‹ La belle argentièreChapitre 26 sur 42 · LE CONVALESCENT · texte numérisé non relu

LE CONVALESCENT

Le roi de Navarre raconta à Gilbert où il avait rencontré la Belle Argentière et comment elle lui avait indiqué le moyen de trouver la maison de Renaud.

Il lui répéta tous les bruits qui avaient couru sur la disparition do Léona et ne lui cacha point l'étonnement général que l'on avait éprouvé, en voyant l'orfèvre et sa femme, vêtue de deuil, se promener ensemble, plus unis que jamais en apparence.

— A-l-«'llo poiilii rét'lU'inciil son pri»' ï dil-il eu Iniiiinaiit. Esl-olle allée h VtMjiso, ainsi qu'elle le prétend et que ('apricanli l'aflirme? Voilà ce qne In m'aiipre miras sans donle.

— Je puis sur-le-champ te renseijj^ner h cet égard, répondit (îilbert. Oui, Léuna a perdu son père. Non, elle n'a pas fait le voya^^o do Venise.

— Mais alors où a-t-elie passé ces deux mois cl demi?

— Auprès de toi !

— Oui, mais ne le hAle pas trop de jugcu" sur les apparences, s'empressa de répliquer Gilbert. Quelque invraisemblable que te semble le récit que je vais te faire, tiens-le pour l'expression exacte de la vérité. Ce n'est pas h toi que je voudrais eu imposer. Te l'avouerai je, du reste? Il y a dans certaines parties de ce récit des faits que je ne m'explique pas bien moi-même. Je ne peux pas, par exemple, me figurer plus que toi, comment Léona a pu rentrer en grâce auprès de son mari, au point qu'il l'excuse et justifie publiquement son absence, en lui attribuant le pieux motif que tu m'as donné et qu'il sait fort bien n'être qu'un adroit mensonge.

« Ceci dit, je commence.

« Tu to rappelles, reprit-il après un court instant de silence, pendant lequel il rassemblait ses souvenirs, la soirée que nous avons passée ensemble à Vauherge du Soleilleva)H...

— Parfaitement, fit Henri. C'était dans la soirée. du ,24 octobre. .

— C'est bien cela. En nous séparant, nous étions: convenus que je quitterais Paris le lendemain matin, pour n'y reparaître que le jour où le roi chasserail de nouveau à Saint-Germain.

« En effet, j'avais si bien l'intention de l'obéir, que j'avais donné mes ordres à Dégourdi, et qu'à l'heure dite, j'étais boité et éperoiiné, tandis que mes chevaux tout sellés, m'attendaient dans la cour de rhôlellérie...

« J'allais descendre, quand François m'apporta une lettre, que lui avait remise Gilonne, la femme de chambre de Léona.

« Je dois te dire que c'était la troisième fois que pareille chose arrivait. Tu sais de quelle façon bizarre je fis la connaissance de la Belle Argentière, quelle impression profonde elle produisit sur moi, et comment nous nous rencontrâmes sous ses fenêtres le soir même de mon arrivée à Paris.

Le roi de Navarre approuva d'un signe de tête.

— Depuis cette époque, continua Gilbert, le hasard me fit rencontrer Léona à la cour. Je ne lui cachai point l'admiration que je ressentais ; mais elle s'en montra si dédaigneuse, que je désespérais de me la rendre jamais favorable, quand je reçus d'elle un billet, dans lequel elle prétendait avoir à me faire des révélations intéressantes.

« J'accourus au rendez-vous. Elle fut exacte. Celle fois, j'osai davantage. Je

- Madame, lui dit Henri, vous êtea la providence des affamés; agréez nos remerctments.

lui fis l'aveu de mon amour, qu'elle écouta sans trop de colère. Enfin, après m'avoir demandé si j'appartenais à la famille des Prévalais, originaire d'Aromitz elle me quitta. '

« Ce fut le lendemain de cette première entrevue que j'entrepris le voyage de Fontamebleau. J'étais très intrigué. Comment Léona connaissait-elle ma familla savait-elle que j'étais né en Navarre et avait-elle appris jusqu'au lieu de ma naissance?

F. ROY, édit. — Reproduction inlerdite.

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« .1 riais rt'slé sotis le cniiji dt- ces iiict'i-liliidcs, loi'stjm', «Ml rrvriiaiil ;i l'aris, ji- li'oiivai imc seconde Icllic irrlle, dans liujiudlr rllo ino jiriait de mo tenir à sa dis(Misition pour le jour el l'Iunirt^ (luello mu lixeiait procliuincwiit'iil,

« Mallieiireustunonl c'«''lait impossible. La maladresse que Dégourdi avait (ummise, en remettant à la reine-inîjre le billet que je destinais à la reine de .Navarre, me forçait à repartir aussitôt.

« J'étais décidé, tu l'as vu, à tenir l'engagement que j'avais pris (envers toi, au moment où (iilonne mo lit parvenir une troisième lettre do Léona, qui mo priait de me trouver le soir, à sept heures, rue des Prêtres, devant la porte de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.

« Quel que fût mon désir de t'obéir, je ne sus pas résister à cette prière. L'amour et la curiosité l'emportèrent. Après avoir passé dans ma chambre cette interminable journée, je me rendis, un peu avant l'heure convenue, au rendezvous qu'elle m'avait assigné.

u II faisait nuit. Un brouillard épais s'étendait sur la ville silencieuse. Je me promenais de long en large devant laporlede l'église, lorsque je vis apparaître nue procession de six pénitents, cagoule rabattue, cierge allumé dans la main, récitant un psaume quelconque.

« J'eus la pensée de me mettre en défense ; mais que craindre de six capucins ? Je me rangeai pour les laisser passer. Dès qu'ils furent près de moi, et avant que je pusse faire un mouvement, ils se jetèrent sur moi et me frappèrent à la fois des six poignards qu'ils dissimulaient dans la large manche de leur robe.

« J'essayai de leur échapper. Je fis cinq ou six pas et je vins m'abaltre sur les marches de la porte, oii je restai inanimé.

« Alors celui des six capucins qui m'avait porté le premier coup, releva sa cagoule et se pencha sur moi, pour s'assurer sans doute que j'étais bien mort.

« Quelle fut ma stupéfaction, quand, à la lueur de la cire qu'il tenait à la main, je reconnus Capricanti!

— J'en étais sûr! fit le roi de Navarre à demi-voix

— Je voulais me relever, me venger... poursuivit Gilbert. Il me fut impossible de bouger ni d'articuler un son.

«Presque aussitôt, du reste, je le vis s'enfuir précipitamment et j'entendis retentir dans la rue, avec le cri de « Sauve qui -peut! » les pas de ses cinq complices.

« Alors je perdis connaissance...

