‹ La belle argentièreChapitre 13 sur 42 · I. A iii.i.ij'; AïKii'; s I II, Kl · texte numérisé non relu

I. A iii.i.ij'; AïKii'; s I II, Kl

(lallii'i iin' l;i coiinrilia avec fnrro rcitKM'cicnx'iilH.

(iilliril, «pii avait assisté ih; loin à ('elle sci'iH! cl ijiii a\ail jioiir ainsi dirt! tli'viiic ce ([ii'il ne jKMivait pas oiilciidro, prulila dt; l'occasion ponr so i«'lir(!r i'i4;ili'nifnl.

Après avoir pris con^;»; du roi do Navarro, il se précipita conmn' ini fou dans l'escalier et atteignit la porte du Louvre, juste au moment où Léona nionlaii rn litière.

(Juoi (in'clle lit jionr s'en défendir, il voulait lui ollrir la main vA se joindr(î aux (juatre laquais (jui raisaiont escorte à la l)(!ll(î Arj^entière. Kn (ill'et, elle aurait pu se passer aisément du concours que lui prêtait le gentilhomme, concours purement platonique, puisqu'aucun incident n'interrompit la courte distance qui séparait le Louvre de la rue haillet. Seulem(;nt (lilhi-rl avait été mis en i^oiit j)ar la délicieuse soirée qu'il venait de passer; il cluTcliait toutes les occasions de se lajjprocher delà jeune femme.

Femme étranij-e que cette patricienne;, ad'ublée du plus roturier des bourg-oois, mais qui restait la fille des doges jusque dans la nouvelle situation où la fortune l'avait placée !

Telles étaient les pensées de Gilbert en regagnant sa chambre solitaire. Il avait oublié l'accès de jalousie qui s'était emparé de lui, lorsqu'il avait vu Henri parler de si près à Léona. Le souvenir qu'il gardait de cette soirée était désormais gravé profondément dans son esprit. S'il n'espérait pas, il ne désespérait pas non plus. A tort ou à raison, il se fi:L;urait qu'elle n'avait pas pour lui les mêmes sévérités hautaines qu'elle témoignait au roi de Navarre.

Il dormit de ce sommeil riant des amoureux, que hantent les pliis douces visions.

Quand il se réveilla, le lendemain, son premier soin fut de descendre à réciuic pour s'assurer que son cheval était bien pansé et que Dégourdi lui avait consciencieusement donné sa ration d'avoine.

Lui-même il sella sa monture, alla s'habiller et se rendit enfin au Louvre, devant lequel était réunie déjà une troupe nombreuse de dames et de cavaliers.

Sept heures venaient de sonner quand le roi parut, suivi de ses gentilshommes et accompagné de Henri de Navarre.

Le roi reconnut le baron, lui sourit et ne put s'empêcher d'admirer en passant le cheval que montait Gilbert.

C'était, il est vrai, un magnifique échantillon de la race andalouse, croisée avec la race arabe que les Maures avaient importée on Espagne.

— Monsieur de Prévalais, dit le roi, vous aviez raison de dédaigner les chevaux de mes écuries. Je n'aurais jamais pu vous donner un animal si remarquable.

— Il est à la disposition do Votre Majesté, répondit Gilbert en s'inclinant.

— Quoi ! vraiment, monsieur? Vous consentiriez à me vendre votre cheval?

— Non pas à vous le vendre, sire, mais à vous le céder contre celui que vous daignerez me donner pour le remplacer.

— Je vous prends au mot, baron. Quand voulez-vous faire l'échange?

— Dès qu'il plaira à Votre Majesté,

— Fût-ce à l'instant même ? demanda le roi.

— Assurément, sire.

— x\lors, dit Henri III, en mettant lestement pied à terre, j'accepte. Tenez : prenez mon cheval, je prends le vôtre.

Gilbert, à son tour, vida vivement les étriers. Aussitôt le roi s'élanra en selle avec une joie enfantine et donna le signal du départ.

Toute la troupe empanachée s'élança sur ses traces.

Gilbert avait bien le cœur un peu gros. Il lui coûtait de se séparer d'une bêle qu'il avait dressée avec tant de soin et dont il appréciait mieux que personne les rares qualités.

Certes, il ne croyait pas que le roi aurait saisi brusquement la balle au bond, sans cela... Maintenant il était trop tard pour s'en repentir.

Sur un signe de Henri de Navarre, qui marchait en tête du cortège avec le roi, le jeune baron avait pris place parmi les gentilshommes de Sa Majesté.

Le roi était enchanté du marché qu'il avait conclu. Il pria Henri d'appeler Gilbert, qu'il tenait à complimenter.

Gilbert s'avança, en effet, et ne cessa, jusqu'à Saint-Germain, de marcher à côté du roi de France, répondant à toutes ses questions et lui fournissant tous les renseignements qui lui étaient demandés sur la manière dont il nourrissait et conduisait le noble animal.

A Saint-Germain, on fit une halte de quelques minutes ; puis on pénétra dans la forêt, 011 les gardes et les valets de chiens attendaient les ordres du roi.

Un quart d'heure après les chiens avaient éventé la piste et donnaient furieusement de la voix.

A partir de ce moment, il n'était plus question d'étiquette ; chacun, au gré de son caprice, s'élança dans la direction que la meute avait suivie.

Bientôt Henri de Navarre resta seul avec Gilbert, dont il avait peine à contenir l'impatience.

