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LE DANGER QUE REDOUTAIT GILBERT

Le comte de Lapeyre appartenait à une très vieille famille du Béarn, qui n'avait qu'une fort modeste fortune.

En ce temps et en ce pays-là, les gentilshommes se contentaient de peu. Un petit manoir, parfois en assez mauvais état, quelques terres aux alentours, deux ou trois cents arpents de bois sur la hauteur, suffisaient à leurs besoins.

Le manoir les abritait; les terres leur rapportaient un mince revenu, les approvisionnaient pour l'année; les bois leur fournissaient en abondance un gibier toujours facile à atteindre.

Quand ils s'en allaient en guerre, ils cherchaient moins à se distinguer par le luxe de leur équipement que par leur courage.

C'est ainsi qu'avaient vécu les aïeux de M. de Lapeyre. Aussi tout le monde les tenait en haute estime. Quant mourut le père du comte actuel, son fils n'avait guère plus de vingt ans.

Élevé par son père dans les principes de la plus stricte honnêteté, le jeune gentilhomme n'avait encore manifesté par aucun acte répréhensible les instincts pervers dont il était pourvu. Il respectait et surtout il craignait trop son père pour s'écarter du droit chemin, car il n'ignorait pas que le rigide vieillard ne le lui aurait point pardonné.

Malheureusement, dès qu'il fut affranchi de l'autorité qu'il subissait, il secou a sans peine le joug que faisait peser sur lui sa mèro et jeta bas le masque qu'il avait si longtemps gardé.

Il savait combien la bonne dame l'aimait, il connaissait son extrême faiblesse ; il se rappelait combien de fois elle l'avait défendu contre les sévérités paternelles. Il abusa di son cœur et de sa bonté.

Profitant de l'extrême liberté que lui laissait la mort de son père, il se mit à dépenser gaiement son temps, sa jeunesse et les économies péniblement amassées par deux ou trois générations.

Tant que durèrent les belles pistoles qu'il avait trouvées dans les bahuts, le pays ne retentit que de ses folies et de ses scandales. Lorsque cette réserve fui épuisée, il vendit, les uns après les autres, les bois d'abord, les terres ensuite, jusqu'à ce qu'une maladie terrible le clouât sur son lit.

Vainement sa mère, qui se reprochait, mais trop tard, l'indulgence coupable dont elle avait usé envers ce fils ingrat, essaya-t-elle de l'arrêter sur cette pente fatale, elle n'y parvint pas.

168 l.A WIAAA. AlKiK.M li;i{i:

Oiic (If lainuvs i'Ilc Ncrsait, ;i mcsiu-i' (ju cil») voyait (liiiiinin'r h- niodfslo jialiiiiiiiiiic (luello uvail si [)arciiin)iiH!nscm(Mil ;jar(lt'; puiir ciî ilissipaliiur !

Li- jour où il tumba inalailc, il uu rcslail plus {^u(;ru dt; l'auciuii liériiaf^u (ju'iiiui ii'slreiuLu éUiiuiuo d(! Icrros, l)i«!n courlrs, (|ui soniblaifiit se, .suner Il's un<s (oiilre lus uulresaulour ducliclluau, cumniu puurlui duinaudcr aidu ulprulecliou.

Eu présence de la calaslropho (jui la ineuarait, la pauvre mërc, oubliant toutes les fautes que sou unique enfant avait commises, imbue d'ailleurs des idées religieuses «jui doniinaiciit toutes les autres à celle époque, lil vœu d'envoyer sou lils à Jérusalem, s'il revenait à la santé.

C'était im sacrilice énorme (ju'elle s'imposait. En ellet, lorsque le malade se rétablit et lorsqu'il s'agit de remplir l'enf^a^ement (ju'ello avait pris au pied des aniels, la niallieureuse femme lut obligée d'engaj^er ce qui restait de terres autour du château.

Comment désintéresserait-elle plus tard les créanciers avec lesquels elle avait contracté cet onéreux emprunt? Elle ne s'en inquiéta pas. Elle ne songea qu'à [)ourvoir sou fils de l'argent nécessaire à ce pieux voyage.

11 accepta ces générosités avec une joie égoïs.te, enchanté de voir des pays nouveaux et de pouvoir dépenser sans contrôle les sommes que sa mère avait mises à sa disposition.

Quand il revint, quinze mois plus tard, il annonça à sa mère qu'il avait fait pendant son voyage des trafics avantageux, ce qui lui avait permis de réaliser d'importantes économies.

La bonne dame le crut. Elle le félicita, le combla de caresses. Elle s'imagina que son fils revenait des lieux saints converti à une vie nouvelle. Ce qui la confirma dans ces idées, c'est qu'il lai donna l'argent nécessaire pour payer les premiers arrérages de l'emprunt qu'elle avait consenti.

Hélas ! ses illusions furent de courte durée. Le jeune comte recommença ses prodigalités et entassa les scandales, au point qu'il devint pour les grands et pour les petits un objet de réprobation.

La pauvre mère fut douloureusement atteinte par les échos de ces retentissantes dissipations. Quelques efforts qu'on fît pour empêcher d'arriver jusqu'à elle les bruits injurieux qui s'étaient répandus, il ne fut pas possible d'étouffer complètement les clameurs qui s'élevaient de toutes parts.

Cette fois, elle voulut faire preuve d'énergie. Il ne s'agissait plus d'argent, il s'agissait d'honneur. Tout un passé de gloire et d'honnêteté s'écroulait sous l'indignation générale.

Elle interrogea son fils, le pria, le supplia de renoncer à cette vie de honte et de dépravation. Elle osa même lui demander compte de ses actions et le somma de dire ce qu'il y avait de fondé dans les calomnies qu'on répandait de toutes parts.

LA BELLE ARGENTIEllE 159

Il ne lui répondit qu'en haussant les épaules et s'éloigna en sifflant un air de chasse.

L'infortunée mère se repentit alors, mais trop tard, de l'indulgence coupable dont elle avait usé envers ce fils ingrat. Elle essaya encore, à deux ou trois reprises, de triompher du mutisme obstiné du jeune débauché. Elle n'y parvint pas.

Quant à lui, honni et méprisé de tons, voyant le doute germer dans l'esprit de celle-là même qui l'avait aimé jusque-là d'un amour aveugle, il résolut de s'expatrier.

Un beau jour, sans l'avoir prévenue, il se mit en route. Le soir, quand sonna l'heure du souper, il ne reparut pas. En vain on explora le château, on ne le trouva pas. Son cheval n'était pas à l'écurie. Personne ne l'avait vu rentrer.

Elle crut à un accident. Elle passa la nuit debout, le front collé aux carreaux de sa fenêtre, attentive au moindre bruit, cherchant de son œil inquiet à percer les ténèbres qui l'environnaient... Elle ne vit rien, n'entendit rien.

Quand le soleil se leva, elle était toujours là, fiévreuse, agitée de pressentiments sinistres.

Elle alla réveiller ses domestiques, les deux seuls qui lui restassent, et leur donna l'ordre d'explorer le pays. Pendant qu'ils se levaient à la hâte, elle-même monta à la chambre de son fils.

Comme la veille, cette pièce était dans un ordre parfait. Éperdue, elle cherchait machinalement un indice qui la mît sur la voie de cette disparition singulière, quand, sur une table de chêne, elle aperçut un papier ! Elle y jeta les yeux et reconnut l'écriture de son fils.

Elle s'en empara et lut :

« Ma chère mère, quand ces lignes te tomberont sous les yeux, j'espère que Je serai déjà loin. Où irai-je? Je ne puis te le dire, car je n'en sais rien moimême. En quelque endroit que le hasard me conduise, je serai toujours mieux qu'en ce stupide coin de terre, que je quitte sans regrets et dans lequel je ne reviendrai jamais.

«Ne sois pas inquiète de moi. Je ne suis point de ceux que les scrupules arrêtent : je ferai mon chemin. J'aime par-dessus tout le grand air et la liberté. Or, j'étouffais dans notre vieux château. J'y serais mort d'ennui. Mieux vaut que j'aille chercher au loin une atmosphère moins pesante, des amitiés moins vulgaires et un avenir plus brillant. Donc, à la grâce de Dieu I

« Excuse-moi, si j.'ai voulu nous éviter à tous deux les attendrissements du départ.

« Je t'embrasse et j'emporte précieusement avec moi le souvenir de tes bontés. »

C'était tout ! La malheureuse dame fut atterrée. Le ton léger et railleur de

ICO I.A 1U;M,K AIKil .NTIKIIK

cet atlicii rallrisla prufondémciil. A i)eiii»' ce fils ingrat avait-il consarn'' <l<'iix lignes àocllo (jui s'était dévoiiôo pour lui jiiscju'à la inisèro I

Ctllc fuilo inallntuliKî lui porta un coup mortel. Ne recevant du jeune comte aucune nouvelle, !»arcel6e par des créanciers avide», elle rendit TânK!, juste li tem])s pour no passe voir enlièrenient dépouillée et chassée do ce vieux chûteau, dans lequel elle avait vécu depuis le jour de son mariage.

A sa mort, lo cliAtcau et les terres furent vendus. Il no resla plus rien des Lapeyre qu«» le souvenir exécré de celui qui avait semé partout la ruine, la honte et le désespoir.

On n'avait plus entendu parler de lui. Il n'était pas mémo revenu pour assister aux funéraires de la pauvre martyre. Il n'avait pas cherché davantage à disputer aux créanciers le peu qui restait des domaines de ses aïeux.

Il était parti, lo cœur léger, non pas tant pour échapper à la réprobation dont il se voyait l'objet^ que pour courir de nouvelles aventures. Tout d'abord il s'était dirigé vers l'Italie.

Il arriva ainsi à la cour du duc de Savoie et lui oiïiit ses services. En sa qualité de Français, il fut parfaitement accueilli et pourvu sur-le-champ d'un brevet de capitaine dans la garde d'honneur du duc régnant, brevet qu'il perdit deux ans après dans des circonstances assez dramatiques et non moins originales.

Quoiqu'il ne fût pas beau, le comte s'était fait promptement une réputation par son élégance et par la facilité avec laquelle il continuait de semer l'or à pleines mains.

11 obtint naturellement de grands succès auprès des femmes. Il était Français, il était prodigue, c'était de quoi ébranler les vertus les plus robustes.

Il ne s'en priva pas. Il voltigea de l'une à l'autre avec la légèreté du papillon, au grand détriment des amants et des maris.

Décidément il avait un bonheur insolent. Un jour pourtant il s'aperçut que tous les maris ne sont pas des aveugles ou des complaisants. L'un d'eux, le marquis de Catlaneo, était un ancien colonel qui, pendant vingt ans, avait fait campagne en Italie.

A son retour en Savoie, il avait épousé une jeune fille de dix-huit ans, quoiqu'il en eût plus de quarante-cinq. C'était une orpheline que la mort de son père avait réduite à un état voisin de la misère.

Or, son père, un bon et brave officier qui était mort sur le champ de bataille, avait été l'ami du marquis de Cattaneo. En mourant, il avait recommandé au colonel de veiller sur son unique enfant. Le marquis l'avait juré et n'avait pas trouvé, pour tenir son serment, de meilleur moyen que d'épouser la fille de son vieux camarade.

Elle était jeune, jolie, naïve, elle attira l'attention du comte de Lapeyre. Il lui fit une cour assidue. Gomme il n'était pas accueilli avec toute la bienveil-

Il avait gardé son masque, laissaut à ses regards et à ses soupirs le soin de parler pour lui.

lance sur laquelle il comptait, il s'imagina que la victoire lui serait facile, à la condition qu'il brusquât les choses et précipitât le dénouement.

Un jour donc, après avoir protesté de son amour sans plus de succès qu'il ne l'avait fait jusqu'ici, il enlaça la jeune femme de ses deux bras et voulut lui prendre de force le baiser qu'elle lui refusait.

Tout à coup, il poussa un terrible cri de douleur.

La porte venait de s'ouvrir et le marquis de Gattaneo, armé d'un énorme

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102 LA III 1,1,1. AJUii'.N riKIlli

j;ouiiliii, s'i'lail julé sur lo cuiiile cl lo frappait sans jjilic. Jiicajtaljlu du résisU'i à une ap'essioii ch; ce gt'iire, M. de Lapi-yre «n fui réduit ù écliappcr par la fuite au cliftliint'iil (|u'il s'était attiré.

iVir luallicMir |)i)iu' lui, lo marquis était aussi alorto qu'au pins Ix-au temps de sa jeunesse. Il puuisuivait sa victime à travers les ai>partements, les escali(Ms, la cour du château, sans se laisser allmdrir par les cris déciiirants qn'flle poussait.

Aces cris, tout un peuple de valets ft de servantes était accouru, accomjia- (;iiaiit le fujijitif de ses lazzis et de ses éclats de rire.

La jeune marquise, elle-même, s'était mise à la croisée du premier étaj^e et riait de tout son cœur, chaque fois que le gourdin vengeur retombait sur les épaules du trop séduisant gentilhomme.

Enlin, quand le comte eut traversé la cour et franchi la porte do l'hôtel, le marquis cessa de le poursuivre; mais les laquais, les servantes, le colonel et sa jeune femme eux-mêmes, racontèrent l'aventure à qui voulut l'entendre.

Le soir même de cet accident désastreux, le comte no pouvait plus rencontrer personne, sans que le souvenirdes coups de bâton qu'il avait reçus fît éclater de rire à son nez et à sa barbe tous ceux qui le connaissaient.

Sa réputation d'irrésistible séducteur s'elfondrail sous le ridicule !

Que faire? Se battre... Sans doute, c'est à quoi M. de Lapeyre avait songé tout d'abord; mais il était prudent et réfléchi par-dessus tout.

11 rétléchit donc que se battre avec le marquis de Cattaneo ne le vengerait qu'imparfaitement dans le cas où il sortirait vainqueur delà rencontre, puisque le sang n'effacerait pas les coups de bâton qui avaient endolori sa noble échine.

Dons le cas où il serait blessé, c'était bien pis encore ! Il devenait ridicule sur toute la ligne. En outre, il pouvait être tué, ce qui valait bien la peine d'y regarder à deux fois! Il aima mieux vivre.

Sans tambour ni trompette, il décampa le surlendemain, laissant derrière lui, comme à Aromitz, une renommée déplorable et un nom méprisé.

11 traversa la Suisse, l'ouest de l'Allemagne, le Luxembourg et gagna la Hollande, qui avait en ce moment pour stathouder Guillaume de Nassau, prince d'Orange, dit le Taciturne, dont l'Europe commençait fort à s'occuper. Son titre de gentilhomme français fut pour le comte une recommandation d'autant plus puissante que la France n'était pas en bous termes avec l'Espagne, à qui Guillaume de Nassau avait voué une haine mortelle.

Le comte de Lapeyre obtint dans l'armée lo grade de mestre de camp et fut chargé par le prince de diverses missions dont il s'acquitta fort bien, grâce à l'esprit d'intrigue dont il était doué.

Lorsque, en 1567, Guillaume de Nassau se démit de ses charges, arbora le protestautisme et se retira à Dilenbourg pour se mettre à la lêlo di^s Hollandais

révoltés, le comte le suivit, fut un des premiers à envahir la Frise et eut assez de bonheur en plusieurs occasions pour attirer sur lui l'attention du prince d'Orange.

C'était vers la fin de 1572. S'il n'était pas le confident du prince, il était du moins un de ses favoris.

Jusque-là tout lui avait souri comme à miracle. Il avait vécu presque toujours de la vie de soldat, avait tenu presque constamment la campagne, ce qui lui avait permis de satisfaire à l'aise ses goûts de rapine et de libertinage.

Malheureusement, les ressources dont il disposait jadis et qu'il prodiguait <ivec tant de facilité avaient fini par lui manquer. Il était criblé de dettes à cette époque, et tellement harcelé par ses créanciers, qu'il ne savait plus où se réfugier pour les éviter.

Plusieurs fois, Guillaume lui avait ouvert sa bourse, mais celle du comte était un véritable tonneau des Danaïdes. Aussi fut-on très étonné, au commencement de 1573, pendant que l'armée du prince assiégeait Middelbourg, d'apprendre que M. de Lapeyre avait payé ses dettes.

D'oti lui venait cet argent? Ce fut la première question que s'adressa Guillaume de Nassau, en apprenant celte invraisemblable nouvelle. Gomme il était naturellement défiant, il fit surveiller secrètement son mestre de camp et acquit bientôt la preuve que le gentilhomme français le trahissait pour le compte de Philippe II.

Ainsi s'expliquaient ces remboursements inattendus : le comte était devenu l'espion du roi d'Espagne!

Le premier mouvement de Guillaume fut de le faire pendre sur l'heure; mais il voulait avoir en main des témoignages irrécusable et savoir au juste sur quel point portaient les délations de M. de Lapeyre.

Il se contenta donc momentanément de resserrer autour du traître le cercle de surveillance dans lequel il le tenait enfermé depuis quelque temps.

Probablement, ces ordres furent maladroitement exécutés par des agents trop zélés, car le comte vit les mailles du filet dans lequel on essayait de l'envelopper. Pour échapper à la corde, il quitta sur-le-champ l'armée du prince d'Orange et alla chercher un refuge dans le camp des Espagnols.

Il y fut accueilli avec le mépris qui lui était dû. Aussi, jugeant la situation intolérable, il demanda un sauf-conduit et résolut de revenir en France.

Dix années s'étaient écoulées depuis qu'il était parti d'Aromitz. Cepenclant il ne songea pas à rentrer en Navarre. Ce fut vers Paris qu'il se dirigea.

Il n'avait jamais vu ce Paris dont il avait entendu si souvent chanter les merveilles ; il avait le plus grand désir de connaître cette ville si vantée ; il pressentait qu'il pourrait y exercer plus à l'aise les souplesses de son esprit.

Avec le peu d'argent qui hii restait, il loua et meubla un appartement assez

164 LA HKLLE AIIGKNTIÈIIK

convenable, noua quelques rolalions et so trcjiiva l)icnl(M en r,'iit|Mnl avec jdiisiems genlilshomme.s de son ]>ays.

Les dix années d'exil (jn'il s'était imposées avaient sinf^nlierenienl allétiué la /gravité des fautes (jn'il avait commises. Si on no les avait pas tout h fait oubliées, on les avait certainement excusées, car, sans le recevoir à bras ouverts, on ne lui fil pas trop mauvais accueil.

iMellant h profil ces dispositions bienv(Mllanles, il fut le premier à s'accuser et à déplorer les scandaleux exemples qu'il avait donnés jadis. Il réussit à faire croire à la sincérité de son repentir et à s'insinuer dans un monde dont il désespérait d'abord de se faire ouvrir les portes.

Ce fut ainsi qu'il s'introduisit cbez M™" d'Ermilly, qui portait encore le deuil de son mari et dont il entreprit de conquérir les bonnes grâces.

Avant de mettre à exécution le projet qu'il avait conçu, il étudia soigneusement le caractère de la comtesse.