« Lorsque je revins à moi, j'étais dans cette chambre ; mais je me sentais si faible que je ne voyais ni n'entendais rien de ce qui se passait autour de moi. Il me semblait que je faisais un long rêve, dans lequel défilaient tout' à tour des ligures de femme et le visage soucieux d'un homme de cinquante anis au moins. De vagues chuchotements bruissaient à mon oreille; on parlait bas, on marchait sur la pointe des pieds. Vainement j'essayais d'ouvrir les yeux, do

LA BELLE ARGENTIEllE ao7

prêter l'oreille, je ne distinguais ni les traits ni la voix de ceux qui m'enlouraient. -

« Combien de temps s'écoula dans cette somnolence inconsciente? Je l'ignorais. Ce qui 'm'avait le plus frappé durant cet engourdissement général, c'étaient les cheveux blonds et les yeux noirs d'une femme, qui ne me quittait pas d'un instant, et dont la gracieuse image flottait dans mon rêve sous la forme indécise d'un ange aux ailes déployées.

« Peu à peu, cette vision s'accusa plus nettement dans mon esprit et, bien que je fusse dans l'impossibilité de lui donner un nom, je m'aperçus que c'était une femme .

« Qu'elle me semblait belle ! Qu'elle était douce, bonne, attentive !

« A chaque instant, elle s'approchait de moi et collait son oreille sur mon cœur, pour s'assurer qu'il battait toujours. J'étais dans une sorte de suiute extase. J'éprouvais à ce contact délicieux un indéfinissable bonheur.

« Enfin, un jour, la lumière se fit en moi et je reconnus Léona ! Par quel miracle était-elle à mes côtés? J'essayai de balbutier son nom, je n'en eus pas la force.

« Pourtant, je commençais à me rendre compte de l'état dans lequel je me trouvais. Les objets dont j'étais environné, les personnes qui entraient dans ma chambre m'apparaissaient tels qu'ils étaient ; mais, du passé, je ne me rappelais rien encore.

« Oii étais-je? Comment m'y avait-on conduit? Depuis quand étais-je étendu sur ce lit de souffrance? Je ne le savais pas.

« Ce que je voyais distinctement, c'est que Léona était sans cesse au chevet de mon lit. C'était elle, qui, le jour et la nuit, veillait auprès de moi et me versait de sa blanche main les potions que le chirurgien faisait préparer. Je l'apercevais parfois, accablée de fatigue, fermer ses beaux yeux et s'endormir; mais, aussitôt que je faisais un mouvement ou qu'un gémissement s'échappait de ma poitrine, elle se redressait; je voyais son corps se pencher, son visage se couvrir d'une pâleur mortelle et je lisais sur ses traits l'inquiétude à laquelle elle était en proie.

« Enfin la parole me revint! Le premier mot que je prononçai fut le nom de Léona.

« — Silence! fit-elle avec effroi en posant un doigt sur ses lèvres.

« Inutile recommandation! Ce jour-là, il me fut impossible de dire autre chose.

« N'importe. Je renaissais à la vie, je le sentais. Le sang se remettait à circuler, l'esprit devenait plus lucide. Je me rappelais à quel sauvage assassinat j'avais échappé.

« Le lendemain, j'entendis clairement le médecin dire à Léona :

« — Maintenant il est sauvé!

« Non, jr ii'oiil)li»M-ai jamais rcxprossioii (1« joii' (|iii sr. jx-igriit sur h*. visa,t,'0 de ct'lUi adinirabl»! beaulé. Jo lu vois encore, une uiain posée sur son coMir, les y(Mix levés au ciel, so laisser tomber h gououx au nuliou do la chambre et renicrcicr Hicu d'avoir exaucé ses prières.

« — Alil vous(Hes encore incillcuro que vous n'êtes belle, murmurai-je, plus pénétré encore de reconnaissance que d'amour.

« Celle phrase, que j'avais eu lanl de peine jij)rononcer, j'ai bien amèrement regretté dt'])uis de l'avoir laissé échapper! soupira Gilbert. l"]lle signifiait, en effet, que je redevenais un homme, que la présence d'une aussi jeune et jolie garde-malade était un danger... J'avais, sans le vouloir, chassé de mon chevet l'ange qui m'avait sauvé.

« Elle ne me quitta pas encore cependant; mais elle fit dans ma chambre des apparitions de moins en moins fréquentes.

<( C'était (jilonne qui me soignait maintenant. La pauvre lille faisait de son mieux; mais pouvait-elle remplacer Léona ?

«Le médecin, qui, dans les premiers jours de ma résurrection, m'avait interdit la parole, me permit enfin déparier, prescrivit un régime et me fit espérer que, dans une huitaine de jours, il m'autoriserait à faire quelques pas dans la chambre.

« Je profitai de celle permission pour remercier chaleureusement Léona de l'abnégation avec laquelle elle s'était sacrifiée pour moi; mais, hélas! Gilonne était là! Je ne pouvais, devant elle, ni laisser parler mon cœur ni donner l'essor à ma passion !

« Je regrettais presque ma guérison. L'heure des explications avait sonné!

Gilbert s'arrêta pour reprendre haleine et étreignit dans ses mains son front brûlant.

Le roi de Navarre l'observait avec attention, car il prenait à ce récit un intérêt de plus en plus vif.

— Au moment où j'étais tombé sur les marches de l'église, reprit notre héros en afl'ermissant sa voix, Léona pénétrait par la rue de l'Arbre-Sec dans la rue des Prêtres.

« Elle était accompagnée de Gilonne, qui portait une lanterne à la main. Ce fut leur intervention qui me sauva. Il n'est pas douteux, en effet, que si j'avais fait un mouvement, Capricanti m'aurait achevé.

« A la vue de cette lanterne, les misérables qu'il avait soudoyés s'esquivèrent. Lui-même, ne se souciant pas d'être découvert, se hâta de prendre la fuite.

« Un instant après, Léona, qui se disposait à franchir les marches de l'église, aperçut un cadavre et recula épouvantée; puis s'enhardissant peu à peu, elle approcha sa lanterne de mon visage et me reconnut!

« Elle demeura stupéfaite. Comment avais-je pu être victime d'une tentative semblable, à pareille heure et en pareil lieu? Celui qui avait commis ce crime savait donc que je devais m'y trouver?

« Évidemment. Or, qui était à même de le savoir, si ce n'est Capricanti, qui la surveillait sans cesse et dont la jalousie farouche était toujours sur le quivive ?

« Sans s'expliquer de quelle façon l'orfèvre avait été informé de ce rendezvous, Léona devina sur-le-champ que c'était lui qui avait organisé le guet-apens dans lequel j'avais succombé. Elle se rappelait de quelle manière providentielle tu avais échappé toi-même à un piège du même genre.

« Tout d'abord elle soupçonna Gilonne d'avoir vendu son secret; mais la pauvre enfant tremblait si fort, et jetait sur sa maîtresse des regards si effarés, que les soupçons de Léona s'évanouirent aussitôt.