— Eh ! sangdieu ! calme-toi, lui disait-il. La chasse ne fait que commencer, nous avons bien le temps de la rejoindre. C'est si bon d'être libre un instant et de galoper à sa fantaisie !

— C'est si bon, répondit Gilbert, que je ne comprends pas comment Votre Majesté n'a pas profité d'une occasion semblable pour...

Il n'iU'IifVii point sa pliraso. D'iiiKuilli';!! lalrralc il avait vu venir un rivali(!r, (Mitii'rcnKMit vrtii do noir, qui s'avan(;ait do lour côlô au grand galop do son clii'va! I uissclaMl d'iTunie.

Ivi (juoiquossocondes ce cavalier l(!s rojoigriil, s'arnHa et se découvrit devant eux.

Alors seulement 1(! baion rooonnul m gentilhomme.

— Do Moissac 1 s'écria-t-il. ('omini'nl le, liouvcs-lii ici ?

— Do la façon la plus simple du monde, répondit le gonlilhomme. J'arrive de rlu'Z loi, Ion valot m'a dit que tu chassais .'i Saint-fjormain, jo suis vonu à Sainl-dormain.

— Tu as donc à me parler ?

— Oui.

— Eh hion ! viens me trouver ce soir : nous souperons ensemble.

— Impossible. Je suis déjà en relard. Je no devais pas rester plus d'une heure ù Paris.

— Où vas-tu donc?

Au lieu de répondre, Moissac leva sur ÎTenri do Navarre un regard défi.mt.

— Oh ! tu peux parler devant ce genlilhomme, dit Gilbert : c'est un de mes meilleurs amis.

— C'est différent. Je vais en Allemagne.

— En Allemagne ! fit le baron étonné.

— Oui. Je suis chargé d'un message important pour Jean-Casimir.

— Le fils de l'électeur palatin? demanda Gilbert.

— Précisément.

— Fait-il donc définitivement cause commune avec nous?

— C'est à peu près sûr, répondit de Moissac. Voilà pourquoi, ne l'ayant pas trouvé à l'auberge du Soleil levant, où l'on m'avait dit que tu descendrais, je suis venu te relancer jusqu'ici.

— Mais dans quel but?

— Parce qu'on m'a chargé également de te voir en passant à Paris.

— As-tu donc une lettre pour moi?

— Non. On m'a prié seulement de t'annoncer que, dans le cas où tu mettrais à exécution le projet que tuas conçu, tu trouverais à Fontainebleau quarante "enlilshommes résolus, prêts à faire escorte jusqu'en Guyenne à toi et à ton compagnon de voyage.

— Ah! ah! fit Gilbert, dont le visage s'épanouit. Qui les commande?

— Le comte de Nointel.

— Bien. Et il est prévenu qu'à première réquisition il doit se mettre à mes ordres?

— Il le sait.

— De mieux en mieux. Est-ce tout ce que tu as à me dire ?

LA BELLE AIIGENTIERE

Le roi tendit sa main à Gilbert qui s'agenouilla pour y poser ses lèvres.

— Oui, répondit de Moissac. Aussi je te demanderai la permission de m'éloigner.

— Je ne le retiens plus. Bon voyage, ami, et bonne chance ! dit Gilbert. Aussitôt de Moissac fit sentir Féperon à son cheval et prit, toujours au

galop, le même chemin qu'il avait suivi.

Le jeune baron le laissa s'éloigner; puis il leva sur Henri un regard interrogateur.

LlV. 15. F. ROY, édit, — Reproduction interdite.

]\\ LA iM.i.i.i: \ ne j:\ti i:itK

Le roi Af N.ivan'»* n'aN.iil pas iiitrninii|Hi d'im mot ce coiiil rnlrclirn.

— L'ii joli <;ar»;ou (iiif Ion ami di- Moissai- 1 dil-il rnliii i|ii.in(l li^ f^t'iilillioininc- «Mil (lisi>aiii dans los profoiidt'ui's de; la foirl. .N'csl-cc pas un dt; nos «'oriipa- Iriolcs?

• — Oui, sire.

— Ooininciil se fail-il alors qu'il no u\v, coiinaisst! ]i;is ï

— l'arec (pi'il a élô absent peiulant cinrj ans tic la Navarre, où il n'rsl revenu (juc depuis votre départ.

— ■ Saoudien, (îillierl! lit ll(Miri pensif. Il me semble que mes LTulilsiiommes sitnl sin^uliisrenienl actifs et enlrc]trennenl de bien lon^s voyaj^rs I

— 11 est vrai, sire, qu'ils ne reculent devant aucune fatigue, (|uand il s'agit de défendre les intérêts de leur roi.

— Tu crois donc que c'est dans mon intérêt que M. de Moissac s'en va chez le lils de l'électeur palatin 'i

— J'en suis persuadé, sire. Jean-Casimir a formellement promis de se joindre à vous, à certaines conditions dont M. de Moissac est sans doute chargé de lui porter l'acceptation.

L'œil de Henri brilla d'un éclair de plaisir, mais ce fut du ton le plus calme en apparence qu'il poursuivit :

— Mais ce message verbal qu'il t'a transmis, que sigaifie-t-il?

— Vous ne l'asez pas compris, sire?

— Non, balbutiallenrid'unairdistrait. Il a parlé d'un compagnon de voyage. Tu n'es donc pas venu seul à Paris '!