Elle avait quarante-trois ans environ. On devinait qu'elle avait été fort belle. Son visage conservait même une assez grande régularité de traits.

Evidemment, elle se souvenait et ne voyait s'évanouir qu'à regret cette beauté, qui lui avait valu jadis tant de madrigaux, car elle employait tous les cosmétiques connus pour s'illusionner elle-même sur sa fraîcheur envolée.

— Donc elle est coquette, se dit le comte en la voyant.

Aussitôt il exhuma de son sac à malice les compliments les plus surannés, et joua son rôle d'amoureux timide avec tant d'habileté, que M'"® d'Ermilly se crut sincèrement aimée.

Le comte avait d'autant plus de chances de réussir que la pauvre femme était superficielle, étourdie, facile à tromper et à convaincre.

Eu effet, il manœuvra avec tant d'adresse qu'il finit par s'emparer complètement de son cœur, de son esprit, et qu'elle en arriva à ne rien faire sans lui demander conseil. Il passa même pour être son amant, ce dont il se défendit mollement, avec des sourires et des airs discrets, qui n'étaient faits pour dissuader personne.

Il m'entait impudemment, mais cela rentrait dans le plan qu'il avait mûri. Compromettre la comtesse, n'était-ce pas la forcer à se jeter dans ses bras?

Il y comptait bien. C'était son va-tout qu'il jouait, car il n'avait plus une obole et en était réduit pour vivre aux plus honteux expédients.

Or il avait atteint son but, puisque, le jour même où Gilbert était venu prendre congé de la comtesse, elle avait décidé de donner sa main à M. de Lapeyre.

Gilbert ne s'était pas trompé, quand il avait pressenti et signalé à M"= de La Modane le danger dont M"" d'Ermilly était menacée.

Encore ne se croyait-il pas si près de la vérité, lorsqu'il avait pris congé de

' la comtesse.

A peine, en effet, le jeune g-entilhomme était-il parti, que la pauvre veuve alla donner, tête baissée, dans le piège que M. de Lapeyre lui avait tendu.

Rien ne l'y forçait pourtant. Le comte avait eu assez de force pour se contraindre. Il ne s'était pas ouvertement déclaré, de peur de s'exposera un refus qui aurait définitivement ruiné toutes ses espérances.

Malgré la gêne extrême dans laquelle il se trouvait, quoiqu'il fût à bout de ressources et d'expédients, il avait gardé son masque, laissant à ses regards et à ses soupirs le soin de parler pour lui.

Ce fut précisément cette apparente timidité qui séduisit la comtesse. Son imagination et sa coquetterie aidant, elle fut persuadée qu'elle était aimée éperdument et que, par discrétion ou par délicatesse, son adorateur n'osait pas se déclarer.

Comme elle était d'âge à ne plus redouter des aveux de ce genre, elle résolut de les provoquer.

Minaudant comme aux beaux jours de son extrême jeunesse, abritant sa pudeur demi-séculaire derrière son éventail, quoiqu'on fût à la fin de septembre, elle se risqua la première sur le terrain où son persévérant séducteur avait fini par la conduire.

— Monsieur, lui dit-elle, à présent que nous sommes seuls, souffrez que je vous entretienne d'un sujet qui nous intéresse également tous les deux.

— Je suis à vos ordres, madame, fit le gentilhomme qui dressa l'oreille.

— Depuis longtemps nous nous connaissons assez pour pouvoir nous exprimer librement, sans que l'un de nous se formalise de ce que l'autre lui fera entendre. Aussi est-ce précisément à propos de notre intimité que je prétends avoir avec vous une explication décisive.

— Je suis prêt à vous la donner, chère comtesse.

— Vous avez assez vécu, monsieur, pour savoir combien le monde est médisant et de quel œil il envisage des relations comme les nôtres, bien que, de part ni d'autre, nulle témérité n'en ait souillé l'innocence.

— Oh! soupira M. de Lapeyre. Je vous devine, madame ! Cette explication est celle que je redoutais le plus au monde.

— Pourquoi? demanda la veuve étonnée.

— Parce qu'elle va troubler à jamais la quiétude dont nous jouissions jusqu'à ce jour.

— Peut-être, monsieur.

— Comment cela? demanda le comte qui feignit de ne pas comprendre.

— Des amis dévoués, répondit M°" d'Ermilly, m'ont ouvert les yeux. Ils m'ont fait toucher du doigt les inconvénients qui résultaient pour moi de vos assiduités. Il m'ont même donné à entendre que je n'avais qu'un moyen de mettre fin aux bruits fâcheux que les méchants se sont plu à répandre

LA ilLI-Li; AIUiL.MJLHE

— Kt ce inoycti, qiict psl-il? inlrifov-fa avidfinriil M. do Lapr-yn;, ijni \(()aiL onlin s(> r(';alisor ses jirojfls l»'s plus clins.

— Nous ni! vous eu doute/, jias, moiisicui'ï

— l'ciil-ètrc, clii-ro ciunlcsso, mais j'ai si graiurpfiir de nu; lrnnip<'r (|iie je n'ost»...

— Osez, dil-tdio vn baissant lus }(3iix cA vn «'(dloi-ranl de rou-^ir.

— Quoi ! s'écria le geiililhoinmc avec une émotion parfaitement jouée, vous me permettriez d'espérer... Non, s'interrompit-il, ce n'est pas possible !

— C'est ttdienient possible qne cela sera, si c'est réidiement votre désir, répondit M'"" d'Krmilly, avec un sourire qui dessina au coin de .ses yeux une formidable patte d'oie.

— Vraiment? fit le comte on posant la iiifiin sur son cœur, comme pour en comprimer les battements. Vous avez deviné que je vous aimais et que, si je me taisais, c'est que votre beauté m'inspirait un respect voisin de la vénération.

— En eiïet, balbutia la veuve, j'avais cru m'apercevoir...

— Exi)li(juc qui pourra ces bizarreries, ou plutôt ces retours de la destinée, continua M. de Lapeyre, mais, pour moi, je n'y comprends rien. Quand on songe qu'il fut un temps où je ne reculais devant aucune audace, où le mensonge m'était plus familier que la vérité, oh je ne craignais pas de tromper les plus naïves et les plus chastes, je me demande à quelle cause attribuer la timidité puérile dont j'ai fait preuve envers vous.

— Oh! monsieur... fit la comtesse en protestant d'un geste pudibond.

— Vous n'avez pas le droit d'en douter, poursuivit le gentilhomme d'une voix ému€. Je vous prends à témoin que jamais le moindre mot galant ne s'est échappé de mes lèvres, que j'ai élouiïé, au risque d'en mourir, les sentiments tumultueux que votre présence soulevait en moi.

— Je vous rends justice, monsieur, s'empressa de reconnaître M""" d'Ermilly Tout cela est vrai.

— Je suis heureux que vous puissiez en témoigner, madame, car alors il vous sera facile de vous expliquer mon étrange conduite. Vous pouviez vous étonner à bon droit de mon silence, alors que mon cœur débordait d'un amour si violent que je n'en ai jamais éprouvé de semblable...

— Eu effet, dit la comtesse, chez un gentilhomme de votre âge et de votre expérience, je me serais attendue à plus de... de... vous savez bien ce que je veux dire...

— Parfaitement, madame, assura M. de Lapeyre; mais, si je me taisais si obstinément, c'est que je songeais, moi aussi, à ce monde pervers et méchant que vous accusiez tout à l'heure avec tant de justesse! Et savez-vous ce que je me disais ?

— Pas encore, monsieur.

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— Je me disais que, connaissant notre situation réciproque, u ne manquerait pas de m'altribuer les instincts les plus vils. Il sait que je suis pauvre, hélas ! tandis que vous...

— Quoi! s'écria la comtesse. C'est un scrupule pareil qui paralysait vos aveux?

— Sans doute, madame, fit M. deLapeyre. Ah ! reprit-il en levant hypocritement les yeux au ciel, pourquoi les véritables impressions de l'âme ne se reflètent-elles pas sur le visage comme en un miroir? Pourquoi ne nous est-il pas donné de lire dans le cœur de ceux qui nous approchent? Que d'infamies on y découvrirait, mais aussi que de consolantes certitudes ! An ! béni soit Dieu qui vous a ouvert les yeux, chère comtesse ! car jamais je n'aurais eu le courage de vous faired'aveii que vous m'avez arraché!

En disant ces mots, il feignit d'essuyer une larme.

La malheureuse veuve était sérieusement et profondément émue. Elle prit au pied de la lettre ces protestations menteuses, elle fut la dupe de cette feinte émotion, eJle se sentit remuée jusqu'au fond des entrailles par celte comédie, depuis longtemps mise en scène, combinée, jouée avec tant d'art et de perfidie, dont le dénouement semblait lui préparer le plus doux avenir.

— Allez, comte, dit-elle en lui tendant la main, vous pouvez parler sans crainte aujourd'hui. Je vous ai compris. Vos yeux ont eu l'éloquence à laquelle votre bouche tremblait de recourir et qui répugnait à votre délicatesse. Bien que nous nous éloignions l'un et l'autre de l'extrême jeunesse, nous pouvons espérer encore d'heureux jours sur cette terre. Pour deux âmes qui marchent vaillamment dans le chemin de la vie, il y a des jouissances non moins vives que celles de la passion. ISi les ardeurs du premier âge ne nous dévorent plus de leurs feux, il nous reste, du moins, les douceurs de l'amitié, et celles-là survivent à tout, même à l'amour.

M. de Lapeyre, pour ne pas laisser voir l'immense joie dont il était pénétré, ne trouva pas autre chose à faire que de se jeter aux genoux de la comtesse et de baiser la main qu'elle lui tendait.

— Ainsi, je ne rêve pas!... murmura-t-il comme accablé par son bonheur. Yous m'aimez aussi... vous me permettrez bientôt de vous appeler ma femme ?

— Je vous le permets, mon ami.

— Ah! c'est plus que je n'ai mérité du ciel! s'écria-t-il avec feu.

Puis, se relevant soudain, il rapprocha sou fauteuil de celui qu'occupait M""* d'Ermilly.

— Mais j'y pense, reprit-il avec une inquiétude qui, cette fois, avait le mérite de la sincérité, vous n'êtes pas seule au monde, chère amie. Vous avez do parents, un frère, une nièce.

— Sans doute, je ne vous l'ai pas caché.

— Souffrez donc que nous abordions ce sujet délicat.

168 l'A HKIJJ: AIKiKM IKIIE

— J'y consens,

— Kli bien ! les avuz-vous pressentis ? Leur ave/.-vous fait pari do vos inlcnlions?

— Pas encore. Élais-jc sûre que vous ne reculeriez pas devant l'union que je complais vous proposer?

— Comment? vous avez Jouté de moi! fit le comte avec une inllexion de voix pleine d'un tendre reproclitî.

— Non, mon ami, non, so défendit vivement la veuve.

— Alors répondez-moi comme vous le feriez à un mari, — à un amant, ajoula-t-il en so penchant à son oreille.

— Je vous écoute, parlez !

— Avez-vous l'intention de prévenir le marquis de La Modane

— Oui, dès demain je vais lui écrire.

— C'est que... balbutia le gentilhomme, il m'avait semblé... Il s'arrêta, feignant de ne pas oser traduire sa pensée.

— C'est que... quoi? interrogea la comtesse.

— 11 m'avait semblé, dis-je, si jeune et si belle que vous soyez encore, que vous n'étiez plus une enfant... que dès lors le consentement du marquis n'était pas indispensable...

— C'est vrai, confessa la veuve avec embarras.

— Pardonnez-moi d'insister sur ce point, madame, mais je prévois entre la demande et la réponse un retard dont mon impatience souffrirait cruellement, à présent que j'ai l'ineffable certitude d'être aimé.

— Ce ne serait jamais qu'un mois de retard, fit observer M"" d'Ermilly. Cependant je conçois, j'excuse votre impatience, et si vous ne vous sentez pas le courage d'attendre jusque-là...

— Achevez! s'écria le gentilhomme en joignant les mains.

— Je me passerai du consentement de mon frère, et ne lui ferai part de mon mariage que lorsqu'il sera consommé, dit en souriant la comtesse. Est-ce là ce que vous vouliez?

— Ah! madame, vous êtes aussi bonne que belle! fit M. de Lapeyre au comble de la joie.

C'était, en effet, à ce résultat qu'il visait patiemment depuis près de deux années.

La victoire était éclatante, assurément, mais elle ne devait être complète que le jour oti le comte et la comtesse seraient irrévocablement unis.

Pendant qu'il était en si bonne voie, M. de Lapeyre ne voulait rien abandonner au hasard.

— Alors, reprit-il, il ne s'agit plus que de fixer le jour de la cérémonie.

— Je ne demande pas mieux, fit la veuve. Le temps de faire part à tous

LA BELLE AIlGENTIERE

Il n'avait pas fait deux lieues hors de ce Paris regretté qu'il se promettait d'y rentrer.

mes amis de cette bonne nouvelle... de remettre ma maison sur pied... de commander mes toilettes... ce n'est guère plus d'un mois qu'il me faut.

— Un moisi se récria le gentilhomme; mais en ce cas, nous ne sommes pas plus avancés que tout à l'heure.

— Comment?

— Ne me disiez-vous pas que, pour demander et pour recevoir le consentement du marquis de La Modane, un mois entier était nécessaire?

LiV. 22. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 22

170 LA UKIJJ-; AIKJKM'IllItK

— S.llis ditlllt'.

— honc inoii iin]i;ili('.nco aura les ininm's drlain k subir, coiu-luL \i\ comlo.

— Vous vous lroin|»07,, fil <»l)S(M'v«r M"" (l'Krmilly. Si j'avais lotiii ul)«olunirnl à oltlcuir rasstMiliinfiil (1(î mou friu'»*, jt; n'aurai» f.iil .iuciuk! (Iriiiarclit; avaul do l'avoir r(!çu. l'ar le. fait, c'csl doac un mois |ilt'iu quu nous gagnons, eu nous disj)ensant de celle formalité.

— C'est jusle, confessa le goiitilhommo aviic un peu de d6pit ; mais pardonnez à la violence de mon amour Un mois, c'est un siècle, ma clièro amie!

— Non, dit la comtesse en souriant. Un mois n'est jamais qu'(m mois pour vous. Vous aviez pris depuis si longtemps l'habitude de vous tiiire que, si je ne m'étais pas décidée à faire le premier pas, vous en seriez encore à désespérer de ma conquête. Tout est donc béuéRce pour vous dans le délai que je sollicile.

— Assurément... balbutia le comte, cependant...

— D'ailleurs, interrompit la veuve d'un ton péremptoire, il n'y a pas moyen de faire autrement.

Le gentilhomme hocha la tête d'un air incrédule.

— Vous en connaissez un ? dcmanda-t-elle vivement.

— Oh! si vous le vouliez bien, il y en aurait plus d'un...

— Voyons-les? fit curieusement M™" d'Ermilly.

-— D'abord... hasarda le comte, rien ne nous empêcherait de partir dès demain, comme deux tourtereaux, et de ne revenir à Paris qu'après av^oir fait célébrer notre...

— Un enlèvement! se récria la comtesse en riant aux éclats. A notre âge!... Vous êtes fou!...

— Mais je ne vous le propose pas, s'empressa d'ajouter le gentilhomme, parce que je tiens h votre honneur au moins autant que vous. Avouez pourtant que rien ne serait plus simple. Au retour, vous auriez toute latitude pour remonter votre maison.

— De grâce! n'insistez pas, mon ami, interrompit la veuve d'un ton péremptoire.

— Dieu m'en garde! chère madame. Ce n'est que pour mémoire que je vous soumettais ce moyen extrême. D'ailleurs il en est un autre, beaucoup plus simple et tout à fait honorable, ajouta-t-ii tout bas d'une voix que le désir faisait trembler.

— Eh bien! s'il est acceptable, je l'adopte à l'instant, dit la comtesse.

— Qui nous empêche, proposa M. de Lapeyre en se penchant à son oreille, de nous unir dès demain par un mariage secret?...

— Y pensez-vous? protesta la veuve. Que je me marie dans l'ombre... sans témoins... comme une voleuse... moi!

LA BELLE ARGENTIEUE 171

— Pardon! vous ne me laissez pas le temps d'achever, chère amie. Ce mariage secret n'aurait d'autre effet que de satisfaire vos scrupules, en ettendant le jour de la solennité à laquelle nous aurions dès lors le loisir de nous préparer.

— A la bonne heure! fit M""^ d'Ermilly dont le front se dérida. Seulement, permettez-moi de vous faire remarquer que je ne comprends guère l'importance que vous attribuez à la célébration immédiate de notre hymen.

— Mais vous n'entendez donc pas battre mon cœur? s'écria le gentilhomme en posant sur sa poitrine la main de sa victime.

Il ne mentait pas. Son cœur battait avec force, tant il redoutait de perdre cette occasion unique et si laborieusement provoquée de reconquérir un rang et une fortune!

— Oui... dit la comtesse, mais que voulez-vous?... En fait de mariage, tout le monde en est là. Et quand je vois chaque jour autour de moi tant de cœurs, jeunes et généreux, se résigner, malgré leurs vingt ans, au délai qu'imposent les plus élémentaires convenances, j'ai peine à concevoir que le vôtre se révolte avec tant d'indiscipline. Vous avez attendu dix-huit mois, vous en attendrez dixneuf, voilà tout. Combien de temps auriez-vous attendu encore, si je ne vous avais pas deviné? Un an... deux ans peut-être... Allons, songez-y : ce n'est pas un mariage de folie que nous contractons, c'est un mariage de raison. Agissons donc comme si nous étions raisonnables, vous, en faisant la folie de m'aimer, moi, en commettant celle de vous écouter.

— Comme il vous plaira, répondit M. de Lapeyre, un peu décontenancé; mais mon bonheur est si grand que je tremble qu'il ne m'échappe d'un instant à l'autre.

— Monsieur, dit la comtesse avec une dignité réelle, quand deux personnes de notre rang ont échangé leur parole, rien au monde ne doit les empêcher de la tenir. Dans un mois vous serez mon mari, je vous en donne l'assurance.

Ce n'était pas tout à fait ce qu'aurait souhaité l'hypocrite gentilhomme. Faute de mieux, il fut bien forcé cependant de s'en contenter, afin de ne pas éveiller de légitimes défiances.

Après avoir arrêté d'ores et déjà quelques dispositions préliminaires avec la riche veuve, il prit enfin congé d'elle.

L'espoir lui était revenu. Rien, en efiet, ne pouvait, ainsi qu'elle le lui avait promis, empêcher ce mariage de s'accomplir. Le marquis de La Modane et sa fille ne devaient en être prévenus qu'après la célébration ; Gilbert, dont le comte soupçonnait l'inimitié instinctive, avait quitté Paris et ne pouvait pas user auprès de M""' d'Ermiliy de son influence, très contestable d'ailleurs. Tout marchait au gré des désirs de ce misérable aventurier.