« Que faire? Il fallait prendre un parti. Le plus simple était assurément d'aller prévenir mon aubergiste et de me faire transporter dans ma chambre; mais, dans la crainte que je ne retombasse entre les mains de Capricanti ou de la reine-mère, Léona n'osa pas frapper à la porte du Soleil levant. Elle demandait au ciel une inspiration, lorsqu'elle entendit à peu de distance les roues d'un chariot, qui traversait la place Saint-Germain-l'Auxerrois. Elle courut dans cette direction et l'arrêta.

« Plus mort que vif, le pauvre diable qui le conduisait s'était cru d'abord en présence d'une bande de voleurs ou déjeunes gentilshomme en belle humeur. Quand il aperçut une femme il se rassura.

« La Belle Argentière lui proposa de louer son chariot, à la condition qu'il la mènerait à l'endroit qu'elle lui désignerait. Il ne s'en souciait guère, car il était venu pour affaires à Paris, où il comptait passer la nuit; mais, séduit par la brillante récompense que lui off'rait Léona, il accepta.

« Après avoir rangé sa voiture le long de l'église, il mit pied à terre, me prit dans ses bras et m'étendit sur la paille dont le fond du chariot était couvert.

« Léona était fort embarrassée. Oii aller? A qui demander asile?

« Ce fut Gilonne qui vint à son secours.

« — Si ce n'est pas trop loin, proposa-t-elle, nous pourrions aller chez mes parents.

« — Oij demeurent- ils? demanda le paysan.

« — Entre Pantin et Romainville.

« — Une petite lieue et demie! En une heure, nous y serons, si vous le voulez.

« — Alors, hâtons-nous, dit la Belle Argentière.

« — Un instant! fit le paysan. Pourra-t-on m'y donner asile, à moi et à mon cheval?

« — Eh! certainement, fit Gilonne impatientée. Marchez donc!

« — Ah! dame... c'est que je ne voudrais pas revenir seul à Paris, à neuf ou dix heures du soir, avec les cinq pistoles que vous m'avez promises.

« En disant ces mots, il fit claquer son fouet et se mit en route.

«(jommt' prt'.sijm» toiiUîs li's voiliirrs du pnyRfiii dos «mi virons rln Pfiris, oolli-là était couvcrUî do corcouux en rli;\lai,i;Mier, 8tir lt}.S(jU(»l» on utnndail une loilo, niiii de sf pirserver de la pluici ou du soleil.

u Si iiisuflisant (jiic fût cet ahri conli'ij lo froid, il rcudil un grand service à Lùona, h Gilorun» ot à inoi-niriiif.

«Après avoir disposé la i)aill(' autour do moi, pour rpn; je u'(;uss(! pas trop h soullrir dos cahots do la voilure, elles ouvrirent mon jiourpoint ot s'aptnrurent (jiit' je lu'rdais tout mon san;; par les six blessures dont ma poitrine (Hait crihlre.

<i La lanterne tlont (îlles s'étaient nninius leur permit de me donner les soins immédiats dont j'avais besoin.

«En passant devant la fontaine qui se trouve au bout do la rue dol'Arbre-Sec, elles tremi)èrent dans l'eau fraîche leurs mouclioirs, h^urslichus, les tamponnèrent de leur mieux sur mes blessures et les attachèrent avec un sac de grosse toile, qu'elles déchirèrent en larges bandes dans toute sa longueur.

«Ce pansement sommaire opéré, elles prirent place à côté de moi et jetèrent un regard au dehors.

«La voiture avait quitté Paris et traversait la jdaine qui le sépare du petil bourg de La Chapelle. Tandis que Gilonne allait s'asseoir près du paysan qui nous conduisait, afin de lui indiquer le chemin, Léona me contemplait en silence, en proie à de folles terreurs, et se demandait si ce n'était pas à un cadavre qu'elle avait prodigué des soins inutiles.

M Au milieu de l'obscurité profonde qui nous enveloppait, déchirée par ce doute horrible de savoir si j'étais mort ou vivant, elle souffrait affreusement. Jamais heure dans sa vie, m'a-t-elie assuré, ne lui parut plus longue que celle-lc'i!

« Enfin nous arrivâmes! Gilonne descendit la première et alla réveiller son père et sa mère. En un clin d'œil ils furent sur pied.

« Pendant que la mère Renaud préparait la chambre qui m'était destinée, son mari, aidé par le paysan qui nous avait amenés, m'enlevait de la voiture, me hissait au premier étage et me mettait au lit. Après quoi il courut à Romainville, où demeurait un médecin.

« Fort heureusement, ce brave homme était chez lui. Au bout d'une demiheure, il arriva.

f( Je n'avais pas fait un mouvement. Malgré le pansement primitif que j'avais subi, mon sang n'avait pas cessé de couler.

« Le médecin laissa échapper, en me voyant, une grimace de mauvais augure.

« — Cet homme est perdu ! murraura-t-il.

« Cependant, il se mit en devoir de me panser à son tour. La mère Renaud, Gilonne, Léona, tout le monde se multipliait pour lui présenter ce dont il avait besoin. Il parvint enfin à arrêter l'hémorragie.

« — Mais ce n'est pas étonnant, dit-il, le pauvre garçon n^a plus de sang. D'ailleurs, la moitié des blessures qu'il a reçues sont mortelles. Celle-ci l'a atteint à une ligne du cœur, ces deux-là ont certainement attaqué le poumon; si les trois autres n'avaient pas dévié sur les côtes, il y a longtemps qu'il aurait rendu l'âme. Il est vrai qu'il n'en vaut guère mieux...

«Tel fut le pronostic que tira le médecin de l'état dans lequel il me trouvait. Inutile d'ajouter que je n'entendais rien, que je ne voyais rien et que je gardais l'immobilité de la mort.

« Pendant huit jours, je demeurai dans cet anéantissement absolu. Chaque fois qu'entrait le médecin, on s'attendait à lui entendre dire : « — C'est fini !

« Il se taisait, se contentant de hocher la tête d'un air soucieux. « Au bout de ces huit jours, il ne put pas dissimuler l'étonnement qu'il éprouvait.

« — C'est drôle! fit-il. Il vit encore!

« — Comment! s'écria Léona. Il vit? A quoi vous en apercevez-vous? Moi qui ne le quitte ni jour ni nuit, je n'ai jamais surpris le moindre signe de vie.

« Le médecin se prit à sourire, alla prendre un petit miroir, qui pendait au mur de la chambre, et l'approcha de mes lèvres. Le miroir se ternit légèrement.

« — Donc il respire, conclut-il victorieusement.

« Un mois se passa dans ses alternatives de terreur et d'espérance, continua Gilbert. Alors j'ouvris les yeux pour la première fois. J'étais sauvé!

