dépit mal dissimulé.
— Prends garde ! lui glissa à l'oreille une voix bien connue. Tout le monde le dévore des yeux.
Il se retourna et reconnut Henri de Navarre, qui avait soigneusement observé et attentivement écouté.
11 prit le bras de Gilbert et l'entraîna doucement dans l'embrasure d'une croisée, loin des regards inquisiteurs de la reine-mère.
— Que t'avais-je prédit le jour de ton arrivée? fit-il joyeusement. Tu le vois, tout se réalise. Avec de riches habits et une tournure comme la tienne, je t'ai annoncé que tu deviendrais un gentilhomme à la mode. Je ne croyais pas deviner si juste. Tu es le premier qui, depuis des années, ait si fort diverti ma bienaimée mère. Sois certain qu'elle en gardera le souvenir aussi longtemps que cela ne nuira pas à ses projets ou à ses intérêts. Il n'y a qu'un nuage dans ton ciel...
— Lequel? interrogea Gilbert.
— As-tu remarqué avec quelle insistance la reine-mère t'a demandé si c'était bien le 3 septembre que tu avais quitté Aromitz?
— Oui.
— As-tu essayé d'en deviner les motifs ?
— Je n'y ai pas songé.
— Tu as eu tort. Il est évident qu'elle attache à cette date une importance (pie je ne m'explique pas.
— Ni moi non plus.
— Voyons, cherchons ensemble, reprit Henri. N'as-tu fait ce jour-là aucune démarche compromettante?
— Je n'ai pas quitté ma mère d'une minute, jusqu'à ce que je me mette en roule.
LA BELLE ARCENTIERE
D'une allée latérale ils avaient vu venir un cavalier qui s'avançait de leur côté au grand galop
de son cheval.
— Alors tu auras laissé échapper quelque parole imprudente et elle aura été rcpélée à Catherine.
— Pas davantage. Il n'y avait au château que ma mère et le capitaine La Coudraye. Je n'ai pas prononcé devant eux le moindre mot imprudent, et l'eusséje fait, ni l'un ni l'autre ne m'aurait trahi.
— Alors je n'y conçois plus rien, fit Henri pensif. Et pourtant je veux en avoir le fin mot, reprit-il... J'ai idée qu'il y a du Ruggieri là-dessous... Nous
LlV. 14. F. KOY, édit. - Reproduction interdite. 14
loc, LA iU'.i.m; aijci.m iiiti;
îrotis voir Htiii^itTi, . iMaiiilriiaiil, parlons un peu do la Uillo Ar,:;<'iilii'r('. l*<"^li', ïuoii L'aii.'nii! tu n'y va'; pas de main iumiI'-, toi, cl je m'api-rrois qncî le san;.' <li's Hrarnais est toujours aussi Ixmill ml (pm du temps où n(jus faisions cnsomble nos prt'inirrcvs t'sca|»ad<'s.
(lillicrl rou<;it comuKî tin écolier jnis «mi faul»'.
— Allons ! mwoui^is ])as ainsi, dit Ifcïuri d'un ton railii'ur. (jur (li.dtle! in as liien le droit d'ainitîr la femme de Capiicanti. Je, l'aimo hien, moi,
— Vous l'aimez?
— Sans doute.
-Vous?
— Oui, moi, cela tVitonne?
— In [len, car cnlin vous ètos marié à une très belle princesse.., on prétend mêniii (pie vous êtes au mieux avec M""" de Sauve, <!l l'on afiirme (pi'idle est également fort jolie.
— I]lil)ien ! qu'est-ce que cela prouve, mon cher ami? Tu sais probablement alors que Marguerite n'est pas beaucoup ma femme et que M™" de Sauve est uu peu trop celle du duc d'Alençon. Tu voudrais donc me voir morfondre de fidélité aux pieds de ces deux infidèles? Non pas, sur ma foi! Traite-moi d'ivrogne si tu veux, mais laisse-moi boire à ma soif. Et toi-même, avec tes théories restrictives, ouvrirais-tu la j)orte de ta cavi^ à un homme excessivement altéré, en lui disant : « Mon ami, vous ne boireîs pas plus d'un verre ou deux de vin. » Croistu qu'il se contenterait de ce que tu lui as permis et qu'il se laisserait dépérir à côté des bouteilles de toutes sortes dont il serait entouré? Non, n'est-ce pas ?
