I. A l'.i.i.ij; A H (i i:\Tii; HE
— Tiii' niiinclli' à la<|Hrllf lu ne rallrnds f^iici'o, rrjiril-il, (]iii va |iciil-r'lro lo fuire Imixlir...
.M'"" (riM'inilly dressa l'orcilUî.
— Aussi ferai-jo appel à la l'.iisoii jxmr l'éroiilcr a\rc raliiic, jusqu'à ce t\no. je l'aie fait louelier du doigt les excellents sentiuieuls qui oui guidé M. do Lapeyre.
— Ali! c'est du comte qu'il s'agit'!' Kh bien! parle, je serai calme, je te le promets.
— II m'a demandé hier la main d'ITenrietle, dil rZ-solument le manjuis.
Il ne s'élail pas trompé, en prédisant à sa soMir que cette nouvelle la ferait bondir.
Elle bomlit, en effet, et si fort (]u'ellc faillit loinher à la renverse.
— Oui, fil lo vieux gentilhomme, je conviens que ceci a lo droit de te surprendre un peu, mais en y réfléchissant bien, tu verras que c'est moins monstrueux que cela n'en a l'air...
A ces mots, il récila depuis A jusqu'à Z le plaidoyer de M. de Lapeyre, auquel il ajouta le fruit de ses propres réflexions.
Quoique visiblement émue, la comtesse le laissa parler sans l'interrompre. La désillusion qu'elle ressentit fut moins cruelle qu'elle ne se le serait imaginé. Elle se doutait déjà que l'étrange conduite de M. de Lapeyre cacliait d'autres projets. Aussi, quoiqu'elle ne fût aucunement préparée à un dénouement do ce genre, elle ne souleva pas la plus petite objection.
En aurait-elle eu la pensée, du reste, que par amour-propre elle ne reût pas fait.
— Ainsi, tu ne t'y opposes pas? demanda joyeusement M. de La Modane.
— Et de quel droit m'y opposerais-je? répondit-elle. En épousant le comte, je ne voulais qu'iTaposer silence à la calomnie. As-tu donc cru que j'étais férue d'amour pour lui au point de me tuer de désespoir?
— Précisément, répliqua le marquis. Rien ne démontrera d'une manière plus éloquente l'absurdité de ces calomnies que le mariage de ta nièce avec M. de Lapeyre.
— C'est évident, approuva M""" d'Ermilly ; mais que pense de tout ceci notre chère Henriette?
— Nous allons le savoir.
— Tu ne lui en as donc pas parlé?
— Pas encore.
— Mais tu comptes le lui dire avant de donner à M. de Lapeyre une réponse définitive?
— Assurément.
— Quand?
— Aujourd'hui même.
LA BELLE AllGENTIÈRE 283
— Comme il te plaira, mais prends garde !
— A quoi?
— A ta fille.
— Comment? Crains-tu donc qu'elle ne me désobéisse?
— Je ne dis pas cela.
— A la bonne heure I fit le vieux gentilhomme. Je voudrais bien voir qu'elle osAl... — Mais alors, s'interrompit-il, à quoi faut-il que je prenne garde?
— A l'état maladif dans lequel elle se trouve depuis quelques jours.
— Bah! cela ne sera rien. Au contraire, je suis convaincu que ce projet de mariage la distraira de ses humeurs noires. Cette idée-là produit toujours sur les jeunes filles l'effet le plus salutaire.
— Je le désire de tout mon cœur, car maître Ambroise Paré n'est pas de ton avis.
— Il est donc venu ce matin?
— Il n'y a pas une heure qu'il est parti.
— Et que dit-il?
— Il dit qu'il ne comprend rien à la maladie dHenriette, que sa tristesse et sa faiblesse proviennent certainement d'une tout autre cause que de sa constitution, qu'elle doit avoir un secret, que c'est à nous et non pas à lui de le deviner.
— C'est un vieux fou, tout célèbre médecin qu'il soit! fit le marquis eo haussant les épaules.
— Je ne dis pas le contraire, répliqua M°" d'Ermilly; mais il affirme que si Heurielte s'obstine à se taire, ou si nous ne sommes pas assez adroits pour deviner son secret, elle en mourra.
M. de La Modane devint légèrement pâle. Après lui et sa fortune, Henriette était ce qu'il aimait le plus au monde.
— Allons donc! dit-il. C'est un prétexte qu'il prend parce qu'il ne voit pas de quelle maladie ma fille est atteinte. 11 faut en faire venir un autre.
— Comme il te plaira, répondit la comtesse. La réputation de maître Ambroise Paré n'est cepondaniplus à faire; elle est universelle. Ilestle médecin du roi et de la reine-mère...
— Et quand il serait le médecin de Dieu le Père, riposta le vieux gentilhomme, qui n'aimait pas qu'on le mît dans son tort^ c'est un âne, s'il se retranche derrière des maux imaginaires pour ne pas avouer qu'il n'y voit gcutte. A ces mots, il se leva.
— Je vais te prouver, conlinua-t-il, que je suis meilleur médecin que lui.
— Que vas -tu faire?
— Je me rends auprès d'Henriette, pour lui" annoncer ce que je viens de t'apprendre, et je te réponds que la perspective de porter une belle robe blanche,
LA i;i;i.ij': .\iMii;\Tii;i{K
d'iisoir (II- l)iMii\ liijuiix, df. riches (liMilnllcs vA niic forliitio jn-incicn-, la icssiiscili'ia séance loiiaiilo.
— Difii rciilciido! lit M"" (l'Kriuilly Mf |i('rmt'ts-Ui de l'arcomi»af^noi?
— .le n'y vois pas d'inconvénient, répondit le vieux },M;nlillionim(î, car In n'es pas lioslile à ce mariage, ajoula-L-il en la regardant en face. Co n'est pas pour en délonrner Henriette (juo tn désires assister à cet enlr(;lion?
— Que le ciel m'en préserve! s'écria la comtesse. La défection di; M. de Lapeyre me laisse aussi froid»; (ju'ii se montre ingrat.