XJI

QUEL EI'FliT PRODUISIT LA LKITRK I)K LA KARONNB

Vingt jours s'étaient écoulés sans apporter aucun changement dans la situation respective de ceux que nous avons mis en scène.

Gilbert, après avoir fait ostensiblement ses adieux, avait pris la route de Fontainebleau, laissant aller au gré de son caprice son cheval, dont il ne tenait la bride que par un mouvement machinal.

Pour l'instant, les beautés du paysage n'avaient à ses yeux aucun attrait. Il passait en revue, et non sans quelque étonnement, les événements auxquels il s'était trouvé mêlé depuis son arrivée à Paris.

Comment, en si peu de jours, avait-il acquis une telle notoriété, qu'il était devenu pour la reine-mère un personnage dangereux et qu'il en était réduit à chercher son salut dans la fuite ? Etait-ce parce qu'une étoile avait fait la sottise de se lever dans le ciel de Ruggieri le jour même de son départ ? N'était-ce pas, tout simplement, parce qu'il était l'ami du roi de Navarre et que ce titre le condamnait pour ainsi dire tout naturellement à la haine et à la proscription des Valois ?

Ah ! s'il avait su... comme il aurait dissimulé avec soin cette compromettante amitié... Il était trop tard maintenant. Les mêmes dangers, qui l'avaient menacé avant son départ, l'attendaient à son retour, s'il n'avait pas la chance de se faire oublier.

Se faire oublier! C'était donc à cette cruelle extrémité qu'il fallait se résoudre ! Soit, mais se faire oublier de la reine-mère seulement !

Il savait bien qu'Henri ne l'oublierait pas, lui! Et il espérait bien que, de son côté, la Belle Argentière...

Ne s'abusait-il pas en comptant sur le souvenir des deux êtres qui lui étaient si chers ?

Le roi de Navarre n'avait laissé échapper devant lui aucune confidence. Si Gilbert, sous les apparences de futilité et d'amère ironie dont s'entourait Henri, avait cru deviner une soif ardente de liberté, une noble et légitime ambition, une énergie mal contenue, rien ne l'avait positivement confirmé dans ces idées, pas même l'intérêt que le jeune roi avait témoigné à ce prisonnier inconnu, dont le baron venait briser les fers. C'était un indice, ce n'était pas une preuve.

De même, la Belle Argentière n'avait pas laissé échapper son secret.

Quel mobile lui avait fait proposer un rendez-vous, que Gilbert n'aurait pas

osé demander? Était-ce bien la crainte des dangers que pouvait courir le beau gentilhomme ?

Aujourd'hui qu'il y réfléchissait, il commençait à en douter. Il se rappelait les étranges questions qu'elle lui avait adressées, à propos de sa famille, l'embarras qu'elle avait montré, Thésitation qu'elle avait mise à lui répondre, quand il la pressait de s'expliquer, la vivacité avec laquelle elle avait saisi le prétexte auquel Gilbert attribuait sa présence —

Ce n'était donc pas pour lui conseiller la fuite que cette fière patricienne était descendue jusqu'à lui! Mais alors dans quel but? Par amour? Gilbert n'était ni assez sot ni assez fat pour croire à l'instantanéité d'une passion poussée jusqu'à la témérité, chez une femme si bien née et que le soupçon n'avait jamais effleurée. Pourtant elle obéissait à des motifs impérieux, puisqu'elle avait risqué de se compromettre pour se rapprocher de lui.

Était-ce uniquement pour savoir s'il était, oui ou non, le fils des barons de Prévalais? Non, il n'était pas admissible qu'elle eût aventuré sa réputation pour un motif de banale curiosité. Que pouvait importer à cette fille des doges que Gilbert appartînt à telle famille plutôt qu'à telle autre? Elle n'avait jamais eu la moindre relation avec les Prévalais, elle ne les connaissait peut-être pas, même de nom, avant d'avoir rencontré leur héritier.

Néanmoins, Gilbert pressentait un mystère, dont il cherchait vainement l'explication. Et plus il se creusait la tête, plus il demeurait convaincu que la Belle Argentière avait une arrière-pensée. Aussi n'avait-il pas fait deux lieues, hors de ce Paris regretté, qu'il se promettait déjà d'y rentrer, aussitôt que la . prudence le lui permettrait.

Certainement, s'il ne se fût agit que de sa propre vie, il serait immédiatement revenu sur ses pas ; mais d'autres intérêts bien autrement graves, puisqu'ils étaient ceux de son pays, primaient sa mince personnalité.

Momentanément, il était non seulement le représentant de la noblesse béarnaise, mais celui de tous ceux que les besoins de la politique rattachaient, de près ou de loin, à la cause du roi de Navarre.

C'était pour leur compte, et non pour le sien, qu'il était venu à Paris. Nulle question d'amour ne devait le détourner de la mission qu'il avait acceptée.

Aussi ce fut en poussant un gros soupir qu'il continua de suivre la route sur laquelle il venait de s'engager.

Il marchait lentement, en promeneur, plutôt qu'en homme pressé d'atteindre un but longtemps poursuivi, car il sentait bien que sa mission n'était pas de celles dont on s'acquitte en quelques heures.

D'ailleurs, il n'était pas attendu à Fontainebleau. Les quarante gentilshommes que l'on y avait envoyés, sous le commandement du comte de Nointel, y devaient rester indéfiniment, jusqu'à ce que Gilbert leur donnât l'ordre d'avancer ou de battre en retraite.

174 i.A iii:ijj; AiMii-.N I II m:

11 mil (loue (Iciix jdiirs ciiliors à ^ay;i\v.i crllu polilu vil!»;, parcfjuraiit avec la joio d'iiM ccolicr tu vacances lo délicioux puys qu'il traversait, et proiiieiiaiit son œil éinervcillr sur les inaf^iiiliceiices doiil l'aiilomne so j)urait encore auluui' de lui

Le juin- mùine de son arrivée, il s'abfjiicha avec M. de Nointel.

Lo C(Mnl(5 ne savait rien, sinon (jue li- baron de l*révalais devait le rejoindre avec un ^cnlillioninie de haute naissance, dont on lui avait caché le nom et auquel la troupe qu'il commandait devait seivir d'escorte. Il avait, en conséquence, reçu l'ordre d'obéir aveuy^lément au baron, qui était le véritable chef de l'expédition.

C'était bien ce que lo chevalier de Moissac était venu annoncer à Gilbert.

Gilbert ne jugea pas h propos non plus do révéler à M. de Nointel le nom du personnage au-devant du(juel il se rendait. Il lui lit comprendre seulement que ce personnag-o était retenu par de graves occupations et qu'il n'était pas possible de fixer à l'avance le jour où il pourrait se joindre à eux.

11 fut convenu entre eux que le comte demeurerait à Fontainebleau jusqu'à nouvel ordre. Dès que Gilbert serait prêt, il expédierait à M. de JXointel un courrier qui lui apporterait ses dernières instructious. Enfin, pour ne .donner lieu à aucun malentendu fâcheux, ils arrêtèrent d'un commun accord le mot de ralliement, — mot que le courrier du baron devait répéter, avant d'entrer en communication avec le comte.

Ce mot, c'était celui qu'Henri de Navarre avait choisi lui-même : Saiut- Jean-de-Luz.

Les choses ainsi réglées, Gilbert recommanda à M. de Nointel de dissimuler ses quarante hommes dans les différentes auberges de la ville, afin de n'éveiller aucun soupçon, tout en les gardant assez près de lui pour qu'ils fussent prêts à se réunir au premier sig^nal.

C'était bien simple. En moins d'une heure tout fut terminé. Les relais furent désignés d'avance ; les chevaux y seraient conduits par tel gentilhomme de l'escorte que le comte désignerait.

Gilbert n'avait plus rien à faire qu'à visiter les curiosités de la forêt. Il y consacra deux jours, la visitant dans tous les sens, en compagnie de M. de Nointel, et revint immédiatement sur ses pas, résolu de consacrer tout le temps nécessaire à connaître sur le bout du doigt le trajet de Saint-Germain à Fontainebleau, en évitant de passer par Paris.

Yillage par village, maison par maison, et pour ainsi dire pierre par pierre, il en étudia les moindres détours, s'exerça à le parcourir à toute heure de jour et de nuit, de façon à n'être obligé de recourir à personne pour se renseigner, le jour où il mettrait à exécution le projet qu'il avait conçu.

Au bout de trois semaines, il aurait pu faire le chemin les yeux fermés.

Dégourdi était très intrigué de ces éternelles allées et venues. Ce voyage,

qui se répétait tous les jours et se circonscrivait sans cesse dans le même rayon, était pour lui une source intarissable de stupéfactions.

S'il ne disait mot, il laissait assez voir l'étonnement auquel il était en proie. Il interrog-eait d'un œil curieux son maître, qui feignait de ne pas s'en apercevoir et qui gardait un imperturbable sérieux.

Enfin, le 20 octobre, Gilbert quitta Saint-Germain, oii il avait passé la nuit.

— Bon ! nous voilà repartis pour Fontainebleau, se dit Dégourdi.

Pas du tout, au lieu de se diriger sur la droite, le baron s'engagea sur la route de Paris, oii il fit son entrée vers huit heures du matin

Il y avait juste vingt-trois jours qu'il s'était mis en route, — vingt-trois jours pendant lesquels il avait fait plus de deux cents lieues 1

Maître Coquelicot avait consciencieusement conservé sa chambre.

A peine Gilbert y était-il entré, que son hôte lui remit deux lettres, qui lui avaient été adressées pendant son absence.

— Y a-t-il longtemps qu'elles sont arrivées? demanda le jeune gentilhomme.

— Tout au plus vingt-quatre heures, monseigneur, répondit Coquelicot en s'éloignant.

Il suffit à Gilbert de jeter les yeux sur l'enveloppe de la plus volumineuse épître, pour reconnaître l'écriture de sa mère.

Désormais rassuré sur la santé de la chère femme, il promena sur l'autre enveloppe un reg-ard curieux. L'adresse ne portait aucune autre indication que celle-ci : « A Monsieur Gilbert. » L'écriture lui était absolument inconnue.

11 fut bien plus surpris encore, quand il eut brisé le cachet pour en prendre lecture.

La lettre ne contenait que ces mots :

« Dès que vous serez de retour, donnez à votre domestique l'ordre de se tenir tous les matins sur le seuil de votre hôtellerie, entre sept et huit heures. C'est à lui qu'on s'adressera pour vous fixer le jour et l'heure où vous serez appelé à recevoir communication d'un secret de la plus haute importance.

« Dans votre intérêt, brûlez cette lettre avant de la montrer à personne et gardez-vous bien d'en parler même à votre plus intime ami. »

Pas de sig-nalure !

Que signifiait cette lettre? Qui l'avait écrite?

Vainement Gilbert la tournait et retournait en tous sens... rien ne pouvait l'aider dans ses recherches que la finesse de l'écriture et le parfum qui s'échappait du papier.

En effet, l'écriture était fine, hardie, tracée par une main ferme, jeune par conséquent, et très probablement aussi par une main de femme. Ce qui contribuait aie faire supposer, c'était l'odeur pénétrante et indéfinissable qui s'exhalait de ce billet.

Ce n'était pas un parfum vulgaire et que l'on pût définir aisément, maïs

170 LA HKI-rj' AIir.KNTII^IlE

plutôt un de ces extraits délicats, lois qu'en fabriquait pour les grandes dames le Floroiitiii R«mi6. Donc, ce n'était pas simplement une f«'mme, mais bien une dame de haiilo naissance, ricbo, à qui tous les luxes étaient familier».

Bien plus, il sembla à Gilbert que ce parfum ne lui était pas 'nconnu, qu'il l'avait respiré déjà... mais où... mais quand... il ne s'en souvenait point.

Sans chercher plus avant, il ouvrit la lettre de sa mhro.

Elle lui parlait do son amour, du vide que le départ do son fils avait creusé autour d'elle... déjà même elle lui faisait entendre qu'elle espérait le revoir bientôt... l'assurait qu'en son absence personne autre qu'elle no pénétrerait dans sa chambre, et qu'il retrouverait à sa place chacun des objets qu'il y avait laissés. ,,

— Pauvre bonne femme! murmura le jeune gentilhomme, ma chambre va 56 transformer pour elle en sainte chapelle...

Il rayonnait en parcourant ces lignes. Elles étaient comme un écho lointain de ces montagnes dans lesquelles il avait si longtemps et si souvent erré sans souci du lendemain.

Tout à coup, son front se rembrunit.

« J'ai remis à M"' de La Modane le billet que tu avais glissé pour elle dans la lettre que tu m'as écrite, continuait la baronne. Elle l'a lu et l'a sans doute fait lire à son père, car elle est revenue le lendemain me remercier du zële avec lequel tu avais accompli la mission dont elle t'avait chargé auprès de Mme d'Ermilly.

« — Je viens vous faire mes adieux, chère baronne, a-t-elle ajouté, car mon père vient de m'annoncer que dès demain nous partirions pour Paris.

« En disant ces mots, elle m'a embrassée avec une effusion qu'elle ne m'avait pas encore témoignée. Son visage respirait la joie; ses yeux étincelaient de plaisir. Je n'ai pas eu de peine à comprendre que ce voyage lui causait la plus vive satisfaction. Chère enfant! Dans quinze jours elle sera près de toi 1 Que ne puis-je prendre sa place !...

« J'ai attendu, pour t'écrire, que le marquis et sa fille se soient mis en route, ajoutait M""® de Prévalais, car il est parfois si fantasque, à présent, que l'on ne peut plus guère compter sur lui. Mais non. Cette fois, il a tenu parole. Il faut croire que ton billet a produit sur lui une très vive impression. Oui, il est parti avant-hier, jurant qu'il ferait diligence et serait à Paris dans quinze ou vingt jours au plus tard.

« Je n'ai pas besoin de te recommander envers lui autant de respect que tu as d'amitié pour cette bonne et belle Henriette. Je n'ai pas osé la prier de t'embrasser pour moi... ce n'est pourtant pas l'envie qui m'en a manqué... »

— J'aurais bien voulu voir cela ! s'écria Gilbert, en se levant avec un geste d'humeur...

Il acheva rapidement la lettre, qui se terminait par ces innombrables recommandations qu'une mère croit toujours devoir faire à son fils, si grand soit-il.

— Vous le voulez? Eh bien, soit, fit le comte avec un geste menaçant.

Dès qu'il fut au bas de la dernière page, il la laissa tomber à terre, revenant malgré lui par la pensée à la première lettre qu'il avait ouverte, dont le parfum divin avait embaumé sa chambre et le poursuivait encore de $ps enivrantes émanations.

— Ah ! j'y suis, dit-il vivement en se frappant le front.

Cette odeur suave et pénétrante, qu'il se rappelait avoir respirée déjà, c'était celle qui s'exhalait des vêtements de la Belle Argentière.

LiV. 23. F. ROY. — Reproduction interdite. 23

17S i.A i(i;i,i.i; AïK.KN riKin;

Oui... jilus il y souf^cait, plus il élail cerlaiii du m: j)U.s se IroinjuT... c'était (li)ii(' Léona qui lui avait 6crit cotte lettre éiii(^inati(juo?...

(jilbert en doutait encore, lorsque, eu i»arcouraul de nouveau ce Ijiilel, dont ses yeux ne pouvaient plus se détacher, il n'inarqua, et; (ju> lui avait éclitt}i[ii'' tout d'aijord, que ces six mois « innnr à votre plus intù/ic ami » avaient él<soulignés.

Or, qui semblait vouloir désigner ce membre do phrase?

La IJelle Argeulière savait que le jeune geulilboniuie venait danivei a Paris, où il n'avait pas un ami, lo roi do IXavarre excepté.

Donc c'était Henri que visaient tout spécialement ces six mots, Henri à qui le baron avait sauvé la vie, Henri qui avait été son camarade denfance ot dont l'amilié pour Gilbert était connue de tous.

Noire héros se livra sans réserv(î auv transports de la joio la plus franche. Ainsi Léona pensait à lui, s'occupait de lui... dans quelques jours peut-être il alk^it la revoir!... Ainsi c'était sans colère qu'elle avait écouté l'aveu de sou amour! Non seulement elle lui pardonnait sou audace, mais encore elle consentait à se retrouver seule avec lui!

C'était plus que Gilbert n'aurait osé espérer. Il- ne cherchait plus maintenant à s'expliquer les motifs qui avaient guidé la Belle Argentière. Il ne songeait qu'à une chose : c'est qu'il aurait prochainement le bonheur decoulcmpler celle admirable beauté, dont la vue l'enivrait et lui montait à la tête, ainsi que les fuiifiées d'un vin capiteux.

Il aurait tout oublié dans l'ivresse où le plongeait cette attrayante perspective, si la lettre de sa mère n'était restée ouverte devant lui.

Cette letlre était, en elï'et, pour lui, une autre source de préoccupation, car la baronne y annonçait que M. de La Modane arriverait à Paris dans quinze ou vingt jours au plus tard

Or, la letlre de M*"" de Prévalais était datée du 9 octobre ; donc le marquis serait probablement là vers le 25, c'est-à-dire dans deux jours.

— Que va penser de cela la comtesse d'Ermilly? Que fera M. de Lapeyre? se demanda le jeune gentilhomme. ,

Car, sans savoir au juste quelles relations existaient entre ces deux personnages, il pressentait que l'arrivée du marquis allait légèrement troubler l'inlimilé dans laquelle ils vivaient.

Aussi voulut-il juger à l'instant même de l'effet que cette nouvelle avait produit sur eux.

Vers deux heures de l'après-midi, il se rendit chez la comtesse.

Elle n'avait pas achevé sa toilette. En attendant qu'^llo l'eût terminée, elle donna l'ordre que l'on introduisit au salon le baron de Prévalais. Pour y parvenir, Gilbert fut obligé de franchir deux échelles, à côté desquelles étaient déposés des outils de tapissier.

— Diable! se dit-il. Il paraît que M""* d'Ermilly se met en frais pour recevoir son frère et sa nièce.

Il pénétra dans le salon et ne put réprimer un geste d'admiration. Meubles, glaces, tentures, rideaux, dorures et peintures, tout avait été remis à neuf et reluisait comme un soleil.

— Corbœuf! elle n'a pas perdu son temps, fit Gilbert à demi-voix, en promenant sur ces magnificences ses regards éblouis.

Au même instant, il entendit dans la pièce voisine le bruit des échelles que l'on traîuait sur le parquet, puis, presque immédiatement, des coups de marteau précipités.

— Ah çà! murmura-t-il, ce n'est pas seulement le salon, c'est la maison tout entière qu'on remet à neuf! Décidément la comtesse fait bien les choses... le marquis n'aura pas à se plaindre.

A peine avait-il achevé ces paroles, qu'une voix brève et impérieuse s'éleva dans cette pièce.

