LA CONSTELLATION DES TROIS HENRI
Qui fut bien étonné de voir revenir son maître sur un autre cheval que le sien? Ce fut Dégourdi.
Il crut d'abord à un accident; mais il respira plus librement dès que Gilbert l'eut mis au courant de ce qui s'était passé... Pourtant, il ne put réprimer un gros soupir en conduisant à l'écurie le nouveau cheval que le baron avait ramené.
C'était une magnifique bête assurément, mais elle ne valait, ni comme vig-ueur ni comme élégance de formes, celle que le gentilhomme avait donnée.
Ce gros soupir, il est vrai, se transforma presque aussitôt en une joie pro-
fonde. Dégourdi se figurait, eu eiïet, que si son maître s'était dépouillé pour le roi, d'un animal auquel il tenait si fort, il était en revanche au pinacle de la faveur. Titres, dignités, fortune, tout, selon lui, devait donc pleuvoir incessamment sur l'héritier des Prévalais 1
Il ne falkit rien moins que cette conviction pour adoucir l'amertume des regrets de ce dévoué serviteur.
Pendant ce temps, Gilbert était monté dans sa chambre, secrètement préoccupé des paroles que le roi de Navarre lui avait adressées.
Pour occuper sa journée, car il n'était guère que deux heures, il s'habilla et se rendit chez la comtesse d'Ermilly.
II eut, cette fois, le plaisir de la trouver seule. Elle l'accueillit avec le plus grand empressement et multiplia questions sur questions afin d'obtenir des renseignements détaillés sur le marquis de La Modane.
Elle voulait savoir quelle situation son frère occupait en Navarre, à quel chiffre se montait sa fortune... Gilbert était dans le plus grand embarras. Il ne pouvait pas décemment dire à la comtesse que le marquis était généralement détesté, qu'il était borné, vaniteux, entêté... enfin il ne savait pas, même approximativement, combien possédait M. de La Modane.
Cependant M""" d'Ermilly sut démêler une partie de la vérité au fond des ^éticences dont s'entourait le jeune gentilhomme.
Ne pouvant rien recueiUir de précis sur le compte de son frère, elle détourna tout naturellement la conversation et l'amena sur sa nièce Henriette, qu'elle n'avait jamais vue.
Gilbert fut plus explicite. Rien ne l'empêchait d'exprimer librement sa pensée sur M"' de La Modane. Il se fit donc avec complaisance l'écho de l'admiration unanime qu'Henriette excitait autour d'elle.
Tout le monde l'aimait, depuis les plus nobles et les plus riches, devant lesquels elle s'effaçait modestement, jusqu'aux plus pauvres, envers qui elle se montrait bonne et compatissante. Il n'y avait qu'une voix pour vanter l'aménité de son caractère, pour célébrer son inépuisable chanté.
Quant à sa beauté, elle était proverbiale. Elle était d'autant plus remarquée qu'elle contrastait singulièrement avec le type ordinaire des jeunes filles de la contrée.
Une chevelure blonde, opulente et crépelée, couronnait son front d'une auréole nuageuse, dans laquelle se jouait capricieusement la lumière. Elle avait de grands yeux, d'un bleu profond, surmontés de deux sourcils plus foncés que les cheveux et frangés de longs cils noirs recourbés. Son nez péchait peut-être un pou par la correction des lignes, mais il se relevait avec une sorte d'espièglerie mutine, dont ses narines transparentes et mobiles augmentaient l'expression moqueuse en même temps que résolue. Sa bouche, adorable et pure, aux lèvres plus fraîches que la rose dont elles avaient l'éclat, creusait en souriant
sur rhiiMiiii! de ses jouiîs veloulét's deux ravissantes fosscllrs, (?l laissait voir lieux laii^t't's do perles, plus !)lanchos (jik; la nacre et irr(''pn»(lialdeinerjt ali;^n<M!S.
Sou col, gracieux el lloxildc. oix-issait avec utjf giAce non pareilN; aux iiioiiidrcs niouveineuls du corps. HiiMi idaiilé sur deux épaules arrondies, il avait des ondidalions do cygne, avec le plumage duquel il pouvait rivaliser de Maiiclu'ur. Le buste se dessinait, robuste (;t niarniorécMi ; il accusait des formes p6nér(>uses, et faisait ressortir réié^ance d'une taille adniiiablenient prise et bien cambrée.
Sa peau avait des teintes lactées qu'irisaient çà et là (juelqiies petites veines blcufttres, et que colorait parfois un tendre incarnat. Huant aux extrémités, elles étaient essentiellement aristocratiques. Si on pouvait reprocher ti la main d'être un peu trop longue, ce qui faisait valoir la finesse des doigts fuselés, il fallait, pour èlre juste, reprocher au pied d'être trop petit.
La voix avait des intonations dont il était impossible de rendre riiarmonie; le corps tout entier n'était que grâce el distinction. Si le visage est le miroir de l'àme, nulle femme, assurément, n'était mieux douée que M"" de La Modane.
— Mais c'est une perfection que cette enfant! s'écria la comtesse, quand Gilbert eut Uni d'esquisser ce portrait.
— .le ne dis pas le contraire, madame.
— Et elle vient d'entrer dans sa dix-huitième année?
— Ma mère me l'a afiirmé, madame.
— Mais alors elle est en âge de se marier?
— Sans aucun doute.
— Aime-t-elle quelqu'un?
— Je l'ignore, madame.