— Votre Majesté est donc bien altérée? demanda le baron en riant.
— Je ne m'en défends pas. La Belle Argentière est belle, j'ai du plaisir à le lui dire, à la regarder... Quoi de plus naturel? Est-ce que je t'empêche d'en faire autant? Dieu m'en préserve! Et sois assuré que tu ne trouveras de la vie rival plus accommodant que moi... Entre vieux camarades, c'est de bonne guerre qu'il faut agir. Fais ta cour, moi la mienne, et le premier qui réussira... Tiens, j'allais dire une bêtise, car, si le premier réussissait, pourquoi le second ne ferait-il pas comme le premier?
i— Oh! sire, fit Gilbert d'un ton de reproche.
— A moins que nous ne réussissions ni l'un ni l'autre, ajouta Henri, auquel cas nous aurions encore moins le droit d'être jaloux. Ah! c'est que tu ne connais pas la Belle Argentière, toi! Tu te figures peut-être que c'est une simple bourgeoise, mariée, comme toutes les bourgeoises, à un croquant, vilaine de naissance et devant toute sa vie rester vilaine.
— Je ne me figure rien, dit curieusement le baron. Qu'est-elle donc?
— Ne t'es-tu pas étonné de lavoir assise au milieu des dames d'honneur de la reine-mère'
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— En effet.
— Tandis que son mari ne se trouve dans aucun des groupes qui nous entourent...
— C'est vrai, je l'avais remarqué.
— Apprends que Léona Zucchini est issue d'une des plus vieilles faniilles patriciennes de Venise, famille qui n'a pas fourni moins de trois doges à la République.
— En vérité! s'écria Gilbert avec feu. Je m'explique alors son incomparable beauté, sa distinction, la noblesse réelle dont ses moindres mouvements sont empreints.
— J'aurais été fort étonné que tant de perfections ne t'eussent pas frappé.
— Mais comment, née d'une famille si illustre, a-t-elle épousé un orfèvre ?
— Il me serait impossible de te le Taconter par le menu, répondit Henri. Cependant j'en sais assez pour t'apprendre que Capricanli a acheté sa femms au poids de l'or.
— Que dites-vous ?
— Je dis au poids de l'or, parce que c'est la pure vérité. Le père de Léona a fait apporter dans son palais une de ces balances qui servent à peser les sacs de grains. Dans un des plateaux de cette balance, il a fait monter sa fille; dans l'autre plateau, Capricanti a empilé des sacs d'or jusqu'à ce que le poids de l'or l'emportât sur celui de Léona.
— Mais comment un fils de doge a-t-il osé conclure ce monstrueux marché? interrogea le baron stupéfait.
— Parce que ce fils de doge n'avait plus de patrimoine, parce que se^ ancêtres s'étaient ruinés au service de leur pays, parce qu'il mourait de faim dans son palais de marbre.
— Et ce Capricanti n'a pas reculé devant l'avenir que lui réservait un mariage conclu dans des conditions semblables? s'écria Gilbert.
— Capricanti a fait ce que font tous les hommes aveuglément épris. Il a fondé lui-même les assises du calvaire sur lequel il est monté.
— Est-ce donc réellement un calvaire?
— On le prétend. On va jusqu'à affirmer qu'il n'est que de nom le mari de sa femme et que l'orgueilleuse patricienne n'a jamais consenti à s'abaisser jusqu'à lui. Tout, du reste, est mystère dans cette union, depuis les relations de la femme avec son mari, qui ne sont pas ce qu'il y a de moins piquant dans l'histoire, jusqu'au drame sanglant qui a couronné, dit-on, ce lugubre hymen.