— Alors, viens, dit le marquis en l'eiil rainant.
Ils entraient quelques instants a[T6s dans la chambre d'Henriette.
Elle n'était pas couchée. Assise, < u [dutôt étendue dans un large fauteuil, elle tenaità la main un ouvrage de broderie auquel elle n'avait certainement i)as touché, depuis une heure qu'elle l'avait pris. C'était une contenance bien plus qu'une occupation.
M. de La Modane le devina, mais feignit de ne pas l'avoir remarqué.
— Ah! lu travailles, dit-il. C'est un bon signe. Cela prouve que tu vas mieux,
— Mais je ne suis pas malade ! se récria-t-elle. Je suis un peu faible et voilà tout.
— C'est ce que je disais à la tante, il y a cinq minutes.
— Elle croit donc que je suis malade?
— Parbleu! Si elle n'en était pas convaincue, t'imagines-tu qu'elle aurait fait venir maître Ambroise Paré?
— C'est vrai, lit Henriette. Eh bien! que lui a dit le médecin?
— Comment! tu ne le sais pas?
— Non, père.
— Qu'a-t-il donc fait pendant sa consultation?
— Comme la première fois, il m'a auscultée et m'a adressé une infinité de questions, auxquelles j'ai constamment répondu non.
— Ensuite?
— Alors il a examiné mes lèvres et l'intérieur de mes paupières.
« — Voyez comme elles sont pâles, a-t-il dit à ma tante. — Enfin il est parti, en me recommandant de ne pas me fatiguer, continua Henriette ; il m'a ordonné de bien boire, de bien manger, et m'a fait préparer une potion, dont j'ai pris une cuillerée et qui a un goût de fer insupportable.
— C'est tout? demanda le marquis.
— Oui, père, bien boire et bien manger! Je ne demanderais pas mieux, mais je n'ai pas faim!
— Mais il t'a dit autre chose?...
— Rien, père; non, je vous l'assure.
— 11 l'a dit à ta tante. Cela revient au même.
— Ah! fit curieusement la jeune fille. Puis-je le savoir?
— Certainement.
M'"^ d'Ermilly faisait sig-ne à son frère de ne pas le répéter ; mais le vieux gentilhomme n'eut aucun égard à ces démonstrations.
— Pourquoi me taire? demanda-t-il. Il est bon, au contraire, qu'Henriette l'apprenne,
— Mais, mon ami... voulut faire observer la comtesse.
— Je ne t'écoute pas, interrompit-il avec brusquerie. Et se tournant vers sa fille :
— Il affirme, ajouta-t-il, que tu n'es pas malade de corps, mais d'esprit; que tu veux cacher un gros secret et que, si nous ne parvenons pas à le découvrir, ton silence met la vie en danger.
— Il ne sait pas ce qu'il dit, fit Henriette en rougissant légèrement.
— C'est ce que j'ai soutenu à ta tante, et, pour le lui prouver, j'appellerai s'il le faut un autre médecin.
— C'est inutile, se défendit vivement la jeune fille. Je vous le répète, je n'ai rien, absolument rien !
— J'en étais sûr! s'écria M. de La Modane, en jetant à sa sœur un regard triomphant. — Ainsi, reprit-il en s'adressant à Henriette, tu es en état de m'enlendre?
— Parfaitement, mon père. Vous avez à me parler?
— Oui, de choses sérieuses.
— Je vous écoute. De quoi s'agit-il?
— Ma ckère enfant, commença le marquis, voilà que tu viens d'atteindre ta dix-huitième année. Il y a quelques jours encore, tu étais forte et vaillante. Si tu es aujourd'hui un peu souffrante, cela ne durera pas, j'en suis persuadé; donc je n'ai pas à m'inquiéter d'une indisposition, qui n'aura aucune suite fâcheuse, quoique prétende maître Ambroise Paré.
Henriette écoutait, un peu surprise. Que signifiait ce long- préambule? Sans s'en apercevoir, elle s'était soulevée peu à peu sur son fauteuil et se penchait curieusement vers le vieux g-entilhomme.
— Or, poursuivit-il, tu es riche, bien née, et tu as atteint l'âge auquel les jeunes filles se marient.
Pour le coup, Henriette prêta une oreille attentive.
— En outre, tu es fort jolie, on a dû te le dire quelquefois...
— Jamais, père, répondit-elle avec un petit sourire hypocrite.
— On te le dira, continua son père. Ainsi n'est-il pas étonnant que tant de précieuses qualités aient attiré l'attention d'un gentilhomme, qui joint à «a haute naissance des relations magnifiques et une fortune considérable.
— Et ce gentilhomme... quel est-il? interrogea Henriette, dont le cœur avait cessé de battre.
— Devine, tu le connais.
Un myim d'cspéninco luilla diuis les \riix ilt; hi pauvri; ciir.iiit.
— Noiumt'/.-h', (lil-cllf N ivi'iin'iit. .Il' iii' suis pas eu étal do dcviiKT It-s 6iiii;in(>s.
— C'i'sl \v coinlo do J^aiifyn', lil \^^ vi<Mix gciililhoiiuno.
— Lui! s't'cria la jouno lill»', (jiii bondit do son »ib^e et dont le corps entier fui ;iL:il(' d'un frémissemtînl soudain. Jamais ! s'écria-l-elio uvoc un yeste de profond dé^oùl.
M""" d'Krmilly regarda son frère d'un ccil lin ;iir (jui siiiriifiait :
— Je l'avais bien dit do te laire.
Mais lui, humilié dans son amour-propre, blessé de voir accueilli ainsi par sa nile le prélendaut qu'il avait choisi, se dressa, [»rofondément irrité.
— Qu'est-ce (]ue cela signifie? demanda-t-il, en homme habitué à faire tout ployer devant son omnipotence.
— Gela signifie, père, répondit plus doucement Henriette, que M. do Lapeyre est vieux, que je ne Taime j)as et (jue je ne veux pas l'épouser.