— J'y suis absolument seul au contraire.

— Mais tu dois t'en retourner avec quelqu'un alors ?

— Je l'espère.

— Tu n'en es pas certain ?

— Pas encore.

— Mais, j'y pense, fit observer Henri. Il faut que ce quelqu'un soit un personnage, pour qu'on mette à sa disposition, — je veux dire à la tienne, corrigea-t-il vivement, — une escorte de quarante gentilshommes!

— En effet, sire, c'est un personnage important, et vous ne vous étiez pas trompé en disant que cette escorte était à ses ordres bien plus qu'aux miens.

— Envérité! Et c'est en Guyenne que vous comptez vous réfugier après avoir gagné Fontainebleau? fit Henri, sur les lèvres de qui n'errait plus ce sourire railleur qui lui était habituel.

— Oui, sire.

— Mais la Guyenne, quoique je n'y aie jamais mis les pieds, est un gouvernement que mon excellente mère Catherine a daigné m'octroyer l'année dernière, reprit le roi de Navarre.

LA BELLE AIIGENTIERE 115

— C'est pour cela que nous l'avons choisi, dit Gilbert, qui n'avait pas un instant quitté des yeux son ami d'enfance.

— Qui sait?., continua Henri. Je connais peut-être ce personnage.

— Il est le plus intime ami de Votre Majesté.

— Avant toi?

— Avant moi, oui, sire. Est-il nécessaire de vous dire son nom ?

— C'est inutile, fit le jeune roi avec une vivacité soudaine. Tu sais que je ne veux me mêler à aucune conspiration.

— Oh! il ne s'agit pas de conspirer, sire.

— De quoi s'agit-il donc?

— Tout simplement de délivrer un malheureux qui, depuis trois ans, est prisounier.

— Un prisonnier! s'écria Henri qui devint pâle. Un prisonnier d'Etat, sans doute?

— Vous l'avez deviné, sire.

— Et depuis trois ans, dis-lu, ce malheureux est sous les verrous?

— Un peu plus de trois ans même.

— C'est probablement dans quelque cul de basse fosse qu'il est enfermé?... A Vincennes, peut-être?...

— Non, sire, c'est en pleine cour de France qu'on le retient, quoique nous ayons tenté déjà l'impossible pour lui rendre sa liberté.

— Et tu crois que la tentative d'évasion que vous projetez a quelques chances de succès?

— .J'en suis convaincu, sire.

— Quel est donc votre plan?

— Le voici en deux mots, sire, répondit Gilbert les yeux toujours fixés sur le roi de Navarre. Supposez que j'aie su il y a trois ou quatre jours que Sa Majesté Henri HI dût courre le cerf à Saint-Germain.

— Je t'écoutc, fit Henri, on peut toujours le supposer... Cela n'engage à rien.

— D'accord avec le personnage dont vous n'avez pas voulu que je prononce le nom, continua Gilbert, j'expédie un homme sûr au comte de Nointel et je le prie de disposer un relai de deux chevaux à Lieusaint, c'est-à-dire à peu près à moitié chemin de Fontainebleau.

— Bonne précaution ! approuva Henri.

— Je profite donc du moment où la chasse s'éloigne, comme à présent; j'emmène avec moi l'ami intime de Votre Majesté, nous poussons sans débrider jusqu'à Lieusaint, dussions-nous crever nos montures... Là, nous enfourchons les cheva'ix frais qui nous attendent et nous faisons sans peine les sept lieues qui nous séparent de Fontainebleau.

— En effet, rien n'est plus facile, dit le roi, très attentif.

lie. I. \ i!i:i.i.i. Ait(;i;NTii;iu;

— (IrAro ;\ tMi relais, icjuil (iilliril, riDiis navuns rirri à crairulie <1<; ceux qui s'iiimf^iiu'raioiil (If nous iioiirsiiivrc riielois à Korituiiichlcaii, nous trouvons, non plus s(MiI('ni('nl deux chovaux loul sellés, mais uik; troupe de quarante ^MMililshoniines, bien monl6s et hion armés, à la tète, dos(ju(ds nous f;a,i;iions la (luyenne, hien doridcmenl, celle fois, à l'abri de coups dos main.

Henri donieurail pensif, clieminant au pas, côte àcôleaveclo baron, évidcminenl très préoccupé {\o ce (pi'il venait d'entendre.

— l"]li bien! sirt;, lit (iill)(;rt avec un peu d'impatience, qu»; p(;nsez-vous de noire jjrojet?

Le roi do Navarre ouvrait la bouche pour répondre, quand Nî f^alop d'un cheval retentit à quelques pas d'eux.

Il se retourna et reconnut le capitaiiKî des f^ardes de Sa Majesté. Il n'essay en aucune façon d'échapper ;\ ce témoin «gênant, mais un rictus amer crispa s;\ lèvre.

.Vu même instant, M. de Nogaret rangeait son cheval à côté de celui de Henri.

— Que Votre Majesté m'excuse, lui dit-il; mais le roi mon maître, inquiet de ne pas vous voir, non plus que le baron de Prévalais, a craint que vous ne vous soyez égarés et m'a donné l'ordre de me mettre à votre recherche.

— Je vous remercie, capitaine, dit Henri. Il est vrai que nous nous étion.T un peu oubliés, Gilbert et moi, à nous rappeler nos anciennes fredaines et h causer de notre pays ; mais, sur l'observation que je lui en avais fait, nous nous disposions à rejoindre la chasse.