— Que diantre m'accrochez-vous là! disait cette voix. Ces tentures ne sont pas celles que j'avais choisies. Elles sont d'une couleur atîreuse et drapées avec un goût déplorable. Enlevez-moi cela, je n'en veux pas... Entendez-vous? Je n'en veux pas !

Les coups de marteau s'étaient arrêtés. Les ouvriers se taisaient, n'osant évidemment pas protester.

Gilbert prêta l'oreille.

Cette voix était celle d'un homme, il n'y avait pas à en douter. Quel homme se permettait donc de donner des ordres chez M""* d'Ermilly et de les donner surtout avec tant d'autorité?

— Allons, ôtez cela! continua la voix. Je vous ai demandé du lampas vert foncé et non pas de cet affreux damas vert pomme, qui me rappelle l'horrible cidre de la Normandie. Enlevez-le lestement et que demain l'autre soit en place ou sinon...

Gilbert demeurait stupéfait.

— Que je suis bête! fit-il à demi-voix. C'est le marquis qui est arrivé et qui rajeunit de son propre chef l'appartement... mais non. Il est matériellement j impossible qu'il ait eu le temps d'accomplir ce long trajet, de choisir des étoffes, de transformer ce salon. Qui donc alors?...

Au moment où il se posait cette question, la porte du salon s'ouvrit avec fracas et un homme, donnant les signes les plus évidents de sa mauvaise humeur, se dressa tout à coup en face du baron.

Gilbert tressaillit.

— Le comte de Lapeyre! murmura-t-il. Comment! C'est lui qui ose...^ \ Qu'est-ce que cela signifie?

De son côté, le comte, en apercevant le jeune gentilhomme^ s'était arrêté

LA lil.l.Lh AIHII .\ ril.in.

lU'l cl n'avait point dissimulé la surprise désagréablo (jue celte rciiconln; lui cuusail.

— Kli (]Moi ! mousicur... vous ici! halbulia-l-il.

— Sans doute, répondit (îilhert. (lejji vous contrario?

— Moi? fit M. do Lapoyre avec hauteur. Que voulez-vous que celaine fasse? Seulement je croyais que vous aviez quitté Paris et je no m'attendais pas...

— Mais, monsieur, interrompit Gilbert, tous les jours on quitte Paris et on y revient. Les seuls pays où l'on no revient pas sont ceux dans lesquels on a laissé de mauvais souvenirs, ajouta-t-il, avec une intention marquée.

Le comte comprit certainement tout ce qu'avait de sanglant cette allusion à son départ précipité do la Navarre, car il devint blême.

— Tandis qu'il en est où l'on revient avec l'espoir do pêcher en eau trouble, répliqua-l-il. Paris est ce pays-là par excellence, n'est-il pas vrai, monsieur?

— Je l'ignore encore, monsieur. Ltes-vous donc de ceux qui doivent me l'apprendre? demanda ironiquement le jeune gentilhomme.

JM. de Lapeyre se redressa sous ce nouvel affront.

— Monsieur, fit-il d'une voix altérée, vous me manquez de respecl, il me semble ?

— C'est que je n'ai sans doute pas appris à vous r6S[o:ter, répondit tranquillement Gilbert.

— Ahl c'en est trop! s'écria le comte, incapable de se contenir.

— Quoi donc? fit naïvement Gilbert. Est-ce ma faute si vous avez laissé dans notre beau pays de Navarre une réputation si fâcheuse? Est-ce ma faute si je n'y ai entendu prononcer votre nom qu'avec horreur? Est-ce moi qui ai semé les bruits odieux qui ont couru sur votre compte ?

— De quels bruits voulez-vous parler? interrogea M. de Lapeyre, livide et l'œil injecté par la colère. Je vous somme de vous expliquer à l'instant!

— Ce que je veux dire? fit Gilbert que l'indignation gagnait à son tour. Vous le savez aussi bien que moi, monsieur. On vous a accusé d'avoir assassiné mon père.

— Et vous l'avez cru ! s'écria le comte.

— Si je l'avais cru, vous seriez mort, dit le jeune gentilhomme d'une voix sourde. Ce qu'il y a de certain, c'est que vos folles prodigahtés avaient une source inexplicable, que vous-même avez donné naissance, par votre conduite scandaleuse, à ce que vous appelez des calomnies, et qu'enfin c'est le jour où elles sont devenues le cri de la rumeur publique que vous avez fui devant elles.

— Ah ! prenez garde de lasser ma patience, monsieur! rugit de Lapeyre.

— Il vous vient tard, ce noble courage, dit Gilbert avec un ricanement féroce. Pourquoi ne l'avez-vous pas déployé jadis contre ceux qui vous accusaient? Ils ne se gênaient guère pourtant. C'était à haute voix qu'on répétait

ces bruits, qui vous scandalisent si tardivement dans ma bouche. N'importe, monsieur. Il est toujours temps de se repentir, fût-ce de sa lâcheté. Dès aujourd'hui je suis à vos ordres.

— Vous le voulez? Eh bien I soit, fit le comte avec un geste menaçant.

— Silence, monsieur! On vient... interrompit Gilbert qui recouvra aussitôt tout son sang-froid.

En effet, la porte venait de s'ouvrir et M""* d'Ermilly entrait dans le salon.

Le baron de Prévalais paraissait calme et souriant; mais le comte n'avait pas eu le temps de se remettre des dures vérités qu'il venait d'entendre. Son trouble et sa colère étaient si bien empreints sur son \isage que la veuve s'en aperçut.

— Eh bien ! mon ami, qu'avez-vous donc? demanda-t-elle.

M. de Lapeyre allait répondre, quand Gilbert lui coupa la parole.

— C'est ce que je demandais aussi à M. le comte, répondit-il. Je l'ai entendu admonester vertement les ouvriers qui travaillent dans la pièce voisine et contre lesquels il était animé d'un grand courroux.

— Ah! c'est donc cela? fit la comtesse. J'avais cru, en efï'et, avant d'entrer ici, entendre des éclats de voix...

— Oui, reprit Gilbert. 11 s'agissait, je crois, d'un damas vert pomme, qu'on avait tendu par erreur au lieu d'une damas vert foncé, et dont M. le comte ne voulait à aucun prix.

— Et vous vous étonniez peut-être, fit M™® d'Ermilly, complètement rassurée, que M. de Lapeyre commandât en maître dans cette maison ?

— Mon Dieu! madame... je l'avoue... balbutia Gilbert.

— Ah! c'est que vous ne savez pas... Dans dix jours il sera mon ma'i, dit la comtesse en souriant.

Le jeune gentilhomme fit un bond. Etait-ce bien possible? Cet homme méprisé, conspué, banni de son pays par l'indignation publique, allait épouser la sœur du marquis de La Modane? La foudre tombant sur sa tête ne l'aurait pas plus surpris que ne le fit cette invraisemblable nouvelle.

M. de Lapeyre, qui l'avait laissé parler et qui avait enfin repris possession de lui-même, voulut du moins profiter de la situation que le silence de Gilbert lui avait faite.

— Oui, jeune homme, dit-il d'un ton protecteur, dans dix jours M"" d'Ermilly sera ma femme.

— Et M. de La Modane le sait? demanda le baron,

— Non, monsieur, répondit la comtesse. Il ne m'a pas été possible de l'en informer en temps utile. Je suis, du reste, absolument libre de mes actions et n'ai pas besoin du consentement de mon frère.

— Assurément, fit Gilbert.

— Cependant, poursuivit-elle, j'aurais mieux aimé l'en prévenir. Telle avait

l.A UKl.Lli AUliliiNTIlilll!;

(''I<^ ni/^mo ma prpmiÎTO idt'c, mais lo rctnnl imi snrait lY'siillô do ros (V-marrhos nous a i-rl(>mis. Drs (jiio \o. inariaf;(' sera rrlrlirr, \i' niar(|iii.s vu sf;ra irislniil.

I,(> jtMiiH» j;cnlilli()inni(' s'rtomia à lioii druil (jii iitu' sd'iir «;n a^^ît avec lant (lo saiis-façon piivors sou l'rJinî dans uiw? ocrasion «i solennelle.

l'iVidcmiTUMil Cl* ir«'itail pas h sa propre, impulsion <|ir('llo oh^ussait. l^llft venait d(^ \o diro : elle av;iil en la poiisr»; ditifoi incr M. de \jh Modaiie. ]*oiii-(|ijoi ne l'avail-ollii pas fait'i' Cerlainemont parce que, M. de liapeyre l'en avait emp^oht'c.

Ct'Mail facile h comj^iendro. Le coniUî avait tout intérêt <'i ce qnc cet hymen frandnlenx s'accomplit à Tinsu de tout le monde, et surtout à l'insu du marquis, dont il avait lien de redouter la légitime sévérité.

Ainsi c'était le comte qui transformait h son gré cette maison, dans laquelle il pailait déji\ en maître.

Gilherf ne put résister au plaisir de troubler cette coupable quiétude.

— Comment! s'écria- t-il, ce n'est pas })Our assister à votre mariage que M. de La Modane et sa fille viennent à Pans?

M. de Lapeyre tressaillit.

— A Paris?... réj)éta-t-il en interrogeant le baron du regard.

— Sans doute. M"" la comtesse n'en est-elle pas avisée?

— Non, monsieur, répondit la veuve avec une surprise trop réelle pour que Gilbert s'y trompât.

— Alors, fit-il, c'est que le marquis a l'intention de vous surprendre. .AI'"'' d'Ermilly était visiblement troublée.

— Mais vous-même, monsieur, demanda-t-elle, comment savez-vous... qui vous a dit...

— C'est une lettre de ma mère, que j'ai trouvée ici à mon arrivée.

— Quand?

— Ce matin.

— M""^ de Prévalais se trompe, monsieur, il n'est pas possible...

— Je vous l'affirme, madame, insista Gilbert. La lettre de ma mère est datée du 9 octobre; elle m'assure que JM. de La Modane est déjà parti et qu'il sera à Paris dans quinze ou vingt jours.

— Quoi ! sans m'avoir prévenue ! fît la comtesse de plus en plus décontenancée. Eles-vous bien sur de n'avoir pas mal lu ?...

— M'"^ de La Modane est venue faire ses adieux à la baronne.

— Voilà qui est singulier! Mais non... je ne puis croire...

— Si vous désirez vous en convaincre, madame, je vais mettre sous vos yeux la lettre de ma mère, répondit Gilbert. Précisément, je l'ai sur moi.

A ces mots, il tira de son pourpoint la lettre de M""* de Prévalais et la tendit à la comtesse.

Elle la parcourut avidement. Cette nouvelle l'avait si fort émue que le pa.

pier tremblait dans sa main. Quand elle en eut terminé la locture, elle se renversa sur son siège, en proie à une véritable consternation.

— Qu'il arrive... peu m'importe! murmurait-elle assez haut pour qu'on l'entendît. Au contraire, je serai ravie de le voir et d'embrasser cette chèrç Henriette; mais que va-t-il penser? Il croira que j'ai voulu me cacher de lui... que je fais un mariage indigne...

Elle se leva, très agitée.

— Je ne veux pas qu'il ait de moi cette déplorable opinion, continua-t-elle. Elle garda un moment le silence, cherchant sans doute un moyen honorable de sortir de la fâcheuse situation dans laquelle elle s'était mise.

Le comte, après avoir jeté sur Gilbert un regard courroucé, la suivait des yeux avec inquiétude, se demandant ce qui allait résulter pour lui de cet incident et vouant à toutes les malédictions celui qui l'avait provoqué.

Enfin M""^ d'Ermilly sembla avoir pris un parti.

— Oui, reprit-elle, toujours à demi-voix, il n'y a qu'un moyen de me tirer honorablement de ce mauvais pas.

Alors s'adressant à M. de Lapeyre :

— Yous m'y aiderez, mon ami, lui dit-elle.

— De tout mon pouvoir, chère madame, répondit-il en s'efiforçant de sourire ; mais de quelle façon?...

— Oh! de la façon la plus simple du monde, interrompit-elle avec une vivacité nerveuse. Yous vous abstiendrez de venir ici, jusqu'à ce que j'aie eu le temps de mettre mou frère au courant de ce qui se passe.

— Y pensez-vous, chère dame? que je reste sans vous voir... moi! fit le comte très sérieusement alarmé.

— Il le faut, mon ami. Il le faut absolument. Si le mariage était conclu, j'aurais subi, coûte que coûte, les conséquences de ma légèreté; mais puisqu'il ne l'est pas, j'aime mieux ne pas manquer aux égards que je dois au marquis, en sa qualité de chef de la famille.

Et, comme M. de Lapeyre faisait un mouvement pour protester saus doute contre cet arrêt :

— Rassurez-vous, reprit-elle plus doucement. Ce sera i'aiïaire de deux ou trois jours au plus. Sachons prendre les choses comme elles viennent. Au lieu de désirer que mon frère subisse en route le moindre retard, souhaitons au contraire qu'il arrive le plus tôt possible, car, à aucun prix désormais, je ne réahserai, sans l'avoir vu, le projet que nous avions formé...

Le comte était atterré. Gilbert rayonnait. Quant à M'"' d'Ermilly, elle no manifestait aucun embarras. La résolution à laquelle elle s'était arrêtée rassurait sa conscience alarmée.

Elle interrogea du regard M. de Lapeyre, qui courba la tête et poussa un profond soupir. La présence de Gilbert paralysait tous ses moyens.

Le jeune baron ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite. Quelque

i8'i LA in;ijj: .\ii(ii:.\ i iiiiU':

désir (ju'il eût do voir le comli' (jiiillfr sous sos yeux la maison de M'"' d'KrinilK , il (lut se rcîlirer sans j^oiUcr celte satisfaction.

Il emportait du moins celle d'avoir momontaii6monl éhranlô le crédit dont jouissait ce misérable auprhs de la comtesse. Il avait lu dans les yeux do 1» veuve une résolution irrévocable; il avait la certitude ([u'idle ne passerait pas outre k la célébration de son mariage avant l'arrivée do son frère.

Dans l'intérêt de cette pauvre femme, dont M de Lapeyre avait si perfidement surpris la bonne foi, il importait donc que le marquis ne so fît pas attendre. .\urait-il sur sa sarur assez d'inlluence pour Turréler sur cette pente fatale? Rien n'était moins sûr, mais rien ne semblait plus probable. La hâte qu'il avait mise à quitter Aromitz, après avoir pris connaissance de lu lettre de Gilbert, prouvait, en effet, que cette affaire lui tenait au cœur.

Ces pensées consolaient le baron du demi-succès qu'il avait remporté. Quant à sa querelle avec M. de Lapeyre, elle ne le préoccupait que médiocrement.

Le comte lui demanderait-il raison des insultes qu'il avait essuyées? Gilbert ne le craignait pas. Cet homme était lâche, assurément. Nul autre que lui n'eût entendu si patiemment les vérités que le jeune homme lui avait jetées à la face. Dans tous les cas, Gilbert aurait été trop heureux de se mesurer avec lui pour redouter une rencontre. Il l'aurait appelée plutôt de tous ses vœux, tant il ressentait de haine instinctive contre cet aventurier!

Ce fut donc d'un cœur léger qu'il regagna son hôtellerie.

Que devait-il faire à présent? Fallait-il retourner au Louvre? Il hésitait. Vingt jours d'absence ne suffisent pas à faire oublier quelqu'un qui a une étoile, quand cette étoile captive à un si haut degré l'attention d'une femme telle que Catherine de Médicis.

Il était donc prudent de rester dans l'ombre pendant quelque temps encore. Cependant Gilbert aurait bien voulu faire savoir à Henri qu'il était de retour à Paris.

Comment s'y prendre?

Il songea à Dégourdi, qui n'avait jamais mis les pieds au Louvre et que personne n'y connaissait.

Cet honnête garçon n'était pas l'intelligence même, mais la mission dont voulait le charger son maître était si simple que celui-ci se décida à la lui confier.

Il le fit venir auprès de lui.

— Écoule-moi bien, lui dit-il. Tu iras au Louvre aujourd'hui et tu demanderas la reine de iXavarre.

— Bon, fit Dégourdi en fronçant les sourcils comme s'il voulait empêcher de sortir de sa mémoire les paroles qu'il venait d'entendre.

— ïu diras que tu viens de la part de son parfumeur, René, pour lui remettre le sachet que je te donnerai. Dans ce sachet je glisserai un billet, dont tu la prieras de prendre connaissance. M'as-tu bien compris ?

En voyant cette admirable pièce d'orfèvrerie, elle ne put retenir un cri d'adoitfatioa.

— C'est tout? demanda François étonné.

— Oui.

— Alors cela ira tout seul, monseigneur.

— Je l'espère. Tu vas m'attendre ici. Dans une demi-heure au plus jô reviendrai.

Gilbert se dirigea vers le pont Saint-Michel, où demeurait le Florentin René

LiV. 24. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. '^

I8ii I. \ iîkijj: \im.i..\tii;uI':

cl y achi'la li- jiliis licaii saclwl (jii il y lioiiva. Cela luit, il itiiilra clic/, lui, piil une rniillr de |ia[ii»'r cl y traça ces (jiKilii; mois :

" (lilbi'i't est de roloiir. >»

Il plaça ce hiiicl plié en (jiiatrc au milim du sachcl, qu'il enveloppa aNco ^oill, cl le rcmil à son valet.

— N'a, cl ne le honipe pas! lui rffoinnianda-l-il.

— II n'y a pas de ilanj^cr! dil linenicnl Dcyoïirdi.

COMMENT IH^r.OlinDI s'aCQUITTA DK son MKS8AGE

Au moment où François allail sortir, Gilbert l'arrêta.

— Voyons, dit-il, répète-moi les instructions que je t'ai données, afin que je sois sûr que lu n'as rien oublié.

— Voilà, fit docilement Dégourdi. Je vais au Louvre, je demande la reine de Navarre, je lui remets ce paquet cl je la prie de lire le billet que vous y avez glissé.

— C'est cela, mais ne donne le sachet qu'à la reine en personne ! recommanda de nouveau Gilbert.

— A elle-même, soyez tranquille, monseigneur.

Et Dég-ourdi se mit en route, tout gonflé de son importance, tout joyeux de pénétrer dans ce Louvre, dont il avait admiré de loin les splendides murailles et sur lequel il avait entendu raconter tant d'efi'rayantes histoires.

Pendant le court trajet qui l'en séparait, son unique préoccupation fut de se rappeler le nom de René, au nom de qui il devait se présenter.

Lorsqu'il arriva au guichet, tout le reste n'occupait plus que le second plan dans sa mémoire.

Au garde qui l'arrêta, il répondit qu'il venait de la part du parfumeur de la x'eine, le Florentin René, pour lui remettre un sachet qu'elle avait commandé.

— Donnez, fil le soldat. On va le lui porter à l'instant.

— Non pas, se récria François, on m'a bien expressément défendu de m'en dessaisir en d'autres mains que les siennes.

Le garde dut en référer au sergent, lequel n'osa pas prendre sur lui de laisser entrer Dégourdi, sans avoir consulté son officier.