— Tu ne veux pus? fit le marijuis. Ah çà ! qui donc commande ici?
— Toi, toujours toi, quand tu n'exiges que des choses possibles, dit-elle d'une voix câline; mais celle-là... reprit-elle avec un déchirement de cœur...
Elle n'acheva pas sa phrase, mais ne put réprimer le même geste d'horreur qui lui avait échappé tout à l'heure.
— Celle-là s'accomplira comme les autres, fit sévèrement le vieux gentilhomme. Je sais mieux que loi ce qui le convient. Je l'ai décidé ainsi, cela se fera.
Et il souligna ces derniers mots d'un geste impérieux.
— Non, mon père, vous n'aurez pas celle cruauté, pria la jeune fille éplorée.
— J'aurai, non pas celte cruauté, mais cette volonté, répliqua M. de La Modane du même ton au lori taire.
— Eh bien! s'écria Henrielte avec une exaltation maladive, que maître Ambroise Paré puisse ne pas se tromper, car j'aime mieux mourir que d'être la femme d'un homme semblable!
— Tu l'épouseras et tu ne mourras pas, ordonna l'inflexible père.
— Jamais ! protesta la pauvre enfant avec toute la véhémence que les nerfs lui donnaient encore.
— Malheureuse! fit le marquis. Tu oses te révolter contre ton père?
— El bien! non, dit-elle, en laissant couler ses larmes, en se traînant à ses genoux, à moitié vaincue déjà par la lutte qu'elle soutenait. Je vous en supplie, père! Vous ne voudriez pas me jeter dans les bras d'un homme que j'abhorre, que je méprise... Yous ne me condamnerez pas à ce supplice éternel... vous ne voulez pas le malheur de ma vie...
Elle lui avait pris les mains, les baignait de ses larmes, les couvrait de ses baisers humides, laissant tomber au hasard ces prières, qu'entrecoupaient ses sanglots.
LA BELLE AllGENTlERE 287
fl se détournait et ne répondait pas.
— Père, je vous en conjure ! c'est la vie que je vous demande à genoux! gémissait-elle d'une voix expirante.
Elle sentait ses forces l'abandonner. Par un geste qui ressemblait à une. convulsion suprême, elle se cramponna de tout ce qui lui restait d'énergie à la main de son père.
— Répondez-moi... parlez-moi... murmurait-elle, les yeux levés vers lui et noyés de pleurs. Vous le voyez... je n'en puis plus...
— Vous ferez ce que je vous ai ordonné, prononça-t-il, sans se laisser attendrir par ces touchantes supplications.
— Ah! fit Henriette.
Ce fut tout ce qu'elle put dire. Elle porta la main à son cœur, qui se brisait,
et s'affaissa lourdement à ses pieds.
— Mais tu veux donc la tuer! s'écria la comtesse, incapable de se tenir plus longtemps.
j i — Je veux ce que je veux, repartit l'orgueilleux gentilhomme.
Et tandis que M""" d'Ermilly soulevait dans ses bras maternels le corps inanimé de la jeune fille, il se retira lentement, solennellement, avec la même raideur hautaine que s'il se fût agi du dernier de ses vassaux.
De sa sœur il venait subitement de se faire une ennemie, ou plutôt ill'avait fatalement poussée à prendre contre lui le parti d'Henriette.
Le cœur tendre et impressionnable de la comtesse, irrésistiblement attiré vers le malheur et la faiblesse, était désormais gagné sans retour à la cause de sa nièce.
Non seulement elle s'indignait contre la froide cruauté de son frère, mais, bien qu'aucun sentiment de jalousie vulgaire ne l'animât contre M. de Lapeyre, elle ne lui pardonnait pas d'avoir déterminé cette crise violente, dont l'issue ne pouvait qu'être funeste.
— Voilà donc où il voulait en venir! se disait-elle. Elle avait appelé Jabotte, qui poussa un cri de douloureux étonnement en
voyant sa jeune maîtresse étendue sans connaissance sur le tapis.
A elles deux, elles soulevèrent Henriette, la portèrent sur son lit, la déshabillèrent et s'efforcèrent de la rappeler à la vie.
Au bout de quelques minutes elles désespéraient, lorsque la jeune fille ouvrit enfin les yeux. Elle promena autour d'elle un regard effaré, puis elle se rappela sans doute ce qui s'était passé, car un déluge de larmes se fit jour à travers ses longs cils noirs.
— Il suffit, laissez-nous, dit la comtesse à Jabotte. Celle-ci se retira, bien à contre-cœur, péniblement impressionnée par le
spectacle dont elle avait été témoin.
M""" d'Ermilly resta seule auprès de sa nièce. Alors, avec une douceur et une
i.A ni;i,M'; AU(ii:.NTii:KK
jifitinu I- aiii;éliqiies, ollo «'iilrcpiil dn l.i lassurci", t'ssaya de lui fairo croire, ce (in't'llc MO croyiiil pas cllc-inr-iin', (|iit) It; iTîar<jiiis roviiMidrail à des scnliiM«'iils plus hiiiuaiiis.
llt'uiii'llc réi'oulait, inunol)il(\ silcuciousi!, les youx lixes, prufoiiduimuit abalUie, incapable d'approuver d'un mot ou de prolester d'un sifj^ne.
La comU'sso ne se découragea pas. Quand elle la jugea suflisamment rétablie, elle revint sur la conlidence que lui avait faite Ambroisc; Paré.
— Kst-il vrai (jue lu aies un secret'/ demanda-t-elle. Si tu en as un, ne crains pas de me le conlier. Non seulement je suis femme, comme toi, c'est-à-dire capable de tout coinprendrt!, mais je suis attachée à loi [lar les liens du sang. Je t'aimiî parce que lu es douce et bonne, je t'aime surtout parce que tu es malheureuse. Epanche dans mon sein le chagrin qui te ronge et sois sûre qu'il y restera aussi profondément enfoui que dans le tien.