— Alors, je vous quitte, sire, fit respectueusement M. de Nogaret.

— Du tout, capitaine, demeurez avec nous, au contraire, répliqua le jeune roi. J'ai le plus grand plaisir à me trouver en votre compagnie.

Puis se tournant vers Gilbert :

— Tu vois, mon ami, lui dit-il, en reprenant le sourire qui lui était familier, tu vois quelle sollicitude touchante me témoigne mon bien-aimé frère llenril Vili ' empressons-nous d'aller le rassurer.

En prononçant ces paroles, il mît son cheval au galop et fit signe à Gilbert de se placer à sa droite, tandis que M. de Nogaret se plaçait à sa gauche.

— Diable ! pensait Gilbert, cela ne sera pas aussi facile que je me l'étais imaginé.

Au bout de dix minutes, ils entendirent les chiens aboyer furieusement dans le taillis, ils obliquèrent légèrement à droite et rejoignirent bientôt le roi, que trois ou quatre de ses gentilshommes n'avaient pas quitté.

Au même instant, le cerf, serré de près par les limiers, franchissait l'allée d'un bond désespéré et passait juste au milieu des deux groupes formés, d'un côté par le roi et ses gentilshommes, de l'autre par Henri, Gilbert et M. de Psogaret.

Emporté par l'ardeur de la chasse, le roi s'élança sur les traces de la bête et sonna la vue pour rallier la meute et les piqueurs. Son cheval, qu'il avait trop vivement éperonné, poussa un hennissement de douleur et se précipita en bondissant à travers le taillis.

— Mon Dieu ! pourvu qu'il n'arrive pas malheur au roi ! s'écria Gilbert en voyant bondir le fougueux animal.

Aussitôt il se jeta en avant.

— Pas d'éperon, sire! rendez la main seulement! cria-t-il.

A peine avait-il eu le temps de faire cette recommandation, qu'il vit le roi tomber lourdement à la renverse.

Il devint affreusement pâle, sauta à terre, au risque de se blesser lui-même, et courut relever Henri III.

Les autres gentilshommes et le roi de Navarre s'étaient élancés derrière lui ; ils avaient entendu les paroles que le baron venait de prononcer et avaient été témoins de l'accident.

A leur tour, ils s'empressèrent autour de Sa Majesté, que Gilbert soutenait dans ses bras et qui ne donnait plus signe de vie.

Presque au même instant, arrivaient les limiers qui n'avaient pas perdu la piste, les valets de chiens qui les appuyaient, et les gardes, que le son du cor avait attirés.

Tandis que la meute disparaissait sous la futaie, au milieu d'un vacarme assourdissant, valets de chiens et gardes-chasse s'arrêtaient, paralysés d'épouvante.

— Vite! ordonna Gilbert, courez chercher de l'eau ! Coupez des branches! Improvisez une civière !

Chacun se mit à l'œuvre.

Le baron avait posé un genou en terre. Sur l'autre, il avait appuyé le buste et la tête du roi, dont les yeux demeuraient fermés.

Au loin se perdait déjà la voix des limiers acharnés. Un silence de mort régnait dans la forêt. A quelques pas de là, le cheval de Gilbert, celui que montait Sa Majesté, s'était arrêté de lui-même et broutait paisiblement l'herbe jaunie.

Enfin un garde arriva, apportant dans sa gourde et dans son chapeau do l'eau qu'il venait de puiser à une source voisine.

Le jeune baron en imbiba son mouchoir et bassina doucement le front, les tempes et les mains du roi. Tous les gentilshommes présents l'observaient avec inquiétude et se regardaient consternés.

Au bout de quelques minutes, Henri III poussa un faible gémissement ; ses paupières eurent un léger frémissement et son visage livide se colora.

— J'espère que cela ne sera rien, fit Gilbert; mais il n'y a donc pas un chirurgien autour de nous ? demanda-t-il.

118 I. \ l'.i.i.i.i; A i!(.i \ 1 1 i.im:

Personne ne léiioinlit. L iinninliililé noiivcllt' (pie i^.irdiiil \r roi tcdoiiMuil It's ;inf;oisses tic son ciilituiii-''. 'i '!"' *'"" i"i|"p''l''iil l'i lin jni'i'drc de; son |i(;ie ri do SCS fKîi'os.

Ilciii'i (le \;ivîure éUiil (Icbouliï folc tl(! (lilhcrl, ciIuk; cL iiiipassililc cm apparence, mais inlérieuremenl plus agilù qu'aucun do ceux qui se trouvaient là et conlciiaul diflieilomonl l'cMiolioM ipii s'élail emparée de lui.

IN'ndanI ce temps, les ^ard(;s avaitiul achevé de, confectionner la civière. Tous les gentilshommes i)résonls y jetèrent leurs manteaux, sur lesquels on étendit le corps inanimé du roi.

Sni' un sii;ne de Ciilherl, deux f^ardes se placèrent à chacune des extrémités. J.e funèbre cortège allait se mettre en mouvement, quand lo roi ouvrit enlin les yeux.

Lo contact de l'eau froide l'avait ranimé.

— Ah! lil-il, en respirant ;\ pleins poumons.

Il promena d'abord autour de lui un regard inconscient, puis apercevant Henri de Navarre au premier rang, il laissa échajjper un sourire; étrange.