« Je le ferai grâce, mon cher Henri, des phases par lesquelles passa ma convalescence. Qu'il te suffise de savoir que, depuis quinze jours seulement, je me lève, je parle, je marche, je mange, en un mot, je vis comme tout le monde, à la grande stupéfaction du brave homme qui m'a tiré de ce mauvais pas.

« Après avoir remercié Léona du dévouement dont elle avait fait preuve, je pus |enfin lui apprendre comment j'avais été victime de cet accident et par qui j'avais été frappé.

«J'hésitais à nommer Fauteur de cet assassinat. Je craignais que cette révélation ne l'atteignît trop cruellement. Ce fut elle qui devança mes aveux et qui, voyant que je n'osais pas désigner le coupable, prononça le nom de Capricanti. « Nous interrogeâmes Gilonne, qui nous avoua qu'elle était en butte aux obsessions de Claude, le premier ouvrier de l'orfèvre.

« Ce Claude affirmait que Capricanti avait parlé de se retirer dans un court délai et avait promis de lui céder son fonds. Il s'engageait à épouser Gilonne, aux yeux de qui il faisait miroiter l'espoir de devenir à son tour argentière de Sa Majesté,

«L'amour-propre de la pauvre fille faiblissait devant cette magnifique perspective. Claude, qui s'en aperçut, devint de plus en plus pressant. Si Gilonne ne

ai2 LA nKLLli AlUiliNTlKRE

cédait liiiH, dit; so (Irfcinlail niollfiiit'iil coulrf los haisfîrs que lo jciuie ouvrier lui (lérol)ait.

« ('o fui daus uiM- liillo de ce j^enre qu'elle laissa loinher uuoleltre que L6ona m'adressait, celle dans laqucll*' dit' mr. priail d»; me Iciiir à sa disposition pour recevoir les imporlanles cominuiucatious ([u'elle avait à me faire.

(( (ilaude ramassa preslem(Mil la lettre et la lui rendit aussitôt, mais peut-être avait-il eu le temps de lire le nom que Léona avait trac6...

(« Lorsque sa maîtresse lui remit, la veille au soir, le troisième billet qui me parvint le lendemain malin, au moment où j'allais sauter en selle, (iilonne était montée dans sa chambre et avait posé le billet sur sa commode. Elle se rappella alors qu'elle avait laissé sa porte eutr'ouverlc et le billet en évidence, pendant qu'elle descendait chez Léona, qui l'avait appelée.

« Claude élail-il aux aguets ï Avait-il profité de cette courte absence pour lire ce billet? Avait-il fait pari à Capricanti de ce qu'il avait découvert? C'était probable. Sans cela comment l'orfèvre aurait-il eu connaissance de ce rendez-vous, en aurait-il su l'heure et le lieu, aurait-il eu le temps de dresser l'embuscade dans laquelle Gilbert était tombé?

« Si ce fut un crève-cœur pour Gilonne de se voir si odieusement trahie par un homme qui disait l'aimer, ce fut pour Léona une découverte foudroyante de voir son avenir lié éternellement avec celui d'un assassin!

« Pourtant, à présent que le danger était conjuré, elle ne s'en montra point trop émue. Au contraire, son œil noir s'alluma d'une lueur menaçante.

« Ce fut la seule fois, d'ailleurs, que nous agitâmes cette question. Par un accord tacite, nous évitâmes l'un et l'autre d'en parler, jusqu'au jour oii elle m'annonça qu'elle allait me quitter.

«Pendant le cours de ma maladie et de ma convalescence, Léona, qui avait un pressentiment des périls que mon amitié pour toi me faisait courir, avait pris toutes les précautions imaginables pour que, ni sa présence ni la mienne dans la maison Renaud, ne fussent connues, même des habitants du pays.

« C'était Gilonne, seule, qui sortait pour aller aux provisions. Comme on s'étonnait de sa présence à Romainville, elle eut d'elle-même l'idée de raconter à ceux qui l'interrogeaient que sa maîtresse était en voyage pour deux ou trois mois, et qu'elle avait profité de son absence pour venir passer quelque temps auprès de ses parents.

« C'est peut-être elle qui a inspiré, sans s'en douter, à la Belle Argentière la pensée de prétexter ce fameux voyage en Italie, dont tu m'as parlée et qui fait tant de bruit à la cour.

((Quoi qu'il en soit, on félicita vivement Gilonne de la tendresse qu'elle avait pour ses père et mère. On savait que les Renaud n'étaient pas riches et avaient toutes les peines du monde à nouer les deux bouts.

« En effet, les pauvres gens n'ont pour vivre qiie cette maisonnette et le jardin

LA BELLE ARGENTIÈIIE

Va, lui dit-elle. Si je ne suis pas à toi, je ne serai jamais à un autre.

qui l'entoure, lequel ne mesure guère plus de deux arpents. Cependant, comme ils jouissent d'une admirable santé et comme ils sont aussi sobres que robustes travailleurs, ils se suffisent à eux-mêmes.

« Deux ou trois fois par semaine, ils attellent le cheval que tu as pu voir dasu l'écurie à la charrette qui se trouve sous la remise, et ils vont, l'un et l'autre, dorter à Paris les fruits, légumes et primeurs que leur rapporte leur industrie.

LlY. 40. F. ROY, éditeur. - Reproductiou interdite. 40

« C'est leur pnuviflt! (|iii 1rs ;i lorcésîi so srpanr lU'. leur lilItMilù la rnotlrooii sorvirr. Si roiirafjciiso ni si arliv(^ «juc soi! (JiloiiiK', ^>\\^'. n'a jias la forrn nZ-cossaiit' pniir arracher sou |)aiii des ciilniilles do la terre. Or, Cfunmr' son père est oldig-é paifois de prciidif un garçon jardinitM-, ipiaiid arrive la lj(dltî saison, (îilonne, incapable de le remplacer, n'aurait été (|u'un(! houclie de [dus h. nourrir.

« Avec ce qu'elle gajj^ne, au contraire, elle vient en aide à ses parents et leur procure (juelques douceurs.

" Léona leur recommanda la j)lus i^rande discrétion. C'était pour la forme, car leur intérêt et celui de leur lille étaient de g-arder le secret le plus al)solu. Ils n'ignoraient pas qu'ils seraient largement rétribués plus tard de l'embarras que je leur causais.

« Ce qui était plus difficile à expliquer, c'étaient les fréquentes visites du mé. decin. Fort heureusement, pour eux et pour moi, ces braves gens étaient dans la morte saison. Par la neige ou par la gelée, ils étaient trop souvent obligés de se croiser les bras.

« Il fut donc décidé que la mère Renaud serait momentanément atteinte d'une violente inflammation. Gilonne et sa mère répandirent adroitement ce bruit chez les voisines et chez les fournisseurs, de sorte que la présence du médecin sembla toute naturelle.