Henriette ne répondait pas. Ses larmes chaudes et limpides continuaient à couler sur ses joues pâlies et tombaient, comme des perles, sur la courtine du lit dans lequel elle gisait étendue.
Les objurgalions^de la comtesse lui étaient sensibles, mais ne la décidaient point il rompre le silence.
— Je n'ai rien, se décida-t-elle enfin à répondre, croyant se soustraire aux sollicitations dont elle était l'objet.
— llien! rien! Toujours ce mot! fit M"" d'Ermilly exaspérée. Crois-tu donc que je sois aveugle? Ne vois-tu pas bien que le mal dont tu souffres n'est pas de ceux que guérissent les médecins? Va, si ton père s'est montré cruel envers loi, tu ne l'es guère moins envers moi, qui voudrais te voir heureuse entre toutes. Eh bien ! puisque tu t'obstines à te taire, j'aurai le courage de le nommer, moi, ce mal qui te consume...
— Vous le connaissez donc? demanda la jeune fille épouvantée.
— A'a-t-on pas à mon âge l'expérience nécessaire pour définir ce mal, qui lue, mais qui ressuscite aussi les jeunes filles? Sais-tu de quel nom terrible et doux on l'appelle? il se nomme...
— Grâce! grâce! fit Henriette, en posant sur les lèvres de sa tante l'extrémité de ses doigts roses, afin d'empêcher ce mot d'en sortir.
— Ainsi, je ne me suis pas trompée? fit joyeusement M""" d'Ermilly. Eh bien! quel est donc ce gentilhomme, si haut ou si bas placé qu'une fille d'aussi noble origine que M"" de La Modane n'ose pas prononcer son nom?
— Je vous en supplie, ma taule!... Je ne vous comprends pas... je ne sais ce que vous voulez dire... balbutia la pauvre enfant.
La comtesse la contempla pendant quelques instants avec une tendre commisération.
— Soit! reprit-elle. Je ne veux pas effaroucher ta pudeur, ni violer le sanctuaire dans lequel tu gardes enfermé ce nom précieux. D'ailleurs, ai-je besoin
Henri franchit lestement la distance qui le séparait et se trouva en face d'une porte à cla
de le savoir? Non, cher ange. J'ai déjà deviné la moitié de ton secret, je ne tarderai pas à découvrir l'autre.
Elle posa sur son front un baiser d'adieu.
— Repose-toi, lui dit-elle.
Puis, se penchant à l'oreille d'Henriette et si bas que la jeune fille l'entendit à peine :
— Sois tranquille, murmura-t-elle. Maintenant nous sommes deux à l'aimer.
LiV. 37. F. ROy, éUit. — Reproduction iateidite. 37
Qim I. A i!i;i,i,i; ah ci. ni ii hk
ICIIi' su rclini, laissant su nièce sous riiii|(ii'ssi()n dos ti-rifius naïves qui- lui caiisaiiMit ces paroles.
An lit'u (i'all(!r rejoimlrn h; niar(|nis, ipii rallniulait avec urin impatienco ji'itiilt'. elle refiaf;na son apparlenn'iil, d'on elle no sortit (ju'à de rares intervalles lionr s'assurer (ju'IIenrielle n'avait hesoin de rien.
M. de La Modane, irrité, mécontent de (onl, de tous et de Ini-nn^me, était dans sa chambre et se deniainlait ce (|ni allait résulter de cet iiiciilrnt.
Tout d'abord, il avait été ellravé de la faiblesse et delà sun-xcilalion auxquelles sa fiUo était ou proie; mais il s"iniai;ina que celte rébellion momenlanéo s'apaiserait promptemcnl et que, ramenée par le devoir à robéissauce, Ilfurielto finirait par souscrire au projet qu'il avait formé.
L'entêtement féroce qu'il avait montré et que sa sottise prenait pour de la volonté, le confirma dans cette idée que nul ne pouvait résister à ses décisions arbitraires, qu'il avait ae:i comme il devait le faire et qu'en sa qualité de chef de famille, il avait droit au respect passif de tous ceux qui rentonraicnt.
Jl ne Uécliit même pas lorsque, au moment de se mettre à table, sa sœur lui annonça qu'Henriette, hors d'état de se soutenir, ne partagerait pas avec-eux le repas du soir.
• [1 en fut de même le lendemain et le surlendemain.
Ce jour-là, M. de Lapeyre se présenta, 1res soucieux de connaître la réponse qu'il attendait.
Le marquis lui annonça qu'il agréait formellement sa demande. Il ne lui dissimula pas que sa lille avait fait quelques difficultés, mais l'assura qu'il en Iriomjdierait aisément.
Il se rendit chez Henriette, qu'il trouva un peu plus calme.
Malgré les instances de sa sœur, il renouvela ses tentatives; elles aboutirent au même résultat désastreux! Henriette, épuisée par ce nouvel assaut perdit connaissance.
M'"'' d'Ermilly, indignée, le chassa de la chambre et l'assura que, dûtelle en garder la clef, il n'y rentrerait pas sans sa permission.
— Je voudrais bien voir cela! fit M. de La Modane d'un air menaçant. Il le vit le lendemain. Quand il se présenta, sa sœur lui refusa la porte.
Il jura, cria, s'emporta jusqu'à injurier la comtesse, qui se révolta à son tour.
— Vous oubliez que vous êtes chez moi, lui dit-elle.
— Eh bien ! je n'y resterai pas une minute déplus! s'écria-t-il. J'emmènerai ma fille.
Il voulait le faire comme il l'avait dit. Ce fut le médecin qui s'y opposa. Entre l'emmener ou la tuer il fallait choisir. Il céda.
La maison devenait un enfer, lorsque Henriette reçut de M"-- de Prévalais une lettre, qui produisit sur la jeune fille un effet pour ainsi dire fou- (h'ovant. Gilbert avait écrit !