— lih bien ! mon frère, lui demanda le Béarnais, vous sentez-vous mieux enlin ï

— Beaucoup mieux, Henri, llassurez-vous : ce ne sera pas pour cette fois, répondit le roi.

En effet, il se dressa sur son séant et essuya l'eau dont sa figure était encore inondée.

— Mais que vous est-il arrivé, sire? reprit Henri. Comment avez-vous tout à coup vidé les arçons?

— Rien n'est plus simple, ni plus maladroit, dit le roi. Oubliant, dans lardeur de la chasse, que le cheval que je montais n'était pas le mien, je lui enfonçai mes éperons dans le ventre, pour me précipiter sur la piste du superbe dixcors que les chiens avaient lancé. Mon cheval partit comme l'éclair. Lorsque j'entendis la recommandalion de M. de Prévalais, il n'était plus temps de retenir ma monture. Un baliveau de quatre ou cinq ans se trouvait sur mon passage, je ne le vis pas assez tôt pour l'éviter, il m'enleva de selle et je retombai lourdement à terre, tandis que mon cheval, que j'avais lancé à fond de train, continuait sa course.

Alors se tournant vers Gilbert :

— Vous m'aviez pourtant bien prévenu, baron, qu'une simple pression du mollet suffirait à mettre votre cheval en action et que vous ne vous serviez qu'à la dernière extrémité de l'éperon; mais que voulez-vous?., la vue du gibier m'a fait perdre la tète.

- Ainsi, demanda Gilbert, Votre Majesté ne souffre pas trop ?

— Non, monsieur, je vous remercie. Seulement je renonce pour aujourd'hui à mettre votre habileté de veneur à l'épreuve.

Puis, s'adressant aux. gardes :

— Que Ton me transporte au château, ordouna-t-iL Je pense qu'une heure de repos suffira pour me remettre sur pied. A tout hasard, que l'on appelle un chirurgien.

Aussitôt les gardes se mirent en marche.

La plupart des invités avaient rejoint le groupe formé d'abord par le roi et ses gentilshommes. Ils remontèrent à cheval et escortèrent silencieusement la civière qui se dirigeait à pas comptés vers le château.

Une demi-heure plus tard Henri III reposait sur un bon lit. Le chirurgien qu'on avait fait appeler l'assurait que cet accident n'aurait pas de suites et lui permettait de retourner à Paris, à la condition qu'il accomplirait aussi lentement que possible ce court trajet.

Le roi but quelques gouttes d'un cordial que le chirurgien lui fit prendre et donna, quelques instants après, l'ordre du départ.

Quoi qu'on fît pour l'en dissuader, il ne voulut pas monter d'autre cheval que celui du baron de Prévalais.

— C'est ma faute et non celle de ce fier animal, disait-il ; c'est donc à moi d'en supporter les conséquences.

Il sauta en selle assez gaillardement et reprit la route de Paris^ suivi de tous les gentilshommes qui l'avaient accompagné et que la gaieté du maître avait fini par dérider.

Midi venait de sonner quand il rentra au Louvre.

Catherine était prévenue de l'accident dont son fils avait été victime. M. de Nogaret lui avait immédiatement envoyé un de ses gardes pour l'en avertir. Or, de tous ses enfants, Henri III était celui que la reine-mère aimait le mieux.

Sans ajouter foi à l'odieuse calomnie qui affirme qu'elle avait empoisonné Charles IX de ses propres mains, pour donner à son fils Henri le trône de France, on trouve une preuve de la sollicitude qu'elle avaitpour lui dans la rapidité avec laquelle elle lui fit parvenir en Pologne la nouvelle de la mort du roi Charles.

Cette tendre amitié ne s'était pas démentie, depuis qu'à son tour son Benjamin était devenu roi de France. Aussi Henri venait à peine de pénétrer dans ses appartements lorsque sa mère accourut.

Elle avait fait demander, de son côté, le célèbre Ambroise Paré, de sorte que le docte chirurgien accourut au Louvre presque en même temps que le roi y arrivait.

Henri lîl leur raconta comment l'accident avait eu lieu.

Le savant docteur, après avoir longuement consulté Sa Majesté, déclara que son état ne présentait aucun danger. Il recommanda quelques précautions élémentaires, prescrivit momentanément un repos absolu, fit préparer une potion calmante et se retira.

l'JO i.A hKi.i.i: .\ii<;i;.NTii:nK

r.i ml'ic t'I le (ils «ItMiKMiriTonl seuls.

C.allu'riiu' se leva jutiir nToiuIiiiro Amliroisc Paii'; ri siiiloiit pour rcfcrmor soigiuMiseinout In porte par hicpiollc il 6lait sorli. Alors elle reprit au chevet du loi la jtlaco qu'elle y ocnipail loul à l'Iieiire.

— Ainsi, mon (ils, dit-olle, vous croyoz que c'est purement à votre (îlourderie qu'il faut attribuer la chute que vous avez faite ?

— J'en suis persuadé, madame.

Mlle hocha soucieusement la tète.

— Voulez-vous que je vous dise à quoi j'avais pensé tout d'abord? reprit-olie.

— J'y consens, répondit Henri avec un peu détonnement.

— Savez-vous, lit Catherine d'une voix sombre, que votre chute pouvait être mortelle ?

— Je ne me le cache pas.