« Ce n'est donc pas moi qui étais malade, c'était la mère Renaud. A mesure que j'allais mieux, elle soullrait moins, et aujourd'hui que je suis complètement rétabli, elle est à peu près guérie.

« Nul ne soupçonne donc que je suis ici, ni que Léona y a passé plus de deux mois et demi. Je n'abuserai, du reste, pas longtemps de la complaisance de ces braves gens, puisque le médecin m'a annoncé hier que, dans huit jours, je n'aurais plus besoin de lui.

— A la bonne heure! s'écria joyeusement Henri, en serrant dans les siennes les mains de son ami d'enfance.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la mère Renaud entra. Elle venait mettre le couvert el annoncer que le déjeuner était prêt.

Gilbert et le roi de Navarre accueiUirent cette excellente nouvelle ainsi qu'il convient à des estomacs de vingt-trois ans. Ils se mirent à table, dix minutes après, devant l'omelette au lard la plus d jroe, la plus moelleuse et la plus grasse qu'on ait jamais vue.

— Ainsi, fit Henri, te voilà tout à fait guéri?

— Entièrement, répondit le jeune gentilhomme. Je me sens encore un peu faible, mais j'ai un appétit si féroce et un tel désir de vivre, que j'espère bien, dans huit jours, ainsi que me l'a promis le docteur, sortir d'ici aussi vaillant que par le passé.

— Et où iras-tu?

— Je l'ignore.

— Bien, fit Henri. Nous traiterons cette question-là dans un instant. Pour le moment, je voudrais savoir dans quelles conditions tu as livré k la Belle Argentière le mot de ralliement que je t'avais donné et qui m'a ouvert les portes de cette maison?

— Tu as raison, j'avais négligé ce détail, et tu vas comprendre pourquoi, dit Gilbert. C'est que je suis fort embarrassé de te définir l'étrange caractère de Léona. Je me suis livré à elle tout entier, elle ne m'a rien livré. Je ne sais absolument rien d'elle, ni de sa situation vis-à-vis de Gapricanti. L'amour que je ressens pour elle m'a fermé les yeux. Quand je la vois, je suis incapable de lui parler d'autre chose que de mon amour.

— Et elle t'écoute? demanda malicieusement le roi.

— Elle m'écoute... oui; mais avec une pitié complaisante et non pas avec l'abandon que je souhaiterais trouver en elle. Je devine dans son regard une préoccupation constante. Elle n'arrête pas sur mes lèvres les paroles brûlantes qui s'en échappent; mais on voit qu'elle pense à autre chose. Parfois, cependant, j'ai surpris sur ses traits un certain trouble : son œil brillait d'un rayon de joie et d'espérance, je me figurais que j'avais animé ce marbre divin... Je me trompais! Au moment où je croyais entendre tomber de sa bouche le plus tendre des aveux, je la voyais se raidir et reprendre cet air de fierté hautaine, dont son visage a fiini par garder l'empreinte.

«M'aime-t-elle? Ne m'aime-t-ellepas? Je l'ignore. Pourtant, quel sentiment l'a poussée à venir s'enfermer auprès de moi, à passer les jours et les nuits à mon chevet, à compromettre pour jamais son repos et son honneur? Le comprends-tu plus que moi, toi?

— Non, confessa Henri, à moins que cette beauté de formes qu'on admire ne cache des imperfections qu'elle n'ose pas dévoiler aux yeux d'un amant.

— Allons donc! fit Gilbert en haussant les épaules. Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis là.

— C'est vrai, répondit le roi. Mais que signifie...

— Tu vois bien qu'il y a là-dessous un mystère que, ni toi ni moi, nous ne pouvons pénétrer, interrompit le jeune gentilhomme. C'est si vrai qu'elle-même a promis de me le révéler.

« — Quoique je ne sois tenu à aucun ménagement envers mon mari, m'a-t-elle dit, je veux avant tout éviter un éclat et m'assurer son concours. C'est pour cela qu'il faut que je parte à l'instant.

« Et comme je manifestais la crainte qu'après une si longue absence, Gapricanti ne refusât de la recevoir :

« — Soyez en paix, dit-elle, en relevant la tête d'un air menaçant. Je sais le moyen de le rendre plus souple qu'un gant.

« Je la regardais, confondu de cette assurance et de ce sang-froid.

816 LA IJKLLE AUGENTIÈKE

(( — M/iiiilt'imiil, ajoula-l-»îlI«», iw. ciai^iicz-vous jms vous-iiK^ino i]w coila lonj^uc jibscnco n'iiKjiML'lt; trop viv«'intMit ciiux (jiii vous soiil chcrs?

« — Non, L(''ona, lui rrpondis-jo. J'ai écrit deux fois h ma uk'tc (Icpiiis rjuo jf suis rél.ibli, clic csl Miaiiilfiuiul i'assur6e sur 1:1011 romplo.

« — Mais vous avez d'autres amis, iusiiiua-t-elle, des amis (|ui ont appris votre disparition, dont il serait bon de calmer les alarmes (;t aux yeux desqiuils la [uudeuce vous défend peut-être de vous montrer trop ouverte,meul.

« C'était toi qu'elle voulait désigner; je le devinais; mais j'hésitais à jiarlor.

« — Vous doutez de moi, (jilberl,m(; dit-elle avec un accent de tendre reproche. Je n'ai donc pas fait assez pour vous prouver mon amitié?

u En même temps, je surpris une grosse larme au bord de sa paupière.

« Je ne pus résister à cette voix caressante, à cette larme, que j'aurais voulu boire dans un baiser.

« — Non, madame, répondis-je avec chaleur. Votre souvenir demeurera éternellement iravé dans mon cœur. Je veux vous en remercier dès à présent par la plus aveugle confiance.

« Son visage brilla aussitôt d'une joie sincère.

« — Vous pouvez facilement approcher du roi de Navarre? lui dis-je.

« — Certes. Je le rencontre souvent à la cour.

(( — Vous comptez donc y retourner?

« — Pourquoi non? Ne serait-ce que pour vous rendre service...

« — C'est juste. Eh bien ! croyez-vous qu'il soit possible de lui faire savoir où je suis, sans éveiller les soupçons?

« — Rien n'est plus aisé, mon ami. Sa Majesté a daigné jadis me témoigner quelque empressement. Personne ne s'étonnera donc de me voir causer un instant avec elle.

« — En effet... balbutiai-je en m'efforçant de sourire.

« Tel'avouerai-je, mon cher sire, ce n'était pas sans un sentiment de jalousie que je me rappelais tes assiduités auprès de Léona et que je la voyais s'exposer d'elle-même au danger de les affronter encore. Je connaissais ta réputation victorieuse et je tremblais pour mon amour.

« Fort heureusement, je parvins à surmonter ma défiance pour n'écouter que mon amitié, pour arriver au but que nos amis m'ont chargé d'atteindre, auquel j'ai d'autant moins renoncé que j'ai une revanche éclatante à prendre.

