I. \ HKIIK \ll(ii;\'l lilUK
ri'voir. (If iiiriMi' (|ii.', sfiilf aiili-.'rois, .-llr avail f.iil |ii(Mivf d'une louultlo défuii'Mcc tMiN(>r.s M"" (le Prcvalais.
(iillii'rl, «|ui Jiviiit Iroiivo Iniilfs nalurcllcs, jiis(jirà et! jour, C(.'s iiiar-(jui's (lis j;raliltiil(' cl ^\^) respect, les voyait inaiuleiwitit sous leur véritable jour. La candeur naïve (le la jeune fille, les reuierciennuils (jii'elle lui avail adross(''s du rei^ard, le consolaient des dt-sillusions au\(ju(dl(!s il s'iUail lieurh'-.
l/ini[H<'ssi(ui mauvaise, sous laqmdle, il ôlait rentré dw./. lui, s'ell'açait peu à jien (l(«vant le rliarmaiil visag(î de M"" de La Modaue, qu'il voyait lui sourire «Miciwe. (l'élail coHUiio un enconra^enient à persévérer dans la voie (jn'il a\ait loujours suivie.
— Ilestez bon, brave et li()nn(*'l(>, semblait-elle lui dire. Mon estime et mon aniilié ne vous feront pas défaut.
(iilbert no se domainla donc plus pourquoi le mar(juis avait pris, contre toute attente, la défense du comte de Lajxiyre.
C'était bien inexplicable jiourlant! Si, en recevant la battre du baron, M. de La Modane avait quitté Aromitz en si grande hâte, c'est que la présence du comte dans la maison de M""" d'Ermilly l'avait sérieuseminit alarmé. Dès lors, comment, au bout d'une heure de conversation avec sa sœur, paraissait-il avoir souscrit avec tant de facilité aux projets qu'elle lui avait communiqués? S'y étaitil véritablement rangé? Ce n'était pas probable, à moins que la comtesse ne se fût formellement engagée à conserver intacte la fortune considérable dont elle disposait. Et encore... Avait-il lui-même d'autres projets? C'était plus vraisemblable, car affecter une si parfaite quiétude, prendre ouvertement le parti de celui (ju'on est venu combattre, faire succéder tant de calme à de si chaudes alarmes... ce n'était point naturel.
Au contraire, la comtesse qui, la première et le plus vivement, avait protesté contre l'accusation que Gilbert avait élevée, s'était montrée de plus en plus réservée, avait écouté silencieusement, s'était retirée eu interrogeant le ])aron d'un dernier regard.
Donc elle doutait, donc les affirmations du jeune gentilhomme l'avaient ébranlée. Et alors qu'il aurait peut-être suffi d'un mot au marquis pour convertir en certitudes ces hésitations manifestes, il ne l'avait pas prononcé 1
C'était incompréhensible ! Mais, au fait, qu'importaient à Gilbert toutes ces questions d'intérêt? Est-ce que cela le regardait? Est-ce que, de près ou de loin, la fortune de M""" d'Ermilly ou de M. de La Modane attirait son attention?
Il savait bien que, riche ou pauvre^ Henriette resterait toujours la même et lui conserverait son estime. Cela lui faisait du bien au cœur.
Ce fut bien pis encore quand Gilbert, en j(;tant les yeux sur la table, aperçut le billet que lui avait écrit la Belle Argentière.
Pour le coup, toute trace des événements qu'il venait de traverser s'effaça de sa mémoire. Il s'abandonna sans réserve au bonheur d'aimer et d'être aimé.
LA BELLK ARGENTIERE
Ainsi que tous les amoureux, dont la vie s'écoule dans les alternatives de la plus i^Tande joie et du plus morne désespoir, Gilbert secoua l'engourdissement douloureux qui s'était emparé de lui et reprit courage.
D'ailleurs, en dehors de la ppission que lui inspirait Léona, du charme magique que cette enchanteresse exerçait sur lui, notre héros llairait dans ce billet laconique quelque chose de mystérieux qui faisait battre son cœur d'espérances intraduisibles.