— Et si pareil malheur était arrivé, savez-vous encore à qui votre mort aurait profilé?

— Certainement, c'est à mon frère d'Alençon.

— Oui, sans doute, accorda la reine-mère ; mais vous n'ignorez pas, mon fils, que voire frère d'Alençon est chélif cl mal portant, que les docteurs sont unanimes à affirmer qu'il n'a pas longtemps à vivre.

— Je l'ai entendu dire ; mais où voulez-vous en venir, ma mère? interrogea le roi.

— Répondez-moi seulement, fit Cathenne. A qui, après le duc d'Alençon, reviendrait le trône de France ?

— A mon frère Henri de Navarre. Oh ! je sais cela, dit en riant le roi. Vous me l'avez répété assez de fois pour que je ne l'oublie pas...

— El je ne saurais trop vous le repéter, mon fils, interrompit la reine -mère d'un Ion farouche : car à qui appartenait le cheval que vous montiez ce matin? Au baron de Prévalais, c'est-à-dire à un de ces enragés Béarnais qui se feraient hacher menu comme chair à pâté pour leur roitelet... que dis-je ? à l'ami le plus intime de cet ennemi de notre race!

— Eh bien! qu est-ce que cela prouve?... Est-ce sa faute si j'ai maladroitement traité comme une bête de somme la bêle de sang qu'il m'avait donnée avec tant de générosité ?

Catherine haussa les épaules.

— Et si celle générosité était un calcul? fit-elle soudain.

— Comment l'admettre? Ce n'est pas lui qui m'a proposé son cheval, c'est moi qui le lui ai demandé. Et tenez, ma mère, je vais vous confondre d'un mot : quand j'ai fait rendre à ces messieurs, par mon capitaine des gardes, les manteaux qu'ils avaient étalés sur ma civière, je lui ai donné l'ordre de m'apporter le nom du gentilhomme qui, le premier, s'était dépouillé de son manteau pour moi. Savez-vous qui c'était?

Ton maître est-il chez lui ? demanda le roi de Navarre.

— Parbleu ! fit Catherine. C'était M. de Prévalais. Il aurait été trop maladroit s'il n'avait pas tout prévu.

Le roi partit d'un grand éclat de rire.

— Comment! s'écria-t-il, vous voudriez me faire croire que M, de Prévalais ne m'avait donné son cheval qu'afin de préparer, de connivence avec Henri de Navarre, l'accident dont j'ai été victime ? C'est insensé, voyons ! Comment! il aurait prévu même que je serais assez maladroit pour brutaliser ma montu; e ?

LiV. 16. F. UO Y, édit. — Reproduction interdite. 16

(Jiii sait.'... \oiis aile/ [iciil-rlir sdiilrnir aussi (jiir c'csl lui qui avait j»luiili'' sur mon clicmiii le l)alivcaii coiilrt! loqiifl jr uw suis liciirlô...

— J(i ne iirrltMids pas ('cla, mou lils, rcjjioudil (iullioriiio d'uiu; voix ffravo. (lorli's lo harou uf savait pas au jusliîci" <|ui l'ùsulltM'ait de sa roinjdaisaiicc a|t|iarciitc, mais vous ne, m'ôti'i'fz jias de l'iiItT (ju il vu cspôraiL «jufdciuc chose.

— Vous ignorez donc qu(! c'est lui (|ui, li- premier, s'est élancé à.mon secours! riposta le roi. On ne vous a donc pas dit (jm; lui seul, seul entre tous les f^entilshommcs cpii m'entouraient, — cntendoz-vous? — il m'a prodigué ses soins et m'a lait reprciulre connaissance?

— On me l'a appris, lit la reine-mère, mais que diriez-vous, à votre tour, si ce feint em[)ressement n'était (|u'une comédie jouée ù jjlaisir, dans 1(; but de n'éveiller aucun soupçon ?

— En vérité, ma mère, vous me confondez ! avoua le roi hésitant. Ts'on, je oe pourrais croire à tant de noirceur.

— Parce que vous êtes généreux et bon, mon lils, reprit Catherine, mais attendez... Avez-vous remarqué quelle contenance gardait votre frère Henri?

— ('ertes.

— Eh bien! Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il fait?

— Rien, 11 n'est arrivé, parait-il, qu'après le baron de Prévalais, alors que celui-ci m'avait déjà soulevé et me tenait entre ses bras.

— J'en étais sûre ! s'écria la reine-mère avec un accent de triomphe. Il n'a aide on rien à votre rétablissement ?

— J'en conviens, mais je réponds qu'il était fort ému, affirma Henri Ilf.

— Parbleu ! On le serait à moins. Quand on se croit sur le point de recueillir la couronne de France!...

— Vous supposez donc qu'il y pensait? interrogea le roi, dont ces assauis successifs commençaient à ébranler la bonne foi. C'est pourtant d'une voix tremblante d'émotion, je vous le jurel que mon frère Henri ma demandé com ment je me sentais.

— Mais je ne le conteste pas, fit la reine-mère. Les conséquences que votre mort aurait entraînées étaient assez sérieuses pour faire battre son cœur et tremiler sa \oix.