TOUT EST BIEN QUI FmiT BIEN
Vers le milieu de ce même mois de janvier, qui avait jeté un trouble si profond dans la famille du marquis de La Modane, un grand événement se produisit dans Paris et mit en émoi la cour et la ville.
La Belle Argentière était de retour !
Comme on n'avait pas encore cessé de s'occuper d'elle, sa réapparition fil autant de bruit qu'en avait causé sa disparition.
Les fables les plus contradictoires circulèrent à propos de cet événement. Des récits, plus dramatiques ou plus grotesques les uns que les autres, voltigèrent sur loutes les bouches, d'autant plus fantaisistes que ceux qui les avaient répandus ne soupçonnaient pas un mot de la vérité.
En voyant la femme de l'orfèvre rentrer au domicile conjugal, les commères du voisinage, jalouses de sa beauté, de sa naissance et de sa supériorité, répétaient à qui voulait l'enlendre que son |mari ,1a chasserait sans pitié et ne se ferait pas le complice du scandale auquel elle avait donné lieu.
Au bout de quelques jours, cependant, elles furent bien forcées d'en rabattre. Non seulement la Belle Argentière allait et venait, comme par le passé, mais encore elle affectait de se faire accompagner le plus souvent par Gapricanti.
Probablement, ces médisances étaient parvenues jusqu'à elle par l'intermédiaire de Gilonne, qui était revenue avec sa maîtresse, et elle avait voulu leur donner un démenti éclatant.
Elle y réussit. Ces versions invraisemblables tombèrent aussitôt, ou plutôt elles affectèrent une autre forme.
On traita Capricanti de mari complaisant. Le mot imbécile fut même prononcé, mais tout bas, car l'orfèvre n'avait pas une figure avenante et nul n'aurait osé répéter devant lui les épithètes peu flatteuses dont on l'accablait sous le manteau de la cheminée.
Seuls, quelques gens sensés haussaient les épaules et affirmaient que si l'Italien avait feiit publiquement bon accueil à sa femme, c'est qu'il connaissait et qu'il approuvait les motifs qui avaient momentanément éloigné la belle Vénitienne.
Cette opinion avait d'autant plus de chances de prévaloir à la longue, qu'elle était d'abord la plus raisonnable et qu'ensuite Capricanti n'avait pas l'allure d'un mari disposé, sans protester énergiquement, à accepter le rôle ridicule dont on essayait de l'affublor.
A ra|t|>iii (le ci'lle opinion, .s.iccrt'ililii prt'scjiic aiissilùl un nonvrau bruit, (]ui |iiil (Il |H"u (le Icnips des [in»|t()ilions ^i;^anli!S(jn(î.s, cl (]ui iinil [lar réduire à ni'iinl les sollt's histoires que l'iniaginalion parisienne avail invenlécs.
(le Inuil, les uns préb-ndaienl le tenir de Claude, le premier commis de l'orfèvre; les autres l'avaiiiil entendu répéter par (lajnicanli Ini-niéme; ceux-ci en avaient été inslniils par (iilonne, celles-là par la Ik'lle Argenti{;re en personne.
Cette fois, il n'y avait plus à en douter. C'était la vérité vraie qui s'était fait jour.
La Belle Argentière avail perdu son père, qui habitait Venise, et avail voulu lui faire des funérailles dignes de son nom et de sa naissance. Craignant que son mari ne s'opposât à ce qu'elle entreprît, au commencement de l'hiver, un si rude voyage, elle était partie sans l'en prévenir; puis, après avoir rempli ce pèlerinage sacré et fermé de ses propres mains la tombe dans laquelle reposait le descendant des doges, elle était revenue à Paris.
On s'expliqua alors pourquoi on ne la voyait plus sortir qu'en vêtements de deuil, et l'on se moqua hautement des femmes qui avaient prétendu que si la Belle Argentièro s'habillait de noir, c'était uniquement parce que le noir sied bien aux blondes.
Au bout de huit jours, les calomnies, auxquelles on s'était d'abord empressé de croire, s'éteignirent faute d'aliment. On plaignit la femme injustement accusée, on s'inclina avec respect devant la fille si cruellement éprouvée, et on admira la piété filiale de cette noble enfant, qui n'avait pas craint d'entreprendre, au cours de la mauvaise saison, un voyage de quatre cents lieues pour rendre à son père les devoirs suprêmes.
De la ville, tous ces cancans s'étaient répandus à la cour, tantôt confirmés, tantôt démentis par ceux-là mêmes qui les avaient colportés.
Lorsque fut connue enfin la vérité, quelques incrédules laissèrent bien encore échapper un sourire sceptique; mais la Belle Argentière comptait tant de partisans et d'admirateurs, que sa vertu demeura, comme elle l'avait toujours été, à l'abri de tout soupçon.
On s'était néanmoins beaucoup occupé d'elle, pendant ces huit jours, au cercle de la reine-mère.
Catherine qui, tout d'abord, avait gardé un silence prudent, adopta promptement les pieux motifs qu'on faisait valoir, dès qu'elle en fut instruite, et contribua de tout son pouvoir à accréditer le voyage en Italie de sa protégée.
— Je ne tarderai pas, du reste, dit-elle, à savoir le fin mot de cette disparition. J'ai voulu laisser Léona tout entière à sa douleur, mais je ne la tiens pas quitte pour cela des égards qui me sont dus. Si je ne reçois pas prochainement sa visite, je l'enverrai chercher par M. de Nogaret.
Le lendemain du jour où la reine-mère avait prononcé ces paroles, Léona,
vêtue d'un magnifique costume de brocart noir, agrémenté de jais, se présenta au Louvre et fut introduite chez Catherine.
— Enfin ! s'écria la reine, en l'embrassant. Vous voilà donc, ma chère belle ! Savez- vous que je désespérais de vous voir !
— Votre Majesté est trop bonne, fit la Belle Argentière. Je n'ai pas oublié et je n'oublierai jamais les bontés dont elle m'a comblée.
— Alors, pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt?
— Parce que je n'avais pas d'habillements convenables pour me présentei devant Votre Majesté.