Il n'y avait pas que de l'amour dans ces, lignes obscures, et dont le laconisme même avait une secrète éloquence ; il y avait comme une promesse vague de révélations inattendues. Il n'était pas jusqu'au parfum pénétrant qui s'échappait de ce papier, qui ne fût rempli d'enivrements et de voluptés.
Un coup sec, frappé à la porte de sa chambre, arracha le gentilhomme à sa rêverie.
C'était François, qui venait dresser le couvert de son maître, opération à laquelle il ne se livra pas sans pousser de temps en temps un gémissement plaintif. Décidément, quoique le sang n'eût pas coulé, le palefrenier avait fait largement les choses.
Gilbert n'y prit pas garde. Rien ne parvint à le dérider. Un peu plus il aurait maudit son laquais, qui était venu troubler ses méditations.
Cependant, quand l'aide de maître Coquelicot fit son entrée, apportant un lapin sauté, dont le fumet exquis chatouillait délicieusement l'odorat, la nature reprit ses droits et le gentilhomme se rapprocha de la table, en aspirant à pleines narines ces émanations combinées de gibier, de vin blanc, de fines herbes et d'échalotes.
Il prit place et poussa un soupir de résignation.
Déjà même il allait attaquer l'inofFensif animal, quand, de nouveau, la porte s ouvrit, avec un peu plus de bruit cette fois que s'il se fût agi d'un simple valet.
Aussitôt parut Henri de Navarre.
— Tiens ! tu te mets à table ? dit-il.
Il s'arrêta, frappé, lui aussi, des exhalaisons apérîtives qui s'étaient répandues dans la chambre.
— Oh! que cela sent bon ici! s'écria-t-il.
Puis, prenant François par l'oreille et le mettant à la porte, avant que son maître pût placer un mot :
— Va me chercher un couvert, ordonna-t-il.
Dès que la porte se fut refermée, il si3 rapprocha de Gilbert.
— Toi, lui dit-il, appelle-moi Henri, traite-moi sans plus de respect qu'au temps où nous échangions de si bonnes taloches et que personne ne se doute ici que tu reçois une Majesté, Si tu me trahis, tu me perds. Donc, te voilà bien averti. A ce prix, nous pourrons causer pendant une heure.
LA HKLLK AKGKiNTIKIlli:
Pondant qu'il Alait s«;s {çants, son chap«»an ol son (îjkîc, Dr-oiiKli, (jiii iH.iil rcnionlc iircsfjnc aussilùt, drossa son couvcm'L
— MaiiiloMJiMl, v.i-t'on, mon ^^urron, lut dit llt-nri fn s'asscvatil.
La prt'sonco (rili'iui ;iclw!v;i do réconfortor lo coMir df. (iill)f'rL. ISicii no lui parut plus gai, jtliis inlinio, quo ce soupor d'aubo-rgo improvisé, en face durpjol los doux camarades d'aulrofois allaiont so rotrouvor ot d'oii rrli(jin'll(! était rii^ourousomcnl hannio.
Le roi do i\avarr(! semblait «Hro d'excellentes d'IiMmonf. (|U()i(]ii"il jnoinonàt autour de lui des regards soupçonneux, comme si, do r(oil,il avait voulu sonder les murs.
Ils attaquèrent enfin lo }>lat (jue maître Coquelicot leur avait servi. Lo ;^oùt ne fut pas trompé par l'odorat : le lapin était exquis.
— Dis-moi, lit Henri entre deux bouchées, pourrais-tu me faire la topographie exacte do la chambre que tu occupes?