— Pourtant riche comme elle l'est, belle comme vous me l'avez dépeinte, elle doit èUe assaillie de prétendants, fit observer M"" d'Ermilly.
— Aussi les prétendants ne manquent-ils pas, madame.
— Et Henriette n'a fait encore aucun choix?
— Je ne l'ai pas entendu dire, répondit Gilbert. On assure môme que ces prétendants ont été assez rudement évincés par le marquis.
— Pourquoi? N'étaient-ils ni assez jeunes ni assez beaux pour Henriette?
— Peut-être oui, madame; mais je crois que son père ne tient précisément ni à la jeunesse ni à la beauté.
— Que demande-t-il donc à son gendre?
— Les mauvaises langues affirment qu'il n'a trouvé suffisamment riche aucun de ceux qui se sont présentés.
— Mais, du moins, il a consulté sa fille avant de les congédier r
— Je ne saurais rien affirmer à cet égard, madame.
Pendant qu'elle faisait subir à Gilbert cet interrogatoire, la comtesse n'avait cessé de l'examiner avec attention. C'était évidemment avec un véritable
LA BELLE ARGENTIÈllE
Voyez-vous la constellatioa des trois Henri ? interrogea l'astrologue.
plaisir qu'il avait fait le portrait et l'éloge de la jeune fille, et pourtant M"" d'Ermilly n'avait rien surpris dans ses gestes, dans ses paroles ou dans ses regards, qui l'autorisât à supposer que le baron aimait sa nièce.
Elle résolut de s'en assurer.
— Et vous, monsieur, demanda-t-elle, ne vous ètes-vous pas mis sur les
rangs ?
LiV. 17. F. ROY, édit. — Reproduction ioterdite.
i;;ii I. \ ni.i.LK Aii(ii:.\iii;iU':
— Moi! .s't''cria (iillx'il, ipii' rrlii' liiiisi|iic (|iii'-^;liMii lii ir.-s-;iillir. .l.iiMîiis, niiidainc !
— l'ourtaiil nul n'a plus do litics ijik! vous ù solliciter la luaiii (J licniirllc.
— (l'»'sl co qui vous Ironipo, uiîulaino ; j(î n'ui riou de ce que son père exi;^era avant toutes choses du mari qu'il enteud lui donner.
— Cependant, sans vous il n'aurait plus de lillo.
— C'est probable, en cllel, nuidanic ; mais je n'ai jamais considéré qu'une action aussi naturelle que la mienne me créAt le moindre titre auprès du marquis ou de sa lille.
— Vous no songez donc pas à vous marier?
— Il est vrai que ji; n'y ai pas encore songé.
— .Mais vous n'avez du moins contre l'hymen aucune répugnariro ?
— Aucune, madame. Il est probable au contraire que je finirai par prendre femme, répondit Gilbert. Quelque affection que j'aie pour ma mère, je ne puis pas rester éternellement auprès d'elle. Je ne me cache pas qu'elle serait enchantée que je lui donnasse une fille et plus tard des petits enfants... Mais quand se présentera cette occas-ion ? Où est la femme que j'aimerai?... Je serais bien en peine de vous le dire.
— Ainsi vous n'avez, de votre côté, aucune affection? demanda la comtesse étonnée.
Gilbert hésita quelques instants.
— Aucune... non, madame, balbutia-t-il en baissant les yeux.
— Il ment, pensa M°^ d'Ermilly. Après tout, du moment que ce n'est pas Henriette qu'il aime, cela ne me regarde pas.
Le gentilhomme se leva, afin d'échapper aux indicrétions de la comtesse, et se relira.
— A bientôt, monsieur ! dit-elle en l'accompagnant. J'espère que vous n'oublierez plus maintenant le chemin de cette maison.
— N'en doutez pas, madame, promit Gilbert.
Et il rentra chez lui, d'où il ne bougea pas jusqu'au lendemain, attendant avec une impatience fiévreuse la visite que le roi de Navarre lui avait annoncée.
Henri fut exact.
Vers trais heures et demie il fut introduit par Dégourdi dans la chambre du baron.
— Es-tu prêt à me suivre? lui demanda-t-il.
— Je suis à vos ordres, répondit Gilbert, mais ne m'expliquerez-vous pas, auparavant, ainsi que me l'avez promis...
— Ici ? lit Henri en promenant sur les murs un regard soupçonneux. Non pas ! Ceins ton épée, prends ton chapeau et partons.
Le jeune gentilhomme obéit docilement. Il ne pouvait pas douter que le roi
LA BELLE ARGENTIEUE lai
de Navarre ne fût surveillé de très près. L'apparition subite de M. de Nogaret, la veille, en pleine forêt de Saint-Germain, lui avait fait comprendre que les. défiances du Béarnais n'étaient que trop justifiées.
Ils sortirent ensemble de l'auberge et remontèrent la rue de l'Arbre-Sec, dans la direction de la rue Saint-Honoré.
Henri, après s'être assuré que persomne ne les suivait, avait passé son bras, sous celui de Gilbert et marchait avec une vivacité toute juvénile.
On devinait qu'il était heureux de s'appuyer sur le bras d'un ami, heureux surtout de se sentir en liberté.
— Vois-tu, mon bon Gilbert, dit-il à demi-voix, mon excellente mère Cathe" rine a pour moi une amitié si égoïste, qu'elle ne voudrait jamais me voir quitter le Louvre et qu'elle a toujours peur que je lui échappe.
— Est-ce qu'elle se trompe ? interrogea le baron.