« — Mais, me fit observer Léona, ne serait-il pas prudent, afin d'éviter toute surprise, de donner au roi de Navarre un mot d'ordre, sans lequel Renaud ne laisserait entrer personne auprès de vous ?

« — Vous avez raison, m'écriai-je, tout surpris de voir qu'aucun détail n'échappait à sa clairvoyance.

« Alors je prononçai le mot que tu m'avais indiqué. Je ne risquais pas tant que je le redoutais tout d'abord. Puisque j'allais te revoir, rien ne nous

empêcherait de renoncer à ce mot, d'en choisir un autre et d'en informer M. de Noinlel. A ce sujet, je te laisse maître absolu d'agir comme tu l'entendras. « Léona s'est acquittée de la mission dont je l'avais chargée, tout est pour le mieux. Te voilà, je suis heureux de t'embrasser, heureux d'un bonheur sans mélange, que ne trouble même pas le sentiment de vulgaire jalousie qui m'avait arrêté un instant.

— Oui, dit le roi de Navarre attendri, tu es toujours le même ami dévoué, le même loyal et courageux gentilhomme que j'ai connu I Aussi, je ne désespère pas... Mais avant de nous entretenir de choses plus sérieuses, parlons encore un peu de toi, car je ne suis pas le seul qui me sois aperçu de ta disparition.

A son tour, Gilbert prêta curieusement l'oreille.

— Yraiment? demanda-t-il. Qui donc s'intéresse assez à moi pour avoir remarqué mon absence?

— Qui? lit Henri. Ton pauvre Dégourdi, paibleul

— Sans doute, mais je suppose qu'il attend patiemment mon retour à l'auberge du Soleil levant.

— Tu te trompes, mon ami. Dégourdi est maintenant chez le marquis de La Modane.

— Que dis-tu? s'écria Gilbert étonné.

Le roi de Navarre raconta alors comment le vieux gentilhomme, ou plutôt Henriette, avait été instruite par François de la disparition de son maître, quelles craintes elle avait conçues, en apprenant par la baronne de Prévalais que Gilbert n'avait pas donné de ses nouvelles depuis près de deux mois.

— C'est cette petite tille, poursuivit Henri, qui a mis tout le monde à l'envers dans la maison de M"" d'Ermilly, qui a réussi à faire parler François, lequel s'obstinait à taire les circonstances dans lesquelles tu avais quitté ton hôtellerie.

— Et il l'a dit? interrogea Gilbert.

— Sans doute, puisque c'est M. de La Modane qui me l'a répété.

— L'imbécile !

— Dis plutôt le brave garçon, car il espérait, en donnant le peu de renseignements qu'il possédait, qu'on arriverait à savoir enfin ce que tu étais devenu. C'est grâce à lui que je soupçonnais en partie la vérité, quand la Belle Argentière est venue me trouver de ta part. Et elle a bien fait, car je m'étais juré de remuer ciel et terre pour te découvrir I

— Ainsi le marquis sait que Léona m'a écrit! fit le baron.

— Il sait cela et aussi que la Belle Argentière a disparu le même jour que toi.

— Que doit-il penser?

— Il doit penser que tu es un heureux coquin, répondit le roi de Navarre en r'ant.

— Mais Henriette... sa fille.

318 LA lUii.LI. AUflKNTnilli:

— Sa lillf ? -Il' rrois qu'i'llti va so mnrii'r jjrochaiiK'mcnl.

— A Paris?

— Sans iloiilo, piiiscjuc If niai(jui.s comphi s'y établir clans lo ras où co maria^o so ferait.

— Mais qui donc veut-il lui faire épouser?

— Ma foi I je ne le lui ai pas (lemaiidé.

— (i'esl singulier! murmura (lilhcrl. Ji; no connais piïrsonne...

— Cela n'a, je crois, que peu d'importance à tes yeux, ajouta Ilr iri. Tu i n'aimos pas M"8 de La Modane'^ }

— Non, quoiqu'elle soit fort jolie et désirable à tous é^^ards; mais j'ai jiour cette généreuse enfant une profonde (estime et une très cordiale amitié...

— Qu'elle me paraît te rendre avec usure, fît le roi. lia conduite qu'elle a tenue envers toi et envers ta mère, à la suite de l'accident dont tu l'as préservée, l'intérêt qu'elle te lémoig-ne encore...

— C'est précisément par là qu'elle m'a conquis, dit Gilbert. Plus son père , se montrait envers nous froid et dédaigneux, plus Henriette affectait de témoigner sa bonté, son respect et sa reconnaissance. Voilà pourquoi, moi aussi, je m'intéresse et m'intéresserai toujours à ce qui la concerne. j

— Ce n'est pas moi qui t'en blâmerai, répliqua Henri. Le bien que tu me dis de cette enfant m'inspire le plus grand désir de la connaître. H faudra que je prie le marquis de me la présenter.

— Et tu verras que je suis resté au-dessous de la vérité. Sur ces entrefaites, arriva M™* Renaud. Elle apportait le poulet rôti et la

corbeille de fruits par laquelle devait se terminer ce frugal repas.

— Madame, lui dit Henri, vous êtes la providence des affamés. Agréez nos remerciements et, maintenant que nous sommes pourvus du superflu, veuillez donner vos ordres pour que personne ne vienne nous déranger.

La pauvre femme, bien qu'elle ignorât à qui elle parlait, devint rouge comme une pivoine, remercia à son tour Henri par sa plus belle révérence et se retira.

Tant que dura le déjeuner, les questions du roi de Navarre et les réponses de Gilbert ne furent que l'amplification des confidences mutuelles qu'ils venaient d'échanger ; mais, dès qu'ils eurent vidé à la sauté l'un de l'autre le dernier verre de vin, Henri devint mélancolique, sinon triste, et contempla son ami d'enfance avec une expression de tendresse qui ne lui était pas habituelle.

— Ainsi, dit-il enfin, tu persistes plus que jamais dans le projet que tu as formé?

— Avec un acharnement qui n'a d'égal que mon humiliation, répondit Gilbert avec une énergie farouche. M'ètre laissé jouer ainsi ! Avoir succombé sans combat ! Je ne le pardonnerai à la reine-mère que le jour où j'aurai triomphé de ses superstitions et de ses lâchetés. Ah ! j'ai une étoile dans la constellation

des trois Henri et elle est à côté de la tienne ! Eh bien! je lui ferai voir que cette étoile ne s'est pas levée pour rien dans le ciel !

Henri se reprit à sourire en face de cette exubérance de vie qui animait déjà le jeune convalescent.

— Tu songes donc toujours à délivrer ton prisonnier? demanda-t-il.

— Plus que jamais.