— l*arraitenient, répondit Gilbert. En face do toi, tu vois los deux f(;ru';lros qui donnent sur la rue de l'Arbre-Sec; le mur de droite, épais d'un mètre environ, est mitoyen avec la maison voisine ot n'y communique par aucune porto ni armoire. Quant au mur de gauche, c'est une cloison de brirjues qui sépare cotte chambre de la chambre voisine, sur laquelle ouvre la porto que voici. Eniin, au fond, derrière mon lit, se trouve un vaste cabinet, qui me sort de garde-robe, et qui n'a d'autre issue dans la ruelle que cette petite porte, dissimulée par la tapisserie, au-dessus de laquelle tu peux apercevoir le vasistas qui distribue parcimonieusement la lumière à cet humble réduit.
— Et la chambre qui se trouve à côté de la cloison gauche est-elle occupée ?
— Pas pour le moment.
— Peut-on s'en assurer?
— Rien n'est plus facile, j'ai vu la clef sur la porte en rentrant.
— Alors, viens, fit Henri qui se leva. Il prit une des cires qui les éclairaient, passa dans la pièce voisine, ferma la porte qui donnait sur le couloir, retira la clef de la serrure et revint dans la chambre de Gilbert. Il pénétra dans le cabinet, s'assura qu'il était sans issue et, visiblement satisfait do cette inspection, reprit sa place à table.
— Ainsi, dit-il, nul ne peut entrer ici que par la porte que ton domestique a poussée en s'en allant?
— A moins que ce ne soit par los fenêtres, répondit Gilbert on riant.
— Ne ris pas! fit gravement Henri. Cela s'est vu. D'ailleurs, qui me garantit que, derrière cette porte, personne ne peut nous écouter?
— Qu'à cela ne tienne, proposa Gilbert. Je puis mettre François en faction en haut de l'escalier, à l'entrée du couloir, et lui donner l'ordre de ne laisser passer qui que ce soit.
— Tu es lùr Je ce garçon?
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— Comme de moi-même.
— Alors fais-nous servir le dessert avec une bonne bouteille de vin d'Espagne, et place ton François en sentinelle.
Gilbert se leva, appela son laquais, et lui fit exécuter les ordres du jeune roi. Quand le dessert fut dressé, il accompagna Dégourdi jusqu'au poste qu'il lui destinait.
— Tu vas rester là, lui dit-il. Tu ne laisseras passer âme qui vive dans ce corridor et, si tu fais un pas en avant ou eu arrière sans ma permission, je te fais sauter la cervelle. Tu m'as compris ?
— Parfaitement, répondit François.
— Et souviens-toi que je tiens toujours ce que j'ai promis, ajouta Gilbert en revenant sur ses pas.
11 pénétra dans la chambre et ferma la porte, dont il poussa le verrou par surcroît de précaution.
— Maintenant, dit-il. Votre Majesté peut parler sans crainte...
— Ventre-saint-gris! me laisseras-tu tranquille avec ta Majesté? Oublies-tu le premier ce dont nous sommes convenus,^
— C'est juste, fit Gilbert. Pardonne-moi, mon cher Henri.
— Alors, explique-moi comment un billet adressé par toi à Marguerite est tombé dans les mains de la reine-mère?
Le baron lui raconta quelle incroyable erreur avait commise Dégourdi, en dépit des recommandations qu'il lui avait faites.
— C'est toi qui es un maladroit, dit Henri. Mieux valait rentrer au Louvre, le front haut, que de t'y faire annoncer par des messages qui sentent d'une lieue le mystère et le complot.
— Sans doute, mais qui pouvait s'attendre...
— 11 faut s'attendre atout, interrompit le jeune roi. Comment ne sais-tu pas, à ton âge, qu'en politique écrire est la plus grosse faute qu'on puisse commettre?
— Je ne dis pas le contraire. Pourtant que signifient les quatre mots que j'adressais à la reine de Navarre?
— Ils signifient que lu te caches, que tu es un amoureux ou un conspirateur. Or, reprit Henri en souriant avec amertume, les amoureux de ma femme ne se cachent pas; donc, conclus toi-même.
Gilbert demeurait confondu et ne répondait pas.