— Assurément. Je suis trop bien ici, tu as pu t'en convaincre, pour que l'idée me vienne de m'en aller. Malheureusement, Catherine n'a pas contiance en moi, et s'effraye dès qu'elle voit auprès de moi un gentilhomme navarrais^
— Pourquoi?
— Parce qu'elle tremble que ce gentilhomme ne me parle de mon pays, ne réveille en moi les souvenirs de mon enfance, ou ne soit l'intermédiaire audacieux de quelques amis dévoués.
— Et quand c^la serait? ht résolument Gilbert.
— Justement. Si cela était, ce gentilhomme chercherait à m'entrainer, étoile ne le veut pas ! Aussi, en dépit du bon accueil qu'elle fait en apparence à mes plus fidèles compagnons, elle est animée envers eux d'une haine pour ainsi dire instinctive. Elle fait donc le possible et l'impossible pour les perdre dans l'esprit du roi.
— Je commence à comprendre... murmura le baron.
— C'est ainsi qu'hier, au moment où son fils revenait de Saint-Germain,, elle a prénétré la première dans sa chambre, continua Henri. Sans doute elle était instruite déjà de tout ce qui s'était passé. C'est pourquoi elle n'a eu rien de plus pressé que de te calomnier auprès de lui et de faire rejaillir sur moi la. responsabilité de l'accident dont il a été victime.
— Sur vous ! dans quel but ?
— Dans le but d'entretenir contre moi les défiances de Sa Majesté.
— Mais moi, de quoi peut-elle m'accuser?
— Je l'ignore. Je ne suis venu, du reste, te trouver que pour tâcher d'éclaircir ce mystère.
— De quelle façon ?
— En interrogeant Ruggicri. A tort ou à raison, je m'imagine qu'il est pour quoique chose dans l'hostilité dont mon excellente mère naraît animée envers loi.
LA ui:lij: \'!<,i..\iiL;ui:
— J»' int) soiivi(Mis, (Ml «'IVt'l, «jiK» v(»iH in'uv»'/. coininiiniqii»'; vos sutipçoii!) à cet ù^anl, lit !(* gt'iililliKiiimt'. Ainsi nous allons...
— (lUrz Uii^\i;i('rl, D'itoinlil (l(''lilH;rtjiMi'iil \r roi di' .Navari'o.
A ces mois, il s'anrla dt-vatil uik; porlt; (Joui il souleva le pesant marteau.
(JiKrNjues iiislauts aprt'S, on entendit dans le corrid(jr lu brait d'un pas pesant, la serrure grinça, la porte tourna sur ses gonds cl un homme, Agé de cinquante ans environ, parut sur le seuil.
Voyant «jn'il était en présence de deu.x gentilshommes, il s'inclina avec respect.
— Ton maître est-il chez lui? demanda le roi de Navarre.
— Oui, monseigneur.
— Condnis-nons auprès de lui.
Le serviteur referma la porte.
— Veuillez me suivre, dit-il.
Il prit les devants, leur (it franchir le premier étage de l'escalier et les introduisit dans une salle assez pauvrement meublée. Les murs étaient entièrement couverts de panneaux de bois noir, sur lesquels des lignes bizarres avaient été tracées à la craie.
— Je vais prévenir le maître de votre arrivée, dit le serviteur, après avoir invité du geste les deux visiteurs à s'asseoir.
Il disparut aussitôt. Deux ou trois minutes s'écoulèrent, une porte latérale s'ouvrit lentement et Gilbert aperçut un homme de haute taille, aux traits assez réguliers. Le bas de son visage était caché par une épaisse barbe grise et encadré de longs cheveux, presque entièrement blancs.
Il s'avançait d'un pas majestueux, vêtu d'une ample robe de velours noir, qui lui tombait jusque sur les pieds, et qui était serrée à la taille par une lourde cordelière de soie rouge.
11 jeta sur les deux gentilshommes un regard scrutateur et reconnut certainement le roi de Navarre, car il ne fut pas maître d'un mouvement de surprise, quelque elfort qu'il fît pour le dissimuler dans le profond salut qu'il lui adressa.
— Bonjour, maître, dit Henri. Je viens te consulter avec un gentilhomme de mes amis. Es-tu disposé à nous répondre?
— Ma science appartient atout le monde, monseigneur, répondit Kuggieri, qui feignit de ne pas savoir à qui il parlait.
— Fort bien, mon ami, fit le roi de Navarre. Ainsi tu es prêt à nous livrer tes secrets?
— Les miens, non, monseigneur; d'ailleurs ils vous intéresseraient fort peu, fil l'astrologue. Quant à ceux de mon art, ils sont à la disposition de ceux qui les payent.
LA BELLE AUGENTIÈllE 133
'^ — C'est bien ainsi que je l'entends, maître. Maintenant, est-il nécessaire de te recommander le secret?
— Non, monseigneur...
— Pourquoi? Parce que tu ne le garderais pas.
— Au contraire, monseigneur, parce que je ne l'ai jamais trahi.
— Tu me jures donc que personne ne saura que nous sommes venus ici?
— Devant Dieu, je vous le jure, monseigneur!
— Alors permets-moi, reprit Henri, en montrant Gilbert, de te présenter un gentilhomme qui est curieux de recourir à tes lumières.
— Je suis à ses ordres, mais en quoi puis-je le servir? Ce gentilhomme estil donc assez haut placé pour avoir son étoile dans le cercle de mes études astrologiques ?