Il lui permit néanmoins d'altendi'e dans l'intérieur du poste, pendant qu'il se mettait à la recherche de son capitaine.

Il revint dix minutes après, accompagné de M. de Nogaret, homme peu confiant de son naturel et qui aimait bien à se rendre compte de tout ce qui dépendait de son commandement.

LA BELLE ARGENTlEllE 187

Il observa Dégourdi, dont la figure honnête et placide le prévint tout d'aborc en sa faveur.

— Avance, drôle, lui dit-il, et expose-moi ta requête. Que veux-tu?

— Je suis chargé pour la reine, de la part du Florentin René, du sachet que voici, qu'elle lui a acheté ces jours derniers.

— Et tu tiens à le remettre toi-même?

— -Je tiens à exécuter ponctuellement les ordres que j'ai reçus.

— Ah! ce sachet est pour la reine .. fit le capitaine à demi-voix.

11 était fort embarrassé. Il y avait trois reines au Louvre : la reine de France, la reine-mère et la reine de Navarre. Laquelle des trois le naïf garçon voulait -il désigner ? Fallait-il lui poser celte question?

Après un instant de réflexion, M. de Nogaret jugea inutile d'insister et préféra profiter de l'obscurité dans laquelle le laissait François, pour servir celle des trois reines dont la reconnaissance et son intérêt plaidaient le plus éloquemment la cause.

Or, c'était à Catherine de Médicis qu'il devait son g-rade de capitaine des gardes; c'était elle qui régnait encore, grâce à la faiblesse du roi; ce fut donc vers elle qu'il se décida à conduire Dégourdi.

— Viens, dit-il, je vais t'accompagner chez la reine.

François se leva et promena sur les soldats un regard triomphant.

Il ig-norait, lui, qu'il y eût trois reines au Louvre. Pour ce brave paysan de la Navarre, il n'y avait au monde qu'un pays, le sien, et ce pays n'avait qu'une reine, celle que le roi de Navarre avait épousée. Quand il demandait à parler à la reine, il ne croyait pas qu'il pût s'agir d'une autre femme que de Marguerite.

Il suivit donc M. de Nogaret, qui le mena à rapparlement de Catherine.

Il le fit asseoir dans l'antichambre et alla prévenir la reine-mère de ce qui se passait.

— Vous avez amené cet homme ici? demanda Catherine,

— Oui, madame.

— Faites-le entrer, je vais l'interroger.

Le capitaine appela Dégourdi, et le poussant devant le fauteuil sur lequel était assise Catherine :

— Voici la reine, lui dit-il, explique-toi. A ces mots il se retira.

François regardait avec une certaine surprise cette femme aux cheveux grisonnants, aux traits accentués, à l'œil dur, au sourire méchant.

— Quoi! se disait-il, c'est la femme do notre bien-aimé reyot? Eh bien! Liiiand je le verrai, je ne lui en ferai pas mon comphment.

Catherine ne lui laissa du reste pas le temps de placar un mot.

— Que me veux-tu? demanda-t-ello sèchement.

— Je vous apporte de la part de mon maître le sachet que voici, répondi' Dégourdi.

— (loiniiun! se ikhuiik! Ion niiiUrt;?

— Volif M.ijrslr li-diivciM dans Ii; .sacli(i nn liillcl (|ui lo lui apprendra sans tloiilc.

1-a r<>ino-iii«'n> flaira sans donic un mystî-rc dans la fa(;()n dont on essayait de fai ro jiarvrnir ce billet à son adresse, car elle déchira d'une main liévieuso le jtapier (jui enveloppait le sachet, l'ouvrit, prit le billet que Gilbert y avait f;lis8é et le lut avidement.

Son désappointement fut extrême do n'y trouver que ces mois :

<( (îilberl est de retour. »

Cependant elle se garda bien de le laisser paraître.

— C'est bien, dit-elle, j'aviserai.

Elle se leva, reconduisit François jusqu'au seuil de son appartement et lo congédia avec son plus aimable sourire; mais, en môme temps qu'elle lui ouvrait la porte, elle faisait signe à M. de Nogaret d'approcher.

— Qu'on suive cet homme, qu'on sache oii demeure son maître et comment il se nomme, ordonna-l-elle à voix basse.

Le capitaine s'inclina et sortit aussitôt.

Catherine regagna sa chambre, très intriguée de ce qu'elle venait de lire et d'entendre. Certainement ces quatre mois cachaient un mystère, ainsi qu'elle l'avait soupçonfié dès l'abord.

A. qui ce billet était-il destiné? 11 n'était pas possible que ce fût à la reine de France. C'était donc à Marguerite? Oui, sans aucun doute. Mais qui le lui adressait et quelle signification avait-il?

Etait-ce un amant qui l'avait écrit? Visait-il à la politique? Était-ce un mot d'ordre, un signal?

Catherine connaissait sa fille. Elle aurait incliné jadis pour croire à une simple correspondance d'amour; mais, depuis le supplice de La Môle, qu'on avait donné pour amant à Marguerite, la reine-mère avait remarqué que sa fille se montrait beaucoup plus réservée dans ses relations.

On prétendait même qu'elle avait fait à La Môle un si terrible serment de fidélité, qu'elle n'osait pas y manquer, et qu'elle gardait encore au fond du cœur l'empreinte brûlante de son dernier baiser.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne lui attribuait aucune liaison, qu'elle vivait fort retirée, et même qu'un rapprochement sensible s'était opéré entre elle et son mari.

C'était précisément là ce qui inquiétait le plus sa mère.

Quelles relations pouvaient exister entre Marguerite et Henri de Navarre? Allaient-elles jusqu'à la tendre intimité qu'autorise le mariage? Ce n'était pas probable, carlejeune roi n'avait pas tout à fait rompu avec la duchesse de Sauve et ne se gênait aucunement pour faire, devant Marguerite, la cour à d'autres femmes.

La reine-mère avait même vu avec un certain plaisir les assiduités dllcnri

LA BELLE ARGENTIEUE 189

auprès de la Belle Argentière et, maintenant que son premier projet avait échoué, elle songeait à jeter Léona dans les bras du roi de Navarre, afin de le retenir plus sûrement à la cour.

Si donc Marguerite et Henri n'étaient mari et femme que de nom, et si pourtant ils vivaient en parfaite harmonie, à quels motifs obéiaissent-ils? La fille des Valois faisait-elle cause commune avec le descendant des Bourbons? Avaitelle compris que l'avenir du jeune roi devait ouvrir plus tard une large carrière à ses ambitions et à ses caprices?

C'était à craindre. Ainsi Marguerite faisait cause commune avec le plus mortel ennemi de sa race! C'était dans la propre famille des Valois qu'Henri venait de trouver un allié ! Etait-ce bien vrai ?

Catherine doutait encore, lorsque parut le comte de Nogaret.

— Eh bien ? demanda-t-elle aussitôt qu'elle l'aperçut.

— J'ai suivi moi-même ce jeune drôle, répondit le capitaine, — ce qui ne m'a pas donné grand mal, — car il demeure à deux pas d'ici, à l'auberge du Soleil levant.

— Et à qui appartient-il?

— J'ai causé avec maître Coquelicot, le propriétaire de cette hôtellerie, que je connais depuis fort longtemps; il m'a appris que ce garçon se nommait François et appartenait au baron Gilbert de Prévalais.

— De Prévalais! répéta Catherine, dont ce nom réveilla aussitôt toutes les inquiétudes, mais je croyais qu'il avait quitté Paris...

— En effet, madame, il y a un mois environ que j'ai reçu ses adieux.

— Moi aussi, fit la reine-mère qu'envahissaient de nouveaux soupçons.

— Il est vrai, ajouta le capitaine, que le baron ne m'avait pas dit qu'il ne reviendrait pas à Paris.

— C'est juste, approuva la reine-mère. Merci toujours, monsieur de Nogaret.

— Votre Majesté n'a pas d'autres ordres à me donner? interrogea le capitaine.

— Pour le moment... non, répondit distraitement Catherine. Elle le congédia d'un geste bienveillant et le regarda disparaître.

Dès qu'il eut refermé sur lui la porte de la chambre, elle jeta bas le masque d'impassibilité qu'elle avait gardé.

— Ainsi, je ne me trompais pas! s'écria-t-elle d'une voix courroucée, l'œil injecté de sang et rempli de terribles menaces. Ma fille me trahit pour ce Bourbon maudit! Oui, il n'y a pas à en douter... elle est d'accord avec ce Gilbert, d'accord avec son mari... Ces quatre mots sont un signal. Ah ! ma haine me l'avait dit du premier coup ! Ruggieri avait raison. L'étoile de ce hobereau signalait bien un nouveau danger. Allons! il faut en finir avec lui...

Elle s'arrêta pour écouter. On venait de frappera la porte de sa chambre.

— Qui est là ? demanda-t-elle.

— L'argentier de Sa Majesté, répondit un laquais.

VM) I.A lU.iJ.i; AlUiliiNTIKUE

— <Jii il t'iilru! ordoMii.i la rt'im- iin'it'.

C.aj.rii-aiilis'uvançail loiil.-imMil, lo IVoiil. soucieux, les traits ompnjiiils d'une moriio Irislosse. L'oxprcssion do sou visage était d'autant plus sinistre <iu.' S03 sourcils épais et son abondante horbe noire contiihu lient à rendre Ci'lte pliysionomie ]»lus farouche encore.

Il n'était pas seul. Un de ses ouvriers, jeune g-arçon Hgé de vingt-trois au» au plus, l'accompagnait, poitanlsur le bras un volumineux écrin.

— Que mt; veu.v-lu? interrogea la reine-mère en jetant sur la ligure de l'orli'M'.' un regard scrutateur.

— Je viens, répondit-il, apporter à Votre Majesté l'aiguière qu'elle ma t^ommadée le mois dernier.

— A la bonne heure ! dit Catherine, je vois que tu fais diligence. Eh bien ! I^s-lu content de ton œuvre ?

— Vous allez en juger, madame. Pour ma part, j'espère que Sa Majesté le roi de France saura apprécier à sa juste valeur le cadeau princier que vous lui destinez.

Eu même temps, il prit des mains de son garçon l'écria que celui-ci avait apporté.

— Je n'ai plus besoin de toi, Claude, lui dit-il. Laisse-nous. Le jeune ouvrier s'inclina devant la reine et s'éloigna.

Pendant ce temps, Capricanti avait ouvert l'écrin, qui était doublé de peau de daim, pour en retirer l'aiguière et son plateau, qu'il dressa sur une table. Cela lait, il recula de deux ou trois pas, afin de laisser à Catherine tout le plaisir de la surprise.

Il réussit au delà de ses désirs, car, en voyant cette admirable pièce d'orfèvrerie^ elle ne put retenir un cri d'admiration.

— Voilà qui est merveilleux! s'écria-t-elle. Tu t'es dépassé, Capricanti. Permets-moi de t'en féliciter hautement.

— Votre Majesté est trop bonne, balbutia l'orfèvre, dont un sourire dérida momentanément les lèvres.

— rs'on, je suis heureuse de rendre justice la première à un talent comme le tien, répondit Catherine; d'autant plus heureuse que c'est moi qui t'ai découveil et qui t'ai mis en lumière.

— C'est vrai, fit Capricanti. Je n'aspirais pas à tant d'honneur le jour où je vins me fixer à Paris.

— On prétend, eu effet, que tu as fait en peu de temps une grosse fortune.

— Je conviens que, grâce à la bienveillance de Votre Majesté, mon atelier a pris un développement considérable et que ma réputation a grandi bien au delà de mon mince mérite. Aussi m'estimcrais-je un des hommes les plus heureux (le la terre, si j'avais besoin de cette fortune et si la renommée que je dois à votre haute protection était le but unique de mon ambition.

— Ah oui ! je sais, dit la reine mère. Tu étais déjà fort riche, assure-t-ou^

LA BELLE AllGENTIÈRE 191

quand tu es arrivé en France, car, si les bruits qui sont venus jusqu'à moi ne sont pas une grossière exagération, tu aurais aclieté Léona pour son pesant d'or...

— On ne vous a pas menti, madame, répondit Gapricanti. Mon père m'avait laissé des biens assez considérables pour que j'aie pu commettre cette folie...

— Une folie, dis-tu? Les bruits que j'ai recueillis seraient-ils donc jusqu'au bout l'expression de la vérité? Ta femme a-t-elle refusé, comme on l'affirme, de remplir envers toi ses devoirs d'épouse ?

Les traits de l'orfèvre se contractèrent douloureusement.

— Je supplie Votre Majesté de m'excuser... murmurat-il d'une voix étranglée.

— Parle, reprit Catherine avec douceur, et sois convaincu que si je m'intéresse à toi, ce n'est pas par un motif de puérile curiosité. N'es-tu pas exilé, comme moi, de ce beau pays d'Italie, vers lequel doivent s'envoler souvent avec les miens tes souvenirs et tes regrets? N'y a-t-il pas entre nous une sorte de lien d'origine qui justifie la sollicitude que je te témoigne ?

— Votre Majesté est trop bonne, fit Gapricanti, dont le cœur se brisait. Si c'est la vérité qu'elle exige de moi, je la lui dirai. — Oui, ajouta-t-il avec un soupir qui ressemblait à un sanglot, je suis bien malheureux !

— Ainsi ta femme...

— Je l'adore, dit l'orfèvre en se voilant le visage de ses deux mains, mais elle ne m'aime pas !

— Et tout ce que l'on raconte est vrai ? demanda la reine mère.

— Oui, madame, gémit l'infortuné. Tout est vrai, si l'on vous a dit que son orgueil n'a jamais fléchi devant la passion insensée qui me consume.

— Eh bien! en échange du chef-d'œuvre que tu m'apportes, veux-tu que je voie Léona, que je la presse de s'expliquer, que je lui conseille la soumission ?

— Se soumettre ! Elle ! La fille des Zncchini ! Toute votre puissance n'y parviendrait pas, madame. Le sang qui coule dans ses veines n'est pas fait pour se confondre avec le mien.

— Qui sait?... hasarda Catherine. Je ne la connais pas aussi bien que toi ; mais elle est belle, elle est bonne, elle est femme...

— Oui, elle est bien belle ! interrompit Gapricanti. Si belle que, me sentant haï et méprisé par elle, j'en ai été réduit souvent à maudire cette admirable beauté, cause de tous mes chagrins, sujet de tous mes tourments.

— Tu es jaloux, n'est-ce pas ? fit la reine-mère avec un sourire qui laissai^ deviner combien elle compatissait à ce sentiment égoïste et malsain.

— Il est vrai, madame, confessa l'orfèvre, que j'aime Léona d'un amour si ardent qu'elle est mon unique préoccupation et que, pour être aimé d'elle ui seul jour, je donnerais ma fortune, ma vie même.

— Cela viendra peut-être, fit observer Catherine. Tu ne connais pas les femmes, mon ami. D'un jour à l'autre...

19'J KA UKIJ.i; AIKiK.NTIl'JUt:

— Oui, jt> l'ai rsjxM'r lonj^lfiiips, intciromiMt li^ iiiulliciirMiix. Aussi, tant (jm* j'ai pu iioiiriir an fond du cœur celle folh' illusion, jo mo suis monlr6 doux, iuimldr, soumis coinmo nu osclavo ; mais aujourd'hui j'ai lini par perdre courai^e. Mou amour inassouvi a parfois des transports de haine, farouche. Je Iremhle comme la feuille devant elle, et, dt;s qu'elle n'est j)lus là, je me demande si ce n'est pas un rôle de dupe que je joue, si jo no ferais pas mieux de parler en maître que de me courber servilement sous le jou;,'. Je souffre loin d'elle un marlvro d'autant plus cruel que son imaq^e me poursuit partout, ne me hiissi? aucun repos et que je prends ombrage de tout ce qui l'approche.

— As-tu donc h le plaindre d'elle?

— Pas encore, madame. Vous savez pourtant mieux que personne do quelles craintes terribles j'ai été assailli le mois dernier...

— Oui... passons... lit la reine-mère en se détournant.

— Eh bienl madame, le jour où, conseillé par vous, j'ai osé tendre au roi de Navarre le piège dans lequel il a failli perdre la vie, je tremblais comme si j'avais été menacé moi-même du danger que je lui faisais courir. Oui, je tremblais que Léona apprit que j'étais l'auteur de ce guet-apens, car elle ne me l'aurait pas pardonné.

— Mais elle l'ignore, n'est-ce pas? demanda Catherine à voix basse.

— Votre Majesté se trompe, répondit l'orfèvre. Léona sait tout. Cachée derrière les volets de sa fenêtre, elle a assisté aux péripéties du combat qui se livrait sous ses yeux, a tout vu, tout entendu. D'ailleurs j'étais, ce jour-là, en proie à un tel accès dé colère et de jalousie que j'ai tout avoué.

— Tout! s'écria la reine-mère qui bondit de son siège. Comment! tu lui as dit que tu obéissais à mes inspirations?

— Tout, excepté cela. Le nom du roi de Navarre n'a même pas été prononcé, fit Gapricanti ; mais je vous le répète, Léona avait tout vu, tout entendu, tout compris. C'est par elle, qu'après avoir compté dans la rue le nombre des morts et des mourants, au moment où je regagnais mon appartement, tout étonné de ne pas trouver parmi eux celui que vous .aviez désigné à ma vengeance, j'ai su qu'un second gentilhomme était venu au secours du premier.

— Et le nom du gentilhomme, tu le connais"^ interrogea Catherine.

— Je le crois, dit Capricanti si bas qu'on l'entendait à peine. — Mais que Votre Majesté me laisse le temps d'achever, reprit-il. Je m'attendais, le lendemain, à ce que Léona me demanderait un compte sévère de la brutalité dont j'avais fait preuve. Aussi je fus très surpris de lui voir garder un silence absolu. Les jours suivants elle se tint sur la même réserve incroyable ! Je n'en revenais pas! Soupçonnant quelque trahison, je la fis épier par un de mes ouvriers, celui que vous avez vu tout à l'heure ici même.

— Eh bien: fit la reine-mère.

— Eh bien! madame, j'ai acquis à peu près la certitude que nous nous

LA BELLE AIUiENTIERE

— Ilolàl cria-t-il, deux bouteilles d'aujoul et du meilleur!...

étions trompés tous les deux, et que l'homme dont j'avais le plus à craindre n'était pas celui que ma haine avait soupçonné d'abord.

— Que dis-tu? s'écria Catherine. Un autre que le roi de Navarre est-il épris de Léona?

— Je le crois, madame.

— Et elle l'aime?

— J'eu. ai bien peur ! dit l'orfèvre

LiV. 25. F. ROY, édit, - Reproduction interdite. 25

194 LA IM.I.I.I. Alli.l. s i IKIŒ

— Mttis cninmont en as-tu été infoniu'? Qu'as-tu découvcrl?

— l'eu d»* clioso, maclaiiic. (Iijh'ihI.uiI (llaudiî in'u mis sur la voie, ci, p- la suis avec l'ardeur et la perst'îvéraiici! du limier.