— Aussi Catherine ne s'y est pas trompée, reprit Henri. Le sourire perfide avec lequel elle a remis à Margot ton sachet et ton billet montrait assez qu'elle avait tout deviné. Tout, c'est-à-dire que tu complotais quelque chose, que tes quatre mots s'adressaient à moi par l'intermédiaire de Marguerite, et que la fille des Valois était notre complice.
— Mais alors que faut-il faire? demanda le gentilhomme éperdu.
— Il faut (\uo (u (lispiiraissiis, n'iiotidil lu'tlt'mcut U> roi. — non plus pour iliichjiii's jours, mais pour <|U('l(iU(!s mois. Voyons, coiiliiina-l-il, ipi'as-lii l'ail jM-ndanl crllc abstînrc do trois scinaiuivs?
— .lai \n mos amis, jr leur ai donm'' nn-s ordirs, j'ai ('■Indit', maison pai' maison, arhrti par arbrr, pitirrr pur pierre, lu ronli; (pic je dois parcouiir avee
.mon prisonnier le jour où je pourrai li; rendre à la liheilé.
— Ah! c'est vrai... lit Henri ([ui devint songeur, tu rêves toujours de délivrer Ion prisonnier. ..
— Oui, allirma (lilberl. On m'a donné cette mission, jt; lai acceptée, je la remplirai ou je succomberai à la peine.
— C est une noble (!t belle résolution, mon ami. Je; suis ctMtain que le malheureux, à ipii tu l'intéresses au jioinl de lui sacrilier la vie, te, sam'u f^ré de ce dévouement; mais, crois-moi : il est beaucoup plus spirituel de ne pas mourir à la peine et de le délivrer, — ne fût-ce que pour obtenir plus tard les témoignai^es de reconnaissance qu'il ne manquera ])as de te j)rodiguer.
A ces mots, le roi de Navarre promena autour de lui un nouveau rej^^ard furtif et prêta l'oreille II ne vit ni n'entendit rien de suspect, car il reprit à demi-voix et d'un ton confidentiel :
— Depuis ton départ, j'ai cherché à qui pouvaient s'adresser les marques de ta sollicitude et le concours de tes amis. Or, je crois avoir deviné de qui il était question.
— Ah! fit Gilbert, en l'interrogeant des yeux. Tu sais maintenant, à n'en pas douter, de quel personnage il s'agit.
— Oui. Aussi est-il inutile de prononcer son nom dans cette auberge. D'ailleurs, j'ai fait mieux que de réfléchir : j'ai suivi des yeux cet homme et je puis t'assurer que, de son côté, il ne néglig-e rien pour faciHter sa délivrance. C'est ainsi que, depuis trois semaines, il s'absente plus souvent de la prison dont on veut bien lui laisser lesportes ouvertes. Sans essayer de tromper absolument la surveillance dont il se sait l'objet, il fait en sorte de la dérouter, ou plutôt de la fatiguer par la multiplicité et la longueur de ses absences. Il y a si bien réussi en partie qu'il se voit serré de moins près, et que je ne serais pas étonné qu'un jour il pût venir s'asseoir à ta table, comme je le fais moi-même, sans avoir été suivi.
— Ah! tu crois? demanda Gilbert.
— Je l'espère du moins, répondit le roi de Navarre. Malheureusement, la faute que tu as commise aujourd'hui va lui faire perdre momentanément le bénéfice des immunités qu'il avait fini par conquérir. Le seul moyen de les lui rendre, ainsi que je te le disais tout à l'heure, c'est de l'éloigner, non pas dans quelques jours, mais dès demain, — j'aurais dit dès ce soir, si l'heure était moins avancée.
■ — Mais quand saurai-je que le moment de reparaître est arrivé?
— Tu peux sans inconvénient attendre trois mois. A partir de cette date, reviens secrètement à Paris, mais ne te montre pas à la cour. Le jour où ta apprendras qu'une grande chasse est organisée à Saint-Germain, au lieu de venir au Louvre et de porter le collier dont je t'ai fait présent, fais-le moi remettre, sans y ajouter un mot, par un orfèvre. Je saurai à quoi m'en tenir. Cela voudra dire que tes amis sont prévenus, que tout est prêt^ que tu te trouveras le jour de la chasse dans l'allée où. ton ami de Moissac est venu nous rejoindre le mois dernier...