— Ainsi, c'est donc bien vrai ? demanda Catherine, votre père...
— Est mort. Hélas! oui, madame ! J'en ai reçu la nouvelle dans la soirée du 25 octobre dernier.
— Et en deux mois et demi, vous avez trouvé le temps d'aller à Venise 3t d'en revenir ?
— Vous le voyez, madame.
— Mais vous nous revenez pour toujours, à présent?
— Je l'espère, madame.
— Ainsi, nous vous verrons quelquefois à la cour?
— Si Votre Majesté l'ordonne, je ferai, pour lui plaire, violence à ma douleur.
— Je ne vous l'ordonne pas, ma belle, mais, je vous en prie, fit gracieusement la reine-mère. Il n'y a pas tant d'étoiles autour de moi que votre absence n'ait laissé un grand vide.
— Vous me comblez, madame... balbutia Léona confuse.
— D'ailleurs, continua Catherine, il y a temps pour tout, mon enfant. Voilà près de trois mois que vous pleurez votre père, il faut bien sécher enfin vos grands yeux noirs,
— Votre Majesté ne saura jamais combien de larmes j'ai versées! répondit Léona d'une voix sombre.
— C'est justement pour cela que vous avez besoin de distraction, ma belle, répliqua la reine-mère. Ainsi, c'est convenu, ajoula-t-elle, vous serez des nôtres et, dès demain, je puis compter sur vous.
L'œil de la Belle Argentière élincela.
— Quoi! déjà demain? dit-elle pourtant.
— Oui, mon enfant, je vais l'annoncer à toute la cour et je suis sûre que mes appartements seront trop petits pour contenir la foule de gentilshommes qui voudront fêter votre retour.
— J'obéirai, madame, promit Léona en baissant les yeux.
— Maintenant, reprit Gatherine,,parlons un peu de vous, mon amie. Commenl votre mari a-t-il pris la chose?
— Comme il le devait, madame. Je lui ai expliqué pourquoi j'ai quitté Paris
*j!)'i i.A HKMj; Aii(ii:.\Tii;iii';
si prucipilainmetit. 11 m'a avoué qu'eci ull'ol il ip; in'aiiruiL pas laissée partir, de sorlc (juo j»5 n'f,M'otle moins de iio l'on avoir pas avorti. Jo lui ai Johik'î, en oulri', lo chilîre do mes dépenses, qu'il a approuvées sans mot dire, et il a fait inimédiatouiont parvenir à Venise la somme nécessaire pour acquitter lo prix dos funérailles.
— Oh! tant mieux 1 s'écria la reine-mère. Je l'avais trouvé si sombre et si altaltu ptMulaiil votre absence, que je redoutais de sa part un éclat f;\cheux.
— iNuUement, madame. Vous le verrez, du rcîste, certainement au premier jour, et il vous conlirmera tout et; (juf j'ai eu l'IiouiKMir do vous raconter.
— J'en suis on ne peut plus heureuse, pour lui et pour vous, ma belle, dit Catherine avec une joie sincère. Tout est bien qui finit bien.
A ces mois, elle reconduisit la lîelle Arqt'nliiîre jusqu'au seuil do son appartement, avec les démonstrations d'amitié les moins équivoques.
C'était un grand poids dont Léona venait de la soulager. Ainsi s'évanouissaient d'elles-mêmes les craintes que Cajtricanli avait exprimées et qu'il avait fait partagera Catherine. La Belle Argentière n'avait pas rcNU (jiJbcrt, ne l'avait pas sauvé et ne s'était pas enfuie avec lui. Sans cela Capricanti n'aurait pas pardonné.
Donc Gilbert était mort et bien mort !
Le lendemain, dans la journée, Capricanti vint rendre visite à la reiae-mère. Lui aussi, il était entièrement vêtu de noir. Il est vrai qu'il n'avait pas quitté cet air sombre et soupçonneux qui lui était habituel, mais, par cela même qu'il était presque toujours ainsi, Catherine n'y prit point garde.
Il confirma de point en point ce qu'avait dit sa femme. Giuseppe Zucchini, le père de Léona, était mort dans les premiers jours d'octobre ; sa fille en avait reçu la nouvelle dans la soirée du 23, au moment oii elle sortait de chez elle, et s'était mise immédiatement en route pour Venise, d'où elle arrivait en droite ligne, après un voyage long et périlleux.
— Ainsi te voilà tranquille à présent? fit la reine-mère.
— Aussi tranquille que possible, .madame.
— Et tu ne sais toujours pas ce que ce Gilbert est devenu? interrogea Catherine à voix basse.
— Non, madame, répondit Cajtricanti, en étouffant un soupir. Aussi je suis convaincu mainteiiant qu'il n'a pas survécu à ses blessures.
— Amen ! fit la reine-mère eu joignant les mains.
L'orfèvre se retira, un peu plus triste encore peut-être qu'il ne l'était tout à l'heure.
— L'imbécile ! murmura Catherine. Va-t-il regretter par hasard de s'être débarrassé de lui ?
Elle demeura seule, plus satisfaite que jamais du dénouement qu'elle avait préparé.
Elle rayonnait donc d'une joie sans mélange, lorsque le soir elle ouvrit à la foule les portes de ses appartements.
Elle ne s'était pas trompée. Le bruit qu'elle avait semé du retour de la Belle Argentière avait attiré chez elle la fine fleur de la noblesse. Henri III, luimême, était venu, indolemment appuyé sur l'épaule du roi de Navarre, auquel Léona avait souri avec une grâce toute particulière.
Toutes les versions qu'avait fait éclore le retour de Léona étaient parvenues aux oreilles du roi de Navarre. IL les avait accueillies avec ce fm sourire qui n'appartenait qu'à lui, jusqu'au jour oii il devint avéré, pour tout le monde, que Zucchini était bien mort.