— (Jiii, Claude? Le jeune homme qui t'accom|iaf;iiail tout à riicun: ï

— [jui-mème, madame. C'est mon ouvrier \v. plus habile, (yest lui <jui a ciselé en grande partie les li;.;urines de l'aiguière (jue j'ai eu riioiiiuMir de remettre à Votre Majesté. Or, je me suis aperçu qu'il a des intelli}^ences avec Cilonne, la femme de chambre de Léona. Je l'ai intorroj^é et j'ai su que ma i'enune avait l'ail, l'autre jour, une chute dans la rue de l'Arbre-Sec, devant l'auberge du Soleil levant...

— Oh! fit tout à coup Catherine, devant qui le nom de cette auberge avait été prononcé tout à l'heure par M. de NoL;art!t.

— J'ai su, dis -je, qu'un jeune gentilhomme, qui demeure dans celle auberge, avait aidé Léona à se relever et l'avait accompagnée jusqu'à sa jjorle,

— C'est lui ! pensa la reine-mère.

— J'ai donc mis Claude dans mes intérêts, en lui accordant une large gratification, poursuivit Capricanti ; je lui ai fait entendre même que je songeais à me retirer, et que, dans ce cas, je lui laisserais mon magasin, en le recommandant au puissant patronage... — Mais, pardon, s'interrompit l'orfèvre, j'importune Votre Majesté de détails qui n'ont, pour elle, aucun intérêt...

— ^ Au contraire, répondit vivement la reine-mère. Jamais, je te le jure, je n'ai pris autant de plaisir à t'entendre ! Continue, mon ami, tu racontes avec une chaleur...

— J'obéis, fit Capricanti en s'inclinant.

Catherine disait vrai. Assis'^ auprès de la table sur laquelle son argentier avait posé l'aiguière, elle se penchait avidement et, du bout des doigts, frappait le bord de la table avec nue impatience qu'elle n'essayait pas de dissimuler.

Capricanti ne s'en aperçut même pas, tant il était absorbé dans son amour, ou plutôt dans sa douleur.

— J'obtins sans peine de Claude, reprit-il, qu'il épiât toutes les démarches de Gilonne. Je fus d'autant mieux servi qu'il agissait pour son compte, bien plus encore que pour le mien. Or, devinez, madame, ce que je finis par découvrir ?

— Quoi? fit brutalement la reine-mère. Ta femme était-elle la maîtresse de

ce gentilhomme ?

— Elle! avez-vous pu le penser? s'écria Capricanti. Avez-vous pu croire que je supporterais froidement un tel outrage?

-^ Alors parle donc, bourreau. Qu'as-tu donc découvert?

—/Que Léona avait donné un premier rendez-vous à ce gentilhomme dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, que lui-même venait errer sous les fenêtres de notre maison, comme l'avait fait Henri de Navarre...

— Lxi es-tu sur ?

— Tellement sûr que je l'ai vu, que je l'ai reconnu au signalement que Claude m'avait donné, et que je l'ai suivi jusqu'à la porte de l'auberge qu'il nabite.

— Après, après... fit tout à coup la reine-mère.

— Plus de trois semaines se passèrent, continua l'orfèvre, sans que je découvrisse rien de suspect dans les allures de Léona. Je commençais à me rassurer, lorsque Claude vit sortir Gilonne hier dans la journée. De la poche de son tablier sortait l'extrémité d'un papier plié en forme de lettre. En plaisantant avec elle, il fut assez adroit pour faire tomber de la poche la lettre qu'il avait aperçue. Il la ramassa lestement et la remit tout aussitôt à Gilonne; mais en se baissant pour la ramasser, il avait eu le temps de jeter les yeux sur l'adresse. Elle portait le nom de « Monsieur Gilbert » sans aucune autre indication.

« Claude n'osa pas suivre la femme de chambre, de peur d'attirer son attention. Il se contenta de se blottir à l'angle des rues Baillet et de l' Arbre-Sec, se pencha légèrement en avant et la vit entrer à l'auberge du Soleil levant.

« Aucun doute n'était possible. Cette lettre était destinée à ce même gentilhomme, que je signalais il n'y a qu'un instant à Votre Majesté. J'aurais voulu connaître son véritable nom. J'envoyai Claude à l'auberge pour qu'il s'en informât; mais, soit que Coquelicot ne connût pas mon ouvrier, soit qu'il eût reçu des ordres sévères, il lui répondit que « M. Gilbert était absent ».

« — Si tu désires savoir son nom, ajouta-t-il d'un ton goguenard, tu viendras le lui demander quand il sera de retour à Paris, ce qui ne tardera guère.

« Claude ne pouvait pas insister, poursuivit Capricanti. Que m'importait d'ailleurs ? N'en savais-je point assez pour être sûr que ce gentilhomme était d'intelligence avec Léona ?

— C'est clair, dit Catherine. A quoi t'avancerait d'avoir le nom de cet homme? Ne l'as-tu pas vu ? Ta vengeance peut-elle s'égarer?

— Ma vengeance I fit l'argentier surpris. Votre Majesté me conseille donc...

— Je ne te conseille rien, interrompit la reine-mère. Je te voyais parler avec tant d'animation et rouler des yeux si terribles, que j'avais cru lire au fond de ta pensée un sentiment de haine violente contre ce Gilbert.

— Votre Majesté ne s'est pas trompée.

— Eh bien! pourquoi hésiterais-tu à exécuter contre cet obscur hobereau ce que tu as osé tenter contre le roi de Navarre? insinua Catherine. Ce n'est pas sa qualité qui t'arrête. Ce ne sont pas ses relations qui peuvent t'efFrayer. Un gentilhomme qui demeure dans une auberge est certainement étranger à Paris, il n'y a pas d'amis et n'est un personnage ni de grande fortune ni de haute naissance.

— Ah! fit Capricanti dont les yeux étincelèrent. C'est votre avis aussi, madame?

196 LA nrj.I-K AIUÎKNTIKIIK

— i]r si'i.'i l'avis (ic loul. !•• inuiul»'. Il iic s'a^-il (|iii' de it; survcillrr, cl, di-s (jn'il sera de iflonr...

Prrcisrmt'iiL il est rovctiii. dil rorltivro l'i voix basse.

— Dt'Huis «jiuiiul?

— Depuis co matin.

— Oh ! lit Catlicriiio avec un étonnemetit auquel sou sourin; itcindo et crntjl donnait un démenti formel. Alors (ju'attcnds-tu?

— C'est vrai, murmura le jaloux dont les instincts haineux se réveilU-renl. — Ah ! reprit-il avec vi''ihémence, si j'étais g^entil homme, si j'étais né dans ce pays, dont je ne connais ni les lois ni les usages, si je n'avais écouté snrloiit que ma colère, je serais allé le provoquer déjà...

— Ettu te serais fait tuercomme un niais, fit observer laniine-mèro. Ignores-tu donc que tous ces coureurs d'aventures, qui viennent chercher fortune à l'aris et n'ont pour tout bien que leur épée, savent dangereusement s'en servir!

— Votre Majesté a raison, dit l'orfèvre. Je suivrai ses sages conseils.

— Encore une fois, je ne te conseille rien, répliqua Catherine. Je m'intéresse beaucoup plus à ton sort qu'à celui de cet étranger, parce que je t'honore de mon affection, parce que tu es du même pays que moi, parce que ton infortune me fait pitié. Agis donc de ton propre gré, mais si tu ne veux pas que ce larron d'honneur compromette Léona et te livre en pâture à la risée publique, sois énergique, adroit et prompt.

— Oui, fit résolument Capricanti. Mieux vaut être odieux que ridicule.

— Ainsi tu es décidé? interrogea la reine-mère.

— A tout, répondit l'orfèvre d'une voix rauque.

— Bien, mais prends garde qu'il ne t'échappe comme le premier!

— Oh! que Votre Majesté se rassure. Qu;i id je devrais le frapper moimême...

— Va donc, et viens m'instruire aussitôt du résultat de cette entreprise, dit Catherine en le congédiant du geste.

Capricanti sortit du Louvre, ruminant déjà ses projets de vengeance. Il était en proie à une surexcitation d'autant plus grande que son auguste protectrice avait tout fait pour l'attiser.

11 ne croyait pas encore à la culpabilité de Léona, mais il était convaincu que la lettre qu'elle avait écrite coïncidait avec le retour subit de Gilbert et que l'absence du gentilhomme n'avait eu d'autre but que de détourner les soupçons.

Il résolut donc de redoubler de surveillance et d'agir, dès que l'occasion se présenterait.

Quant à la reine-mère, elle triomphait. La haine de Capricanti servait ses projets mieux que tout ce qu'elle aurait imaginé.

Elle ne pouvait plus douter que sa fille fût la complice du roi de Navarre, ni que la présence de Gilbert à Paris constituât un danger sérieux. Ecarter ce danger devint donc l'unique objet de sa sollicitude. Elle y songeait déjà, quand

l'orfèvre arriva juste à point pour servir d'instrument docile à ses desseins. Pondant que, de concert avec lui, elle préparait la perte du baron, Dég-ourdi avait quitté le Louvre et était retourné auprès de son maître.

— Eh ùien? demanda Gilbert en le voyant paraître. T'es-tu acquitté de la mission dont je t'avais chargé?

— Oui, monseigneur, répondit gaillardement François.

— Ainsi tu as vu la reine?

— C'est un magnifique officier qui m'a conduit lui-même auprès d'elle ?

— Tu lui as remis le sachet?

— Et je lui ai fait prendre connaissance de votre billet.

— Que t'a-t-elle dit?

— C'est bien, j'aviserai, m'a-t-elle répondu.

— C'est tout ?

— Non pas. La reine s'est levée et a daigné me reconduire jusqu'à la porte de son appartement, avec un sourire des plus aimables.

— Sans ajouter au mot?

— Oui. ïl est vrai que je n'ai pas cherché à lier conversation avec elle, ajouta Dégourdi. J'étais tellement étonné...

— De quoi?

— Dame... vous m'aviez dit que c'était la femme de notre reyol; je m'imaginais naturellement qu'elle était plus jeune que lui.

— Plus jeune... non, mais elle l'est autant que lui, puisqu'ils sonl nés la même année.

— La même année ! s'écria Dégourdi. Monseigneur veut rire. Elle a trente ans de plus, pour le moins.

— Tu es fou, lit Gilbert qui dressa l'oreille.

— Je ne suis pas fou, se défendit François. J'ai parfaitement vu ses traits accentués, son regard dur et méchant, les rides quoi sillonnent son front, ses cheveux grisonnants sous le chaperon de velours noir qui les couvre.

— Des rides! des cheveux gris! un chaperon de velours noir !

— Pareil à la robe dont elle était vêtue, ajouta Dégourdi.

— Ah çà! je rêve... dit Gilbert. Ce n'est pas le portrait de Marguerite que tu me fais là; c'est celui de la reine-mère.

— La reine-mère? demanda François stupéfait. Il y a donc une reine-mère au Louvre ?

— Sans doute. Catherine, la mère du roi, la mère de Marguerite.

— Mais alors on s'est moqué de moi I... balbutia Dégourdi. Pourquoi, quand j'ai demandé à voir la reine, m'a-t-on conduit vers cette femme?

— Ainsi c'est à elle que tu as remis le sachet? C'est elle qui a lu le billet? interrogea le jeune gentilhomme.

— Oui, monseigneur.

Gilbert se voila le visage de ses deux mains.

— Ah! mallinin'iix. Tu nous ;is pcnliis! f;('nnil-il.

Dri^MUinli fui plus cllV.iyr! A*' l'cxplnsiiui dr ( •• <!<''Sfspoir (ju'il \n' l'aiiciil /'!('' tl<' la plus Niolciitc (•(jli-ic.

— (lommriii!... l)all)iilia-l-il. ('.•• n'clait jias k riîtti' Icmmiik! (jih' voire inessaf;»' rtail (Icslinr .'

— l'.lliM'sl lapins (laiif^crriiso (;iiiitîiui(! du roi de Navarre, la iiùln; par eonsé(pi('iit, réi».>ii(lil (lilbert.

— Ali!(pi.' Dieu ait pitié de inoi! ^éiniL François acoahlé. I']li bien! |iail(;/., moiiseii'iit'iir : (jin; laiit-il faire pour réparer celte maladresse l" Voulez-vous quej'aille sur l'heure étranj^ler dcMues propres mains colle qui a si itidij^Miement abusé de ma crédulité? Voulez-vous...

il s'arrêta brusquemout. Ou venait de frapper deux coups à la porte de la chambre.

QUI lîKNCONTRA GILBKRT A LA l'OlîTE DE LA COMTESSE

Il ost aisé de se fi^-urer le trouble profond que Gilbert avait apporté dans l'intérieur de M"* d'Ermiily, en lui annonçant l'arrivée pres(pie immédiate du marquis.

Si la comtesse en avait pris bravement son parti, M. de Lapeyre n'avait point eu la même force de caractère.

La présence de M. de La Modane était, en effet, pour lui, le plus désastreux des contretemps. Non seulement le marquis aurait lieu do se formaliser que sa sœur eût fait choix d'un mari sans lui faire part de ses intentions, mais encore il ne renoncerait pas aisément à la fortune de la comtesse, — fortune sur laquelle il avait en quelque sorte le droit de compter.

Aussi, dès que Gilbert se fut éloigné, le comte entreprit de nouveau le siège de M™" d'Ermiily et en revint à ce fameux mariage secret qu'il lui avait proposé déjà sans succès.

— Croyez-moi, lui disait-il, c'est le seul moyen d'assurer notre bonheur, sans faire violence à vos scrupules ; en même temps que cela vous laisse tout le temps nécessaire pour annoncer à M. de La Modane cette grande nouvelle.

Il eut beau se montrer pressant, recourir aux grand mots, jouer le désespair, la comtesse demeura inexorable.

— Non, répondit-elle, je vous l'ai dit : je veux me marier au grand jour ou je ne me marierai pas.

M. de Lapeyre ne put la faire sortir de ce dilemme, derrière lequel s'était retranchée sa vertu chancelante.

Il fut donc forcé d'en passer par où elle avait voulu et de se soumettre à la décision qu'elle avait prise devant Gilbert, c'est-à-dire de quitter la place, jusqu'à ce que la comtesse eût obtenu l'assentiment de son frère et le rappelât auprès d'elle.

Ce ne fut pas sans pousser un gros soupir qu'il se résigna. Avoir préparé pendant près de deux ans cette litière à son ambition, être à deux doigts de s'y étendre et en être tout à coup à se demander s'il n'aurait pas en pure perte dépensé tant d'astuce et de perfidie !

Lorsqu'il rentra chez lui, il était complètement découragé.

Nous l'avons dit, il n'avait plus aucune ressource. Il avait emprunté à Dieu et à diable ; il avait couru tous les brelans, corrigeant le plus souvent la malechance par des tours d'adresse qui avaient fini par éveiller les soupçons de ses adversaires. La place n'était plus tcnable pour lui. Il allait être obligé de quitter Paris, comme il avait quitté la Savoie et les Flandres, à moins que...

Soudain il se redressa. Une idée nouvelle avait fini par jaillir de sa cervelle.

— Oui, disait-il en parcourant sa chambre à grands pas. De cette façon, le marquis ne craindrait plus que la fortune de sa sœur lui échappât. Au lieu de prendre pour femme une vieille coquette, qui ne sait pas supporter le poids de ses quarante-cinq printemps, j'épouserais une fille de dix-huit ans, jeune et belle, riche déjà des biens de son père, plus riche encore de ce que lui laissera sa tante... Il n'y a pas à hésiter... là est le salul, là est l'avenir...

Il avait repris courage. Ses lèvres minces s'étaient déridées et dessinaient un sourire satanique.

— Sans doute, murmura-t-il en s'arrêtant brusquement ; mais il faut avant tout éloigner ce petit baron de Prévalais. Il me hait au moins autant que je le hais moi-même... C'est lui qui a fait avorter une première fois le plan que j'avais imaginé... Il fera certainement tou» ses efforts pour m'empêcher de réahser le projet lumineux que je viens de former... Ah ! si je pouvais moimême me défaire de lui d'un bon coup d'épée...

Il n'acheva point sa phrase et hocha la tête d'un air soucieux. Evidemment il n'avait qu'une confiance modérée dans son courage et son adresse.

Pendant quelques instants, il demeura soucieux et réfléchi. Enfin il se dirigea résolument vers un secrétaire, dont il ouvrit un des tiroirs.

Une soixantaine de pistoles reluirent au soleil et rendirent un son métallique.

Le comte les couva d'un regard empreint à la fois de tendresse et damertume. C'était probablement tout ce qui lui restait... Enfin il plongea fiévreuse-

LA iMJ.ij'; \it(;i;Mii,i{i':

inciil sa main ilaiis le liruir, lit -lissiT les [tislulfs dans sa i»i»clic v.i sortit ]U'c('i|)ilaninifnl.

hrpiiis (lu'il vivait à l'aris ei'cxprdi.-nls d*; lonl»; nalmc, il en contiaissail les niniruln's bas-fonds.

r.c ftil donc sans la moindre; hésitation ijuil sr, diii.^^ra v<îr.s Ir qnarlifr des Ilailt's et (|iril outra dans un dos innomhrahles caijartîls (jui se trouvaient aux alentours.

('olui-là ne se distinguait des autres (jue j)ar son enseigne, qui représentait, sur nn foiul noir, une nia,qiiili(ine f^erbe d'or.

Dans c(î cai)aret einq ou si.\ individus étaiont assis : gentilshommes, soldats, reitres ou coureurs d'aventures, car, tous, ils jjortaient l'épée.

Sur leur table deux bouteilles vides, entourées de verres également vides, témoignaient de leur pénurie beaucoup plus que leur sobriété.

Ce détail, indifférent en apparence, avait probablement une certaine importance aux yeux du comte, car il ne manqua pas de le remarquer et réprima un imperceptible tressaillement de joie.

De leur côté, deux de ces individus le reconnurent, car ils s'écrièrent en l'apercevant :

— Tiens ! le comte d'Aromilz!

On devine que M. de Lapeyre courait les tripots et les brelans sous un nom d'emprunt et qu'il avait choisi celui du village dans lequel il était né.

— Moi-même, répondit-il gaiement. Ah çà ! que faites-vous devant ces bouteilles vides? Holà! cria-t-il. Deux bouteilles d'Anjou! et du meilleur!

Le cabaretier accourut. Un homme qui parlait si haut avait nécessairement le gousset bien garni. Les deux bouteilles furent lestement englouties ; le comte les paya, se leva de table, puis s'adressant directement à deux de ces cinq personnages :

— Lacaille et d'Asti, leur dit-il, venez donc ! J'ai deux mots à vous dire. Les deux aventuriers le suivirent et sortirent du cabaret sur les pas du

comte, qui se dirigea vers les quais sans leur adresser la parole.