— Bien, fît Gilbert qui écoutait avec une attention soutenue.
— Alors, poursuivit Henri, comme le sort de ton prisonnier me préoccupe au plus haut point, je comprendrai que tu es là, je suivrai les moindres mouvements de la chasse, et... qui sait... je serai peut-être à quelques pas de vous, pour avoir la joie de le voir s'éloigner avec toi.
— Soit, dit le baron, mais trois mois...
— Ce n'est pas trop de temps pour laisser au pauvre diable que lu prétends délivrer le soin de lasser la surveillance qui pèse sur lui. Il est évident que ton billet d'aujourd'hui va réveiller les défiances de Catherine et lui remettre en mémoire cette constellation des trois Henri, qu'elle commençait peut-être à oublier et dans laquelle tu as décidément un satellite. Donc, adieu! et rapelletoi que, fût-ce dans un an, il n'y aura rien de chang-é à ce dont nous sommes convenus aujourd'hui.
En achevant ces mots, Henrit mit un doigt sur ses lèvres, ouvrit la porte et s'éloigna.
Au moment oii il pénétrait dans le couloir qui aboutissait à l'escalier, le bruit d'une lutte se fit entendre et se termina par un baiser retentissant.
Gilbert, croyant à un danger, saisit un llambeau, sauta sur son épée et se précipita dans le corridor.
Henri, qui s'était également arrêté, se mit à rire bruyamment, quand il vit la scène qu'éclairait le baron de Prévalais.
Une forte fille de dix-huit ans, brune, la face rougissante, l'œil émerillonné, se débattait comme un beau diable entre les bras de Dégourdi.
— Je te dis qu'on ne passe pas! disait François, qui essayait de cueillir un second baiser.
— Et moi je veux me plaindre à M. le baron, réphquait la jeune fille, en essayant de se dégager.
Sans attendre les explications qui allaient résulter de cet incident, Henri envoya de la main un dernier adieu à Gilbert et le laissa face à face avec ce couple de batailleurs.
- Allons, suivez-moi, leur dit le jeune g-entilhomme en regagnant sa chambre.
François et la jeune fille baissèrent les yeux et obéirent.
— Ont' sit;iiifio coXto alparado? demanda stWîirftmciit son maître à I)»';f^^onrdi. Ivsl-cu ainsi qno lu (vvrculcs les ordres <|ue je; l'ai donnés ï
— Cerlos, répondit François, ol j'ospi-re bien, monseigneur, (jne celle fois vous ne vous ydaindrez pas. Il y a plus d'un quart d'heures que je résiste à Ja- Itotle, |M)iir ne pas (juiller 1(^ ])oste (pie vous uravic/, assif^né,
— Jaholle ! lit (lilherl. Quoi! cv.Uo. eulaiil est...
— La camériste do M"" do La Modane, oui, monsei^ntuir.
— Comment! dit le baron en s'adressant à la soubrette. Vous, la femme de chainluc d'une demoiselle aussi bien née et aussi honorable, je vous trouve, h pareille heure, entre les bras de mon laquais et faisant scandale dans cette hôtellerie!
— Vous avez bien raison, monsieur, répondit Jabotte, des yeu.x de qui jaillirent deux grosses larmes; mais ce n'est pas ma faute, c'est celle de François.
— De quelle façon ?
— Voilà, monsieur. Je ne suis arrivée qu'aujourd'hui, h deux heures, avec mon maître et ma maîtresse. Or, j'aurais été bien triste, du moment que j'étais à Paris, si je n'avais pas vu François, qui est mon promis depuis des années. Malheureusement on ne fait pas ce qu'on vent quand on est chez les antres. Je n'ai donc pu être libre que ce soir, lorsque mademoiselle est rentrée dans sa chambre.