— Ce n'est guère probable, fit Gilbert.
— Alors, monseigneur, appartenez-vous à quelque puissant de ce monde, dont l'étoile m'aiderait à découvrir la vôtre? demanda Ruggieri.
Le baron allait répondre négativement, quand Henri intervint.
— Ce gentilhomme appartient au roi de Navarre, dit-il.
— Ah! fit l'astrologue en examinant Gilbert avec attention. Monsieur seraitil le baron de Prévalais ?
— Oui, balbutia Gilbert interdit. Vous me connaissez?
— C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir, monsieur; mais il a été déjà question de vous ici, il y a trois jours.
— En vérité? fit le baron de plus en plus surpris. Qui donc a pu vous parler de moi?
— Monsieur, dit Ruggieri, vous qui désirez qu'on respecte vos secrets, respectez les secrets des autres. Je vous disais que je m'étais occupé de vous, je vais vous le prouver et vous montrer que vous figurez sur ce que j'appelle le Tableau des trois Henri.
— Le tableau des trois Henri ! répéta le roi de Navarre stupéfait. Qu'est-ce que cela signifie ?
— Vous allez le savoir, monseigneur.
L'astrologue s'approcha d'un de ces panneaux noirs qui garnissaient les murs et l'indiqua du doigt.
— Voyez-vous sur ce tableau ces trois points blancs? demanda-t-il. ïlsreprésentent Sa Majesté Henri UI, Sa Majesté Henri de Bourbon et le duc de Guise. Regardez maintenant à côté du point qui se trouve au milieu des deux autres et qui figure le roi de Navarre : n'apercevez-vous pas un second point, plus petit que celui qu'il accompagne?
— Oui, firent à la fois Henri et Gilbert.
— Eh bien! poursuivit Ruggieri, ce point occupe là exactement la place qu'il occupe dans le ciel. C'est une étoile. Elle s'est levée le 3 septembre dernier.
h cn\r (If ri'lli' (I lli'iiri (le lioiirltoii, *\l (Icpiiis (M) joui' (juc jr lOliscrvp r.orjHlainiin'ul, rllt' m'u ccssô traiif^inciilcr' comiuc f^raiidciii' <•! ('i>mini' inlcnsité d»; lllinirir.
— Soil, \\\;i\<. (]iii nous [iroiivtî que coltc ('-loilc csl, nrlli; «h; M. de Prtjvalais? ink'rr»),u«'a lli-tiri.
— ,Moii.si(Hir le l)aroii n'a-l-il pas quitli- jitrcisi'-iiKMil la Navan**; le M si-ptcmlin- ? ilcmaiula l'aslrolofiiu;.
— (i'osl vrai, mais (jiii voiisadil... .
— Nt' vous ocrupt'z (1(1110 pas do savoir jtar qui ni commonl je l'ai appris, inlcrrompil lUig^ieri avec im|jatitMice. Vous convenez que vous (Hes parti p(Mir Paris l(î 3 soplcmbre.
— Oui.
— .\'(*4cs-vous pas égalcnKMil l'ami d'enfance du roi de Navarre?
— Je m'en vante! fit Gilbert avec oryueil.
— Alors permettez-moi de croire que cette étoile est bien la vôtre et que vous (Mes appelé à jouer sur tcM're un voie important.
— Vous croyez? dit le baron, un peu abasourdi d'apprendre qu'il occupait une place au firmament et qu'il allait devenir un personiiag^e.
— Monsieur, la science ne se trompe jamais, prononça l'astrologue avec emphase. Si vous doutiez, du reste, de Texaclitude de ce tableau, rien n'est plus facile que de vous montrer dans le ciel la disposition des étoiles que je vous ai signalées.
— Ma foi! s'écria Henri, je n'en serais pas fâché.
— IN'i moi non plus, dit Gilbert.
— Justement, il fait aujourd'hui un temps magnifique et tout k fait propice à ces sortes d'observations, reprit Ruggieri. Venez donc ce soir cà huit heures, messieurs. La nuit sera assez avancée, je l'espère, pour que les étoiles des trois Henri et celle de M. de Prévalais brillent chacune de l'éclat qui leur est propre.
— A huit heures, soit! accepta le roi de Navarre très intrigué. Et sois certain, maître, que nous n'y manquerons pas.*
Ils prirent congé de Ruggieri et s'en allèrent assez gaiement tous les deux, quoique encore sous l'impression de la scène étrange à laquelle ils venaient d'assister.
Au lieu de rentrer au Louvre, Henri entraîna Gilbert sur les quais.
— Il fait si bon errer en liberté ! dit-il en aspirant l'air à pleins poumons.
Il faisait, ce jour-là, un temps exceptionnellement beau. C'était dans les derniers jours de septembre. Le soleil déclinait à l'horizon, qu'il empourprait de ses rayons brûlants. Le panorama de Paris, qui se déroulait à leurs yeux, oll'rait un coup d'œil pittoresque et se colorait de tons rougeâtres. On eût dit qu'un immense incendie s'étendait sur la ville, dont les monuments se détachaient avec netteté sur le ciel embrasé.
— Parbleu! fit Henri, voilà un lemps fait exprès pour nous, mon cher Gilbert. Il iuvile à la promenade, il pousse aux confidences... J'ai presque envie de reprendre notre conversation d'hier au point où nous l'avons laissée...
— Je suis à vos ordres, sire, dit le gentilhomme avec empressement.