— Et ton prisonnier t'aidera, mon ami, dit le roi en lui serrant la main. Enfin je puis donc te parler à cœur ouvert! Enfin nous ne sommes plus dans mes appartements du Louvre ou dans la chambre d'une auberge ! Enfin tu as donc découvert une maison honnête, dans laquelle on puisse causer librement, sans redouter les indiscrétions !... Je te félicitais tout à l'heure de ta vaillance et de ton amitié, mais je ne te disais pas le quart du bien que j'en pense, mon bon Gilbert, car le roi de Navarre que tu connais n'est digne ni de cette vaillance ni de cette amitié.

— Que dis-tu, Henri"? s'écria le gentilhomme interdit.

— Je dis que je t'admire sans restriction, mon cher. Un roi tel que j'étais, ne méritait pas un dévouement comme le tien. Je voyais bien à tes surpiises, à tes indignations, que j'avais démérité à tes yeux. Aussi je me demandais si tu aurais le courage de persévérer dans l'œuvre que tu avais entreprise. Ce courage... tu l'as eu, je t'en saurai gré toute ma vie.

« Non, pauvre ami, je ne suis pas ce débauché folâtre, jqui ne rêve que plaisirs ou voluptés. Non, je ne suis pas ce roi désintéressé de sa couronne et de sa dignité, qui la sacrifie sans regrets à des amours faciles ou à des distractions sans valeur.

« Ce que je suis réellement, sous le masque dont je m'aff'uble au sein de cette cour frivole, un homme seulement l'a deviné, un autre l'a soupçonné.

« Le premier, c'est Charles IX. Celui-là avait compris que je valais mieux que ma réputation. Il a songé à poser sur ma tête, au détriment de ses deux frères, une couronne trop lourde pour les Valois. Sans Catherine, j'étais roi de France lorsque Charles IX est mort.

« Catherine le savait. C'est surtout cela que sa haine ne me pardonne pas. « Le second, c'est le duc d'Alençon. Prince maladif, nul et sans avenir, quoique dévoré d'ambition, il s'étonnait que je restasse si profondément indifférent, en apparence, aux sourdes menées des partis.

« Il me tenait au courant de tout ce qui se passait, il m'engageait à devenir le chef des mécontents. Je m'en serais bien gardé! Les mécontents étaient divisés, les mécontents n'avaient pas d'armée. Qu'aurais-je fait à la tête d'une poignée d'hommes ? Nous nous serions fait tuer pour rien les uns et les autres. « Je repoussai donc les conseils de cet excellent frère, qui m'incitait à la rébellion pour se débarrasser de moi. Je fis plus, je l'engageai, lui, à prendre ce commandement qu'il m'oifrait. Je lui démontrai que la reine-mère avait pour le

8'^ LA UI'LLE All(ÎKNTII>IU-:

roi une piéfcronco si inaniiiée cl pour lui un dédain si profond, qu'il vé^j'éUMuil obs(nin''nu'nt i\ la cour, sans honneurs, sans dignités, sans aj)ana;^es, vivant cliiclienirnl des aumAnes que la générosité do Catherine laisserait lomh(!r dans sa main.

« C'était son côté faible. Il n'aimait ])as son frère, ce frère qui lui avait luiit pris, jusqu'à la tendresse de sa mère. 11 pâlit de colère en m'écoutant.

« Alors, je lui représentai combien il lui serait facile, à lui, prince du sang, de réunir (mi un corps d'armée les groupes é])ars des calvinistes, des catholiques tièdes ol des mécontents. Je réussis à chatouiller sa vanité, comme j'étais parvenu h attiser sa haine. 11 se décida.

— Mais dans qu(d but as-tu fait cet homme de di.x coudées plus grand qu'il n'est? demanda Gilbert.

— Parce qu'il me fallait quelqu'un pour tirer les marrons du fou, répondit Henri.

— Tu es donc lié avec lui par un traité secret?

— Lié avec d'Alençon, moi! se récria le roi de Navarre. Avec cet homme qui m'a volé ma maîtresse et qui voudrait me voler ma femme ! Ce n'est pas sérieux.

— Alors pourquoi lui avoir donné tant d'importance, lui avoir laissé rassembler cette armée ?

— Parce qiie je veux disposer de cette armée lorsque l'heure sera venue, répondit le roi de Navarre à voix basse.

— Comment? interrogea Gilbert stupéfait...

— Tu ne connais pas comme moi mon frère d'Alençon, dit Henri. T'imagincs-tu donc qu'il va se servir de ses officiers et de ses soldats? Pour arriver à quoi? Peut-il espérer devenir roi de France, tant qu'Henri 111 vivra? Tu sais bien que non. Ah ! s'il était homme à faire disparaître son frère par l'un des mille moyens usités dans sa famille... je ne dis pas! Mais d'Alençon est trop couard pour recourir à de telles extrémités.

— Que fera-t-il donc ?

— Ce qu'il fera? Je vais te le dire, et tu verras si les événements ne me donnent pas raison...

Et, comme Gilbert se penchait curieusement vers lui :

— Oh! je n'ai pas grand mérite à prophétiser, dit-il. J'ai si longtemps étudié d'Alençon que je le connais mieux qu'il ne se connaît lui-même. Donc, il temporisera, il promènera son armée à travers la France, qu'il saccagera sans pitié, aimant mieux s'attaquer aux faibles qu'aux forts. Pendant ce temps, il négociera secrètement la paix avec sa mère et la signera, dès qu'il aura obtenu d'elle ce que je lui ai promis : Honneurs, dignités et apanages.

— Tu crois !

— La paix est déjà à moitié faite.

LA BELLE ARGENTIEIIE

— Voilà notre baiser de fiançailles, ajouta-t-elle. Adieu.

Mais nous ne sommes pas prêts ! objecta Gilbert.

Nous le serons, quand il le faudra.

Et s'il signe avant que tu ne sois en état de prendre sa place ?

Il ne signera pas avant un mois.

Qu'en sais-tu?

Je lui ai fait écrire avant-hier par une personne qui lui est chère.

Et cette personne... c'est?...

LiV. 41. V. HOY, odit. — Reproduclinn interdite. 41

822 LA IU;i.l.i; \li(.l .NTN.MK

— Margiiorilo.

— Oli ! fit Ciilhcrl, roiifoiidii. Ta femme I

— JMon ('lier, dit Henri, cii iiolilicjiK; tous 1rs moyens sonl Itoris.

(îilhcrl (Icnicuiait confondu; maJH, à traviTs lélonncnuMit «]ii il laissiit l'aiailit', {i(M\';iit um» joio secrële. Endn, il rcîtrouvnit lo Henri qu'il avait connu jadis, r('S|iiit lin ol un jxmi sceptique des anciens joiii'S.

J.e roi lui sa |)ens(''(' sur son visage.