— Et vous êtes venue ici, seule, la nuit, ne connaissant pas Paris? s'écria (lilbert stupéfait.
— Oh! non, monseigneur. Je me jsuis fait accompagner jusqu'à l'auberg-o par un domestique de M"" d'Ermilly,
— Qui vous attend sans doute ?
— Non, répondit Jabotte, en chiffonnant le coin de son tablier. Je l'ai remercié à la porte, pensant bien que François ne refuserait pas de me reconduire chez la comtesse et qu'en chemin nous aurions le temps de causer un brin.
— Ah! je comprends... fit le gentilhomme en souriant.
— Alors, continua Dégourdi, comme on avait dit à Jabotte que j'étais chez monseigneur, elle est montée et m'a trouvé en haut de l'escalier. A peine avionsnous échangé un bonjour contre un bonsoir, qu'elle a essayé de m'entraîner et de me faire quitter mon poste, sous prétexte qu'elle ne voulait pas rentrer trop tard.
— Tu as résisté?
— Naturellement. Monseigneur m'avait menacé de me faire sauter la cervelle...
— Et alors?... demanda Gilbert, qui avait peine à garder son sérieux.
— Alors Jabotte a pleuré, s'est fâchée, m'a traité d'ingrat et, voyant que j'étais inébranlable, s'est oubliée au point de me donner un soufflet.
— Est-il possible ! s'écria le baron que le rire gagnait malgré lui.
D'un geste majestueux elle le congédia, il la salua cette fois avec un véritable respect.
En disant ses mots, il regardait Jabotte, qui baissait la tête comme une coupable et rougissait jusqu'aux oreilles.
Ce silence était un aveu, dont François se hâta de profiter pour achever sa justificatian.
— Ma foi/i monseigneur, poursuivit-il, je me suis rebiffé. J'ai pris Jabotte dans mes bras et je lui ai posé un gros baiser sur la joue. Elle s'est fâchée de plus belle, et comme elle voulait aller se plaindre à monseigneur, forcer la con-
LlV. 29. F. ROt, édit. — Reproduction interdite. 29
sij;ii(> «jtio j'avais rcciic, jo Tcii ai «'iniirrlirfî, iions iioiis sommes Ixiiisnilrs... ('.'»'Sl à ce luuiiKMil-lù (]inî VDUS avrz paru.
— Il flail li-iii|is! IjL (iill)orl, «mi s'adrossaiil à la jrinM! lille. Voilà (|iii fsL i)it'ii fail pour vous, mon rniaiil! Cria vous aitpn-ndra à vous avcnluicr la iiiiil «latis I(;s nit>s (lo l*aris, coninui uti lille de rim. Vvciutz gardo, si cchv n(; hmiouvcllo, (|U(« je n'eu avertisse M"" du La .Modano!
— Oh! vous Mt' l'ère/, pas cela, mouscig-neur ! supjjlia la pauvre pe.lite (mi se jelaul d ses f;euoux. Ce serait me conipromeltro inutilement et me faire perdre ma place, car ma maîtresse vous a en ,i;rand«! estime, iw \mv\o de vous qu'avi-c le plus jn-ofoml respect et ne me laisserait même ]tas le temps de me disculjier, si vous portiez contre moi une accusation semblabliî. Or, je vous le jure, monseit;neur! ce baiser que François m'a volé, c'est le premier qu'il se s(jil permis de prendre. Jamais il iw. s'était montré si entreprenant... il faut que c(; l*aris Tait bien changé!...
— Soit, consentit Gilbert. Pour aujourd'hui je garderai le silence, mais n"y revenez pas, croyez-moi. L inconséquence que vous avez commise est un manque de respect envers M"« de La Modane. Ce serait me faire votre complice que de ne pas l'en informer si cela se représentait.
Alors se tournant vers François :
— De même, reprit-il, en dépit des raisons que tu m'as données, ta conduite est fort blâmable. Quand on aime une jeune fille, dont on veut faire sa femme, on n'ai^il pas envers elle comme un soldat ivre dans une ville prise d'assaut.