— Tu te souviens qu'au moment où le capitaine des gardes de Sa Majesté est venu si malencontreusement nous interrompre, nousparlions ensemble d'un prisonnier, au sort duquel tu t'intéressais beaucoup.
— En effet, sire.
— Eh bien! je ne sais pourquoi, reprit le roi de Navarre, mais je m'y intéresse aussi, moi.
— Ah ! je savais bien... fit Gilbert dont le visage s'épanouit.
— Oui, poursuivit Henri, je ne serais pas fâché de savoir si l'évasion que tu combines réussira. Je voudrais même être instruit d'avance du jour que tu auras choisi pour la mettre à exécution.
— Rien n'estplus facile, sire, je vous préviendrai.
— J'y compte bien. Seulement il ne faut pas que nous compromettions l'un ou l'autre le succès de cette entreprise. Or^ toute parole imprudente peut tomber dans une oreille indiscrète et ruiner les espérances que tu as conçues — espérances que ton prisonnier partage certainement. Pour me prévenir, il vaudrait donc mieux, à tous égards, user d'un signal quelconque.
— C'est juste, approuva Gilbert, persuadé cette fois que le roi de Navarre l'avait compris.
— Ainsi, continua Henri en tirant de sa poche un collier d'or enrichi de pierreries, voici un bijou pour lequel je professe un culte tout particulier, il me vient de ma pauvre mère ! Elle m'en avait fait cadeau au moment où nous quittions ensemble notre beau pays de Navarre, pour entreprendre ce fatal voyage de Paris qui lui a coûté la vie! C'est un souvenir, et presque une relique... Je te le donne, mon bon Gilbert...
Le roi ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix.
Le jeune baron de Prévalais se garda bien de troubler cette douleur ! Il avait trop grand plaisir à voir couler les larmes de son compagnon d'enfance. Elles lui prouvaient que le cœur d'Henri n'avait pas changé, qu'il n'était pas cet homme égoïste qu'on lui avait dépeint, en qui était mort tout autre sentiment qu'un goût effréné pour le plaisir.
— Je te le donne, reprit Henri en affermissant sa voix, parce que je crois qu'il nous portera bonheur à tous deux. Garde-le précieusement. La veille du jour que tu auras choisi pour mettre à exécution le plan que tu m'as communiqué, lu porteras ostensiblement ce collier sur ta poitrine. De cette façon, nu} ne soupçonnera que je suis presque de moitié dans tes desseins, et moi... moi, ajouta-t-il après un court instant de silence, je ferai des vœux pour la réussite de tes projets.
VM\ LA ItKLLb; A IKihM IhllK
(jillnTl n'iusisl.i pas. ICvidcnniHMit Ir roi d»? Niivairr ra|t|troiivail.S'il iio s'erigaf^t'Jiil (jiriiuliioclninenl. .s'il avait foiiil do iif pas croire que ce piisontjier don! il élail queslioii, c'était lui-inùino, il ne fallait en accuser que l'extrême réserve à Uuiuelle il était oMif^é au mili(!U dos espions (|iii reiitoiiraieiit.
Le jeune gentilhoniiiie j>rit le collicîr et lo glisaa dans la poche de son haulde-chausses.
— Il me reste à te faire une dernière recommandation, dans l'intérêt do celui que tu désires rendre à la liberté et dans le lien : ne sois pas trop assidu au Louvre ; no. viens surtout pas m'y voir trop souvent! Il ne serait même pas mauvais (jirafin de lo faire un peu oublier, tu ju'étextasses un voyaj^e. Tu as dû t'ajxircevoir que mon instinct me trompe rarement. Je l'avais dis que la reine-mhre s'était occupée de nous et que Ruggieri y était pour quelque chose. Tu n'en doutes plus maintenant, je l'espîire?
— Kn elîel, après ce que nous a révélé cet homme, il est impossible de no pas se rendre à l'évidence, dit Gilbert.
— Sans doute, bien que cela ne soit rien encore, ajouta Henri. Ce soir, j'en suis certain, il se montrera plus explicite. Donc, je te laisse. Réfléchis à ce que jo viens de te dire. Cherche si tu n'as pas réellement un voyage à faire... Et, tiens! il me vient une idée...'
— Laquelle ? demanda le baron.
— D'après ce que t'a dit hier M. de Moissac, j'ai cru deviner que lu ignorais la présence à Fontainebleau du comte de Nointel et de ses quarante gentilshommes.
— C'est vrai, confessa Gilbert.
— Eh bien! ne trouves-tu pas qu'il serait sage d'aller à Fontainebleau, de t'entendre avec iM. de Nointel et de régler d'avance toutes choses, do façon que nul obstacle ne vienne l'arrêter en chemin?
— Votre Majesté a raison, fit Gilbert.
— Il ne sérail pas mauvais non plus, afin d'éviter toute surprise, d'arrêter, de concert avec lui, un mot de passe, que ton messager serait chargé de lui transmettre.
— Voulez-vous, sire, que nous choisissions ce mot à l'instant même?
— Si le jeu te plaît, je n'y vois ])as d'inconvénient, répondit Henri. Veux-lu que ce soit le nom de notre capitale?
— Saint-Jean-de-Luz ? Certes, Votre Majesté ne pouvait pas mieux choisir.
— Oui, dit Henri avec une nuance de tristesse, c'est un nom que nous sommes sûrs de n'oublier ni l'un ni l'autre.