— Je le surprends un peu, reprit-il. J(! con(;ois cela. Voilù longtemps liourlantque je cherciiais l'occasion démo révélera toi; mais elle ne so présentait pas. Aujourd'hui lu vois qui) j'en j)rotite largement. C'est que le moment est viMiu d'agir.

« L'armée (jue romniande d'Alençou finira i)ar se lasser d(î ne rien faire, de se laisser décimer à railïil par les paysans, comme un troupeau de hèles fauves. J.e jour où il ohliendrace qu'il désire, elle sera furieuse et criera à la trahison ' Alors elle se jettera dans les hras de tout homme qui portera un nom ou une couronne, si petite qu'elle soit, fût-ce celle de Navarre.

« (j'est ce jour-là que j'attends et quejc hâte de tous mes vu)ux. Sijedéplon.', d'un côté, l'accident dont tu as été victime, je m'en réjouis presque d'un au ire cùlé, parce qu'il nous a permis de ne commettre aucune imprudence. Pendant que lu gisais, étendu sur ton lit de souffrance, je le croyais loin d'ici, en train de préj)arer notre fuite et je m'y préparais moi-même.

«Depuis trois mois bientôt, je dépense en longues promenades autour de Paris tout le temps que me laisse l'étiquette de celle cour, au milieu de laquelle je finirais par étouffer. Dans le commencement, ma bien-aimée mère Catherine s'est inquiétée de ces absences. Elle croyait sans doute à quelque complot ; elle m'a fait suivre, tantôt par l'un tantôt par l'autre.

« J'ai feint de ne pas m'en apercevoir. A elle et à ceux qui s'attachaient à mes pas j'ai continué de faire bon visage. Aussi, quand elle a cru que c'était par hygiène ou par plaisir que je me livrais à ces pérégrinations, quand elle s'est assurée que je rentrais sagement au Louvre, ainsi qu'un écolier bien appris, elle a renoncé à l'espionnage qu'elle avait organisé contre moi.

« Aujourd'hui, tu le vois, j'ai pu venir ici sans attirer l'attention ; mais il ne faut pas abuser des meilleures choses ! Quelque désir que j'en aie, je me priverai du plaisir de te revoir, jusqu'à ce que l'heure de ma délivrance ait sonné. Toi, ne te presse pas trop. Prends le temps de recouvrer ta vigueur d'autrefois. Nous avons jusqu'au iO février pour réaliser notre projet.

« Donc, si, dans les premiers jours de ce mois, lu entends parler d'une chasse à Saint-Germain, tiens-toi prêt, fais avertir M. de Nointel, envoie-moi le collier que je lai donné pour me prévenir que tu seras là et, ventre-saint-gris! je te promets, ami Gilbert, que nous ferons du chemin ce jour-là!

«Quant aumot d'ordre que nous avions arrêté, lu as raison, il faut le changer.

Si grande confiance quo j'ai dans la Belle Argentière et dans l'honnêteté des Renaud, j'aime mieux ne m'en rapporter qu'à toi et à moi.

— C'est évident, approuva Gilhert.

— Au lieu de Saint-Jean-de-Luz, prenons donc le nom d'une autre ville de Navarre. Eh ! parbleu ! celle dans laquelle tu es né, baron.

— Aromitz? demanda le gentilhomme.

— Précisément. Il est encore moins connu que l'autre, il n'en vaudra quo mieux.

— C'est entendu, dit Gilbert.

— Maintenant, reprit Henri, il serait bon que je connusse l'endroit oii tu vas habiter dans huit jours, afin de pouvoir te prévenir dans le cas oij une circonstance imprévue modifierait nos projets.

— Qu'à cela ne tienne ! proposa Gilbert. J'ai l'intention de retourner à Fontainebleau.

— C'est trop loin, fit Henri.

— Je puis revenir au Soleil levant.

— Garde-t'en bien ! Ne t'y montre pas et laisse soigneusement ignorer à ton aubergiste que tu es vivant! Je veux, si par hasard on venait s'informer de toi, qu'il puisse répondre qu'il t'attend toujours.

— C'est juste, dit Gilbert.

— De même, continua le roi de Navarre, laisse jusqu'au dernier moment ton valet Dégourdi et tes chevaux chez M. de la Modane, Tâche de faire croire le plus possible que tu n'es plus de ce monde.

— Mais où aller? demanda le gentilhomme.

— Je .vais te le dire, répondit Henri. Connais-tu la rue Saint-Jacques?

— Il me semble que j'y suis passé en arrivant à Paris.

— C'est probable. La rue Saint-Jacques est de l'autre côté de la Seine, juste au haut du petit pont de la Cité. Tu t'arrêteras au numéro 21 et tu demanderas Alphonse Goron.

— Bien, fit Gilbert.

— Alphonse Goron est le frère du valet de chambre que j'avais amené à Paris et que ma chère mère Catherine a fait disparaître, sans que j'aie su jamais de quelle mort il avait péri. Je vois très peu ce Goron, mais il m'est entièrement dévoué. 11 tient une auberge, oii la cuisine n'est peut-être pas aussi bonne que chez Coquelicot, où les chambres sont probablement moins belles, mais où tu seras bien reçu, bien traité, et, surtout, où tu seras en sûreté.

— C'est le principal, dit le baron. Le reste m'importe peu.

— Tu lui diras que tu viens de la part de Henri, continua le roi, cela suffira. Inutile de lui donner ton nom, de lui recommander le silence. Tu deviendras pour lui un hôte sacré. On démolirait ou on brûlerait sa maison, on le tuerait lui-même, avant qu'il y laissât entrer quiconque te voudrait du mal. Ne fin-

894 I-A m.I.I.K AIU'.KNTIKIIK

• piiMc ilf rifii. .\ri;»>iit, rlirvaiix, loiil ce dont lu an ras lu-soin, il te le |.i(.rnn'ia. Uses-oii coninu! de Ion j>ni|ii(^ l)i<'ii t-l, sauf le on les voya^'os a l'onlaincMiMii qun iiérnssilcront nos nonvcllfs conventions, allcnds rJjc/, (iorun le nionmiil favoral)l(;. Si In obscrvos lidrlcnicnt mus rocoininandalions, si In n<; !<• nionlrcs [las irop dans Paris, je réponds du sucdîs.

— i\e crains rien, promit Gilbert.

— Alors, il ne me reste plus (ju'à Iv. souhaiter une prompte et parfaite guérison, aciieva Henri. Je vois que tu es en bon chemin, mais ne, commets pas d'imprudence et que Dieu nous ail en sa sainte garde !

A ces mots, il se lova, embrassa une dernière fois Gilbert et s'éloigna.

Le jeune gentilhomme voulait h toute, force descendre dans la cour et l'aider /i se mettre en selle. Le roi s'y opposa énergiquement.

Cinq minutes après, à travers les rideaux de sa fenêtre, Gilbert le voyait disparaître au tournant du chemin.

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