Ce jour-là le scepticisme d'Henri fut sérieusement ébranlé. La visite de Léona à la reine-mère, suivie, à vingt-quatre heures de distance, de celle de Gapricanti, avait, en effet, convaincu les plus incrédules.
Il n'avait aucune raison pour émettre hautement un doute à cet égard; mais, dans son for intérieur, il conservait de vagues soupçons, qu'il aurait été cependant fort en peine de formuler nettement.
Plus il y réfléchissait, plus il lui semblait que la visite de Léona et celle de l'orfèvre étaient une comédie concertée d'avance entre les deux époux, afin de museler la calomnie.
Il est bien vrai que, si cette comédie avait sa raison d'être du côté de la Belle Argentière, il était plus difficile de s'expliquer comment Gapricanti y jouait un rôle. Cependant, il pouvait l'avoir accepté pour se soustraire au ridicule, ou même avoir d'autres motifs, plus immédiatement déterminants, et qui échappaient à Tatialyse.
Ce qui restait surtout bien présent à la mémoire du jeune roi, qui était aussi mieux que tout autre à même de l'avoir remarqué, c'était la coïncidence bizarre qui signalait la disparition de Léona et celle de Gilbert.
Les renseignements que lui avait fournis à cet égard le marquis de La Modane, et qui lui avaient fait toucher du doigt cette singulière corrélation; il s'était bien gardé de les communiquer à qui que ce soit, mais il ne les avait point oubliés !
Il assistait dans la matinée au lever du roi, quand on lui apprit que la Belle Argentière devait se trouver le soir au cercle de Catherine. Il se serait refusé à la croire, si Henri III ne lui eût affirmé qu'il le tenait de sa mère elle-même.
— Si vous en doutez encore, mon frère, ajouta-t-il, venez me prendre ce soir à sept heures et nous irons ensemble chez la reine.
Henri de Navarre ne demandait pas mieux. 11 y serait certainement allé de son côté, si le roi ne l'avait pas eng-ag-é à l'accompag-ner ; mais il fut enchanté que la proposition émanât de son auguste beau-frère.
On comprend quelle curiosité le poussait. Il verrait la Belle Argentière, il pourrait peut-être lui parler... Qu'en résulterait-il? C'était impossible à prévoir.
l..\ lU.I.IJ; AIHiKN I iritK
Il fui «luiir irhs ttfjiréalili'mt'iil .snr|His, l(»rs(|ii<i, .m initmciit oii il s'iiicliiiail (levaiil Lt'oiia, il vil .s'»''p;iiiouir sur ses lèvr(!s rosos !•> plus gracieux sourie» qu'il y ciU jamais admiré.
(iï'lail ilim litMiriMix au^ur(^ car, (It'jiuis lo jour où \i> roi do Navarr<! avait failli tomber daus l'embuscadtî que l'orfèvro lui avait Icriduo, Léona s'élaiL moiitrt'o d'uno Iroidour glaciale envers lui.
Néanmoins, II«'nri ne songea pas à profiter de a; j)rt;mier avantage. Il se tint il l'écarl et, tout on causant avec les genlilshomnies (jui venaient saluer sa petite Majesté, il ne cessa d'examiner la belle Vénili<'nn(;.
Il crut remarquer qu'à plusieurs reprises elle le cherchait également du regard. Aussi, lorsque la curiosité générale fut satisfaite et que Léona fut moins entourée, Henri se rapprocha d'elle, insensiblement, sans la quitter de yeux.
Non seulement elle le voyait, mais elle semblait l'encourager à venir, quoiqu'elle se détournât de temps en temps pour observer la reine-mère.
Mais, nous l'avons dit, Catherine, ce soir-là, était tout à la joie. Contre son ordinaire, elle ne se défiait de personne.
Sans affectation, lentement, répondant par un sourire ou par un mot aimable aux compliments qu'elle recevait sur son passage, la Belle Argentière quitta sa place et se dirigea vers une petite pièce, contiguë à la chambre de la reinemère, à la porte de laquelle elle s'arrêta.
Elle était absolument seule. Il faisait si froid dans cette partie de l'appartement, que c'était à qui s'en éloignerait le plus ! En outre, on avait l'immense avantage de jouir du spectacle magique que celte fête présentait ; on ne pouvait être non plus surpris par personne, puisqu'on avait devant soi la brillante cohue des invités.
Henri, tout en suivant des yeux cette savante manœuvre, continuait à se rapprocher de Léona, qui, maintenant, s'était adossée au chambranle de la porte et le regardait venir, sans chercher à l'éviter.
Henri s'enhardit promptement, car ce n'était point par la timidité qu'il péchait auprès des femmes, et la rejoignit aussitôt.
— En vérité, madame, lui dit-il, c'est plaisir que de vous revoir en aussi brillante santé et sous cet admirable accoutrement!
— Votre Majesté est toujours aussi indulgente, je le vois.
— Dites aussi sincère, madame.
— Daignerait-elle alors m'accorder un instant d'entretien ?
— C'est une faveur trop précieuse pour que je ne la recherche pas, madame.
— Alors, sire, je vous supplie, quoi que je vous dise, quoi que vous entendiez, de ne pas quitter cet aimable sourire qui vous va si bien.
— Soyez sans crainte, madame. Tout gentilhomme à qui vousferez l'honneur d'une si flatteuse audience ne sera jamais assez distrait pour oublier que vous êtes la plus belle.
Comme toutes les voitures de paysans, celle-là était couverte de cerceaux en châtaignier.
— Eh bien! je vais sans doute surprendre beaucoup Votre Majesté, commença Léona ; mais je ne lui cacherai pas que je me suis excessivement occupée d'elle depuis mon retour à Paris.
— Rien n'est plus doux à entendre d'une aussi jolie bouche que la vôtre, madame.
— Et j'ai appris, continua-t-elle, que vous preniez beaucoup d'exercice, que
LiV. 38. F. KOY, cdit. Reproduction interdite. 38
2ns i.A iii;ij,r. .\it(;i;.\Tii:uK
vous montiez ;i cluiVJil loiis les jours, (|ut; vous faisiez dtf lonyuos i»ri)iu<'ii;i(l('.s...