Puis, changeant brusquement de ton :
— Allons! dit-il, je te quitte, mon bon Gilbert. Ce soir, à huit heures, va de ton côté chez Ruggieri, pendant que j'irai du mien. Mieux vaut pour toi qu'on ne nous voie pas trop ensemble.
Devant eux se dressait la noire silhouette du Louvre.
— Permettez-moi, du moins, de vous accompagner jusqu'au Louvre, proposa le gentilhomme.
— Je te le défends expressément, au contraire. Henlre chez toi, soupe tranquillement, et à ce soir!
A ces mots, Henri lui tourna le dos et s'esquiva.
Gilbert était à deux pas de chez lui. Au moment où il allait franchir le seuil
LiV. 18. F. ROV, édit. — Reproducliou interdite. 18
las 1, \ i;i:ij,i. .\i{(ii;.NTii.iti':
(le raulicri^c \\\\ Soleil Irvtnil, il \il vciiiià lui sou laiiiiuis unit un air de invi^ltM'o «jui ne Itiissa pas quo d«' Ii' siir|in'ii(lr('.
— Il y a (lu nouveau, mousoi;^in'Ui', lit Dégourdi iï voix l)as.se.
— (Juoi donc'!'
— Vous Siivrz bicïu... celle, pelile souhrotte cjuitisl venue ici le lernlemaiu de voire arrivé»"», ot (|ui m'a si joliment lin'i les vers du iioz...
— Oui. eli bien?
— l'illu s'e.sl l'eprtîsenlée aujourd liui i)eudant votre absencfi.
— Ah 1 dit Gilbert dont le cœur badit avec force. Que voulail-(dle?
— Elle venait de la part de sa maîtresse, vous prier de vous trouver demain malin, à huit heures, dans l'église do Saint-Germain-l'Auxerrois,
— Bien. Après?
— C'est tout, fit naïvement l)é;:^ourdi.
— .Mais que lui as-tu répondu ?
— Que vous n'cliez pas là et que je ne savais pas si vous pourriez a»ier à re rendez-vous...
— fmbécile ! s'écria le baron avec colère
— Comment! encore une bôtise? interrogea le laquais stupéfait. Cependant, monseig-neur, puisque vous étiez sorti, je ne pouvais pas m'engagor pour vous...
— Ainsi, elle est partie? demanda Gilbert en frappant du pied,
— Il y a déjà plus d'une heure.
— (Jue le diable le confonde! s'écria le gentilhomme exaspéré. Ainsi, grâce à ta sottise, je ne sais plus si je dois ou non aller à ce rendez-vous !
— Mais, au contraire, monseigneur, il n'y a rien de changé, puisque, s'il vous était impossible de vous y rendre, Gilonne m'a fait promettre que j'irais l'en avertir.
— Eh ! que ne le disais-tu de suite, animal ! fit Gilbert délivré soudain d'un poid^ énorme.
Alors voyant la mine déconfite de Dégourdi, il se mit à rire.
— Vh! la soubrette se nomme Gilonne? reprit-il. Elle t'a dit son nom?
— Dame... monseigneur... si j'avais été forcé d'aller chez elle, il fallait bien savoir ci qui m'adresser, répondit Dégourdi.
— Puissamment raisonné ! Prends aarde, mon pauvre garçon!
— A quoi ? monseigneur.
— Prends garde que (îilonne uc le fasse oublier Jabolte!
— 0!i I il n'y a pas de danger, protesta François en mettant la main sur son cœur avee un geste héroïque.
Gilbert monta dans sa chambre. II était radieux. La perspective de ce rendezvous avec la lîclle Argenlière lui ensoleillait le cœur. ii»
— Elle m'aime donc aussi? se demandait-il. Et il se rappelait avec quelle impatience Léona supportait les galanteries du roi de Navarre, tandis qu'elle
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levait, sur lui ua regard suppliant. Oui, il ne pouvait plus en douter... il était aimé !
Aussi de quel robuste appétit il dévora le souper que lui servit maître Coquelicot!
Quand huit heures sonnèrent, il se leva et sortit. Quelques minutes après, il frappait à la porte de Ruggieri.
Le même serviteur qui Tavait reçu dans la journée, lui servit de guide et lui Ht monter coup sur coup cinq ou six étag-es d'un escalier fort étroit.
— N'arriverons nous donc jamais ? demanda Gilbert essoufflé.
— Nous y voici, monseigneur, répondit le domestique.
Il poussa une porte et introduisit le baron dans une pièce assez vaste, mais tellement encombrée d'instruments d'optique, de télescopes de toutes grandeurs, qu'il était à peu près impossible de faire un mouvement. Le gentilhomme était là depuis dix minutes, plongé dans une obscurité à peu près complète, malgré la cire qui l'éclairait, lorsque parut le roi de Navarre, qu'accompagnait Ruggieri en personne.
— Venez, messieurs, leur dit-il, tout est disposé pour vous recevoir. Gilbert avait eu le temps d'examiner la pièce dans laquelle il se trouvait et
avait remarqué qu'elle n'était éclairée par aucune fenêtre.
— Ah çà! oh sommes-nous ? demanda-t-il.
— Dans mon observatoire, monseigneur, répondit l'astrologue.
— Et c'est ici que nous allons étudier les étoiles? reprit le baron qui cherchait vainement une issue.
— Non pas, monseigneur. Si vous voulez bien me suivre, nous allons monter sur la plate-forme.