— Eh bien ! non, dit le roi qui ne voulait pas se rendre. Vous aurez beau faire, manière, je ne verrai dans cet événement qu'un accident vulgaire, dont ma maladresse seule a été cause et dont nul autre que moi ne doit supporter la responsabilité,

— Comme il vous plaira, mon lils, repartit Catherine avec une nuance de dépit ; mais rappelez-vous ce que Ruggieri m'a dit, ce que je vous ai répété, et avouez du moins qu'entre ses pronostics et les faits qui se sont passés il y a des coïncidences singulières.

— J'en conviendrai pour vous faire plaisir, accorda le roi d'un ton déboD-

naire : cependant vous me permettez de ne pas considérer voire astrologue comme un Messie, ni ses pronostics comme des paroles d'Evangile.

— A votre aise, Henri ! Seulement je crains fort que vous ne soyez de ceux dont l'Écriture a dit : « Ils ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. »

A ces mots, elle se leva.

— Vous me rendrez du moins cette justice, continua-t-elle, que ce n'est pas (| dans un but d'intérêt personnel... j^

— Oh! je ne vous accuse pas, ma mère, interrompit le roi. Je sais fort bien |l que vous n'avez rien à prétendre après ma mort. Cependant, l'amour que j'ai | pour vous et qu'on m'accuse de pousser jusqu'à la faiblesse, vous a laissé uii |] pouvoir assez étendu pour que vous redoutiez de le perdre. |

— Quoi! s'écria Catherine, vous supposez...

— Non, fit le roi en l'arrêtant d'un geste. Je crois tout simplement que vous n'aimez pas mon frère de Navarre et que vous ne seriez pas fâchée de me brouiller avec lui. Je ne dis pas que vous ayez tort de voir en lui un prétendant à la couronne de France ; mais je suis persuadé qu'il serait souverainement impolitique de lui rompre en visière.

— l*ourquoi ?

— Parce que, si vous le poussiez à bout, il serait capable de nous échapper et de se jeter dans les bras des mécontents.

— Lui! allons donc! fit Catherine en haussant les épaules. Je pouvais le craindre il y a un mois ; mais, à présent que le duc d'Alençon s'est enfui de la cour et s'est mis à la tête du mouvement...

— Eh ! s'écria Henri avec véhémence, vous savez bien, ma mère, que d'Alençon n'est pas plus un homme de tête qu'un homme d'action. Avec quelques coucessions nous aurons raison quand nous voudrons de sa résistance. Si le roi de Navarre prenait sa place, ce serait autre chose! Si oublieux qu'il paraisse, si inactif que vous le voyez, il n'en est pas moins aujourd'hui encore un chef de parti bien autrement redoutable que le duc d'Alençon. Donc, rapportez-vous-en. à moi. Etouffez votre haine, forcez vos lèvres à sourire, comme par le passé, si vous voulez éviter à notre royaume et à nous-même des complications dont nul ne saurait prévoir le dénouement.

Catherine comprit-elle que son fils avait raison? Peut-être, car elle n'insista plus.

— Vous êtes le maître, mon fils, lui dit-elle. Agissez donc a votre gré. Pour ma part je ne souhaite qu'une chose : c'est que Ruggieri se soit trompé en nous annonçant un nouveau danger dans la personne de ce gentilhomme. Malgré tout je ne puis cependant pas m'empêcher de remarquer que M. de Prévalais est parti de Navarre le 3 septembre, c'est-à-dire juste le jour où Ruggieri m'a signalé l'apparition de celte nouvelle étoile. C'est principalement sur celte

toiiiciilfucii (jiK' jo voiihiis, nvaiil de iin' iflircr, .iit|ifliT volic allciilinn. Sov«'z IniiKiuillo, ma môrc, i<' in'cii soiiviiiidnu à l'occasion, iiroiml lo

roi.

11 salua dallit'riiK» (rmi f^vsle amical el laissa r<îlomber sa tAlo sur roicilicr.

ApiJ's lui avoir tMivoyé du bout de ses doiyls blancs un baiser, elle se Jelira l.nlemenl. le fronl liisle Cl soucieux.

llt'iii i m resta seul.

(Juoi (ju'il eùl fait pour lullor ronlre les perfides insinuations de la rcincinère, il tenait trop d'elle el de l'ôjtoque à laquelle il vivait pour (Hre cornpléti;ment inaccessible à la superstition. Aussi subissait-il, mal^^ré lui, rinlluenco néfaste que Catherine exerçait sur lui, inlliience à laquelle Charles IX lui-même n'était pas parvenu à se soustraire entièrement.

Ce fut sur ces entrefaites que M. de Nogaret enlr'ouvril la porte de sa chambre.

— Sa Majesté le roi de Navarre, dit-il, sollicite instamment la faveur d'être introduit auprès de vous, sire.

Henri hésita quelques instants.

— Kh bien ! qu'il entre! (it-il résolument.

Le capitaine des gardes se retira cl revint quelques secondes après, précédant le roi de Navarre, devant lequel il s'effaça pour lui livrer passage; puis, sur un geste de Sa Majesté, il s'éloigna.

— Bonjour, mon frère, dit gaiement le Béarnais. J'ai appris par votre chirurgien que votre malaise s'était à peu près dissipé, et j'aurais été certainement le premier h vous en féliciter, si mon excellente mère Catherine ne m'avait devancé.

— Je vous remercie de votre sollicitude, répondit le roi, car je ne doute pas qu'elle soit sincère.