Après avoir dépassé le Louvro et atteint un endroit à peu près désert, il s'arrêta.

— Voyons, lit-il, j'ai une alfaire à vous proposer, si vous êtes raisonnables...

— Affaire qui vous est personnelle ? demanda Lacaille.

— Naturellement, répondit M. de Lapeyre.

— Alors nous serons plus coulants, promit d'Asti. De quoi s'agit-il?

' — Oh! c'est peu de chose, dit négligemment le comte. J'ai entamé ces jours-ci une petite négociation qui marche à merveille, qui serait même terminée depuis quelques jours, si je n'avais au dernier moment rencontré sur ma route...

D'Asti devint livide, il voyait bien qu'il n'était pas de taille à lutter seul contre le baron.

— Comprià ! fit Lacaille. Un obstacle qu'il s'agit de supprimer.

— C'est bien cela.

— Quel âge a l'obstacle? interrogea d'Asti.

— Vingt-trois ou quatre ans.

— Diable! la fleur de l'âge... murmura Lacaille. Ce sera plus cher...

— Eh bien ! faites votre prix, dit le comte.

LiV. 26. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 26

— Un instant, fit ohsorvor d'AsIi. (jircnli'iiilrz-vons pac .siij)j»iitiM'i' Tulistarlt'? Ksl-co niomcnlfinénKMil on liii'ii (It-liiiilivi-inciil ?

— Drliiiilivt'iutMil, répoiidil sans lirsiliT M. de l.apcyrc

— (l'csl-à-diiHi, ajouta Lai- aille, (|iril landra joihît de l'épôo, d'altord, r-l dr la niiséricordo ensuite, si c'est nér(îss*îiiie.

— Vous l'avez dit.

— VA\ bien! proposa d'Asli, jioiii- un ami... coninic vous... nons ntnis .'HTangiMons d'une cinquantaine de doni)les pistoles.

Le comte pâlit légèrement. C'était presque lonlcc (|n'il jiossédait.

— Eles-vous fous y d<'nianda-l-i}. en s'ellorçunl de sourire, (]in(|naide doubles pistoles... où voulez-vous que je les trouv<î ?

— Oii vous pourrez, répliqua Ijacaille. (iela ne nous re^-arde jias.

— Allons, reprit M. de J^apeyre, si vous avez envie di' tiailei' celle afl'aiie, moulrez-vous plus conciliants.

— Impossible ! lit d'Asti.

Le comte fit mine de s'éloig'ner.

— Alors n'en parlons plus, dit-il. D'autres que vous seront moins exigeants peut-être...

— N'y comptez pas.

— Alors j'y renoncerai.

Il fit deux ou trois pas en avSnt, sachant bien que les deux coquins étaient à sec et ne le laisseraient point partir ainsi.

— Mais vous, interrogea Lacaille, vous ne nous avez pas dit Cfuuhien vous voulez donner...

— Il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je peux donner, repartit hypocritement le comte.

— Le mot importe peu, puisque le résultat est le même. Voyons, parlez... iriez-vqus bien à quarante pistoles ?

— La moitié ou rien n'est possible, répondit nettement M. de Lapeyre. Et tout en discutant, il continuait d'avancer lentement vers Paris.

Après avoir longtemps marchandé, le comte promit enfin vingt-cinq pistoles. Les deux aventuriers, craignant de perdre cette occasion exceptionnelle de se remettre à flot, acceptèrent enfin la proposition qui leur était faite.

M. de Lapeyre leur compta immédiatement dix pistoles et s'engagea à verser les quinze autres « dès que l'obstacle aurait cessé d'exister ».

La discussion dura quelques minutes encore sur ce point délicat; puis Lacaille et d'Asti finirent par trouver que le comte était dans son droit.

Il fut donc convenu que, le lendemain, à cinq heures, au moment où la nuit commencerait à tomber, M. de Lapeyre leur désignerait celui dont il voulait se débarrasser, que Lacaille et d'Asti le provoqueraient, l'emmèneraient séance tenante au Pré-aux-Glercs et y exécuteraient leur sinistre besogne.

— Donc, fit le comto, équipez-vous un peu plus convenablement, afin de ressembler le plus possible à des gentilshommes, et trouvez-vous demain, àquatro heures et demie, devant le numéro 8 de la rue des Lavandières-Sainte-Opporlune.

— Comptez sur nous, promirent à la fois Lacaille et d'Asti.

Le comte rentra chez lui, enchanté du marché qu'il avait conclu.

Plus il caressait le projet qu'il avait formé, plus la mort de Gilbert lui paraissait indispensable à la réalisation de ses désirs.

La haine intense que lui inspirait le jeune gentilhomme, lui avait fait deviner d'instinct que le b^ron de Prévalais était pour quelque chose dans le revers qu'il venait d'essuyer.

Comment? Quelle influence avait Gilbert sur M. de La Modane ou sur sa fille? Le comte l'ignorait; mais il avait un pressentiment de la vérité.

Que le baron eût écrit directement au marquis ou à sa fille, ou bien qu'il les eût fait avertir par sa mère du danger que courait la comtesse, il était évident qu'il avait écrit et que c'était à la suite de cette lettre alarmante que le marquis s'était mis en route.

Donc Gilbert était d'autant plus dangereux qu'il avait sur le marquis une influence quelconque. Si, par hasard, il aimait Henriette et s'il était aimé d'elle, c'était bien pis encore ! Il importait de se débarrasser de lui, coûte que coûte.

Le tout était d'attirer Gilbert dans le piège qu'on lui tendait.

Rien n'était plus facile. Lui-même avait annoncé que M. de La Modane devait arriver d'un moment à l'autre. Il suffirait donc de faire dire au baron que le marquis était arrivé et désirait avoir avec lui un moment d'entretien.

Le prétexte était si plausible que le plus méfiant s'y serait laissé prendre.

Il ne s'agissait donc que de dépêcher à Gilbert un courrier, d'extérieur assez honnête pour n'éveiller aucun soupçon. Précisément, le comte avait à son service un homme connu dans le quartier sous le nom de père Joseph, âgé de cinquante ans, qui cumulait avec les fonctions de valet de chambre du comte, celles de tailleur et de portier de la maison,

M. de Lapeyre lui fit revêtir un habit décent, lui répéta vingt fois de suite ce qu'il voulait lui faire dire et, après l'avoir endoctriné avec une patience de prisonnier, l'envoya à l'auberge du Soleil levant.

C'était lui qui était venu frapper à la porte de Gilbert et interrompre l'explication que le jeune gentilhomme avait avec Dégourdi.

François ne fut pas fâché de cette diversion. Il se sentait coupable d'une grosse maladresse et ne savait comment se tirer de ce mauvais pas.

Il courut ouvrir la porte, introduisit dans la chambre do son maître le messager du comte et s'esquiva...

Le père Joseph entra.

— Msl-(M* ])i('ii ;i M. If Itaiori Ar l'it'v.'iljiis (jur j'ai riioiiiinir de; ji.iilfi? (lfiiuui(l.i-l-il.

— Oui, mou hiave houiuu!. Qu'y a-l-il [luui' volro .srrvico? dcinaiida-l-il.

— Pou do chos»', monsoiguour. Jo viens vous auuoncer que lo luaiciuis de La Modane est arrivé à F^ris.

— (Juand donc?

— A riustant môme, moristM/iî^neur. C'est ce qui la (Miipèché de se rendre chez vous, comme il eu avait l'iuteutiou. Il se seut très fatigué du long voyage qu'il vient d'accomplir.

— Cela se conçoit, dit complaisammeut (iilbert.

— Aussi, poursuivit le père Joseph, M. le marquis vous prie de vouloir bien aller lui faire visite demain, chez sa sœur, vers quatre heures et demie.

— Je n'y manquerai pas, lit le gentilhomme.

— Surtout, recommanda l'envoyé du comte, ne venez pas avant quatre heures et demie, si vous tenez à voir le marquis.

— Soyez tranquille, dit Gilbert.

Le valet de chambre-tailleur-portier s'inclina cérémonieusement, et disparut sans ajouter un mot.

Le jeune baron, malgré tout, était un peu étonné de la courtoisie que lui montrait le marquis. Jamais, jusqu'à ce jour, M. de La Modane ne lui avait fait aucune avance de ce genre. Cependant il ne poussa pas l'étonnement jusqu'à la défiance. A la rigueur, la démarche du marquis était très correcte, soit qu'il eût agit de son propre mouvement, soit qu'il eût obéi aux inspirations de sa fille.

Le lendemain, à quatre heures et demie, Gilbert quitta donc son hôtellerie et se dirigea vers la rue des Lavandières-Sainte-Opportune.

Depuis la veille^ il avait eu le temps de réfléchir et se demandait dans que) but M. de La Modane le faisait appeler. En effet, il aurait compris que le marquis, en débarquant à Paris, fût venu lui demander quelques renseignements avant de se rendre chez sa sœur; mais, puisqu'il y était depuis vingt-quatre heures, qu'est-ce que Gilbert pouvait lui dire que M™" d'Ermilly ne lui eût pas déjà appris ?

Il était si préoccupé qu'il ne vit pas un groupe de trois personnages, qui se tenait sous une porte cochère, à quelques pas de la maison habitée par la comtesse.

Il s'aperçut encore moins qu'en le voyant paraître, un de ces trois individus l'avait signalé à l'attention des deux autres.

— C'est lui l avait-il dit à voix basse.

Et il s'était -dissimulé vivement derrière la porte.

Gilbert s'avançait lentement, les yeux fixés à terre, trop absorbé dans le souci de ses affaires pour songer à celles des autres.

Il atteignit ainsi le groupe formé par Lacaille et d'Asti, lesquels paraissaient discuter avec une certaine animation.

Gilbert leva les yeux, voulut se ranger, afin de les éviter, mais n'exécuta pas son mouvement de retraite assez rapidement pour que Lacaille ne le heurtât pas avec rudesse.

Le baron allait s'excuser, quand l'aventurier se fâcha tout rouge.

— Morbleu! mon petit ami, lui dit-il en secouant sa manche froissée par le choc, quand on n'y voit pas plus clair que vous on met des lunettes.

— Qu'est-ce à dire? dit Gilbert avec hauteur. Quoi! vous vous jetez sur moi comme un butor, et c'est vous qui vous fâchez !

— Voilà une expression qui pourrait vous coûter cher, mon jeune hobereau ! dit Lacaille sur un ton menaçant. ïudieu ! quels poumons vous avez déjà ! C'est à croire que vous avez l'habitude de faire plus de bruit que de besogne.

— Je vous prouverai le contraire quand bon vous semblera, monsieur, répliqua fièrement Gilbert.

— Voyons cela ? fit l'aventurier. Je ne serais point fâché de m'en assurer sur l'heure.

— Soit ! monsieur ! Seulement je vous ferai observer que je n'ai pas de second...

— " Qu'à cela ne tienne, interrompit Lacaille. Si ce n'est pas une défaite derrière laquelle votre lâcheté cherche à s'abriter, voici M. le chevalier d'Asti, qui est de mes amis et qui se fera un plaisir de nous accompagner pour témoigner au besoin de notre loyauté.

— Une défaite I ma lâcheté ! s'écria Gilbert indigné. Eh bien ! venez et vous verrez si l'on insulte impunément l'héritier des Prévalais.

— Bon ! bon ! fit l'aventurier en ricanant. Nous verrons combien de temps va durer ce superbe courroux.

Alors se tournant vers d'Asli qui avait gardé un sérieux imperturbable :

— J'espère, monsieur le chevalier, dit-il, que vous ne refuserez pas de venir avec nous sur le terrain?

— C'est mon devoir de gentilhomme, répondit précieusement d'Asti.

— Suivez-moi donc, messieurs, fit Lacaille.

Il prit les devants, escortéi par d'Asti, qui ne perdait pas des yeux Gilbert, tant il avait peur que le gentilhomme ne leur échappât.

Le baron n'en avait pas envie. Il donnait tète baissée dans le piège et s'avançait sans défiance au-devant de la mort qui l'attendait.

Au bout d'un quart d'heure, ils arrivèrent au Pré-aux-Clercs. Lacaille avait marché grand train afin de no pas se laisser surprendre par la nuit, qui commençait à tomber.

L'heure était on ne peut mieux choisie pour lui assurer l'impunité. Le terrain sur lequel il avait conduit sa victime était absolument désert.

20(1 LA lU:i,LK AUliEMlLlll!:

S.iiis [lins allciulr»!, il mil r(''ji(''(' ;iii \t'iil.

— Allons, ilil-il, (iiiissoiis-cti !

(îilborl no so lit pas prier. A son lour, il lira son rpôo, Uimlis qnc Ir clicvalicr d'Asti se croisait les bras el sn tenait à dislance.

Anssilôt lo combat s'engagea...

Le traj(!t qne Gilbert venait d'exéciiUM- avait en pour ellel d'apais(;r la colère qno l'insolenlo provocation de l'aventurier avait fail naître (!n loi. Il se montra donc très prudent dans l'allaque, et très sobre de ripostes jiendant les premières passes.

(Juaud il s'aperçut enlin (|u'il n'avait rien à craindre des i'odoiiionlad(!s du sou adversaire, il reprit le jeu serré el brillant que lui avait enseigné le capitaine de La Coudraye.

1! força son ennemi à rompre si souvent qu'il s'arrêta, se mit à rire et lui dit:

— l'renez garde, monsieur ! Si vous continuez à vous sauver si fort, vous allez tomber dans la Seine!

Lacaille avait perdu toute son assurance. Cette ironique recommandation l'irrita. Il voulut charger le baron, mais celui-ci se jeta de côté et, pendant que l'aventurier se fendait dans le vide, il ralleignit légèrement au côté gauche.

Lacaille poussa un formidable cri de rage plutôt que de douleur, car la blessure n'offrait aucune gravité; mais il eut si bien, dès à présent, le sentiment de son infériorité, qu'il se mit à trembler à la fois pour son existence et pour les quinze pistoles qu'il n'avait pas encore encaissées.

De son côté, le chevalier d'Asti ne montrait plus le calme imperturbable dont il avait fait preuve au commencement du combat.

D'une main, il tordait furieusement sa moustache et sa royale, tandis que, de l'autre, il tourmentait la poignée de sou épée.

Evidemment, il était assailli des mêmes craintes que son digne camarade et n'attendait qu'un signal pour se jeter à son tour sur le baron.

Or, il n'y avait pas de temps à perdre. Non seulement la nuit venait à grands pas, mais un brouillard épais s'étendait sur la Cité et noyait déjà, dans une brume jaunâtre, la silhouette du Louvre et des principaux monuments.

Lacaille résolut d'en finir.

— En avant! cria-t-il en se jetant sur Gilbert.

C'était le signal arrêté d'avance entre les deux coquins, car, à peine son ami avait-il prononcé ces deux mots, que d'Asti tira sa rapière du fourreau et se précipita comme un boulet sur le jeune gentilhomme.

Fort heureusement, Gilbert avait appris du capitaine La Coudraye à se défier de tout, quand il était sous les armes.

Si rapide qu'eût été le mouvement de l'aventurier, le baron eul le temps de se rejeter en arrière. C'en fut juste assez pour lui sauver la vie, car lépée du

chevalier, le prenant en écharpe, déchira par le travers tout le devant du pourpoint de Gilbert.

Si l'instinct ne l'avait pas fait reculer d'un pas, il aurait été traversé de part en part.

Alors seulement, il comprit que c'était dans un guet-apens qu'il était tombé, La provocation, le combat, n'étaient que la mise en scène d'un assassinat prémédité.

— Ah ! misérables! cria-t-il, tout pâle encore d'avoir vu la mort de si près.

Alors, serrant son jeu, animé d'une sourde colère, autant contre sa crédulité que contre les deux bandits qui l'avaient attiré dans ce traquenard infâme, il tint vaillamment tête à ses ennemis qui, se voyant démasqués cette fois, se précipitaient sur lui avec une avidité féroce.

Gilbert, en effet, représentait pour eux quinze pistoles, à la condition qu'ils le tueraient et ne se feraient pas tuer par lui.

Le jeune gentilhomme sentait bien, lui aussi, que ce combat était une question de vie ou de mort. 11 se garda bien de se laisser emporter et se contenta de parer les coups qui lui étaient destinés, jusqu'à ce que ses deux adversaires, épuisés par leurs propres efforts, ralentissent d'eux-mêmes la violence de leurs attaques.

Ce rude assaut ne dura pas moins de cinq minutes, pendant lesquelles notre héros, rompant ou charg-eant, se repliant ou se redressant à la façon italienne, sut éviter les deux épées qui flamboyaient autour de lui.

Lacaille et d'Asli étaient stupéfaits. Jamais ils n'avaient rencontré chez un tireur tant de souplesse alliée à tant de vivacité. Ce poignet de fer, qu'ils ne parvenaient pas à faire dévier de son cercle restreint d'évolutions, ne les confondait pas moins par sa vigueur que par l'exactitude presque mécanique avec laquelle il fonctionnait.

Ils se fatiguèrent rapidement. Bien qu'à deux ou trois reprises ils eussent atteint et déchiré le pourpoint de Gilbert, le gentilhomme n'avait pas été touché.

Il conservait toute sa légèreté. Grâce à son extrême jeunesse et à la grande habitude qu'il avait de l'escrime, il paraissait aussi en haleine qu'au début de la rencontre, tandis que ses deux ennemis soufflaient bruyamment.

Lacaille, surtout, se sentait faiblir. La blessure insignifiante qu'il avait reçue s'était échauffée dans la chaleur de l'action et commençait à le brûler comme un fer rouge.

Gilbert en aperçut, fit un bond de côté, se jeta sur lui et le pressa si vivement que l'aventurier n'eut pas le temps de rompre.

Avant que d'Asti eût le temps de venir à son secours, l'épée du baron le traversa de part en part. Il tomba, en murmurant une malédiction, qu'un flot de sang étouffa immédiatement sur ses lèvres.

008 LA nELLE ARGENTIÈRE

D'Asli (lifvinl liviHr. C'on /"lait fait do lui! ÎI voyait bien qu'il nVîlait pas do laillt' il liilltT seul coulrci lo hartm df Pinviilais.

(lillx'it devina co qui so passait dans l'osprit dn sjiudassin, car il eut un sourire étrange, lors(|ue, de nouveau, il eng^aji^nja le fer avec lui.

Au bout de trois ou (|iiatit' jiasses, le |iaii\rt' <lial)l(! n'en pouvait plus. Une sueur al)ondantt' inondait son visaj^e, et il respirait av(;c peine.

Sur une feinte, qu'il voulut jiarer trop vivement, il se découvrit et le jeune gentilhomme l'atteignit en pleine poitrine.

D'Asti tomba lourdenrient à la renverse. Gilbert courut à lui pour l'empêcher do so relever, lui posa le pied sur la poitrine et y appuya la jtoinle de son épé(î.

— Coquin ! dit-il, il ne tient qu'à toi d'avoir la vie sauve, si le diabh; ne veut pas de toi pour cette fois, mais réponds et ne tarde pas, ou tu es mortl Par quel misérable avez-vous été payés?