— Un drame? interrogea avidement le gentilhomme. Votre Majesté le connaîtelle également ?
— Non, répondit Henri, C'est un secret qu'ils cachent tous les deux avec un soin jaloux et que nul encore n'a pénétré.
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— Mo voici, siro, dit-il on s'avançaiit au-dovant du roi, devant lorpicl il s'inclina rosp('ctn(!US(!niunt.
— Ah ! vous causiez avec mon fri-rc da NavaiTe, uionsiunr? (it Henri III dini air déliant. Je no vous dérang-e pas, au moins !
— Votre Majesté sait fort bien, répondit Kî f^cntilhoninie, (jue les sujets du roi do Navarre sont avant tout les sujets du roi de France.
— Est-il vrai, monsieur?
— Jls ont versé assez de sang au service do vos aïeux pour que Votre Majesté ne j)uisso pas mettre en doute leur dévouement.
— Vous avez raison, monsieur. La vivacité de votre réplique vaut Timperliiience de ma question, dit le roi. Vous avez décidément réponse à tout : franc l)arleui', habile danseur... vous êtes universel, baron. Aussi je ne serais pas fûché de m'assurer que vous excellez en tout avec la même supériorité.
— Votre Majesté veut railler, je pense... balbutia Gilbert.
— Non, monsieur, non. Dès demain, je prétends mettre à l'épreuve votre adresse de chasseur et d'écuyer. Vous savez que nous courons le cerf à Saint- Germain?...
— Oui, sire; j'ai trouvé hier le roi de Navarre en train de lire un livre si intéressant qu'il n'a pas voulu le quitter pour me recevoir, afin, m'a-t-il dit, de tenir dignement son rang- à côté de Votre Majesté.
— Eh bien! baron, s'il vous plaît de l'accompagner, vous serez le bienvenu.
— Je suis aux ordres de Votre Majesté.
— Je vous ferai seller, si vous le désirez, un des chevaux de mon écurie...
— Je suis réellement confus de vos bontés, sire, répondit Gilbert, mais j'ai amené à Paris mon cheval ; il est au repos depuis deux jours, et je serais enchanté, si cela ne contrarie pas Votre Majesté, de lui faire prendre un peu d'exercice.
— Comme il vous plaira, monsieur, fit le roi. C'était pour ménager votre monture.
— Oh ! sire, depuis quatre ans que je l'ai dressée, elle est habituée à toutes les fatigues...
— Alors, trouvez-vous au Louvre demain matin à sept heures, monsieur; nous comptons sur vous.
— Voire Majesté ])eut être sûre de mon exactitude, promit Gilbert. Le roi le salua d'un geste bienveillant et s'éloigna.
Le jeune baron s'inclina une seconde fois, ce qui ne l'empêcha pas de
LA BELLE AllGENTlÈRE 109
remarquer qae les gentilshommes dont Henri III était accompagné le dévisageaient avec une curiosité plus qu'indiscrète.
— Eh bien! fit Henri de Navarre, qui se tenait à ses côtés. J'ai toujours raison, tu le vois. Je t'avais prédit aussi que le roi t'inviterait à la chasse de demain, me suis-je trompé?
— Non. Votre Majesté prophétise juste, je le reconnais. Quant à moi, je ne m'attendais assurément pas à tant d'honneur.
— Tu as tort, Gilbert, dit Henri en souriant. A la cour de France, il faut s'attendre à tout.
— J'en ai peur, répliqua le baron.
— Peur! et pourquoi?
— Parce qu'il m'a semblé que la faveur subite dont je jouissais n'était pas du goût des gentilshommes de Sa Majesté.
— Bah ! il n'y a que les imbéciles qui n'aient pas d'ennemis, mon ch(^r, riposta Henri. Sois convaincu d'ailleurs qu'un coup d'épée, bien placé, n a jamais fait de tort à celui qui l'a donné.
— Pourvu qu'il le donne, fît observer Gilbert.
— Tu le donneras, promit Henri. Je t'ai vu à l'œuvre, je réponds de toi.
VHI