— Sangdieu! Je le crois sans peine que vous ne doutez pas de moi, répliqua Henri. Je n'ignore pas que mes ennemis tentent l'impossible pour me perdre dans votre estime et votre affection; mais je me flatte d'y avoir toujours des droits incontestables et je ne cesserai de les revendiquer envers et contre tous.

— Vous n'en avez pas besoin, mon frère. Mon amitié vous est depuis longtemps acquise.

— On a toujours besoin de se défendre contre ceux qui vous accusent, riposta le Béarnais. C'est pourquoi je ne me lasserai jamais de donner au roi des preuves de ma fidélité.

— Vous m'en apportez donc de nouvelles? interrogea cui'ieusoment le roi.

— Et où voulez-vous que j'en trouve plus aujourd'hui que les autres jours? Il me semble qu'elles parlent d'elles-mêmes assez haut pour qu'il soit inutile de

vous les jeter à la tête, poursuivit Henri. Sans me vanter, sire, rien ne m'aurait été plus facile que de faire cause commune avec vos ennemis. Votre Majesté ne peut donc pas ignorer que si le duc d'Alcnçon est à la tête des mécontents, c'est que je n'ai pas voulu m'y mettre.

— J'en suis si convaincu que je le disais à ma mère, il n'y a qu'un instant, répondit étourdiment le roi.

— Ah! Ht Henri, qui tressaillit, la reine daignait vous parler de moi tout à l'heure?

— Oui.

— A propos de la chute que Votre Majesté a faite?

— Précisément... balbutia le roi avec embarras.

— Elle essayait peut-être de vous prouver que j'y étais pour quelque chose ? insinua Henri avec un rire forcé.

— Par exemple! protesta Henri HI en rougissant.

— Oh! je n'accuse pas la reine-mère d'avoir agi dans l'intention de me nuire auprès de Votre Majesté, s'empressa de reprendre le roi de Navarre. C'est^ assurément, animée des plus louables sentiments qu'elle a mêlé mon nom à ces événements. Aussi ne chercherai-je pas même à me disculper. Quand j'attaque un ennemi, sire, je l'attaque toujours en face. Ce n'est donc pas de moi qu'il est question. Si je viens plaider la cause de quelqu'un auprès de vous, ce n'est pas la mienne. C'est celle du plus honnête et du plus loyal gentilhomme que je connaisse, de mon ami d'enfance, du baron de Prévalais enfin, qui se désole à la pensée qu'il a été la cause involontaire de votre accident et que vous lui gardez rancune.

— Que dites-vous, mon frère? s'écria le roi. Quoi! M. de Prévalais s'imagine?...

— Il désirerait ardemment être introduit auprès de Votre Majesté et recevoir d'elle l'assurance que son désintéressement ne lui nuira pas dans votre esprit.

— Qu'à cela ne tienne ! dit vivement Henri HL Est-il ici ?

— Oui, sire. H n'attend qu'un mot de moi pour présenter ses regrets et ses hommages à Votre Majesté.

— Appelez-le donc, mon frère, et sur-le-champ, ordonna le roi. Henri se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et fit un signe. Aussitôt Gilbert accourut.

— Qu'entends-je, monsieur? s'écria le roi sans lui laisser le temps de s'excuser. Mon frère Henri m'informe que vous craignez d'être tombé en disgrâce pour l'extrême obligeance dont avez fait preuve envers moi. Je ne veux pas vous laisser un instant cette arrière-pensée. Je vous tiens pour le plus loyal qui existe et suis prêt à le proclamer aussi haut qu'il vous plaira. S'il vous faut un gage de mon estime, monsieur, voici ma main.

LA in;i.Li'. AiMiK.\Tii;i!i!:

A cfs niiils. il U'iidil sa iiwiiii ;i (iilljcri, <|iii s'a^i^ciioiiilla jionr v »lé|H)S('r ses Unrt's.

— .Maiiilciianl, inmi fivio, et vous, monsieur, n-pril le roi, j»; no vous retiens plus. .If nie sons un peu falij^né; je vous dcnianileiai la pi'i'niission do ju'enilre du repos.

Le roi de Navarre; (;t lo l)arou s'incIint^rtMil i('Si)Cnlueusem<'nl et s'éJoigiièrenl.

Au nionient où ils fi-anchissaicnt, côte à rôle, la porte f]ui de la clianihi*' du roi roniniuni(]uait avec la salle dans hupndh; se pr(;ssait la foui»' des genlilshomnirs, Henri se pencha à l'oreille de (iilherl.

— (ï'esl éqal, lui dil-il à voix basse, il ne fera pas bon ici pour lui de quelques jours, ni(jn pauvre ami!

— Pourquoi ï demanda le jeune baron toul suipris.

— Parce qu'une phrase échappée involontairemenl de la boucha' royale me fait redouter que la reine-mère ne se soiL un })eu trop occupée de nous tout à l'heure.

— Mais qu'a-t-ellc pu dire?...

— Je n'ai pas le temps de l'expliquer cela maintenant, répondit Henri. Vois tous ces regards braqués sur nous... Reste chez toi demain et attends-moi : je ferai en sorte de m'y trouver vers trois heures.

En effet, une dizaine do gentilshommes s'avançaient au-devant du roi do Navarre pour lui demander des nouvelles de Sa Majesté.

Pendant que Henri les rassurait sur le compte de son beau-frère, Gilbert glissait inaperçu au milieu des groupes, gagnait la porte du Louvre et rentrait ù Tauberge.

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