En disant ces mots, Ruggieri dressa le long de la muraille une sorte d'escaUer mobile sur lequel il monta. Puis il souleva une trappe, franchit encore quelques degrés et disparut.
— Venez, messieurs, dit-il en se penchant au-dessus de l'ouverture béante. Gilbert interrogea Henri des yeux.
— Allons! fit résolument le roi de Navarre.
Prêchant d'exemple, il gravit l'échelle que Ruggieri avait escaladée. Gilbert le suivit.
Ils étaient dans une guérite de pierre très étroite, qui, par une porte tout ouverte, donnait accès sur la plate-forme de la tour. Ils franchirent cette porte et se trouvèrent en plein air, à une élévation considérable.
A leurs pieds s'étendait une masse sombre de maisons, qu'éclairaient çà et là quelques points lumineux, pâles et clairsemés. C'était Paris qui s'endormait dans l'obscurité.
x\.u-dessus d'eux, devant, derrière, partout, à perte de vue, se déroulait l'immensité du ciel resplendissant d'étoiles.
UO I.A U.. M-K AIH.K.N riKIlh;
Sur l.i plalc-ronuiî élail l)rai|iit'! un riioriut' lôlrscojx!. l.";'slio|();;ii(i s'en aiiprocli.i, le mil au poitil voulu ri s(( iimIicssu.
— M.iiiih'iiaiil, mt'ssii'urs, dil-il, (|ui di; vous le julmuIit vcul tUiidirr la cunsh'Ilaliou ili's trois llcuii?
— Moi! proiioni;a nelltMnouL lo roi ilo .Navario.
Il s'avança ot colla avidomonl sou d'il droit h. l'orifio»^ du télescope.
— Voyoz-vous, dil Hu^t^irri, ou plciti niilitui diî la ItMililIc, trois étoiles supiMposées, et plus grosses qutî celles (jui les euloincnl?
— Je les vois.
— Celle du haut est celle de Sa Majesté Henri III; celle du milieu est colle du roi de Navarre; celle du bas est celle d'Henri de Guise, e.\pli(jua l'astrologu*!. Examinez-les bien et dites-moi si vous ne remarijuezrien, reprit-il.
Il se lit un silence de (juclques instants.
— Non, dit enfin Henri, je ne remarque rien, sinon qu'elles ne sont pas d'une grosseur égale. Celle du roi de France est plus grosse que celle du duc de Cuise.
— C'est parfaitement exact, approuva Ruggieri; mais brillent-elles toutes les trois du même éclat? demanda-t-il.
— Non.
— Laquelle est la moins vive?
— Celle du bas.
— Et ensuite?...
— Celle du haut.
— Quelle est celle que vous voyez scintiller de lueurs toujours nouvelles?
— Celle du milieu, répondit Henri. Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve, répondit le vieillard d'une voix grave et lente, que le duc de Guise mourra le premier, que le roi de France mourra le second, et que le roi de Navarre leur survivra.
Henri ne put entendre s-ans pâlir un pronostic qui répondait si directement à ses plus ardentes ambitions. Si peu de foi qu'il eût dans ce qu'il appelait « les jongleries du vieux sorcier », il était étourdi de ce qu'il venait de voir.
— Est-ce bien possible? murmura-t-il.
Si bas qu'il eût prononcé ces paroles, Ruggieri les entendit.
— Oh! fit-il, j'ai attentivement observé déjà ces étoiles, pour mon compte, d'abord, et ensuite pour celui... d'une autre personne...
— La reine-mère, pensa le roi de Navarre.
— Et je suis certain de ce que j'avance, continua l'astrologue d'un tonde conviction profonde. J'ai suivi de près celle d'Henri III pendant ces dernières années. Elle scintillait de feux extraordinaires avant qu'il n'eût succédé à son frère Charles ; c'est depuis son avènement au trône de France qu'elle a pâli. Quant à celle du duc de Guise, jai cru qu'elle allait disparaître il y a huit mois ;
puis elle s'est remise à briller, du jour où il est devenu pour ainsi dire le chef avéré de la ligue formée parles catholiques. J'en ai conclu qu'il allait jouer pendant quelque temps un rôle important. Seule, celle du roi de Navarre, loin de rien perdre de son éclat, n'a cessé de grandir et sa lumière n'a fait que s'accroître.
Henri écoutait avidement. Il ne demandait pas mieux que de croire, et pourtant il se raidissait de toutes ses forces contre les assertions du vieillard.
— Vous doutez encore, fit Ruggieri, mais rappelez-vous plus tard ce que je vous prédis aujourd'hui, et vous verrez si j'avais raison, monseigneur.
Alors se tournant vers Gilbert :
— Vous, monsieur de Prévalais, approchez à votre tour, reprit-il, pendant que le roi de Navarre, confondu, se retirait à l'écart.
Le baron obéit et colla son œil curieux sur la lentille.
— Voyez-vous la constellation des trois Henri? interrogea l'astrologue.
— Oui, répondit Gilbert, après avoir cherché pendant quelques instants.
— Eh bien ! à côté de l'étoile du milieu, qui est celle d'Henri de Bourbon, ne voyez-vous pas, sur sa droite, une autre étoile, une sorte de satellite, beaucoup plus petite, mais presque aussi brillante que la sienne?
— Je la vois, dit le gentilhomme.