— (Vesl l;i vrrilr. in.ulamo.
— (lonuaisscz-vous Uorn liiivillc? di'in.nid.i luMisqnnmotilIa BiIIt; Arf(onli(!r<;,
— Non, madamtî... c'osl-i'i-diro oui, je. crois... N'osl-co [tas un polit villag<î |)ci(lu daus un bois drliciiMix?...
— C'est cela, sire; mais souriez, je vous en roiijiire! lit Léoiia. Malgré sa surprise, le jeune roi s'e.\écula de la meilleure grâce du monde.
— Kli l)ien! sire, reprit la belle Vénitienne, vous ne vous trompez pas. Uoniainville est un très joli petit pays, que je ne saurais trop vous recoiniuaiideipour but de votre première promenade.
— Je n'y manquerai pas, promit Henri.
— Oh! mais attendez. Il faut que je vous indique le chemin, et il importe surtout que vous n'oubliiez aucun des détails que je vais vous donner.
— Soyez tranquille, fit le roi de Navarre, qui ne perdait pas un mot de cette conversation.
— Donc, poursuivit Léona, en quittant Paris par la porte Saitit-Martin, vous franchissez le bourg de La Chapelle et vous gagnez Pantin, que vous traversez jusqu'à ce que vous ayez atteint la place de l'Eglise.
— Bien, répéta Henri. La porte Saint-Martin, La Chapelle, Pantin, l'église... j'y suis!...
— Arrivé devant l'église, vous tournez sur votre droite et vous longez le mur d'un parc immense, qui appartient à M. de Baisemont. — Vous voyez que je précise bien, et qu'il n'y a pas d'erreur possible.
— En elTct, madame. Si vous n'étiez pas avant tout la plus belle et la meilleure des femmes, vous seriez le plus éminent des géographes.
— Au bout de ce parc, fit Léona, vous traverserez un chemin escarpé, en assez mauvais état, quoique à peu près praticable, qui conduit aux hauteurs de Romainville, et au bout duquel on aperçoit le ravissant petit bois que vous me signaliez tout à l'heure. Vous ne pouvez pas vous tromper de chemin, il n'y en a qu'un seul, c'est celui que je vous indique.
— 11 me semble que je le vois d'ici, dit le jeune roi.
— En gravissant ce chemin, comptez sur votre gauche les maisons qui le bordent, reprit la Belle Argentière. Elles sont assez espacées pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible. Quand vous en serez à la cinquième, arrêtez-vous. Vous aurez devant les yeux une maisonnette isolée, entourée d'un jardin, oii l'utile le dispute largement à l'agréable.
— Beaucoup de choux, de navets, de carottes alors ? fit Henri.
— Vous l'avez dit, sire. Quant à la maison proprement dite, elle est d'un jaune clair avec des voleta verts, dont la crudité tranche peut-être un peu trop avec le ton de la façade. Que cela ne vous efTraye pas! Entrez Hardiment et demandez M. Renaud.
— Renaud! répéta Henri. Je ne l'oublierai pas. Ensuite...
— Vous n'aurez plus rien à faire qu'à prononcer le nom d'une ville, pour que l'on vous ouvre la porte de la chambre dans laquelle je désire vous voir entrer.
— Et ce nom de ville?... demanda le roi haletant, c'est?...
— Souriez, sire, souriez ! Voici la reine-mère qui nous a découverts, recommanda la Belle Argentière. Souriez surtout quand je prononcerai ce nom de ville, quelque signification qu'il ait à vos yeux.
Henri fit un effort violent pour conserver son air enjoué.
— Bien ainsi, fit Léona. Maintenant le nom qu'il vous suffira de prononcer, c'est Saint-Jean-de-Luz.
En même temps qu'elle achevait cette phrase, elle partit d'un petit éclat de rire, un peu trop nerveux et un peu trop bruyant peut-être, pour qu'il semblât naturel à un observateur attentif, mais suffisant pour dérouter les soupçons dun simple curieux.
Aussitôt, elle fit une grande révérence au roi de Navarre et, lentement, avec le même calme serein qu'elle avait quitté sa place, elle la regagna.
— Décidément, dit-elle à Catherine qui l'attendait au passage, je ne sais plus ce que je veux. Ici j'avais trop chaud, là-bas j'avais trop froid. Ce n'est cependant pas la faute du roi de Navarre, car il me tenait des propos à allumer un incendie dans le cœur d'une Sibérienne.
— C'est donc ce qui vous faisait tant rire? demanda la reine-mère,
— Sans doute, puisque je n'osais pas m'en fâcher, répondit Léona. Fort heureusement le froid qui me gagnait, m'a fourni un excellent prétexte pour échapper à ces obsessions, et me voilà.
— Cet Henri sera toujours incorrigible, fit Catherine. Et, tout bas, elle ajouta :
— Au fait, je ne suis pas fâchée que Léona soit de retour. L'influence de M""" de Sauve baisse de jour en jour... Si je pouvais la remplacer par celle de... Oui, j'aviserai...
Elle reporta ses regards sur Henri de Navarre. A son tour, il quittait la place, le visage épanoui, souriant encore sans doute au souvenir des galanteries qu'il avait débitées.
Il alla se mêler au groupe des gentilshommes de Sa Majesté le roi de France, lesquels devisaient assez bruyamment dans un coin de la vaste chambre.
Au bout d'un quart d'heure enfin, il vint saluer la reine-mère et se retira.
Il tardait fort à Henri de rentrer chez lui. Si habitué qu'il fût à se contraindre, dans cette cour, où il était entouré d'ennemis, auxquels il était force de faire bon visage, il avait eu de la peine à conserver l'impassible sérénité qu'il affectait.
L'étrange entretien qu'il avait eu avec la Belle Argentière l'avait bouleversé.
Pourquoi lui conseillait-elle d'aller à Romainville ? Pourquoi lui avait-elle