Dégourdi essuya sans protester cette verte semonce. Il sentait que son maître avait raison et roulait entre ses doigts le bord de son feutre.
— Tu vas reconduire Jabotte chez M™» d'Krmilly, ordonna Gilbert. Surtout ne l'attardé pas en route ! Si dans une demi-heure tu n'es pas de retour, je le chasse.
En même temps, il les congédia tous les deux d'un geste impérieux.
Ils s'éloignèrent, l'oreille basse, accompagnant leur retraite d'interminables révérences. Enfin ils disparurent.
Gilbert resta seul et put envisager avec calme la situation, telle que la lui avait exposée Henri.
Une pouvait plus en douter: le roi de Navarre acceptait franchement le concours de ses amis et se montrait tout disposé à recouvrer sa liberté ; seulement il demandait trois mois pour préparer son évasion.
Qu'allait faire Gilbert pendant ces trois mois ? Où irait-il? Retourner en Navarre était trop long... voyager sans but ne lui souriait qu'à moitié...
" — Ma foi! dit-il à demi-voix, mieux vaut que j'aille à Fontainebleau rejoindre le comte de Nointel... Là, je puis être utile à quelque chose... Oui, décidément, j'irai à Fontainebleau et je partirai dès demain... >
Il s'arrêta et poussa un profond soupir.
— Partir sans la revoir! murmura-t-iL C'est dur! surtout après le billet qu'elle m'a écrit... Allons, je ferai encore ce sacrifice à la Navarre, à mon pauvre Henri!...
Il se leva et se mit à la fenêtre, pendant qu'un garçon de maître Coquelicot enlevait les restes du souper.
Tout était silence autour de lui. L'obscurité dans laquelle était plongée la ville endormie devenait de plus en plus épaisse, à mesure que s'élevait de la Seine un brouillard humide, et si intense qu'on ne distinguait pas la moindre lumière aux fenêtres des maisons voisines.
Quant à lui, accoudé sur le balcon, il se détachait comme une ombre chinoise sur le fond lumineux de sa chambre.
En face de lui, deux hommes, qu'il ne pouvait pas voir, étaient blottis à l'angle de la rue et de la place de l'Ecole et l'observaient avec attention, enveloppés de leurs manteaux.
— Vous voyez bien que c'est lui, maître, disait l'un de ces deux personnages.
— Oui, oui, répondit l'autre, je le reconnais à la haine qu'il m'inspire. Et tu dis que c'est demain...
— J'ai lu la lettre, ainsi...
— Alors à demain! Nous n'avons plus rien à faire ici, — quoiqu'il soit bien planté pour recevoir un coup d'arquebuse en pleine poitrine, ajouta cet homme avec un soupir de regret.
Ils quittèrent leur poste d'observation, remontèrent la rue de l'Arbre-Scc et disparurent.
Gilbert ne se doutait certainement pas qu'il était épié. S'il avait entendu ce fragment de conversation, il aurait compris mieux encore combien le roi de Navarre avait raison de lui conseiller la fuite à l'instant même !
Machinalement, il interrogeait les ténèbres, que son regard ne parvenait pas à parcer. Il prêtait l'oreille, espérant entendre dans la rue le pas de Dégourdi.
Au bout d'une grosse demi-heure, il le vit entrer entin dans la salle basse de l'auberge, au-dessus de laquelle sa chambre était située.
Il referma sa fenêtre, au moment même oii François ouvrit la porte. I i
— Parbleu ! dit-il en l'apercevant, j'aurais dû te dire de faire tes adieux à j Jabotte, mais je n'y ai pas pensé.
— Mes adieux ? se récria Dégourdi. Comment ! Nous sommes revenus de \ ce matin... !
— Et nous repartons demain, fit Gilbert. Cela se trouve à merveille, du reste; nous n'avons pas encore débouclé nos valises, elles seront toutes prêtes.
François était atterré.
— Demain ! répétait-il à demi-voix. Et moi qui ai promis à Jabotte...