— Apprenez donc, monsieur, que ce satellite a paru seulement le 3 septembre, il y a juste vingt-cinq jours. Or, s'il est vrai, ainsi que vous en êtes convenu ce matin, que vous ayez quitté précjsément ce jour-là le Béarn, il est évident, lié comme vous Têtes avec le roi de Navarre, que votre existence est momentanément enchaînée à la sienne, et que vous aurez votre part dans les brillantes destinées qui lui sont réservées.
Gilbert fut peut-être encore plus frappé qu'Henri de l'apparente vérité de ce pronostic. En effet, tout se réunissait pour lui laisser croire que l'astrologue avait lu dans l'avenir. La date de son départ coïncidait exactement avec celle de l'apparition du satellite; le motif qui l'amenait à Paris avait pour objectif le roi de Navarre ; enfin, quelques heures plus tôt, Gilbert et Henri avaient presque arrêté ensemble leur plan d'évasion.
Ruggieri, qui n'avait cessé de fixer sur lui son regard perçant, devina le trouble dont le gentilhomme était agité.
— Vous le voyez donc bien, conclut-il, d'un jour à l'autre, les événements vont vous mettre en évidence.
Henri, voyant son compagnon si vivement impressioné, voulut examiner aussi ce satellite, qui avait échappé à ses regards lors de ses premières observations. Il fut également très surpris de cette particularité.
— Viens, dit-il brusquement à Gilbert, qu'il entraîna vers l'escalier, comme pour échapper aux pensées qui l'assaillaient.
I, A iti.ij.r; \i((ii,.NTii;i{i'
Ils tli'scrmlirciil faiùclomcul. I^c rt»i df, Naviirro mil daiis l;i iii.iiii du vicMllard une hoiirst! hioii f;arnu!.
— Si In as dil Niai, lil-il d'uin' voix iii.il alfi-Tmie, mdiis mous rcviTioiis un jour, maiiro, ol, co jour-là, je [)()unai, je l'ospcro, m»; moulror jdus ^i;iiùr(;ux l'iivers toi <|u») je no le suis aujourd'Inii. Siii-l(jut, à ikmsomik', pas un iikjI Je noire visite ! Tu l'as juré, souviens-l'en!
— Je vous le jure encore, mon8eij,Mieur! jiromil Uug-gieri. Sur cel engaj^emenl solennel, les deux amis se relirèrent.
Ils arrivèrent devant le portail de l'ôylise Sainl-Germain-I'Auxerrois, sans avoir échangé uu mot. Ils étaient trop préoccupés tous les deux de ce fjn'ils venaient de voir et d'entendre pour songer k autre chose.
Henri, le premier, secoua l'engourdissement d'esprit dans lequel il était plongé et s'arrêta.
Gilbert l'imita machinalement.
Devant eux se dressait la noire silhouette du Louvre, dont les bâtiments se détachaient vigoureusement sur l'azur sombre du firmament constellé.
— Adieu, dit le roi de Navarre. Nous savons à présent tout ce que nous voulions savoir. L'astrologie est-elle une science exacte? J'en doute fort ; mais ce n'est jias le lieu de la discuter. Quoi qu'il en soit, rien n'est chang-é à ce dont nous sommes convenus dans la journéje. Au contraire, plus Huggieri aura prédit juste, })1 us il importe que tu disparaisses pendant (quelque temps, afin d'endormir les soupçons de la reine-mère. Donc, à demain. Viens faire tes adieux à Marguerite, au roi, à Catherine, à M. de Nogaret, à tous ceux enfin que, de près ou de loin, tu as approchés depuis ton arrivée.
— C'est convenu, fit le g-entilhomme.
Ils se séparèrent.
Gilbert suivit dès yeux le roi de Navarre, jusqu'à ce que celui-ci eût disparu dans l'ombre que le Louvre projetait aux alentours; puis il fit le tour de l'église et rentra chez lui.
L'aspect de l'élégant et riche monument avait subitement modifié le cours de ses pensées. 11 lui avait rappelé le rendez-vous que lui avait donné la Belle Argenlière.
— Irai-je à ce rendez-vous? se demandait-il. Puisque je vais quitter Paris, est-ce bien la oeine de m'aventurer dans une intrigue sans issue?
Il hésitait. Non pas qu'il ne se sentît entraîné presque irrésistiblement vers Léona; mais sa raison l'éloignait d'elle. Etait-il bien prudent, au moment de se lancer dans une expédition comme celle qu'il méditait, d'engager son cœur envers une femme que des serments antérieurs enchaînaient au sort d'un mari jaloux?
En eilct, la jalousie de l'orfèvre ne pouvait pas être mise en doute. C'était certainement lui qui avait armé le bras des assassins dont Gilbert avait délivré c roi de Navarre.
- Qui sait si Capricanti ne renouvellerait pas cette tentative, le jour où il s'apercevrait que le baron aimait sa femme?...
€ortes, il y aur^^»?; eu dans ces réflexions de quoi faire reculer les plus entreprenants. M?».:.^ Gilbert était d'une jeunesse trop exubérante pour que la raison rempoïiât longtemps sur les entraînements du cœur.
i—Bah! dit-il, je ne m'absente que pour une dizaine de jours. Pourquoi ne pas obéir à l'amour que m'inspire cette adorable Vénitienne? Ne pas aller à ce rendez-vous ! Allons donc! Léona serait capable de croire que j'ai peur.
Aussitôt il redressa fièrement la tête.
-^ Oui, sangdieu! j'irai, murmura-t4L
Sur cette résolution bien arrêtée, il ferma les yeux et s'endormit jusqu'au lendemain d'un sommeil paisible.