— Par le comte d'Aromilz, répondit le prétendu chevalier d'une voix dolente.

— Tu mens, drôle! Il n'y a pas de comte d'Aromilz, Parleras-tu, où je te tue comme un chien !

— Je vous jure, monseigneur, que je vous ai dit la vérité ! murmura l'avenluricr. Le comte d'Aromitz est un homme grand et mince, âgé de quarante-cinq ans environ, aux yeux gris, au nez recourbé, aux lèvres minces...

11 s'arrêta, incapable d'achever le portrait qu'il avait commencé; mais le baron en avait entendu assez pour reconnaître M. de Lapeyre.

— Va, fit-il en repoussant du pied avec un geste de dégoût le corps de son ennemi, je te fais grâce de la vie. Que Satan se charge du reste !

A ces mots, il remit son épée au fourreau et s'éloigna rapidement. En passant sur la place de l'École, il fut sur le point de rentrer chez lui, mais il voulut savoir jusqu'à quel point le comte avait poussé la lâcheté.

Il se rendit chezM"" d'Ermilly, auprès de laquelle il fut introduit sur l'heure.

— Excusez mon indiscrétion, madame, dit-il; mais un homme s'est présenté hier à mon hôtellerie et m'a dit que le marquis de La Modane désirait me parler.

— Comment, hier? fit la comtesse. Il n'y a pas une heure que mon frère esj arrivé.

— Ainsi il est à Paris?

— Oui, monsieur, mais, je vous le répète, il vient à peine d'entrer ici. Je ne vois donc pas comment il vous aurait fait prévenir dès hier... à moins, repritelle vivement, qu'il ne vous ait envoyé un exprès... Je vais le lui demander, si vous le permettez.

— Je suis à vos ordres, madame.

La comtesse sortit et revint, quelques instants après, accompagnée du marquis.

Il salua Gilbert froidement et d'un petit geste protecteur, ainsi qu'il faisait d'ordinaire, pour les gens de peu d'importance.

Il frappait à tour de bras, pour se conformer de sou mieu^t aux recoromandalious du flagellé.

— Ce que ma sœur m'apprend est-il vrai? demauda-t-il. Vous prétendez avoir reçu de ma part un message...

— C'est la pure vérité, monsieur, affirma le baron. Mon domestique et mon aubergiste sont là pour en témoigner.

— Voilà qui est bizarre! fit le comte. Je vous assure, monsieur, que je n'ai autorisé personne à se présenter de ma part...

Le marquis s'interrompit aussitôt et se mit à rire.

LiV. 27. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 27

— All.iiis. j(î vois en que c'i'sl, dit-il. Il \uii^ lar.luil d'avoir ili-s nonvcllrs de vulic iiH'iT »'l vous av(v. im.inim'' te pichîxlf pour vous jursi-iiltT clic/ ma 'xi'iir Mon hii'ii ! |(otin)uoi \u) pas m coiivriiir? J^u cas n'est ])as pcii(lal)l(!.

<iill)erl roii-il. C'i'lail Iroj» foit aussi ! (^omiruMit, c'était lui qu'on accusait d'- mensonge !

— Jo vous jure, monsieur, j)rotesta-t-il avec clialour, que je n'invente liei ' .l<' savais, j'en convions, que vous d(!viez venir à i'aris, mais j'ignorais si c'était iiiijonrd'liui... demain... les jours suivants...

lividemment, M. de La IModane n'était jjas convaincu. Il eut iioiirlant le 1)011 goût de ne pas insister. .

I n silence se lit, d'autant plus emliarrassant que le salon élait plongé d.iiis une obscurité presque complète. Fort heureusement, un laquais entra et posa ï^iir la tahie un candélabre! garni de cires allumées.

La comtesse jeta les yeux sur Gilbert et s'a[ier(;ut aussitôt que son pourp')int était déchiré en cinq ou six endroits.

— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle. Que vous est-il donc arrivé, monsieur le baron?

— Parbleu! madame, lit (iilbert, votre remarque vient fort à propos pour vous prouver que je no suis pas un imposteur.

— Comment? demanda M. de La .Modane.

— II est si vrai que l'on m'avait assigné un rendez-vous chez M"" d'Ermilly, que j ai trouvé à sa porte deux misérables, lesquels se sont jetés sur moi, m'ont insulté et, linaiemcnt, m'ont entraîné sur le Pré-aux-Glercs, où je viens de me bat Ire avec eux.

- Et ce sont eus qui vous ont mis en cet état? interrogea la comtesse.

- Oui, majdame.

- iAIais que sont-ils devenus?

- L un d'eux est mort; l'autre ne vaut guère mieux, je pense.

- Ainsi., lit le marquis qui ne pouvait nier l'évidence, ces deux spadassins se sont servis de mon nom...

— Noii pas euXj monsieur; mais le drôle qui s'est présenté chez moi. Voilà pourquoije voulais, avant de rentrer, tirer, cette affaire au clair avec la comtesse. 11 ny a à Paris que trois personnes qui savaient que vous deviez y arriver : M""' d'Ermilly, vous et le comte de Lapeyre. Or, ai-je besoin de vous l'assurer? Ji' n'ai jamais soupçonné ni la comtesse ni vous de m'avoir tendu ce piège infaiîio.

G'esr. -donc le comte de Lapeyre que vous accusez ? interrogea M'"'= d'Ermilly

Je u^accuse personne, madame ; je raconte, répondit Gilbert. Celui des

deux coqui ns à qui j'ai fait grâce de la vie a prétendu qu'il était payé par le

comte d Aromitz, M ais il n'y a pas de comte d'Aromilz, vous le savez aussi bien

que moi. Alin de démasquer celui qui se cachait sous ce nom d'emprunt, je

me suis fait donner son signalement par le conpc-jarret que je tenais à ma merci, et voici, mot pour mot, le portrait qu'il m'en a tracé : «. C'est un homme gi-aïul et mince, âgé de quarante-cinq ans environ, aux yeux gris, au nez recourbé, aux lèvres minces... »

— Non, c'est impossible! interrompit la comtesse. Cet homme s'est joué de votre crédulité, monsieur. Que vous ayez un ennemi, que cet ennemi ait essayé devons surprendre, je n'en doute pas : vos assertions, l'état dans lequel nous vous voyons, en sont des témoins éloquents; mais je ne croirai jamais que cet ennemi soit le comte de Lapeyre. Un gentilhomme comme lui n(! peut pas être tompé si bas... Non... On se sera servi de son nom... on aura imaginé de vous faire son portrait afin d'égarer vos soupçons... mais, encore une fois, il n'es^ pas possible que ce soit de lui qu'il s'agisse !

— En effet, appuya M. de La Modane, ce n'est pas vraisemblable.

Gilbert vit bien qu'il ne triompherait pas de l'incrédulité de la comtesse. Ne fut-ce que par amour-propre, elle ne se serait même pas rendue à l'évidence.

— N'en parlons plus, dit-il, et pardonnez-moi d'avoir troublé vos expansions parle récit de mes infortunes. Que cet incident rentre donc pour le moment dans la fange dont il n'aurait jamais dû sortir.

— Un instant, monsieur, fit le marquis. Gilbert s'arrêta.

— Monsieur, lui dit M. de La Modane, je ne crois pas avoir besoin de vous assurer que je ne suis pour rien dans l'inqualifiable agression dont vous avez été victime...

— Oh! monsieur! s'écria le jeune gentilhomme, ne vous ai-je pas déjà dij que je n'en avais même pas eu la pensée ?

— A la bonne heure ! Je n'ajouterai qu'un mot, et ce sera pour confirmer l'opinion que ma sœur vient d'exprimer devant vous. Vous avez un ennemi, dont la lâcheté n'est pas douteuse, et qui, pour mieux égarer vos soupçons, vous a fait donner, au lieu du sien, le signalement du comte de Lapeyre, avec lequel il savait évidemment que vous étiez en relations à Paris.

— C'est possible, fit Gilbert, quoique cette explication fût loin de le satisfaire!

— C'est certain, affirma M. de La Modane. Depuis une heure que je suis arrivé, ma sœur, avec qui j'ai longuement causé, m'a parlé du comte de Lapeyre, m'a fait part du projet de mariage qu'elle avait formé, et m'a dit combien ce giMililhomme s'était montré envers elle aiïectueux etréservé. Sa conduite noble et désintéressée en une affaire aussi délicate nous est donc un sûr garant de sa loyauté. J'espère que de votre côté, il ne vous reste plus aucun doute à cet ■•\gard...

Gilbert s'inclina sans répondre.

L9 marquis vit bien que le jeune baron n'était pas convaincu, mais il feignit d(> ne pas le croire.

— Aussi, j)onraiiivil-il. |Miis(]iH( roccasiMii vous a cniMliiil. i<i, ji- piii'iai la comlt'sst' »lr m»i laissjM' s»'ul uu itislaul awr vous. J'ai à vous «Miliclcuii- divolic nn"'it\ ild vos (loinaiiu's t;l i\v hn'.u auli(! cliosr rricoir... Ave/.-vous nti inslanl à ni'accoidt'r ï

— .If suis à volic (lisj)osition, monsieur, fit (lilhcil vAonué. Jamais, eu rl\vl. Ut inarcjuis n«» sN'ïtail inouln'; si l)i<!uv<Mllaul.

M"" (rErniilly se relira, eu jelaul sur le baron un louj^ rej^ard iulerrof^aleiir. L'attitude do Gilbert semblait avoir légîirement ébranlé ses convictions.

— Monsieur, reprit M. de La Modan»;, ili-s <)u'elle se fut «'îloig^née, je dois avant tout vous remercier de l'inlérèl (jue vous avez montré j)Our ma fainilli'. Je suis obligé de reconnaître que vous ave/, lait jirouve de sagacité, en signalant à ma fille, dans la lettre que vous lui avez adressée sous le couvert de la baronne, le danger qui nous menaçait. Henriette m'a remis votre lettre, je l'ai lue, et vous voyez que je ne suis jias rcîsté indifférent aux craintes que vous exprimiez, puisque je suis accouru sur-le-champ. Je commencerai donc par vous remercier de la sollicitude avec laquelle vous avez transmis à ma lille les renseignements qu'elle vous demandait.

Gilbert salua de nouveau.

— Cependant, continua le marquis, il ne faut rien s'exagérer. Sans doute je sais quelle réputation de débauché M. de Lapeyre a laissée dans notre pays ; je n'ignore pas non plus quels bruits fâcheux ont couru sur son compte, à l'époque où votre père a disparu d'une façon si inexplicable. Je comprends même, jusqu'à un certain point, que ces bruits aient acquis quelque consistance, dans un esprit prévenu comme Tétait Hécessairement le vôtre. Seulement, en toute chose, il ne faut jamais dépasser le but. Si, au lieu d'habiter Aromitz, M. de Lapeyre avait habité Paris, nul ne se serait occupé de lui ; sa dissipation, ses prodigalités auraient passé inaperçues, tout autant que celles de cent autres gentilshommes, qui se sont ruinés de la même façon, sans que personne y ait pris garde. Or, c'est sa conduite qui a donné naissance aux calomnies odieuses que la médisance a répandues ; donc, si la jeunesse du comte s'était écoulée dans un milieu moins restreint, cette grave accusation ne se serait probablement jamais élevée contre lui.

Gilbert prêtait une oreille attentive, se demandant où M. de La Modane voulait en venir.

— Enfin, poursuivit le marquis, quinze ans se sont écoulés depuis que M. de Lapeyre est parti d'Aromitz. Ces quinze années, comment les a-t-il employées ? Je ne le sais pas encore, et vous ?

— Moi? se défendit le baron. Je ne m'en suis jamais occupé.

— Moi non plus, répliqua M. de La Modane ; mais n'est-il pas possible que le comte soit revenu à des idées plus raisonnables, ait expié les erreurs de sa jeunesse et soit devenu un gentilhomme aussi accompli que l'était son père?

Vous n'avez pas connu feu M. de Lapeyre, vous; mais vous en avez certainement entendu parler. J'étais lié avec lui, moi ; le baron de Prévalais était de ses amis ; toutes les grandes familles de Navarre se sont jadis alliées à la sienne. Eh bien! tout le monde vous dira combien le feu comte était aimé et estimé. Le fils d'un tel homme peut-il avoir dérogé au point de tuer, pour le voler^ un ami de son propre père? Non, ce n'est pas admissible. D'ailleurs, a-t-on jamais produit la moindre preuve à l'appui de ces absurdes assertions? Pas une, vous le savez bien.

Gilbert regardaitson intorlocuteuravec une surprise croissante. Dansquel but le marquis essayait-il de réhabiliter le comte? Voilà ce qu'il ne s'expliquait pas.

M. de La Modane devina ce qui se passait dans l'esprit de Gilbert.

— J'ai lair de plaider la cause du fils, en soutenant celle du père, reprit-il. C'est yrai. Je vous jure pourtant que je n'ai pas vu M. de Lapeyre depuis vingt ans et que je ne suis pas prévenu en sa faveur! Au contraire, j'ai appris, comme vous, à me défier de lui. Vous le voyez bien, puisque je suis accouru dès que que j'ai su quel rôle il jouait dans cette maison. Que ferai-je? Autoriscrai-je le mariage de ma sœur? Je ne le sais pas moi-même; mais à coup sûr, je ne condamnerai pas le comte sans l'avoir entendu. Et c'est précisément parce quo je ne l'ai pas jugé, que j'ai pris contre vous sa défense un peu plus vivement que je ne l'aurais fait en toute autre occasion. Il m'a semblé souverainement injuste, je ne vous le cache pas, que vous accusiez ce gentilhomme, en présence de M""^ d'Ermilly, qui l'estime, puisqu'elle l'a choisi pour époux, d'un foifait aussi grave qu'une tentative d'assassinat. Car avez-vous une preuve entre les mains? Pouvez-vous la produire? Parlez : nous sommes seuls; vous n'avez plus à craindre de froisser l'amour-propre de la comtesse et je ne suis pas assez aveugle pour ne pas me rendre à l'évidence.

Gilbert sentit que M. de La Modane avait raison.

— Je reconnais, répondit-il, que j'ai agi un peu étourdiment en abandonnant sur le terrain, sans autrement m'informer de lui, le drôle à qui j'ai fait grâce de la vie. J'aurais dû l'amener ici pour faire la lumière au sein de ces obscurités. C'est à quoi vous m'autorisez, je pense, si je le retrouve vivant?

A ces mots, il se leva.

— Où allez-vous? interrogea le marquis.

— Je vais essayer de rejoindre ce misérable et, s'il est en état de paraître devant vous, vous le questionnerez vous-même.

— Comme il vous plaira, mais ne voulez-vous pas, avant de vous éloigner, que je vous parle de votre mère?

— Oh! c'est vrai ! fit Gilbert enjoignant les mains. J'oubliais... vous l'avez donc vue?

— Non pas moi, mais ma fille.

— Je sais, en effet, qu'elle a reçu les adieux de M"* de La Modane.

•Jli,

LA iulm; ,\in;i:NTi|:iii'i

— I!l ji' ne tlnis |»;is Y^)lis (•.icli,-! , ijuiiLi le m iriju^^, (|ircll<' rj l(';;^i!|-(!ilU'liL ill(|lliJ'lr (le vnliT .'llismice.

I'itlirr|ll()i?

-— On lui ;i (loiiin; ;i onltMidrc qur vous jivif/ piis lui Navarre iiiie soudaine i.mporlaiuM».,. que voirr v(>yai;o à l'aris avait un caracli'n» poliliijue... Ilcnrii-llc >^'(»sl oITorct'o àd la dissuader, lui a affirmé (juo nous n'avions oui pailer de rien dt> stMiihliil)I('... .Iccrpis qm-, dans tous les cas, «dit; a l>i(!U l'ail.

— Assurénu'iil, dit (lilhort.

— D'autant plus qu'il n'y a pas un mot de; vrai dans ces canrans de province, n'ost-ce pas? demanda le mai(|uis.

— l'asun mot, monsieur, répondit le jeune gentilhomme. Vousappréeie/, du reste, mieux que personne, le peu de valeur qu'il faut accorder à tons les hriiits al)snrdes que l'on répand en Navarre. Il ne me reste donc plus qu'à vous remercier à mon tour de l'amitié que vous témoignez h ma chère mèri\ Elle est en ce ipondc ma phisg^rande afîection et je suis reconnaissant envers tous ceux (]iii l'aiment, dix fois plus que si je recevais moi-même des marques de leur hieuyeîllance.

Gilbert avait fait quelques pas en avant, lorsque la porto du salon s'ouvrit bruyamniful.

— Eh bien! père, que faites-vous? dit une voix fraîche et rieuse.

En même temps rentrait une ravissante jeune lille de dix-huit ans, blonde et fraîche comme le printemps.

— Oh! pardon, monsieur... fit-elle en apercevant Gilbert. Je ne vous avais pas vu... Je ne savais pas... je croyais que mon père était seul...

Eu balbutiant ces phrases décousues, elle baissait les yeux et se détournait, tandis qu'une rougeur adorable envahissait son charmant visage, Gilbert la salua avec le plus profond respect.

— Vous arrivez fort à, propos, mademoiselle, lui dit-il, pour recevoir en personne les remerciements que je priais M. le marquis de vouloir bien vous transmettre.

— Des remerciements à moi! se récria la jeune fille étonnée. Et h propos de quoi?

— A propos de l'abnégation avec laquelle vous vous êtes si souvent sacrifiée pour tenir compagnie à ma mère.

— Il n'y a dans mes visites à la baronne de Prévalais aucune abnég^ation, répondit Henriette. Elles ne sont que l'expression du profond respect qu'elle inspire à tous ceux qui l'approchent.

— Vous êtes la grâce et la bonté mêmes, mademoiselle, fit Gilbert en s'inclinant devant elle.

Elle devint encore un peu plus rouge et un peu plus confuse qu'auparavant. Le marquis s'en aperçut et fronça les sourcils.

— Allons! dil-il brusquement, si vous continuez à vous adresser des madrigaux, vous n'eu finirez pas. — Bonsoir, monsieur le baron^ ajoula-t-il en se tournant vers Gilbert. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Dès que vous aurez retrouvé votre homme, amenez-le moi.

Alors, sans attendre même que le gentilhomme eût pris congé d'eux, il saisit la main de sa fille et l'entraîna.

Gilbert le regarda disparaître, haussa les épaules et sortit à son tour.

Il se dirigea à grands pas vers le Pré-aux-Glercs, explora longuement le "théâtre du combat, qu'il reconnut fort bien en dépit de l'obscurité; mais il ne retrouva plus ni mort ni blessé!

Il rentra chez lui, désappointé, maussade, et le front involontairement assombri. Il se rendit à l'écurie pour y chercher François et s'arrêta pour prêter l'oreille.

Il ne se trompait pas ! Des cris déchirants arrivaient jusqu'à lui.

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